Je suis Adele Wolfe #2, Ryan Graudin.

Le monde est sur le point de se noyer dans un bain de sang…
Le Führer vient d’être assassiné. La Résistance, y voyant l’opportunité d’une rébellion longuement attendue, se met en branle.
Mais Yael, survivante des camps et à l’origine de ce coup d’éclat, sait qu’il n’en est rien. Le Führer vit toujours et elle seule a conscience que ses camarades d’armes, mis à nu, courent un grand danger. Yael doit les rejoindre coûte que coûte pour les prévenir. Elle devra toutefois faire avec Luka et Felix, eux aussi soupçonnés de trahison par sa faute.
S’engage alors une folle course-poursuite semée d’embûches. Le passé et le présent de Yael s’entrechoquent, de lourds secrets éclatent et, dans un contexte où l’on ne parvient pas toujours à distinguer le mensonge de la vérité, une seule question s’impose: Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour protéger ceux que l’on aime ?

Le premier tome de ce diptyque avait été une excellente découverte et le second opus est de la même eau !
L’intrigue reprend presque pile poil au moment où s’arrêtait le précédent : un poil avant, d’ailleurs, car on assiste à la scène finale du premier tome vue par les yeux de Luka. Autant dire que cela démarre sur les chapeaux de roue : Yael sait qu’elle n’a pas réellement assassiné le Führer, elle tâche donc d’échapper à la police nazie, avec le désormais très curieux Luka à ses trousses.

Si le premier volume était centré sur la course de moto, ici les bécanes sont (à mon grand désespoir) assez loin du centre de l’histoire. De même qu’Adele Wolfe, dont Yael usurpait l’identité dans le premier tome et dont elle ne se sert désormais plus — à ce titre, il est dommage que le titre français ait repris le titre du premier tome car, cette fois, cela ne fonctionne pas vraiment.
Mais hormis ces deux petits détails, Ryan Graudin propose une nouvelle fois un roman palpitant.

Car la Résistance pense que le Führer a bel et bien disparu et lance son coup d’État : d’un côté, les Résistants œuvrent pour libérer le peuple, de l’autre, les nazis en sont déjà à la contre-offensive. Autant dire que le suspens est à son comble, d’un bout à l’autre du roman. Celui-ci, de plus, est particulièrement immersif : que l’on soit dans le camion défoncé qui emmène Yael et ses camarades au combat, aux abords du camp, au sous-sol de la brasserie qui tient lieu de QG ou au fin-fond de la Moscovie, tout ce que vivent les personnages est incroyablement réaliste. Et qui fait la part belle à la stratégie militaire, l’action étant concentrée sur quelques scènes particulièrement riches en montées d’adrénaline.

Ryan Graudin nous plonge au plus près de ce que vivent les personnages : angoisses, espoirs, désillusions ou petites victoires émaillent le texte. Si certains développements font grincer des dents, tout est (à nouveau) parfaitement réaliste – ce qui n’en rend que meilleure l’uchronie.
Dans le premier tome, on suivait Yael sur quelques 20 000 kilomètres, donc on la connaît désormais plutôt bien. Ce qu’il y a de bien, c’est que cette fois on suit également Luka et Félix – et on a même quelques scènes consacrées à Adele qui, tout héroïne éponyme soit-elle, n’en passe pas moins l’ensemble de l’histoire enfermée dans une cave. Chacun des trois personnages évolue, grandit, mûrit, en fonction de l’endroit dont il vient, de ce qu’il a vécu, de ses convictions intimes. Chacun reste au plus proche de ses convictions, ce qui rend leurs comportements vraiment justes – et le roman d’autant plus palpitant, donc. Alors, oui, parfois on grince des dents devant les développements que Ryan Graudin choisit mais elle ne verse pas dans les faux-semblants : c’est la guerre, et il se passe pas mal de trucs assez moches.
De ce point de vue-là, elle a parfaitement intégré l’atmosphère de l’époque, de même que les grands chapitres du conflit (que ce soit du point de vue des faits avérés ou des projets nazis). Ainsi, la capitale de l’Allemagne (agrandie) s’appelle Germania (comme le souhaitait Hitler) et, on le sait depuis le premier tome, le roman met en avant l’amour des nazis pour les sciences occultes couplé à la médecine – à ce titre, attendez-vous à quelques passages difficilement soutenables, même si l’auteur ne verse ni dans le gore, ni dans la surenchère. En somme : c’est parfois dur, c’est parfois à coller des claques à qui de droit, mais tout contribue à créer une atmosphère d’enfer, qui rend le roman littéralement palpitant.

J’avais adoré le premier tome, qui nous emmenait tout autour de l’Axe, dans les vapeurs de gas-oil et les rafales de poussière. Cette fois, point de course de moto, mais un suspense tout aussi présent. C’est en apothéose que Ryan Graudin conclut les aventures de Yael, sur les routes d’un IIIe Reich vorace, que l’on n’a guère envie de voir revenir et contre lequel elle nous met fermement en garde. Une uchronie très réussie !

 Je suis Adele Wolfe #2, Ryan Graudin. Traduit de l’anglais par Serge Cuilleron.
Éditions du Masque (MsK), juin 2017, 497 p.
Publicités

La Guerre des Fleurs, Jane Thynne

Août 1938. Dans le cadre d’un tournage, Clara Vine est en tournage à Paris, ville qui ressent plus que jamais les tensions liées à la guerre imminente. Clara, elle aussi, est sous tension. Elle sait qu’elle est dans le collimateur de Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande, de plus en plus soupçonneux à son égard. Inquiétude doublée par la purge qui semble être en cours parmi les actrices proches du ministre et de sa famille, celui-ci n’étant plus vraiment en odeur de sainteté.
Là-dessus, Clara est approchée par Guy Hamilton, un agent anglais infiltré, qui lui confie une mission de la plus haute importance : se lier d’amitié avec Eva Braün, en apprendre plus sur les plans du Führer et transmettre aux services secrets britanniques tout ce qu’elle pourra apprendre sur elle. Une expérience qui ne sera pas sans danger mais dont Clara sait qu’elle est absolument vitale…

Depuis le premier tome, cinq ans ont passé et Clara a cessé de regarder Berlin avec de grands yeux énamourés, ce qui se ressent dans l’intrigue de ce tome, plus sombre que la précédente. A tel point qu’on ressent son stress et son malaise à la simple lecture. Clara est manifestement sous la surveillance constante de la Gestapo, ce qui suffirait à n’importe qui pour avoir peur de son ombre. Si l’on ajoute à cela qu’elle s’inquiète beaucoup pour Erich, son filleul, cela donne un premier panorama de la situation. Celui-ci, justement, demande à Clara d’enquêter sur une jeune femme décédée durant la croisière qu’il a faite avec le KdF et qu’il soupçonne d’avoir été assassinée. Soucieuse de ne pas se mettre à dos l’ombrageux adolescent, Clara tâche de se renseigner, le plus discrètement possible : en effet, poser des questions gênantes, sous le IIIe Reich, n’est pas exactement l’activité la plus saine qui soit – surtout quand on se rapproche d’Eva Braün et donc, par extension, d’Hitler.

Par cette entremise, Jane Thynne nous fait entrer dans l’intimité de la jeune maîtresse du Führer – à ce moment de l’Histoire, Eva est un des secrets d’états les mieux gardés. Confinée dans ses appartements, raillée pour ses passions jugées frivoles (le cinéma, la création de parfums, la mode…), interdite d’écrire un journal intime, la jeune femme a une vie bien grise (elle fera d’ailleurs deux tentatives de suicide). Et Clara ne peut s’empêcher de compatir à la situation de la jeune femme, tout en percevant l’importance qu’elle prend dans le contexte national.
Car, parallèlement aux petits déboires domestiques d’Eva Braün, Jane Thynne nous dresse un panorama assez complet (et complexe) de la situation internationale : collusion de certains grands noms, plus particulièrement dans les milieux artistiques que fréquente Clara (on croise notamment Coco Chanel et son amant nazi), hésitation grandissante des chefs d’état-major adverses allant jusqu’à la fascination totale, aveuglement inhérent des ministres divers et variés. Clara étant britannique, la visite de Chamberlain au Berghof et la signature des accords de Munich résonnent assez fortement sur sa vie et l’inquiètent grandement – à raison.  Même si l’on maîtrise son Histoire sur le bout des doigts, la situation semble particulièrement complexe.

J’ai évoqué, au début de cet article, l’ambiance très sombre qui se dégage des pages. Jane Thynne nous donne à voir la situation internationale, certes, mais s’attache aussi à dresser un panorama aussi précis que possible de l’Allemagne en 1938. Les Juifs sont spoliés dans l’indifférence générale, traqués, expulsés, au mieux. Mais ils ne sont pas les seules cibles du régime nazi. Les personnes handicapées, dont les goûts ou les opinions ne plaisent pas le sont également. On suit notamment le parcours d’une famille dont le fils, peut-être un peu plus rêveur que ses camarades, va justement se retrouver sur la sellette. C’est un des aspects que j’aime dans cette série : Jane Thynne glisse une histoire d’espionnage tout à fait convaincante dans les interstices de l’Histoire, mais elle s’attache aussi à ceux qui ont traversé ces périodes sans forcément les marquer ou avoir maille à partir avec les autorités. Et c’est diablement efficace.

J’ai donc beaucoup aimé ce troisième tome. En raison de la situation de plus en plus dangereuse, l’espionnage auquel se livre Clara peut sembler plus ténu que dans les deux tomes précédents, mais l’on étouffe littéralement sous la pression. Du coup, j’ai eu du mal à m’arrêter entre deux chapitres – bien que je connaisse l’orientation tragique de l’Histoire : je pense que cela prouve toute la maîtrise de Jane Thynne ! De plus, elle conclut ce tome sur un rebondissement assez inattendu et qui me laisse penser que la suite (s’il devait y en avoir une), serait tout aussi prenante ! 

◊ Dans la même série Les Roses noires (1) ; Le Jardin d’hiver (2) ;

Clara Vine #3, La Guerre des Fleurs, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.
JC Lattès, février 2017. 

Je suis Adele Wolfe, Ryan Graudin.

je-suis-adele-wolfe-ryan-graudin

Germania, 1956. L’Axe domine le monde, suite à la victoire du IIIe Reich et du Japon. Depuis, les deux empires se sont partagé le monde. Afin de commémorer la victoire des forces de l’Axe sur les Alliés, Hitler et l’empereur Hirohito organisent chaque année une incroyable course de moto entre leurs deux continents : le Tour de l’Axe. Sur leurs Zündapp, les 20 candidats, japonais et allemands, rallient Berlin à Tokyo, via Le Caire et New Delhi. Le Führer fait une de ses exceptionnelles apparitions lors du bal de la Victoire.
Yael, une jeune survivante des camps, n’a qu’un objectif dans la vie : renverser le règne du Führer. Enfant, elle a été choisie par un médecin nazi pour subir des expériences visant à diminuer la création de mélanine. Résultat : Yael est désormais capable de métamorphose, pouvant prendre l’apparence d’à peu près n’importe quelle femme. Une capacité qui n’a, évidemment, pas échappé à l’œil de la Résistance, qui charge la jeune femme de mettre à bas Adolf Hitler.
Le moyen ? Prendre l’apparence d’Adele Wolfe, la seule femme à avoir jamais participé à la course et gagner à nouveau la course. 

De Ryan Graudin, j’avais beaucoup aimé Fuir la citadelleun roman bourré d’adrénaline, un trait que l’on retrouve dans Je suis Adele Wolfe.
L’intrigue débute très vite : on sait que Yael est une drôle de survivante des camps, capable de se métamorphoser à loisir ou presque, suite aux expériences nazies qu’elle a subies. Dès le début, elle a sa mission en tête et n’en démord pas : prendre l’apparence d’Adele et gagner la course.
Le récit alterne entre ce présent plein de suspens et le passé trouble de la jeune femme, de ses années de captivité et de torture, à sa formation d’agent spécial de la rébellion. On comprend donc bien mieux comment Yael est devenue cette Walkyrie prête à tout pour venger son peuple.

L’intrigue est menée tambour battant, au rythme des étapes harassantes de la course. Harassantes, car il s’agit d’un effort physique incroyable, mais aussi parce que Yael est soumise à une forte pression. Le jour du départ, elle s’aperçoit en effet que le frère jumeau d’Adele, Felix (dont Adele avait usurpé l’identité l’année précédente), a lui aussi pris le départ. Pire, elle doit affronter Luka, un autre concurrent, dont il semblerait qu’un secret qu’elle ignore le lie à Adele. Et c’est sans compter sur les autres candidats, allemands comme japonais, pour qui la championne est l’ennemi à abattre. Et c’est d’autant plus prenant que l’auteur sait nous surprendre au gré des péripéties et retournements de situation. C’est un roman qui fleure bon le cuir, la pluie, le sable, la sueur et le diesel et qui se lit avec autant d’urgence que d’appétit.

Côté genres, Ryan Graudin joue sur ceux de l’uchronie et de la science-fiction (teintée de fantastique). En effet, si les métamorphoses de Yael ont une explication toute scientifique, elles restent surprenantes et inédites. Celles-ci, de plus, sont souvent imparfaites, Yael n’ayant pas toujours le temps d’étudier ses cibles : voilà qui change agréablement des personnages métamorphes tout-puissants !
De son côté, l’uchronie fonctionne à plein et fait littéralement froid dans le dos. La fin est bien amenée et reprend, en le détournant légèrement, un véritable épisode de l’histoire du IIIe Reich.

Excellente découverte uchronique que Je suis Adele Wolfe. L’intrigue est menée sur les chapeaux de roues et ne laisse aucun répit, ni aux personnages, ni au lecteur. La fin, très ouverte, laisse toute latitude à un deuxième volume, que je lirai bien volontiers s’il paraît !

Je suis Adele Wolfe, Ryan Graudin. Traduit de l’anglais par Marie Cambolieu. MsK, septembre 2016, 338 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys.

coupdecoeurle-sel-de-nos-larmes-ruta-sepetys

Hiver 1945. Quatre adolescents. Quatre destinées.
Chacun né dans un pays différent. Chacun traqué et hanté par sa propre guerre.
Parmi les milliers de réfugiés fuyant à pied vers la côte devant l’avancée des troupes soviétiques, quatre adolescents sont réunis par le destin pour affronter le froid, la faim, la peur, les bombes…
Tous partagent un même but : embarquer sur le Wilhem Gustloff, un énorme navire promesse de liberté…

Après l’excellent Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et le très bon Big Easydifficile de passer à côté du nouveau roman de Ruta Sepetys. D’autant que, comme dans son premier roman, elle investit un fait historique méconnu. Le premier roman évoquait la déportation des peuples baltes (qui ont été gardés au goulag de longues années après la fin de la guerre). Cette fois, elle va parler du naufrage du Wilhelm Gustloff.
La marine a connu de nombreux et tragiques naufrages. Tout le monde a entendu parler du Titanic ou du Lusitania. Du Wilhelm Gustloff, c’est plus rare, alors que ce naufrage dépasse en nombre de victimes les deux précédents. La raison ? Les Allemands, alors en pleine propagande, n’avaient pas intérêt à annoncer qu’ils avaient perdu des milliers de compatriotes réfugiés dans un naufrage. Quant aux Russes qui ont torpillé le vaisseau, ayant déchu de ses droits et déporté le capitaine aux commandes du sous-marin, ils ont été calmes sur la publicité. Heureusement, il reste quelques passeurs de mémoire pour assurer le boulot.
Alors qu’elle venait de publier Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, Ruta Sepetys a reçu une visite de la cousine de son père. Celle-ci venait lui parler de ce non-fameux naufrage. En effet, il était initialement prévu qu’elle embarque sur le-dit vaisseau…

1945, donc. On découvre un petit groupe de réfugiés : il y a Joana, jeune infirmière lituanienne ; Ingrid, jeune fille aveugle (qui a tout intérêt à fuir si elle ne veut pas que son invalidité la condamne aux camps) ; Klaus, le Petit Garçon Perdu, qui n’est autre que l’avatar du père de l’auteur ; le Cordonnier Poète, capable de vous lire l’histoire de chacun juste en regardant ses chaussures ; Emilia, jeune réfugiée polonaise, sauvée in extremis par un mystérieux jeune homme ; Florian, le mystérieux jeune homme en question, Prussien, soldat déserteur se faisant passer pour le courrier d’Erich Koch pour le compte duquel il serait en mission ; Eva, râleuse invétérée ; et Alfred, jeune matelot allemand et pronazi affecté au Wilhelm Gustloff.
L’histoire nous est narrée tour à tour par Joana, Florian, Emilia et Alfred (les trois premiers étant en fuite, le dernier déjà à bord), au gré de chapitres extrêmement courts (rarement plus de 4 pages !) et incroyablement dynamiques. De fait, difficile de s’arrêter tant le rythme est maintenu. À cela s’ajoute un suspens éprouvant, car il ne faut pas longtemps pour deviner que notre petit groupe se dirige inéluctablement vers une effroyable tragédie – laquelle n’intervient, finalement, que dans les tous derniers chapitres. Avant cela, on a donc le temps de sentir monter l’angoisse et de ressentir l’extrême misère de tous ces réfugiés errant sur les routes d’un pays en pleine débâcle.

Car, finalement, Ruta Sepetys offre – via ses personnages – une voix aux réfugiés (ceux de l’époque, ceux qui ont suivi, ceux d’aujourd’hui). Sur le papier, nos quatre protagonistes sont encore des adolescents ou de très jeunes adultes mais, dans la réalité, ce sont des enfants qui ont été forcés de grandir d’un coup et cela se ressent. L’auteur a soigneusement creusé les psychologies de chacun. Les deux filles, Joana et Emilia, se démarquent par la force qui émane d’elles – l’une est infirmière de guerre sur le tas, l’autre a vécu plus que sa part de traumatismes. Florian, lui, dénote par la part très humaine que l’on discerne sous la légère arrogance purement militaire qu’il donne à voir. Curieusement, un des personnages les plus réussis – malgré son odieuse personnalité – est Alfred. Alfred, qui ne s’exprime – dans une grande part du roman – que part le biais de lettres qu’il envoie à sa chère Hannelore, dont on apprend qu’il compte l’épouser. Or, si on lit bien entre les lignes, Alfred semble se donner une importance qu’il est loin d’avoir. La façon dont se révèlent sa position, son réel comportement et son train de vie rendent le tout à la fois comique et un peu pathétique. À sa façon, Alfred incarne tous ces jeunes embrigadés par les Jeunesses hitlériennes (dont il n’a pourtant jamais fait partie !) et tombés sous la coupe de discours totalitaires et liberticides avec un enthousiasme qui fait froid dans le dos. Mais, quelque part, on ne peut que pardonner sa bêtise à Alfred : sa réflexion ne dépasse guère la pointe de ses chaussures et, au fond, il a le profil du «gentil benêt». Malheureusement.

Tour à tour, ils nous font passer par des sentiments extrêmement variés : angoisse, joie, espoir, haine, Le Sel de nos larmes est une lecture qui prend littéralement aux tripes. Et plus l’on galope vers la fin du livre et son inéluctable conclusion (car le naufrage n’intervient que dans les tous derniers chapitres), plus monte la pression. Au fil des pages, on aurait pu craindre une conclusion mielleuse mais Ruta Sepetys conclue en beauté avec une fin rappelant – dans la façon dont elle s’agence – celle de Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et qui n’est pas moins émouvante !

Et le plus incroyable, c’est la façon dont Ruta Sepetys dispense une excellente et vivante leçon d’Histoire via la fiction. À travers ses personnages, elle évoque avec justesse les affres de l’opération Hannibal, rappelle le mythe entourant la Chambre d’ambre – toujours considérée comme perdue ! – et donne littéralement une voix aux réfugiés de guerre. D’illustres orateurs nous ont mis en garde contre les risques qu’il y avait à oublier l’Histoire. A l’heure où il est plus que jamais nécessaire de connaître les erreurs du passé pour éviter de les reproduire, Le Sel de nos larmes s’inscrit comme une lecture d’une lumineuse évidence.

Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys. Traduit de l’anglais par Bee Formentelli.
Gallimard Jeunesse (Scripto), 16 juin 2016, 479 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

le-mystère-de-lucy-lost-michael-morpurgo

Le petit plus : pour en savoir plus sur le naufrage du Wilhelm Gustloff, vous pouvez lire cet articlecelui-ci ou bien regarder ce reportage (partie 1 ci-dessous ; partie 2 ; partie 3 ; partie 4 ; partie 5).

Le petit plus bis : un petit aperçu de la rencontre avec l’auteur, le 6 juin 2016 dans les locaux de Gallimard :

Germania, Harald Gilbers.

germania-gilbers

Berlin, été 1944. De jeunes femmes sont retrouvées mortes, nues et mutilées, devant des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale. Contre toute attente, le SS-Hauptsturmführer Vogler fait appel à Richard Oppenheimer, l’ancien enquêteur star. Pourtant Oppenheimer est juif et donc officiellement interdit d’exercer… Tiraillé entre son quotidien misérable dans une  » maison juive  » et le confort que lui offre son nouveau statut, Oppenheimer est de plus en plus inquiet. Tous les indices pointent vers un assassin appartenant à l’élite nazie, si Oppenheimer échoue, son destin est scellé. Mais n’est-il pas encore plus dangereux de démasquer le coupable ? Pendant les derniers jours du Reich, les tensions sont à leur comble…

Germania a reçu, en Allemagne, un prestigieux prix de littérature policière et il faut reconnaître que c’est mérité !
Il ne faut d’ailleurs que quelques pages à l’auteur pour installer l’ambiance : 1944 à Berlin, des femmes retrouvées sauvagement assassinées devant des monuments de la Première Guerre mondiale et un ex-commissaire de police juif tiré de sa retraite forcée par rien moins que l’enquêteur nazi chargé d’élucider le dossier.

Voilà qui est pour le moins original : des polars historiques se déroulant durant la Deuxième Guerre mondiale, il y en a des tas, mais à Berlin pendant la même époque, c’est plus rare ! De fait, l’ambiance tendue vient de plusieurs points. Tout d’abord, Oppenheimer, notre enquêteur : s’il est content de reprendre du service, il s’inquiète tout de même foncièrement. Est-il en sécurité ? Qu’en est-il de son épouse, Lisa, une aryenne ? Pire : ses premières conclusions semblent pointer vers une huile du parti nazi… Est-il bien raisonnable, dans sa position, d’accuser un collègue de son employeur ?
L’autre facteur de tension vient du choix du cadre : à Berlin, en 1944, la population est abreuvée de propagande nazie, qui traite le Débarquement de broutille et affirme que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, sans tenir compte un instant de la multiplication des raids aériens et autres bombardements subis par la capitale. L’auteur nous donne à voir le quotidien des berlinois à l’époque : la terreur des alertes, les changements d’adresse forcés simplement signalés par une petite feuille sur les ruines, la tentative de maintenir, malgré tout, une vie sociale – malgré les filatures de la Gestapo et autres empêcheurs de tourner en rond. C’est extrêmement riche et cela vient, de temps en temps, se substituer à l’enquête, sans toutefois donner l’impression que tout cela traîne de trop en longueur.

L’auteur prend en effet son temps pour dérouler son intrigue : elle est complexe, alimentée par quelques sous-intrigues et cela laisse au lecteur le loisir de se creuser les méninges. L’auteur en profite pour aborder différents sujets relatifs à la période. Tour à tour, il sera donc question des Lebensborn, des bisbilles terribles entre S.S., S.D. et S.A. (différentes sections nazies), des prostituées-agents secrets des bordels berlinois ou encore des visées architecturales du parti nazi. C’est varié, et tout cela vient nourrir une intrigue déjà assez documentée.

Germania est donc un très bon thriller historique : on y trouve une intrigue complexe et originale, un contexte historique soigné, des personnages intéressants et creusés, quel que soit leur bord. Si l’histoire prend un rythme plutôt lent, on ne s’ennuie pas : intrigue dense et ambiance travaillée s’équilibrent à merveille.

Germania, Harald Gilbers. Traduit de l’allemand par Joël Falcoz.
10/18, mars 2016, 480 p.

 

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

ostland-david-thomas

Le Jardin d’hiver, Jane Thynne.

le-jardin-d-hiver-jane-thynne

Berlin, 1937. La ville respire la séduction et l’ambition. Mais partout, le danger rôde…
Anna Hansen, future mariée, est pensionnaire d’une de ces fameuses écoles créées par Hitler pour former les jeunes femmes dans l’art de devenir la parfaite épouse d’un officier SS. Mais, une nuit, elle est sauvagement assassinée dans les jardins de l’école. On fait vite disparaître le corps. La nouvelle de sa mort est étouffée, son existence oubliée.
Clara Vine est actrice dans les fameux studios de la Ufa à Berlin. Mais cette activité en masque une autre, clandestine celle-là : elle est agent au service du Renseignement britannique. Or elle connaissait Anna et la nouvelle de sa mort l’inquiète. Elle n’arrive pas à comprendre pourquoi on l’occulte ainsi. Elle enquête donc, et découvre peu à peu que le meurtre d’Anna est lié à un lourd secret, compromettant les plus hauts dignitaires du troisième Reich.
Avec la prochaine visite à Berlin d’Édouard VIII – qui a récemment abdiqué – accompagné de sa femme Wallis – et la présence des célèbres sœurs Mitford qui rivalisent pour occuper le devant de la scène mondaine, Clara se doit d’œuvrer dans l’ombre pour découvrir la vérité et en informer Londres. C’est une voie périlleuse, d’autant qu’elle bénéficie de l’aide d’un de ces artistes juifs taxés de « dégénérés » par Goebbels. La survie de Clara ne tient qu’à un fil…

Deuxième enquête sous tension pour l’actrice et agente Clara Vine, en sous-marin dans l’Allemagne nazie ! Premier bon point : ce deuxième volet est aussi bon que le premier – et il y en a au moins quatre parus en VO !

Aussi bon, mais peut-être un peu plus lent. En effet, dans le premier tome, Clara avait des difficultés à trouver un rôle et se consacrait entièrement à l’espionnage. Là, tout a changé : quatre ans se sont écoulés, Leo Quinn est – malheureusement – reparti en Angleterre sans plus donner de nouvelles, Clara tourne sans arrêt et n’a pas de mission plus définie que glaner des infos au gré des réceptions auxquels les Goebbels et autres camarades la convient. De fait, l’intrigue met un certain temps à se mettre en place car elle concentre plusieurs niveaux. Il y a, tout d’abord, l’histoire du meurtre d’Anna Hansen, qui inquiète Clara et sur lequel elle mandate son amie, la journaliste américaine Mary Harker. Parallèlement, Clara doit se lier d’amitié avec un pilote de la Légion Condor, chargé d’établir des photographies cartographiques extrêmement précises.  Il y, enfin et surtout, la vie privée de Clara qui doit jongler entre ses deux métiers, ses peines de cœur, et son inquiétude grandissante pour Erik, le fils de feue son ami Helga dont elle est devenue la tutrice et qui, l’adolescence aidant, embrasse le nazisme avec enthousiasme par le biais des Jeunesses hitlériennes. De fait, tout cela s’entremêle et crée un roman au suspens très prenant.
En effet, Jane Thynne nous rend les personnages extrêmement proches et sympathiques. Point de femmes de hauts dignitaires nazis, cette fois, mais des soldats qui cachent bien leurs sentiments. Clara côtoie Ernst Udet, son ami Arno – fameux officier balafré chargé des photos – et l’insupportable Ralph, lequel navigue en eaux troubles. L’opus est vraiment placé sous le signe des faux-semblants : difficile de savoir qui espionne qui, pour le compte de qui, au juste… Voilà qui contribue à l’impression de danger permanent qui flotte sur les chapitres. D’autant que l’on sait Clara surveillée par la Gestapo – mais sur ordre de qui ? – et en grand danger !
On retrouve également Mary Harker, la journaliste, donc, qui semble directement inspirée par Martha Gellhorn, la première femme reporter de guerre : en faisant de Mary la première journaliste présente à Guernica, Jane Thynne la fait marcher dans les pas de l’illustre journaliste de guerre !

Autre point positif : Jane Thynne investit les mystères et autres mythes qui entourent la période et le régime nazi. Tout cela contribue à renforcer la toile de fond du fascisme montant de la nouvelle Allemagne. Les enjeux géopolitiques sont bien exploités et expliqués, hormis peut-être les quelques analepses consacrées au bombardement de Guernica qui, si elles ont le mérite de clarifier les relations entre personnages, sont amenées de façon confuse et nébuleuse. Mais l’essentiel est là : on voit comment, au tournant de l’année 1937, avec ce bombardement civil perpétré dans l’indifférence générale, on s’achemine doucement mais sûrement vers l’invasion de la Pologne au 1er septembre, deux ans plus tard.
De plus, si elle utilise des mythes non avérés, elle le fait avec intelligence et de façon à les rendre plausible, laissant, ce faisant, le lecteur douter.

En somme, Jane Thynne offre une deuxième belle aventure à son actrice et agente Clara Vine – lisible indépendamment de la première, en plus. On y retrouve l’ambiance soignée des romans d’espionnage mêlant danger et séduction, le tout avec l’irrémédiable montée du nazisme en toile de fond. On a hâte de découvrir la suite de ses aventures !

◊ Dans la même série : Les Roses noires (1) ;

Clara Vine #2, Le Jardin d’hiver, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.
JC Lattès,février 2016, 380 p.
39-45-badge-transpa 

 

Si vous avez envie d’en savoir plus, vous pouvez lire

le-héron-de-guernica-antoine-choplin

Opération Napoléon, Arnaldur Indridason.

opération-napoléon-arnaldur-indridason

1945. Un bombardier allemand, pris dans le blizzard en survolant l’Islande, s’écrase sur le Vatnajökull, le plus grand glacier d’Europe. Parmi les survivants, étrangement, des officiers allemands et américains. L’Allemand le plus gradé affirme que leur meilleure chance de survie est de marcher vers la ferme la plus proche. Une mallette menottée au poignet, il disparaît dans l’immensité blanche… Dans les années qui suivent les Américains lancent des expéditions pour retrouver la carcasse de l’appareil et, surtout, pour faire disparaître cette opération militaire mystérieuse et encombrante. En vain. 
1999. Le glacier fond et les satellites repèrent une carcasse d’avion. Les forces spéciales de l’armée américaine envahissent immédiatement le Vatnajökull et tentent en secret de dégager l’avion. Deux jeunes randonneurs surprennent ces manœuvres et sont rapidement réduits au silence. Avant d’être capturé, l’un d’eux contacte sa sœur Kristin, une jeune avocate jusque-là sans histoires. Celle-ci se lance alors sur les traces de son frère dans une course poursuite au cœur d’une nature glaçante.

On ne présente plus Arnaldur Indridason, auteur à succès des fameux «polars nordiques» – découvert, pour ma part, avec ce titre, initialement paru en 1999 en VO. C’est le mélange espionnage et roman historique qui m’a attirée et je dois dire que, de ce côté-là, je n’ai pas été déçue !

Dès les premières pages, l’auteur plante le décor : on suit, parallèlement, Kristin, avocate du ministère de la Justice islandais aux prises avec un dossier délicat et Carr, un militaire américain, qui supervise la découverte de l’avion pris dans la glace. Si la première n’aspire qu’à retrouver son petit chez-elle, le second met en place un grand plan visant à envahir le mouchoir de poche islandais que représente le lieu du crash, enfin d’en extraire les restes de l’appareil, les corps et le gros secret qu’il contient. Tout se complique lorsqu’Elias, jeune frère de Kristin, découvre le lieu secret des opérations (lourdement armées) et en informe sa sœur juste avant d’être capturé, emmené et probablement torturé : Kristin est alors presque immédiatement prise sous le feu de deux redoutables tueurs à gages. On n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer.
D’ailleurs, les péripéties s’enchaînent à bon train et le suspens est présent en permanence : on s’angoisse pour Kristin, Elias et tous ceux qui gravitent autour, bien entendu. Mais on s’interroge aussi grandement sur le mystère que cache cet avion : qui était à bord ? Quel est ce secret que les Américains veulent enterrer ? Pourquoi un bombardier allemand repeint aux couleurs américaines, transportant Allemands et Américains, fonçait-il, dans les derniers jours de la guerre, au-dessus de l’Islande ?

Au fil des chapitres, les hypothèses historiques se suivent – et ne se ressemblent pas. Tout y passe et l’auteur utilise à bon escient une grande partie des mythes, bien vivaces, qui entourent ce conflit mondial : l’avion transportait l’or du IIIe Reich volé aux Juifs, l’avion convoyait des scientifiques allemands, l’avion contient un prototype de bombe H, l’avion faisait sortir du pays in extremis quelques huiles nazies. Plus ça va et plus l’auteur nous balade de suppositions et conjectures. Tant est si bien qu’arrive un moment où on ne sait plus trop où on en est… Tout cela est bien obscur, parfois même un peu trop. La conclusion, d’ailleurs est à l’avenant, mais plutôt réussie : on comprend où veut en venir l’auteur sans qu’il n’ait jamais à l’écrire noir sur blanc. C’est très réussi !

Côté personnages, difficile de ne pas s’attacher à Kristin, qui se débat contre plus fort qu’elle. Eternelle rebelle islandaise, elle met en avant le conflit géopolitique dans lequel l’Islande est prise : en effet, l’île est considérée, par les Américains, contre un avant-poste. Malgré la figure de Steve, le presque-ex de Kristin, meilleur ami et soutien indéfectible, on ne peut s’empêcher de relever un certain manichéisme. D’un côté, les Islandais purs et attachés à leur île VS les Américains colonialistes. Avouez que dans un roman avec nazis, c’est quand même cocasse. Car ces derniers, quoique bien présents, n’emportent pas la palme du côté obscur. Original, non ?

Alors d’où vient que cette lecture a été sympathique, mais pas littéralement enthousiasmante ? L’accumulation d’hypothèses, on l’a vu, m’a parfois semblé un peu trop cumulative, justement. Mais ma plus grosse réserve vient en fait de la violence du récit. Âmes sensibles s’abstenir ! Si vous n’êtes guère friands d’hémoglobine, de séances de tortures et de bandits institutionnels sans foi ni loi, ma foi, passez votre chemin. Ma tolérance assez faible à ces sujets aura fait que j’ai trouvé ce roman un tantinet moins passionnant que ce à quoi je m’attendais – réserve purement subjective, vous l’aurez compris.

En somme, Opération Napoléon est un roman d’espionnage à la fois assez classique dans la succession des péripéties et le développement de l’intrigue, mais original par le point de vue et les antagonistes choisis. C’est un roman sans concessions : l’auteur n’est pas avare en difficultés pour ses personnages et leur mène une vie bien dure, tout en explorant de multiples hypothèses liées à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il signe un roman plein de suspens, mais parfois un peu nébuleux. 

Opération Napoléon, Arnaldur Indridason. Métailié, 2015, 356 p.