After®, Auriane Velten.

La Terre d’après…
À l’abri d’un baobab, une société utopique, soudée par des règles strictes et bienveillantes, semble profiter d’une vie paradisiaque, totalement apaisée et égalitaire.
Pourtant, l’un des membres de cette communauté ne peut s’empêcher de se poser mille et une questions, sur tout, y compris sur l’avant. Une particularité qui fait de Cami la personne idéale pour remplir une mission d’exploration – sous surveillance. C’est donc avec Paule que Cami part pour les terres renoncées, une zone inhabitée et hostile, en quête d’une mémoire oubliée. Rapidement, leurs découvertes dépassent l’entendement, et les déroutent au-delà de ce qui peut être imaginé.
Ce voyage risque bien de bouleverser leur vie… et l’humanité.

Voici un roman que j’ai dû lire (sans l’avoir choisi !) dans le cadre de mon travail et, comme cela arrive de temps en temps, cela a été une excellente découverte !

Le roman débute avec une société qui s’est de toute évidence développée dans un univers post-apocalyptique. Et, dans un premier temps, cela ressemble plutôt à une société utopique, dont les maîtres-mots sont bienveillance, politesse, sérénité, censés placer tous les citoyens sur un pied d’égalité. Par ailleurs, le bien de la société est placé au-dessus de celui de l’individu et toutes les actions ne profitant pas à la collectivité sont proprement proscrites. Toutes ces règles sont réunies sous le doux nom de Dogme.
Évidemment, on s’aperçoit assez vite que le Dogme régit puissamment les vies des personnages et les empêche complètement d’exprimer leurs personnalités, l’expression des sentiments étant rigoureusement bannie, et le développement de compétences ou appétences personnelles absent des choix de vie. Le Dogme est tellement présent qu’on est à deux doigts du précepte religieux ! Bref, comme souvent, de l’utopie à la dystopie, il n’y a qu’un pas.
L’autre point intéressant ici, c’est que les personnages principaux n’ont pas du tout envie de révolutionner leurs univers. Cami ne colle certes pas du tout aux attentes de sa société, mais celle-ci a tout de même une emprise suffisante pour éviter toute remise en question. Il y a bien des sujets qui titillent… mais pas suffisamment pour qu’on débarque sur une révolte en pleine maturation, comme c’est souvent le cas dans le genre (en tout cas dans ce que j’ai lu). J’ai donc trouvé l’angle d’attaque très original !

Or, l’enquête sur laquelle sont envoyés Cami et Paule va engendrer de nouvelles interrogations, notamment sur les choix politiques de leur société. Aussi bienveillante soit-elle, la collectivité est gouvernée par un Conseil (très restreint) qui applique ses décisions de façon assez verticale. Au gré de leurs explorations dans les terres renoncées, Cami et Paule déterrent des artefacts leur donnant une vision de plus en plus précise du monde d’avant. Et là… eh bien, c’est la révolution !

Attention, la suite contient des divulgâchis sur l’intrigue. La conclusion est saine !

Car à force de fouiller les ruines de ces « muzés » dont ils ignorent tout (et dont on comprend assez vite qu’ils sont à Paris !), Cami et Paule déterrent des textes (notamment une Bible qui les fait s’interroger), ou des œuvres picturales, qui remettent en question non seulement leur vision de la société, de son organisation ou de sa politique, mais aussi leur vision de l’humanité.

Depuis le début, Auriane Velten use d’un style parfaitement inclusif, qui gomme les distinctions de genre. Les articles et déterminants sont remaniés (« an » pour un.e, « ceulx »), tout comme les pronoms (« ile, illes » pour les troisièmes personnes) ou les terminaisons de mots, afin d’éviter un genre trop marqué (je pense notamment à « ouvrièr », qui m’a initialement fait craindre que ma liseuse n’affiche pas les caractères correctement !). Cela nécessite quelques chapitres pour s’adapter, mais le texte s’avère parfaitement lisible. Évidemment, les personnages portent, autant que faire se peut, des prénoms épicènes, ou tronqués, afin de continuer à gommer les distinctions. Les descriptions, si elles permettent d’imaginer les traits des personnages, ne donnent pas non plus trop d’indices.
Ceci s’explique aux alentours du premier tiers du roman, lorsque l’on découvre, subitement, la véritable nature des personnages : si leur vision de l’humanité est complètement remise en question lorsqu’ils voient un tableau figurant des humains, c’est parce que nos personnages sont en fait des drones recouverts d’un hologramme à figure humanoïde et n’ont pas de corps à proprement parler. J’avoue qu’à ce moment-là du roman, j’étais déjà très intriguée, mais cette découverte m’a encore plus emballée !

La quête engendre une foule de découvertes et questionnements, notamment sur leur rapport à l’art. Le Dogme est si présent qu’ils ne sont pas autorisés, chez eux, à aller consulter à la bibliothèque des ouvrages considérés comme inutiles à la société, et qui seraient du remplissage sans intérêt de mémoire (lorsque l’on découvre que la mémoire en question est un disque dur, on comprend mieux le pourquoi de cette préoccupation). Or, cette règle immuable va fortement impacter les découvertes des personnages. Faut-il garder la Bible même si elle n’explique pas comment améliorer un silo ? Faut-il garder cette sculpture dont le seul avantage est d’être belle ?
Là s’affrontent les deux visions du monde portées par Cami et Paule. Cami, de nature très curieuse, va tenter de défendre et protéger les œuvres, au péril de sa vie, sans respecter le Dogme qu’on lui inculque pourtant depuis sa naissance. Paule, de son côté, choisi pour la mission justement pour son parfait respect du Dogme, aura plutôt tendance à vouloir s’en débarrasser, ne voyant pas bien l’utilité de l’art. Or, dans le secret de la nuit, Paule pratique ce que Cami appelle les « jolisons » (de la musique, donc), une pratique qui lui procure un bonheur indicible, mais aussi une culpabilité incroyable, puisque ce n’est pas intrinsèquement utile – du moins, d’après le Dogme. Pourtant, impossible de s’en passer !
Tous ces éléments arrivant peu à peu dans le récit, ils engendrent une réflexion extrêmement bien menée sur l’utilité de l’art, le rapport qu’on entretient avec les œuvres, et la nature du beau et de l’utile. Et j’ai trouvé la façon de faire bien plus riche que mes cours de philo du lycée ! En effet, Auriane Velten ne nous assène pas ces éléments de façon dogmatique (haha), mais amène vraiment les éléments qui vont nourrir la réflexion de façon subtile et intelligente.

De fil en aiguille, on débouche sur une vraie réflexion sur la nature de l’humanité, sur l’utilité des sentiments, mais aussi sur le pouvoir et les dérives totalitaires. A ce titre, l’intrigue finit de façon un peu brusque, mais sur un dialogue qui invite vraiment à poursuivre la réflexion entamée précédemment.

Dans la mesure où l’intrigue progresse surtout grâce aux introspections des personnages ou leurs dialogues très policés, Dogme oblige, on ne peut pas dire que l’action soit particulièrement trépidante. Néanmoins, entre le style narratif, les rebondissements bien disséminés, et l’originalité de l’ensemble, le récit s’avère très prenant. Par ailleurs, passé un certain point du récit, les scènes alternent entre et passé et présent, ce qui contribue au dynamisme de l’ensemble.

Auriane Velten signe donc un premier roman très original. Si le roman peut sembler de prime abord un peu difficile, en raison d’un choix narratif particulier et d’un rythme très posé, l’intrigue ménage ses effets, ce qui la rend particulièrement prenante. Le récit propose des réflexions passionnantes, que la fin nous invite vraiment à poursuivre. Bref, c’était une excellente pioche, et j’ai hâte de lire ses prochains romans !

After®, Auriane Velten. Mnémos, 16 avril 2021.

Nouvelle Sparte, Erik L’Homme.

Deux siècles après les grands bouleversements qui ont balayé le monde-d’avant, Nouvelle-Sparte vit en paix au bord du lac Baïkal. Valère et Alexia, seize ans, se préparent à devenir pilotes d’élite quand une série d’attentats sème le chaos dans la cité. Qui se cache derrière ces lâches attaques ? Les fanatiques du Darislam ? Les patriciens corrompus de Paradise ? Valère est chargé par le Directoire de mener l’enquête. Une mission périlleuse qui va le plonger dans les sombres entrailles de l’Occidie et faire voler son univers en éclats…

Valère vit au bord du lac Baïkal, dans une cité grandiose nommée Nouvelle-Sparte et dont le fonctionnement est entièrement inspiré de sa lointaine ancêtre lacédémonienne, mâtiné de discipline soviétique. Ainsi, les enfants vivent en famille jusqu’à l’âge de sept ans, puis vont étudier à l’agogè où on les répartit selon différentes castes aux limites bien définies, correspondant aux métiers exercés. Tout cela sous l’égide d’un Panthéon richement fourni et qui découle tout droit du polythéisme grec. Et on retrouve même le rituel de la Kryptie, au cours duquel commencent les ennuis (si l’on peut dire) de Valère !

Le texte d’Erik L’Homme joue sur l’antagonisme bien connu États-Unis/URSS de la Guerre froide, dont on reconnaît aisément les motifs derrière les civilisations présentées… Mais il joue aussi sur des thèmes qui s’avèrent vraiment d’actualité, puisqu’il est également question de terrorisme et d’attentats meurtriers. Tout ce qu’il faut pour donner à ce roman une ambiance proprement rétro-futuriste, alimentée par l’imprégnation spartiate.
Au-delà de cette influence notoire, on remarque évidemment les très fortes similitudes que présentent l’univers d’Erik L’Homme avec le nôtre. Orient et Occident s’y opposent aussi, cette dernière partie du monde étant encore divisée entre deux doctrines, que l’on pourrait résumer – grossièrement – ainsi : les consuméristes issus du capitalisme (l’Occidie), les ascètes tournés vers la vie en communauté (la Baïkalie). Résumé ainsi, cela pourrait paraître affreusement manichéen mais dans les faits, ça ne l’est pas, l’auteur parvenant à surpasser cette apparente binarité. D’ailleurs, c’est assez intéressant car Valère étant un baïkalien (qui prône donc une vie plus tournée vers la Terre et plus respectueuse des ressources naturelles), on note au fil des chapitres un vrai questionnement de nos modes de vie, qu’ils concernent la (sur)consommation, les relations sociales ou le système de castes qui s’instaure. Et la vision n’est pas binaire, heureusement : Valère est jeune et il goûte (avec un certain plaisir) aux charmes de la vie opulente qu’il découvre en Occidie.

De fait, le roman est riche en nuances. Alors qu’il se présente sous des auspices un brin manichéens, on se rend finalement compte que chaque parti présente de bons et de mauvais côtés, et qu’il n’est pas toujours bon de juger sur les seules apparences. Au vu de certains soupçons qui planent sur la majeure partie du récit et de l’écho qu’ils rencontrent avec notre actualité, cela donne bien envie de mettre ce roman entre toutes les mains.

Mais ce n’est pas tellement pour son aspect très actuel que ce roman m’a beaucoup plu (au contraire, les nombreux appels du pied à notre quotidien ont failli avoir raison de ma patience). Non, ce qui m’a le plus emballée ici, c’est le petit côté post-moderne que confère au récit l’ambiance dans laquelle il se déroule. Comme je le disais en introduction, c’est un récit post-apocalytpique marqué (comme souvent) par un retour aux sources qui, ici, s’incarne dans la lutte ancestrale opposant les deux blocs géants de l’Est et de l’Ouest. De plus, les baïkaliens ont adopté corps et âme la discipline spartiate, ainsi qu’un mode de vie bien plus proche de la Nature, qui rencontrent une technologie très avancé, un peu comme si deux époques avaient fusionné le meilleur d’elles-mêmes. Et cet aspect rétrofuturiste fonctionne à plein !

L’intrigue, quant à elle, joue sur trois tableaux : la quête d’identité (Valère étant de père Baïkalien et de mère Occidienne, il se pose beaucoup de questions), l’espionnage (car on est bien au-delà du polar ici !) et la philosophie (le texte étant truffé de perles tantôt philosophiques, tantôt poétiques, empruntées aux cultures grecques). Le mélange s’est avéré passionnant !

Enfin, dernier point – et sans doute celui qui m’a le plus impressionnée : le travail sur le langage. Il est perceptible dès la première phrase. Erik L’Homme a usé ici d’un style qui rappelle, par son phrasé, les épopées orales anciennes, avec une poésie et une musicalité internes assez marquées. De plus, il présente un langage qui, comme l’univers, a grandement évolué : on remarque de nombreux glissements sémantiques et des mots-valises vraiment bien trouvés, qui ouvrent d’incroyables perspectives symboliques, quand on y pense. Et le mieux, c’est que malgré ces innovations ou modifications, le texte est d’une incroyable fluidité (sans doute grâce à la musicalité que j’évoquais plutôt).

J’étais (évidemment) curieuse de lire ce nouveau roman d’Erik L’Homme et, si certains détails m’ont un tantinet agacée, il a su m’emporter dans cet univers qui a tout à voir avec le nôtre, tout en étant original. L’intrigue nous transporte dans une histoire d’espionnage bien troussée, sur fond de conflit mondial larvé. On y retrouve des thèmes chers à l’auteur, mais qui prennent ici tout leur sens : proximité avec la nature, liberté, bienveillance et philosophie sont au cœur du récit, lequel parvient à passer tous ses messages sans être moralisateur (un vrai bon point). Enfin, j’ai été conquise par la langue du texte : mots-valises et rythme des épopées m’ont vraiment parlé !

Nouvelle Sparte, Erik L’Homme. Gallimard jeunesse, octobre 2017, 316 p.