Arsène Lupin : la poudrière, Boileau-Narcejac.

1912. Alors qu’il sort du théâtre du Châtelet, le prince Sernine, alias Arsène Lupin, sauve la comtesse de Mareuse de deux gaillards mal intentionnés. Bien décidé à nouer contact avec elle, le prince déchante rapidement : la jeune femme lui a donné une fausse adresse et en a profité pour filer à l’anglaise. Voilà qui titille la curiosité du gentleman-cambrioleur. Alors qu’il remonte sa piste, il se fait enlever puis séquestrer par des geôliers parlant difficilement le français. Puis c’est au tour d’un détective privé fraîchement trucidé, et manifestement sur la piste de la comtesse lui aussi, de croiser sa route. Il n’en faut pas plus pour piquer pour de bon la curiosité du prince Sernine, d’autant qu’une jolie jeune femme est concernée. Qui sont exactement les deux groupes impliqués, et que cherchent-ils à obtenir de la comtesse ?

Comme vous le savez peut-être, j’adore la série des Arsène Lupin et ne résiste jamais à la tentation d’un bon pastiche (même si certains sont moins bons que d’autres). Du duo Boileau-Narcejac, je pense avoir lu étant plus jeune un opus de la série Sans Atout, mais cette lecture s’est perdue dans les limbes. La poudrière n’est peut-être pas le meilleur roman pour découvrir leur œuvre littéraire propre, puisqu’il s’agit du pastiche de l’œuvre d’un autre, mais ce qui est certain, c’est que ce roman m’a donné envie d’en savoir plus à leur sujet !

Car Pierre Boileau et Thomas Narcejac se sont parfaitement approprié le style de Maurice Leblanc et les caractéristiques des aventures d’Arsène Lupin. À tel point qu’au cours de ma lecture, j’ai été plusieurs fois surprise d’apercevoir du coin de l’œil leurs noms sur la couverture, tant j’avais l’impression de lire un Lupin de Leblanc !
Cette aventure s’inscrit dans celles où Lupin est plus enquêteur que cambrioleur – elles ne sont pas majoritaires, mais il y en a quelques-unes. Comme souvent dans ces cas-là, l’intrigue est fortement géopolitique. Nous sommes dans les années 1910, et le spectre de la guerre mondiale hante tous les esprits, notamment celui d’Arsène Lupin, dont le patriotisme n’est plus à prouver.
De prime abord, l’intrigue semble très emberlificotée : il y a d’abord cette mystérieuse comtesse après laquelle courent des détectives privés et des étrangers prêts à tuer, un cambriolage violent démenti par voie de presse, une sœur amnésique après une tentative de suicide, la visite d’un prince étranger issu des Balkans et des papiers de la plus haute importance, qui s’avèrent être vierges. Vraiment, on patauge, d’autant qu’on a du mal à comprendre – tout comme Lupin – qui fait exactement quoi là-dedans. Et cela fait partie du charme de l’intrigue : on cogite, on place les pièces du puzzle dans différentes positions, on s’inquiète des actions que mènent les uns et les autres. Le suspense est donc très au rendez-vous.

Et pour soutenir tout cela, Lupin est plus Lupin que jamais : comme souvent, il se parle à lui-même (pour s’invectiver ou se lancer des fleurs), s’appuie sur une organisation dont les ramifications semblent sans limites, réfléchit avec plusieurs coups d’avance, se trompe, dragouille de-ci de-là, fait des filatures, se déguise, ou n’hésite pas aller se battre frontalement avec les ennemis déclarés. On retrouve tous les codes des romans de Lupin, mais savamment dosés, sans avoir l’impression que les auteurs ont essayé de tout balancer en dépit du bon sens. Et ce qui est intéressant ici, c’est que Lupin n’est pas maître des événements. Certes, il s’adapte à merveille ou provoque précisément ce qui l’intéresse, mais c’est un autre personnage qui détient les clefs du mystère, qui ne seront révélées qu’en toute fin de roman. Et c’est diablement bien fait, car les indices sont assez ténus, disséminés, et nous amènent peu à peu à une révélation d’ampleur.

Côté style, comme je le disais en introduction, Pierre Boileau et Thomas Narcejac se sont parfaitement approprié celui de Leblanc et les caractéristiques de son personnage fétiche. Clairement, on s’y croirait, ce qui rend cette lecture d’autant plus délicieuse. Comme Leblanc, lorsque l’intrigue se pare d’une dimension internationale, ils ont intégré à merveille des intérêts géopolitiques européens fictifs et réels, en les liant au contexte historique de l’époque. Et même si une partie de l’intrigue politique relève de la pure fiction, la crédibilité est au rendez-vous. En un mot, j’ai trouvé ça génial.

Excellente pioche donc que ce pastiche d’Arsène Lupin ! J’ai été littéralement embarquée dans ma lecture et conquise par la reprise faite par le duo Boileau-Narcejac. Ce qui m’a donné très envie de lire leurs autres pastiches, mais aussi leur œuvre originale !

Arsène Lupin : la poudrière, Pierre Boileau et Thomas Narcejac.
Éditions du Masque, 2013 (1987 pour l’original), 2019 p.

Les Nouvelles aventures d’Arsène Lupin #1, Les Héritiers, Benoît Abtey & Pierre Deschodt.

les-nouvelles-aventures-d-arsène-lupin-les-héritiers-benoît-abtey-pierre-deschodt

Qui est-il? D’où vient-il? Nul ne le sait. Arsène Lupin est partout mais personne ne connaît son véritable visage. Il est le plus célèbre malfaiteur de son temps, le plus distingué aussi. Seulement, on ne s’en prend pas aux puissants de la terre sans subir leur colère…
En 1897, au lendemain de l’incendie du Bazar de la Charité – temple de la bonne société parisienne – Lupin disparaît. On le rend responsable du drame. Athéna, surtout, l’amour de sa vie, meurt dans le brasier. Plus rien, désormais, ne compte à ses yeux.
Dix ans plus tard, un scandale éclate et le ressuscite. Lupin, changé en monstre, serait-il passé à l’ennemi? Un quotidien, le Patriote, l’accuse d’avoir dérobé des secrets militaires pour les vendre à l’Allemagne ! La guerre est imminente.
Lupin va-t-il enfin sortir de son silence?

Si vous êtes familiers de ce blog, vous savez qu’Arsène Lupin est un des rares personnages à être entré dans mon Panthéon personnel. Aussi un pastiche le mettant en scène ne pouvait-il que m’interpeller !

Une chose est sûre, Benoît Abtey et Pierre Deschodt maîtrisent leur sujet et s’y connaissent en lupineries. Tout y est ! On trouve dans cette nouvelle aventure un contexte géopolitique à la mesure des aventures de notre gentleman-cambrioleur préféré : la guerre est proche, les nations s’entre-déchirent et le climat social n’est guère au beau fixe. De plus, les auteurs investissent quelques faits divers qui ont fait les gros titres à l’époque, comme l’incendie du Bazar de la Charité (dont Gaëlle Nohant a tiré un fabuleux roman, La Part des flammes, soit dit en passant), en y plaçant judicieusement Lupin et ses relations.
Les péripéties sont nombreuses et variées : on a à peine le temps de souffler et le roman est, de ce point de vue, extrêmement divertissant.

Malheureusement, il y en a un peu trop pour être honnête. Les auteurs ont repris tous les codes des romans de Lupin et les ont tous réutilisés : Lupin disparaît, semble mourir mais renaît toujours de ses cendres, se coule dans les déguisements les plus improbables, usurpe des identités, manigance, parvient à ses fins et rencontre – bien sûr – des ennemis coriaces avec de solides raisons de lui en vouloir. L’ennui, c’est que les auteurs abusent de ces stratagèmes alambiqués et grand spectacle. Qu’on en ait un, voire deux par roman, pourquoi pas. Au-delà, cela devient franchement lassant et tue le suspens dans l’œuf. On ne s’inquiète donc guère pour l’ami Arsène, qui bénéficie ici d’une chance insolente et s’en sort toujours haut la main.
L’épilogue m’a, par ailleurs, laissée dubitative. Soit j’ai décroché pour les raisons citées ci-dessus et loupé une étape, soit les auteurs font intervenir un personnage bel et bien décédé depuis longtemps, sans aucune cohérence ni raison valable. Les dernières pages m’ont donc laissée franchement perplexe.

Malgré tout, j’ai passé un moment plutôt sympa car, comme je l’ai dit en ouverture, les auteurs savent s’y prendre et proposent, dans l’ensemble une bonne aventure d’Arsène Lupin, avec tous les ingrédients qu’il faut pour contenter le lecteur – suffisamment pour me donner envie de tenter une autre potentielle aventure de Lupin sous la plume de Benoît Abtey et Pierre Deschodt, malgré ce qui m’a chagrinée dans celle-ci. 

Les Nouvelles aventures d’Arsène Lupin #1, Les Héritiers, Benoît Abtey & Pierre Deschodt.
XO Éditions, mars 2016, 351 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

aventures-extraordinaires-arsène-lupin-maurice-leblanc