Your lie in april #1 et #2, Naoshi Arakawa

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À 11 ans, Kôsei Arima est déjà un virtuose du piano. Formé avec la plus grande sévérité par une mère qui lui inflige d’interminables séances de répétition, il écume inlassablement tous les concours nationaux, où son talent éblouit les juges. Mais le jour où sa mère meurt d’une longue maladie, il perd complètement la faculté de jouer de son instrument.
Quelques années plus tard, son chemin croise celui de Kaori, une violoniste dont l’approche de la musique diffère totalement de la sienne. Alors que Kôsei est une véritable machine qui sait restituer les partitions à la perfection, Kaori, elle, préfère s’approprier les œuvres et les réinterpréter à sa manière… La rencontre avec cette jeune fille au caractère explosif va bouleverser les certitudes de Kôsei et redonner un sens à sa vie !

Voilà un manga qui, franchement, ne paye pas de mine : vous, je ne sais pas, mais les couvertures super girly m’ont fait tiquer. Mais la curiosité l’a emporté et… je ne regrette pas le moins du monde !

Ce premier volume pose vraiment l’univers ; on y découvre les personnages, notamment Kôsei, le protagoniste et Tsubaki, sa meilleure amie. Ils vivent leur petite vie de lycéens, voient des amis, étudient, s’amusent. Tsubaki doit présenter une jeune fille à un de leurs amis communs ; elle convainc Kôsei de l’accompagner, afin qu’elle ne tienne pas seule la chandelle. Et c’est là que Kôsei fait la rencontre de Kaori, une jeune violoniste.
Coup de foudre ! Vous y avez cru, non ? Mais non, pas de coup de foudre. Mais un début d’amitié sur la musique. Les contraires s’attirent, et il serait difficile de trouver plus différent que Kôsei, le perfectionniste et Kaori, l’instinctive !

Le manga est très rafraîchissant : le dessin est doux, l’histoire est réaliste et mignonne et le quotidien se mêle vraiment bien à l’intrigue générale. Le gros point fort, c’est donc l’attention portée à la musique !
Le découpage est relativement classique, mais change du tout au tout pour les scènes musicales : plus serré, plus dynamique, il rend les scènes quasiment épiques ! De plus, la musique est vraiment bien représentée : les émotions, les jeux dans l’interprétation, tout y est. Ne manque que le son !

On n’apprend seulement dans les dernières pages le secret de Kôsei… et ça rend le manga d’autant plus prenant car, une fois que l’on sait, on ne peut que se demander ce qu’il va advenir !

À partir de là, je spoile le secret de Kôsei (mais a priori, la plupart des présentations le spoilent également !). 

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Kaori semble bien décidée à faire de Kôsei son accompagnateur officiel pour la suite du concours Towa !
Malgré le refus du jeune garçon, Kaori ne se démonte pas et finit par le convaincre de remonter sur scène. Seul problème, et de taille : Kôsei ne s’entend toujours pas jouer… Dans ces conditions, ont-ils vraiment une chance de passer les éliminatoires ?

La majeure partie de cet opus montre le fameux concours Towa durant lequel Kôsei et Kaori se produisent sur scène. A nouveau, on y trouve une représentation presque épique de la musique, alternant entre le plaisir manifeste de Kaori et le stress intense de Kôsei. Celui-ci se pose également une foultitude de questions, se demandant s’il est réellement à la hauteur du talent incandescent de Kaori.
En contrepartie, la seconde partie semble un peu moins dynamique et hyper-vitaminée. Ce temps plus calme sert à développer les personnages et leur vie d’ado presque normaux.

Ainsi, on s’intéresse à Kaori et Kôsei en-dehors de leurs talents de musiciens car, comme dit Tsubaki, la meilleure amie, Kôsei a des talents autres que la musique. La relation que celui-ci entretient avec la musique est vraiment passionnante : d’un côté, on sent qu’il ne peut vivre sans ; de l’autre, il refuse de s’y remettre réellement. Ce tiraillement l’empêche de savoir où il en est… et c’est bien sûr le point fort du manga !  Et inutile de préciser que ce n’est pas à la fin du tome 2 que Kôsei a résolu son problème, même si Kaori fait de gros efforts pour le sortir de sa torpeur – de préférence en soignant le mal par le mal !

En conclusion, Your lie in april est un manga qui parle vraiment bien de musique, en la représentant avec une incroyable énergie ! C’est relativement drôle et c’est aussi plutôt fin sur l’aspect psychologique. Après ces deux tomes de mise en bouche, je suis assez curieuse de voir comment la relation semi-professionnelle de Kaori et Kôsei va évoluer et surtout comment Kôsei va se remettre sérieusement au piano !

Your lie in april #1 & 2, Naoshi Arakawa. Traduit du japonais par Géraldine Oudin.
Ki-oon, avril 2015.
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La Peur du sage, deuxième partie, Patrick Rothfuss.

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Seconde journée de narration pour Kvothe. Ses frasques universitaires lui ont valu d’être exilé au fin fond du Vintas, aux ordres du Maer, dont il aimerait faire son protecteur. Celui-ci l’expédie à la poursuite de brigands un peu trop encombrants en compagnie d’une petite troupe de mercenaires. L’occasion de composer quelques chansons, rencontrer des Faes, ou en apprendre un peu plus sur les Chandrians. Tout en continuant de construire une légende personnelle déjà consistante.

Aaah Kvothe ! Retrouver ses aventures revient à se glisser dans des chaussons confortables après une dure journée. C’est avec une légère appréhension que j’ai entamé cette seconde partie : allais-je me souvenir de tous les petits détails ? Car il s’en passe, des choses, dans une journée de Kvothe, et mieux vaut être attentif. Heureusement, tout revient assez vite.

Cette deuxième partie, donc, a le mérite de nous faire radicalement changer de paysage : exit l’Université, bonjour le Vintas. Mais pas que. Car sur les traces de Kvothe, on va également visiter l’Ademre. Si les aventures estudiantines de notre arcaniste préféré commençaient à vous peser, ce tome devrait vous réconcilier avec la série : de frasques universitaires, il ne sera question que dans la fin. Comme dans les tomes précédents, on retrouve l’intéressant décalage entre mythe et réalité : la légende de Kvothe est flamboyante, la réalité se montre… plus terre-à-terre. Et cela tient aussi à la façon de conter : Kvothe dévide ses aventures fantastiques de la manière la plus simple qui soit, faisant passer certains de ses actes les plus glorieux pour de simples accidents de parcours. C’est à la fois drôle et extrêmement bien mené.

Le style de Rothfuss, de plus, se prête bien à ce récit à la fois épique, amusant, grandiose : sa plume est éminemment fluide, légère, et on la lit avec un immense plaisir. Il maîtrise à la perfection les codes de la narration, et livre un récit plein de suspens, de surprises et de rebondissements, même lorsqu’on a l’impression qu’il ne se passe rien. Les descriptions sont minutieuses, même dans la concision. Et l’auteur maîtrise les instants d’émotions comme les scènes d’actions trépidantes. Une merveille ! Et une merveille fort bien traduite, qui plus est !

On découvre de nouvelles facettes du personnage de Kvothe – en même temps que lui, d’ailleurs – à mesure qu’il traverse diverses épreuves. Le roman est riche en découvertes humaines.

Parallèlement au récit de Kvothe, il se déroule quelques interludes, des épisodes ayant lieu dans le présent. On voit donc en parallèle le Kvothe adulte du Kvothe adolescent et ce n’est pas désagréable. De plus, il continue de se passer des choses – assez étranges – dont on pressent qu’elles peuvent avoir un rapport avec le passé de Kvothe. Mais lequel ? On découvre également un peu mieux Chroniqueur et Bast, et cela fait d’agréables échos au récit de Kvothe.

En bref, cela valait le coup d’attendre pour lire cette suite. D’autant qu’il n’y a pas encore de date pour la suite. Mais si l’auteur continue de livrer des tomes de cette qualité, ma foi, on peut bien patienter encore un peu. Dans cet opus, j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans Chronique du tueur de roi : une aventure épique divinement menée, un rythme maintenu de bout en bout (pas nécessairement trépidant, mais captivant), un personnage extrêmement attachant, un style riche et fluide… que des qualités, en somme. En outre, ce volume change de l’Université, et permet de faire découvrir l’univers de Patrick Rothfuss, ses légendes, sa géographie, ses petites particularités. Cette série a été un coup de cœur depuis le premier tome, et cela continue sur cette excellente lancée !

◊ Dans la même série : Le Nom du vent (1), La Peur du sage, première partie (2).

 

Chronique du tueur de roi #2 : La Peur du sage, deuxième partie, Patrick Rothfuss. Traduction de Colette Carrière. Bragelonne, 2012, 624 p.
9/10

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Witch Song, Amber Argyle

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Brusenna mène une existence paisible avec sa mère, dans la forêt de Gondstower.
Paisible ? Presque. Car Brusenna et sa mère sont sorcières, des gardiennes de la nature, sans aucun doute. Et les villageois voient les envoûteuses d’un mauvais œil, peu importe qu’elles disciplinent les éléments par la force de leurs chants.
Le jour où sa mère disparaît, le monde de Brusenna bascule. Jeune, sans expérience, livrée à elle-même dans un pays sur lequel souffle le vent de la guerre, la jeune fille doit assurer sa survie. Car elle est désormais la dernière, et les chasseurs de sorcières sont à ses trousses. Or, sans sorcière, c’est tout l’équilibre de la Terre qui est menacé…

Brusenna n’est pas une sorcière émérite. A vrai dire, elle ne maîtrise que quelques petits enchantements de base, car sa mère – une sorcière confirmée – a toujours refusé de l’instruire. Cela n’empêche pas Brusenna d’être maltraitée par les villageois du coin, persuadés d’avoir affaire à une dangereuse envoûteuse. Il faut dire que dans l’esprit collectif, toutes les sorcières sont malfaisantes, avides de pouvoir, et promptes à maudire leur prochain. Brusenna n’a donc pas vraiment la cote auprès de ses concitoyens, même si elle et sa mère sont des sorcières blanches. Les affaires se corsent lorsque la mère de Brusenna, partie lutter contre une puissante sorcière maléfique, disparaît pour de bon, car la jeune fille va devoir se débrouiller seule, désormais.

Witch Song est donc un roman initiatique, Brusenna devant gérer sa formation magique toute seule. Au cours de ses apprentissages, elle va en apprendre autant sur son univers que sur les sorcières – une caste qu’elle méconnaît.  Celles-ci, gardiennes de la nature, utilisent à leur gré les éléments naturels, et chantent tous leurs enchantements. Elles utilisent la végétation comme arme, comme moyens de subsistance ou comme remèdes médicinaux. Le système de magie est donc assez original. Seul regret : que malgré des maîtresses de chaque élément, on n’assiste quasiment qu’à des sortilèges liés à la végétation. Je m’attendais à plus des sortilèges utilisant tous les éléments, tour à tour ! Ceci étant dit, il faut reconnaître que le système de magie est vraiment intéressant, avec l’idée d’enchantements rimés et chantés : on regretterait presque de ne pas avoir de bande-son pour accompagner la lecture !
Autre regret : quelques facilités de scénario. La jeune fille a, à mon goût, un peu trop tendance à s’en sortir facilement. Malgré de très nombreuses péripéties, certains rebondissements se soldent rapidement, et c’est un peu dommage.

Ceci étant dit, Witch Song m’a tout de même enthousiasmée. En effet, s’il est vrai que certains rebondissements sont rapidement soldés, l’auteur réserve à ses personnages de nombreuses difficultés. Ainsi, l’apprentissage ne se fait pas en deux temps trois mouvements ; s’il n’est pas détaillé jour après jour, on sait tout de même qu’il est long, ardu… et pas toujours fructueux. Ce n’est pas parce que c’est magique que l’on peut tout faire. Ce qui est intéressant également, c’est la façon dont Senna est perçue par ses paires : on est assez loin du cliché de l’apprentie solitaire,  prodigue et adulée, et cela promet d’intéressants développements !
De plus, l’intrigue est variée : chasse aux sorcières, découverte de la magie, aventure, courses-poursuites par voie de terre ou de mer, combats de sortilèges, stratagèmes, négociations… on n’a pas le temps de s’ennuyer. Le roman est dépourvu de longueurs – sans se contenter d’enchaîner les péripéties – et se lit avec la furieuse envie de savoir comment tout cela va tourner.

Les personnages, de leur côté, sont intéressants à suivre. Senna, craintive et naïve au départ, évolue peu à peu en jeune sorcière se faisant (parfois) confiance. Les personnages qui gravitent autour d’elle ne manquent pas d’intérêt, notamment Joshen (dont on apprécierait de suivre le point de vue, de temps en temps, afin de nuancer celui de Senna), ou les sorcières que l’on croise au gré des pages (parmi lesquelles quelques teignes, une potentielle rivale, et des mentors en puissance).

En somme, si vous aimez les histoires de sorcières, voilà un roman qui devrait vous plaire. Chasse aux sorcières et apprentissage magique sont au rendez-vous dans une intrigue bien menée, malgré quelques facilités de scénario, et aux rebondissements variés. L’univers est original, le système de magie tout autant, et les personnages suivent une intéressante évolution. Au vu de la fin, la suite promet d’être intéressante. Un titre à noter si vous appréciez la fantasy jeunesse, les univers médiévaux, et les histoires de sorcières !

◊ Dans la même série : Witch Born (2) ; Witch Fall (préquelle).

Witch Song #1, Amber Argyle. Lumen, août 2014, 457 p.
8/10

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Une guitare pour deux, Mary Amato.

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C’est la fin de l’été, et la rentrée s’annonce assez morose pour Tripp. Sa mère lui a confisqué sa guitare, lui extorquant la promesse d’améliorer ses notes et de faire des efforts de sociabilisation au lycée. S’il remplit son contrat, il pourra récupérer son instrument. La rentrée ne débute pas mieux pour Lyla : excellente élève, violoncelliste hors pair, elle a besoin de s’entraîner encore et encore pour ses concerts, et pour s’assurer une place dans une grande école de musique.
C’est comme ça que Tripp et Lyla vont se partager la salle de répétition du lycée. Chacun ayant des choses à reprocher à l’autre, ils nouent une relation par pupitres et petits messages acides interposés. Mais leur passion commune fait changer peu à peu le ton des messages…

 

Une guitare pour deux. Une seule et unique guitare pour deux adolescents passionnés de musique. L’un est enfermé dans une solitude profonde, l’autre prisonnière du carcan de ses obligations. Tripp et Lyla pourraient fonctionner comme des négatifs : elle est studieuse, respectueuse des règlements, et essaie de toujours faire ce qu’on attend d’elle. Lui est plus bohème, parfois rebelle, et se contrefiche plutôt de l’opinion – toujours négative – que l’on porte sur lui. Ils ont pourtant quelques points communs : l’extrême solitude dans laquelle ils vivent, pour commencer, et leur passion commune pour la musique, qu’ils vont finir par partager grâce à la fameuse guitare.

Dès le départ, ce roman se place avec un choix original : avant de partager la guitare, Tripp et Lyla nouent une relation épistolaire, en se laissant des petits mots dans la caisse de l’instrument. D’abord acides (Lyla reproche à Tripp son je-m’en-foutisme assumé), ils deviennent plus complices et familiers, au fur et à mesure que passent les semaines et que les deux jeunes gens apprennent à se connaître. Les deux adolescents jouent alors à un petit jeu de cache-cache : ils se voient, ne se parlent pas, et ne correspondent que grâce à ces petits mots. La première partie du roman est donc assez rafraîchissante et joue très bien avec les codes de la relation épistolaire : l’époque étant ce qu’elle est, Tripp et Lyla correspondent aussi par messages électroniques de toutes sortes.
L’autre idée originale, c’est que le texte est truffé de partitions, petits airs, et des paroles des chansons jouées par les personnages. Pour peu que l’on dispose des bases les plus classiques en musique, on peut siffloter en chœur avec les personnages, et cela permet de mieux entrer dans l’univers.

Le style de l’auteur est très fluide et le roman se lit vraiment tout seul, le vocabulaire ou l’intrigue ne posant aucune difficulté. Malheureusement, il faut reconnaître que l’on reste un peu sur sa faim : si le style est clair et efficace, il manque un peu de force pour retranscrire les puissantes émotions liées à la découverte, à la pratique de la musiqueet aux émois de ces deux adolescents qui apprennent à communiquer à travers elle. On sent qu’il y en a, mais on reste toujours un peu trop en surface, et c’est dommage.

De même, il est fort regrettable que les meilleurs passages du livre soient victimes d’ellipses. Rien sur l’évolution des relations des adolescents avec leurs parents, rien non plus sur l’acceptation des dits-parents sur la personnalité de leur progéniture. L’auteur a tenté de retranscrire ces passages centraux en scènes courtes chargées d’émotions mais, comme pour la musique, cela reste un peu faible pour réellement émouvoir et embarquer le lecteur. Du coup, on passe très régulièrement d’un point à un autre sans trop savoir comment, et certains passages semblent un peu hachés, en raison de ces changements de situation intempestifs. Pourtant, sous couvert d’une sympathique histoire d’amitié, Une guitare pour deux propose des développements inattendus qui rendent le livre bien plus percutant que ce l’on pourrait imaginer en commençant la lecture. Mary Amato sait ménager suspens, tension et situations aussi réalistes que cruelles, aux côtés de passages plus doux et poétiques.

Une guitare pour deux, c’est donc avant tout une belle histoire d’amitié par la musique, qui devrait plaire tant aux habitués des conservatoires qu’aux musiciens autodidactes plus libres. Une histoire qui fait un peu rêver, et qui est  heureusement dépourvue de toute mièvrerie – quoique les personnages soient un peu fleur bleue, chacun à leur manière. Le style est fluide, le propos très clair ; l’histoire est très mignonne, à la fois sensible et tendre, mais aussi dure et impitoyable. Pourtant, cela manque encore un peu de profondeur, et l’on sort malheureusement de la lecture avec un goût de trop-peu, malgré un concept original, et un sujet traité tout en douceur.

Le petit plus : la version V.O. des chansons est disponible ici.

 

Une guitare pour deux, Mary Amato. Nathan, 2013, 288 p.
7/10.

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La Peur du sage, première partie, Patrick Rothfuss.

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 J’ai dormi des milliers de nuits et parcouru des milliers de kilomètres.
Je m’imaginais que tout serait très facile, une fois que je serais à l’Université. J’y apprendrais la magie et trouverais les réponses à toutes les questions que je me posais. Je croyais que tout se passerait aussi simplement que dans les livres de contes.
Et il aurait pu en être ainsi, si je n’avais pas eu le don de me faire des ennemis et de m’attirer les ennuis.
Cette histoire n’a rien d’une romance enlevée. Ce n’est pas une fable, où l’on revient d’entre les morts. Ce n’est pas un récit épique destiné à galvaniser les esprits.
Non. Nous savons tous de quel genre d’histoire il s’agit.
Quand quelqu’un vous raconte une partie de sa vie, c’est un cadeau qu’il vous fait.

Ce tome, je l’attendais avec impatience ; quand je l’ai eu, j’ai passé quelques semaines à le regarder sous toutes ses coutures, à penser à le lire, à envisager de l’ouvrir. J’ai repoussé, encore et encore, parce qu’après la claque du premier tome, j’avais très peur d’être déçue.

Aussi, lorsque je l’ai entamé et que je me suis rendue compte que, effectivement, j’étais déçue, imaginez l’ampleur du désappointement. Car si j’ai adoré retrouver le style de Rothfuss et reprendre les aventures de Kvothe, j’ai trouvé le début de ce tome bien long.
Le Nom du vent nous narrait les aventures de Kvothe de son enfance à ses quinze ans, grosso modo. Ici, le temps passe bien plus lentement ; on progresse d’à peine une année. L’auteur précise, expose, et retrace la vie de Kvothe avec une profusion de détails admirable. Seulement, on retrouve des thèmes déjà très largement évoqués dans le premier tome : les questions liées à l’Université, l’admission, les cours, les difficultés financières de Kvothe, qui rythment l’histoire, un peu à la manière d’un leitmotiv, ou encore la petite guerre puérile entre Kvothe et Ambrose.
Du coup, comme cela fait un peu redite, tout cela semble terriblement long.
Quoi qu’il en soit, retrouver l’univers de Rothfuss, l’ambiance de l’université, et tout ce qu’il a mis en place est très agréable ; on progresse quelque peu sur l’intrigue sous-jacente. Même si l’auteur distille les éléments au compte-gouttes, la progression se fait doucement – mais c’est parfois un peu frustrant.

Tout cela décolle finalement suite à une péripétie intéressante. L’intrigue évolue, les personnages aussi, et on retrouve un peu de la verve et de l’allant qui me plaisaient tant dans le premier tome. Pourtant, là encore, un point coince quelque peu : s’il est très agréable de changer d’air, certains développements sont un peu cousus de fil blanc, et c’est dommage, car cela manque un peu d’originalité, du moins pour qui est familier de la fantasy et/ou des récits d’aventure.
Cela étant, on rentre très facilement dans l’intrigue, qu’il s’agisse du récit de Kvothe, ou du présent. Il y a une sorte de décalage entre le Kvothe adolescent que l’on suit dans ses pérégrinations, désinvolte, pétulant, et Kote l’aubergiste, qui semble bien plus froid et détaché des choses ; ce simple petit accroc donne, forcément, envie de savoir comment on en est arrivé là. De plus, Rothfuss mène de front les deux intrigues, sans toutefois nous perdre ; le tout est d’une complexité bien agréable et, malgré quelques facilités scénaristiques, on ne peut qu’admirer la minutie dont il fait preuve.

En somme, pour apprécier pleinement ce tome, il faut accepter de se laisser porter par le rythme lent du récit de Kvothe ; loin des aventures trépidantes du tome 1, cet épisode est bien plus posé et contemplatif. Retrouver l’univers et le style de Patrick Rothfuss a été un vrai plaisir, que les quelques facilités scénaristiques ne réussiront pas, finalement, à entamer. Malgré la petite déception, j’ai apprécié la façon dont Patrick Rothfuss a étoffé peu à peu ses personnages, et fait progresser ses intrigues, bien qu’il soit avare en révélations. Si la fin présage d’une intéressante suite, j’espère qu’elle sera un peu plus dynamique et riche en découvertes. 

 

◊ Dans la même série : Le Nom du vent (1) ; La Peur du sage, deuxième partie (2).

 

La Peur du sage, première partie ; Chronique du tueur de roi, deuxième journée #2, Patrick Rothfuss. Trad. de Colette Carrière. Bragelonne, 2012, 574 p.
7,5 /10.

 

ABC-2013-Imaginaire

Furioso, Carin Bartosch Edström.

 

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En se retirant sur un paisible îlot privé de l’archipel de Stockholm, les musiciennes de l’ensemble Furioso pensaient enregistrer au calme le dernier Quatuor à cordes de Stenhammar. Mais lorsque Louise doit céder sa place de premier violon au charismatique Raoul Liebeskind, adulé par les femmes, l’équilibre qui régnait jusque-là vole en éclats. De vieilles histoires resurgissent tandis que de nouvelles intrigues apparaissent, attisées par la passion de la musique.
Une nuit, un corps sans vie est découvert alors que seuls les musiciens se trouvent sur l’île. La commissaire Ebba Schröder se voit confier cette délicate enquête, d’autant plus difficile qu’entre secrets et rivalités tous semblent suspects…

 

Lorsque Louise se blesse à la main, c’est le drame. Un drame banal, anodin ; il ne s’agit après tout que de doigts cassés. Mais lorsqu’on est une violoniste de renom, c’est la tuile. Surtout lorsqu’on a enfin trouvé une date pour réunir tout un quatuor, et procéder à en enregistrement. Pensant bien faire, Louise demande à son ami Raoul, autre violoniste international, de la remplacer pour l’enregistrement du dernier morceau. Une véritable aubaine pour le quatuor Furioso, qui pourra ainsi profiter de la présence du virtuose, et enregistrer sereinement. Ce que Louise n’avait pas prévu, c’est que la présence du séduisant quadragénaire allait bouleverser le fragile équilibre du quatuor.

La première partie du roman détaille les relations entre les musiciens. D’abord seuls sur l’île (les techniciens sont bloqués sur le continent), ils en profitent pour répéter, et apprendre à jouer ensemble, sous la houlette de Louise. On découvre rapidement que toutes les femmes ont un rapport étroit à Raoul. Anna, tout d’abord, a été sa fiancée deux décennies plus tôt, et ne s’est jamais remise de sa rupture. Helena est sa maîtresse épisodique depuis 25 ans. Louise, sa meilleure amie, est en couple avec Caroline, jeune et sublime violoncelliste fragile et quelque peu instable. Peu à peu, Raoul cristallise toutes les envies, et jalousies. Durant les 250 premières pages, le roman tient du huis-clos. Cinq personnes, coincées sur une île battue par les vents, se déchirant et vivotant ensemble dans une ambiance glaçante. Tout rappelle les Dix petits nègres d’Agatha Christie. Plus que glaçante, l’ambiance est carrément malsaine ; on s’attend au pire comme au meilleur. Les disputes, tensions, portes qui claquent abondent, prenant peu à peu le lecteur à la gorge. Au fur et à mesure que s’expriment les rancœurs, la tension monte, et l’atmosphère devient de plus en plus étouffante, jusqu’au point de non-retour car, soudain, c’est le drame. Un corps sans vie est retrouvé sur l’île.

Pourtant, lorsque le roman psychologique s’achève, sur une chute angoissante, le lecteur ignore tout de cela. De l’île angoissante, il passe soudainement à une salle d’opéra, où la commissaire Ebba Schröder profite d’une représentation de Don Giovanni (au vu des circonstances, le choix de l’opéra ne manquera pas de faire sourire le lecteur). Appelée de toute urgence, elle doit se rendre sur l’île, afin d’enquêter sur ce décès relativement suspect. Jusque-là, le lecteur ignore encore qui est mort. À ce moment-là du récit, il peut s’agir de n’importe lequel des résidents de l’île. Mieux : tous avaient une raison de tuer, quelle que soit la victime potentielle. C’est donc avec une foultitude de questions que l’on aborde cette seconde partie – au passage, chapeau à la conception de la quatrième de couverture qui garantit tout le suspens! L’enquête est menée logiquement : toutes les pistes sont exploitées (même les plus loufoques), rendant l’enquête très vraisemblable. Au passage, de petits secrets sordides ou anodins sont dévoilés sur les divers personnages, les étoffant peu à peu, et venant nuancer les premiers portraits. Parmi ceux-ci, le personnage le plus consistant est très certainement le commissaire Schröder, qui offre un parfait contrepoint aux caractères passionnés des musiciens. Cette seconde partie est aussi captivante que la première, quoique dans un genre très différent. Le seul bémol réside dans la fin, que j’ai trouvé un tout petit peu trop rapide à mon goût. Cela étant, elle est tout à fait dans le genre du reste du roman, et tout à fait concordante.
Dernier point à soulever : la musique. Au fil des pages, de nombreux morceaux sont évoqués, et forment une play-list fort intéressante à écouter durant la lecture. C’est durant les passages consacrés  à la pratique instrumentale qu’on sent que l’auteur est de la partie : les passages sonnent très justes, et décrivent parfaitement l’ambiance.

En somme, Furioso est un roman remarquable, et un excellent thriller, rédigé dans un style fluide et sans fioritures, qui plaira certainement aux amateurs, surtout qu’il couple le roman psychologique et le huis-clos à l’enquête policière minutieuse. Le choix de placer l’intrigue dans le milieu musical offre toute une gamme d’ambiances et de sous-intrigues que l’auteur exploite à la perfection. Ce premier roman de Carin Bartosch Edström est une belle réussite, et on lui en souhaite d’autres !

Le Lieder de la Belle Meunière (Schubert), chanté à la fin, étant dans le texte allemand, voici la traduction. Pour la faire apparaître, surligner le texte ( attention, ce texte contient des spoilers!).

Partie chantée par Pontus (les deux premiers couplets de Pluie de larmes).

« Nous étions tout près l’un de l’autre
Sous la fraîche aulnaie,
À regarder, l’un comme l’autre,
Le ruisseau couler.
La lune au ciel s’était levée,
Suivie des étoiles,
Se mirant, tendrement pressées,
Dans l’onde argentée. »

Partie chantée par Ebba (dernier couplet de Pluie de larmes).

« Mes yeux de larmes débordèrent.
Le miroir frémit.
Elle dit : “Vois, la pluie qui vient !
Je rentre à l’abri.”

 

Furioso, Carin Bartosch Edström. J. C. Lattès, 2012, 550 p.
8,5 / 10.

 

Le Nom du vent, Patrick Rothfuss.

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 J’ai libéré des princesses. J’ai incendié la ville de Trebon. J’ai suivi des pistes au c lair  de lune que personne n’oserait même évoquer. J’ai conversé avec des dieux, aimé des femmes et écrit des chansons qui font pleurer les ménestrels.
J’ai été exclu de l’Université à un âge où l’on est encore trop jeune pour y entrer. J’y étais allé pour apprendre la magie, celle dont on parle dans les histoires. Je voulais apprendre le nom du vent.
Mon nom est Kvothe.

Vous avez dû entendre parler de moi.

 

Voilà. Je l’ai terminé. C’est un de ces livres après la lecture desquels on se met à tourner en rond, persuadés de ne jamais retrouver quoi que ce soit d’aussi bien à lire.

Le Nom du Vent, c’est l’histoire de Kvothe, modeste aubergiste au passé auréolé de gloire. Le postulat du livre est le suivant: les histoire sont ce qu’on souhaite qu’elles deviennent, et n’effleurent qu’à peine la vérité.
C’est pourquoi Chroniqueur, scribe de son état, entreprend de recueillir les mémoires de Kvothe, un héros au passé aussi trouble que glorieux.
Dire que ce roman est l’histoire de Kvothe narrée par lui-même serait dangereusement réducteur. L’auteur jongle avec les temps: celui du présent qui s’écoule dans l’auberge de Kvothe, où il raconte son histoire, tandis que Chroniqueur prend des notes et que Bast -son commis – l’écoute religieusement. Et puis le temps passé, celui de la vie de Kvothe qu’il retrace pour les biens du récit. On assiste pas à pas à ce qui a mené à la construction de la légende du personnage. Un amoureux des mots, tout comme l’auteur, qui joue avec et les manipule pour exacerber ou adoucir les émotions.
L’action s’enchaîne, à peine tempérée par de brefs passages de répits. Il n’y a quasiment pas de temps mort et, surtout, l’auteur parvient à éviter les répétitions lassantes. Kvothe étant très occupé, son séjour à l’université ne se résume pas à l’occupation d’un banc en haut d’un amphi, et heureusement pour le lecteur!

La présentation pourrait laisser songeur et effrayer le futur lecteur : le tome 1, intitulé Première journée s’étale en effet sur une seule journée, celle que nécessite le récit de Kvothe. Journée durant laquelle on retrace sa vie de l’enfance à l’âge adulte quasiment. Des chariots de la troupe de ses parents aux bancs de l’université, en passant par ses première expériences magiques, ses émois, ses joies et ses peines. Kvothe est un personnage diablement attachant, quelle que soit la casquette qu’il revêt: troubadour, comédien, magicien orgueilleux, amoureux transi et chevaleresque ami. Ses trois premiers rôles sont probablement les plus importants.

Troubadour, son rôle est retranscrit dans la structure même du roman. Des chapitres dont les titres évoquent la musique, comme « Doigts et cordes » ou « Cuivres, cordonniers et cohue » aux interchapitres d' »Interlude », tout est fait pour rappeler une symphonie.
Comédien, c’est le rôle de Kvothe au quotidien; faux aubergiste, c’est également un faux étudiant aisé (il est constamment sur la paille) et un bonimenteur hors pair. L’attachement au théâtre est présent partout; dans les scènes avec ses parents, dans la pantomime d’Abenthy, dans les coups de bluff que réalise Kvothe. Et encore une fois, on le retrouve dans la structure du roman, découpé en journées de narration: trois jours, trois actes.
Magicien, enfin:  c’est pour cela qu’il gagne l’université et tente, tant bien que mal, de s’en sortir.

Les personnages, en dehors de Kvothe, sont tous plus attachants les uns que les autres. Même si le récit est très centré autour du jeune apprenti, ses camarades passent de loin en loin. Qu’il s’agisse de l’étrange Denna dont les apparitions sont aussi soudaines qu’inattendues, ou de l’insaisissable Auri, on les retrouve avec plaisir. Les femmes, rares, sont en général des figures douces. Attirées par Kvothe ou après lesquelles il soupire inlassablement et discrètement.
Les hommes, plus nombreux se partagent la vedette. On pourrait presque en venir à apprécier Ambrose, qui n’est pourtant qu’un petit prétentieux malfaisant (mais tellement bien campé que l’auteur parvient à tourner cela à l’avantage de son personnage).

Je n’ose m’étendre plus de peur de révéler des détails capitaux; vous l’aurez certainement compris, ce livre a été un véritable coup de cœur, de ceux que l’on garde indéfiniment sur sa table de chevet. Une magnifique trouvaille et une splendide réussite!

 

ABC Imaginaire 2012 et ABC Critiques Babelio 2011-2012 : lettre R.

 ABC 2012 Litt imaginaire challenge-abc2012

Chronique du Tueur de Roi #1, Le Nom du vent, Patrick Rothfuss. Bragelonne, 2009, 781 pages.
10/10

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