La longue marche des dindes, Kathleen Karr.

Plus personne ne peut vous dire comment les bons élèves de cette école de campagne du Missouri ont occupé leurs vacances d’été 1860. Non. Le seul qui soit resté dans l’Histoire, c’est Simon Green, le cancre, celui qui avait quadruplé son CE1. Cette année-là, les dindes avaient pondu comme des lapins. Beaucoup trop. Valaient des clopinettes. Cette année-là, à Denver, à mille kilomètres d’ici, on bâtissait à tour de bras, et rien à se mettre sous la dent. Là-bas, ils étaient prêts à payer une dinde cinq dollars. C’est bien simple, Simon, à peine sorti de l’école, il a fait ses comptes. A emprunté toutes ses économies à l’institutrice. A acheté mille dindes. A embauché comme charretier Bidwell Peece, le plus grand ivrogne du pays devant l’Éternel. Et s’est juré de faire fortune à la fin de l’été. L’oncle Lucas lui a fourgué en héritage son chariot le plus pourri. Et vogue la galère ! Ils n’étaient pas nombreux, ceux qui auraient parié sur un attelage pareil : l’ex-ivrogne repenti, le cancre indécrottable et les mille dindes réclamant chacune ses cinq litres d’eau par jour. D’autant que, très vite, ils ont été rejoints par Jabeth, un esclave noir en cavale qui rêvait du pays de la liberté. Et comme si ça ne suffisait pas, des types à dos de chameau se sont mis à les poursuivre. Parole, à dos de chameau ! Avec des fusils partout. Et les Indiens Potawatomis et leur chef John Prairie d’hiver les ont arrêtés sur leur territoire sacré. Et il y a eu aussi la fille qui piquait sa crise de nerfs dans la prairie maudite, et la cavalerie qui n’avait pas cavalé depuis si longtemps qu’elle prétendait faire un carton sur les dindes, et… Enfin, de quoi créer des liens entre Simon, l’orphelin, Bidwell, le vieil ivrogne bon à rien, et Jabeth, l’esclave en fuite. Et faire d’eux des héros inoubliables. Au point de vous donner furieusement envie d’être cancre, dans le Missouri, en 1860.

Kathleen Karr a marqué ma vie de lectrice ; j’ai découvert avec un immense plaisir La Caverne lorsque j’étais au collège et je m’en souviens encore — d’ailleurs je vous en parlais pour mon premier Ray’s Day. Donc, l’an passé (oui, car cette chronique traîne en brouillon depuis des lustres), lorsque j’ai vu passer ce roman jeunesse, il m’a été difficile de résister — et bien que le texte ait été écrit dans les années 1990, il n’a pas pris une ride !

Dès les premières lignes, on plonge dans un Far West parfaitement remis en scène, jusque dans l’accent des personnages. Nous suivons les traces de Simon, qui passe pour l’idiot du village — et entre nous soit dit, il peut se montrer gentiment benêt. Pourtant, le jeune homme a d’indéniables talents poétiques et… mathématiques !
Simon est un personnage extrêmement touchant, souvent terre-à-terre, mais avec des fulgurances incroyables. Et qui sont d’autant plus percutantes que les autres personnages les prennent, généralement, pour purs traits de sa légendaire bêtise — avant de s’apercevoir que c’est plutôt l’expression de son génie !

Ces fulgurances ponctuent une route pour le moins éprouvante. Car dans le Far West de 1860, on peut vivre mille aventures en autant de kilomètres et c’est presque ce qui arrive à Simon et à ses acolytes. Attaque d’indiens, esclavagistes en goguette et esclave en fuite, véritable troupe de cirque, escrocs en tous genres, pionniers à la dérive et famille acharnée, on est servis !
Les péripéties s’enchaînent à bon train, tout en ménageant un rythme équilibré à l’intrigue. Celle-ci n’est ni survoltée, ni trop indolente ; Kathleen Karr a trouvé un parfait dosage entre les différents éléments, ce qui rend la lecture absolument palpitante. Le vocabulaire, de son côté, est très accessible dans la narration, mais parfois un peu plus ardu dans les dialogues, lorsque les personnages dévoilent leur plus bel argot.
Au fil des pages, c’est un extraordinaire portrait sur le vif des États-Unis qui se dévoile. Si l’actualité économique n’est là qu’en toile de fond à l’aventure, des réflexions plus profondes sur la famille, l’amitié, l’esclavage ou le vivre-ensemble traversent les pages. Là encore, Simon aborde tout cela avec un mélange d’ingénuité et de sagacité qui fait vraiment plaisir à voir. D’autant que les autres personnages ne sont pas en reste et font preuve, eux aussi, d’une belle présence d’esprit. Surtout, et malgré les sujets parfois difficiles, le roman est extrêmement drôle ! Que l’on parle du décalage entre le ton très policé de John Prairie d’Hiver et les clichés sur les Indiens sanguinaires, ou le pragmatisme avec lequel Simon accueille un jeune esclave en fuite qui s’attend à être lynché, les dialogues sont toujours très savoureux.
Cela vient sans aucun doute du fait que les personnages sont vraiment bien étudiés. Évidemment, on s’en doute dès le départ, aucun d’eux n’est vraiment ce qu’il semble être : Bidwell Peece n’est pas qu’un ivrogne bon à rien, de même que Simon n’est pas bête à manger du foin. C’est sans doute le fait que les personnages partent de très très loin qui les rend si attachants, et qui fait de ce texte un roman d’aventure si prenant !

Si vous cherchez un bon roman d’aventure jeunesse (lisible dès 10 ans, en plus), arrêtez-vous : La longue marche des dindes est exactement ce qu’il vous faut. Kathleen Karr y ressuscite un Far-West haut en couleurs, encore pétri de préjugés racistes ou de classes, et sillonné par de véritables canailles (cachées sous des défroques d’escroc… ou institutionnelles). C’est un western avec tout ce qu’il faut dedans, de l’attaque des Indiens à l’arrivée de la cavalerie, avec le passage du cirque en prime. Et qui a, avec ça, le bon goût d’être prenant, drôle et intelligent !

 

La longue marche des dindes, Kathleen Karr. Traduit de l’anglais par Hélène Misserly.
L’École des Loisirs, 2018 (réédition), 251 p.

 

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Satinka, Sylvie Miller.

Jenny Boyd travaille comme serveuse dans un saloon de Colfax, une petite ville blottie dans les contreforts boisés de la Sierra Nevada, au détriment de ses études et au grand désarroi de sa mère. Depuis l’enfance, la jeune femme se passionne pour la grande ligne de chemin de fer transcontinentale, construite au dix-neuvième siècle. Parfois, la nuit, elle rêve de trains, elle les entend siffler. Des rêves si réalistes qu’elle les croie vrais. Mais que signifient réellement ces songes ? Lorsque Jenny commence à avoir de violentes visions en plein jour, elle s’efforce de comprendre ce qui lui arrive. Aidé par son ami d’enfance, elle devra remonter le temps, affronter des menaces occultes et découvrir des vérités cachées.

Satinka a été ma dernière lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, auquel j’ai participé avec mes collègues. Et quelle lecture ! Je mentirai en prétendant n’avoir pas remarqué ce titre avant même sa parution, puisqu’il a immédiatement rejoint ma liste-à-lire. Mais je crois que je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il est réellement et j’en ai été d’autant plus enchantée !

Le roman attaque sereinement, avec une présentation de la protagoniste, Jenny, une jeune femme d’une vingtaine d’années, assez banale… jusqu’à la mention de ses visions, extrêmement réalistes (voire carrément mystiques), du chantier de construction de la ligne transcontinentale de chemin de fer. Cette partie-là du récit oscille doucement entre roman contemporain et roman fantastique, traînant le lecteur d’une ambiance à l’autre et le laissant, pour une premier partie, dans une certaine incertitude, que j’ai hautement appréciée (mais qui m’a également fait ronger mon frein tant j’avais envie de savoir). Parallèlement, on suit d’autres récits, se déroulant à l’époque de la construction du rail et mettant en scène qui des colons irlandais sur la route, qui des Amérindiens spoliés de leurs terres, qui des ouvriers chinois proprement réduits en esclavage. Et la découverte des façons de vivre de  ces différentes communautés est absolument passionnante ! Comme pour le récit principal, cette partie-là semble de prime abord uniquement historique et ce n’est que peu à peu que s’invite la magie dans l’histoire.

Oui car, si ce n’est pas intuitif dès le premier chapitre, on est bien face à un roman mêlant fantasy urbaine et fantasy historique, cette partie ayant clairement remporté ma préférence (que voulez-vous, on ne se refait pas !). L’histoire de Jenny va donc se retrouver fortement impactée par ce qui s’est déroulée au XIXe siècle dans sa région et dont elle reçoit des bribes au cours de ses transes.
Rapidement, il semble évident que l’autrice s’est énormément documentée sur les conditions de vie et de travail à l’époque, mais aussi sur la géopolitique, sur les fonctionnements des diverses communautés représentées dans le roman (et notamment les immigrés irlandais, les travailleurs chinois et les Amérindiens) et sur les événements historiques. Tout cela tisse un univers que j’ai trouvé particulièrement dense et prenant. Car Sylvie Miller nous retransmet tout cela avec une espèce de simplicité et d’enthousiasme auxquels il est difficile de ne pas adhérer – et qui m’ont proprement conquise. Si la partie historique fait (rapidement) la genèse de la magie américaine et explique (succinctement) pourquoi et comment on en est arrivés à la situation actuelle, celle-ci déroule plutôt un récit initiatique tout ce qu’il y a de plus classique : une héroïne élue, d’anciens textes que l’on suit (ou pas) à la lettre, un apprentissage magique, des visions prophétiques… de ce côté-là, l’intrigue suit un chemin assez balisé, ce qui fait que j’ai parfois déploré un léger manque de surprises.

De même, les personnages traversent quantité de péripéties : les rebondissements s’enchaînent à bon train, laissant peu de répit au lecteur. Mais il faut reconnaître que, si suspense il y a, on est assez loin de ressentir une crainte dévorante pour les personnages, qui semblent se jouer de toutes les situations traversées. Si cela peut parfois sembler un peu facile, les actions immédiates, les solutions trouvées rapidement et les réactions à vif des personnages rendent le roman extrêmement fluide dans sa lecture. Résultat ? J’ai eu l’impression d’attaquer un pavé (de ceux qui, généralement, me durent plusieurs jours) et je l’ai finalement lu en très peu de temps, embarquée que j’étais dans ma lecture.
Au fil des pages, de nombreux thèmes viennent croiser le fil de l’intrigue : il est notamment beaucoup question de la place des communautés dans la société américaine (d’hier comme d’aujourd’hui), mais aussi, sans que les thèmes ne soient trop approfondis, de relations familiales, de différence et d’acceptation des autres. Le roman véhicule un message de tolérance assez fort que semblent amener toutes les sous-intrigues. Là encore, les choses passent de façon assez simple ; je pense que le tout est suffisamment abordable pour proposer le roman à des adolescents (quoique bons lecteurs, car il est visuellement impressionnant, vu son épaisseur), ce qui ne m’a pas empêchée d’avoir un vrai coup de cœur pour ce titre !

J’étais impatiente de lire Satinka et, si le récit ne ressemblait pas à ce que je m’étais imaginé (la couverture me faisait rêver de fantasy historique uniquement), j’ai passé un excellent moment avec ce roman qui mêle à la fantasy historique la fantasy urbaine. L’intrigue est très enlevée, riche en péripéties et l’ensemble allie univers dense et rebondissements très fluides, ce qui rend le roman abordable pour de jeunes lecteurs de fantasy.

Bon à savoir : ce roman a reçu le Prix Bob Morane 2018.

Satinka, Sylvie Miller. Critic, août 2017, 550 p.

Au bout des longues neiges, Jean-Côme Noguès.

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Irlande, 1846. La famine décime le pays. Finnian O’Connell, 12 ans, s’apprête à suivre sa famille qui part en exil, dans l’espoir de survivre. Comme des centaines d’autres miséreux avant eux, ils montent à bord d’un raffiot pour une traversés des plus dangereuses, direction le Canada.
Là, rien n’est joué, et l’aventure commence seulement. Car une fois sur place, il faut passer la quarantaine, atteindre la concession, se construire une maison à partir de rien, s’adapter à une nature aussi magnifique que sauvage. Sans compter les Indiens, plus hostiles que jamais…

Lorsque Finn apprend que sa famille va s’exiler au Canada, il est presque fou de joie. Presque, car cela signifie abandonner l’Irlande, sa terre natale. Mais tout de même, le Canada, quelle aventure !
Il prend l’expérience avec la joie, le courage et la persévérance d’un enfant. Au bout des longues neiges, avant d’être l’histoire d’une émigration, c’est une très belle palette de personnages. On suit la famille O’Connell : Eamon, le père taciturne, Prudence, la mère qui porte bien son nom, Shelagh, l’aîné de 20 ans par qui vient l’idée de rallier le Canada, Edna, la cadette qui souffre en silence, Finn, le trublion aventureux de 12 ans, et Maureen, trop jeune pour percevoir toutes les implications d’un tel départ. Chaque personnage est riche, complexe, détaillé. On ne tarde pas à les connaître comme des amis, des voisins, tant l’auteur s’attache, en peu de pages, à nous les rendre proches. Et c’est intéressant de découvrir comment chacun prend la nouvelle, vit l’aventure, et s’acclimate – ou pas – à cette nouvelle vie. On a l’impression de mieux comprendre ces pionniers déracinés, dont certains auraient préféré, peut-être, rester au pays.

On partage donc d’autant mieux leurs épreuves : les affres d’un long voyage à pieds entrecoupé d’une rude traversée, puis l’installation dans la concession qu’il faut défricher. Finn, du haut de ses 12 ans, ne tarde pas à explorer cette forêt immense, inconnue, merveilleuse. Et dangereuse, aussi. Finn fait peu à peu l’apprentissage d’une nature et d’une culture qu’il ne connaît pas.

L’action est menée avec constance : découvertes, rebondissements, descriptions, tout est bien dosé. Et l’auteur ne se contente pas d’un simple tableau historique (bien qu’il y ait de ça aussi). L’histoire va également parler de la conquête des terres, des ravages d’un défrichement massif, de l’orgueil des colons et surtout, de racisme. Les Indiens ne sont guère loin, et les colons très peu enclins à partager la terre qu’ils considèrent comme la leur. Finn, à 12 ans, a bien conscience qu’il y a des choses qui n’auraient pas dû se produire comme elles ont eu lieu, sans toutefois mettre le doigt dessus.
Du coup, le récit est à la fois gorgé d’aventures, mais aussi très sensible, et c’est ce qui fait tout son charme !

Avec Au bout des longues neiges, Jean-Côme Noguès propose un très beau récit sur l’immigration irlandaise du XIXè siècle, et sur la colonisation – et tout ce que ça a impliqué – des États-Unis. À travers l’histoire d’une famille de pionniers, on découvre les affres du voyage, et les petits bonheurs quotidiens en terre promise. Un roman jeunesse à noter si vous cherchez un bon roman mêlant aventure, histoire, et bonnes réflexions !

 

Au bout des longues neiges, Jean-Côme Noguès. Nathan, 2014, 207 p.
8,5 / 10