Passé déterré, Clément Bouhélier.


Quelque part dans la campagne autour de Vernay, un car scolaire conduit par un chauffeur saoul s’écrase dans le fossé. Sept enfants périssent dans l’accident. Six ans plus tard, lorsque l’ancien conducteur du car est retrouvé assassiné chez lui, les souvenirs se réveillent. Marquée par la disparition de son fils, Estelle Baupin est aspirée dans le tourbillon de l’enquête. Elle comprend rapidement que des forces mystérieuses œuvrent dans l’ombre, bien décidées à faire payer les responsables du drame. Alors que les morts se multiplient, Estelle sait que pour les arrêter, elle doit découvrir le lourd secret qui pèse sur Vernay. Et faire face à son propre passé.

J’ai lu ce roman dans la semaine qui comprend les festivités d’Halloween/Samhain et dire que le thème collait pile poil au moment frise l’euphémisme. Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Du thriller, oui, sans doute un peu de fantastique, mais certainement pas à flipper autant ! À tel point que j’ai dû alterner avec un roman mettant moins en péril mon p’tit cœur (surtout le soir, histoire de dormir). Mais ça m’ennuyait quand même de ne pas savoir ce qu’il allait advenir des personnages. Bref, tout ça pour dire que Passé déterré m’a à la fois terrifiée et tenue en haleine, du début à la fin !

Le début nous plonge directement dans le vif du sujet avec une scène de meurtre assez glauque, mais peu explicite : qui agit ? Ou… quoi ? Le fait de changer, directement après le prologue, d’environnement, instaure donc dès le départ un climat de tension. Laquelle ne va pas redescendre avec la scène du fameux accident de bus, meurtrier s’il en est, et qui est le point de départ de tout. Lorsque l’on fait un nouveau bond dans le temps pour arriver six ans plus tard, où des événements énigmatiques commencent à se produire, on est déjà baignés par une ambiance des plus étranges.

Et c’est vraiment à quoi tient tout le roman. Car pour être honnête, au départ, il ne se passe pas grand-chose : on suit des familles endeuillées qui ont du mal à se relever, un village qui vit un peu replié sur lui-même… Rien que de très banal, somme toute, quand on pense au traumatisme subi. Sauf que derrière ces descriptions ordinaires, on sent planer un malaise certes diffus, mais bien prégnant, qui ne tarde pas à virer à la menace sourde. Là, il n’aura guère fallu plus que la mention de créatures errant dans les rues, les yeux rouges et à la recherche de sang frais (de préférence extrait violemment) pour me faire frémir ! C’est d’ailleurs par toutes petites touches subtiles que Clément Bouhélier installe l’ambiance fantastique et ces petits détails dynamisent incroyablement l’histoire. Et cela démarre tellement vite que je me suis retrouvée à attaquer la deuxième partie en ayant à peine vu passer la première – c’est dire si j’étais dedans.
De plus, on fait quelques allers-retours entre passé et présent, en retournant non pas à l’époque de l’accident, mais à la fin de l’Occupation, alors que Vernay était sous la coupe allemande. Et même si l’on ne voit pas, de prime abord, ce qui lie les deux époques, le récit distille suffisamment d’indices pour que l’on commence à se poser pas mal de questions – ce qui ne fait que le rendre plus prenant.

Il y un autre point qui a certainement joué dans le fait que j’ai autant accroché : les personnages. Parmi ceux-ci, celle qui se détache vraiment est Estelle, la mère d’une des victimes de l’accident. On la suit dans son quotidien de professeure de lettres, dans le marasme qu’est devenue son existence depuis la perte de son petit garçon. Évoquer le deuil, ce n’est jamais facile mais Clément Bouhélier est parvenu à trouver un excellent équilibre et ce pour chacun de ses personnages. On suit principalement Estelle, mais elle n’a pas été la seule à subir le drame et l’auteur montre combien on peut réagir différemment au traumatisme (et surtout qu’il n’y a pas de réponse toute faite, chacun fait comme il le peut). Ce choix collait vraiment bien à l’intrigue car, évidemment, on en vient à se demander s’ils ne sont pas tous fous (tout simplement), et que l’accident a causé bien plus de ravages que ce qu’on aurait pu penser. Avant que l’on ne bascule donc complètement dans le fantastique, il y a donc un léger entre-deux artistiquement maintenu, et qui a sans doute contribué au fait que j’aie tellement accroché à cette histoire.

Passé déterré m’a donc tenue en haleine du début à la fin, en plus de me faire hérisser les cheveux sur la tête à plusieurs reprises – et m’empêcher de dormir, soit dit en passant. L’intrigue vire très vite au fantastique, avec moult créatures sombres et attaques inexpliquées, qui ne font que faire piétiner l’enquête – pas mal cantonnée au point mort, il faut dire, ce qui n’empêche pas la tension de s’installer, ni de durer. J’étais tellement prise par le récit que la fin est même arrivée un brin trop vite à mon goût… Pour me laisser, en plus, sur un retournement de situation échevelé qui remet presque tout en question ! Voilà un auteur dont je note assurément le nom !

Passé déterré, Clément Bouhélier. Critic, octobre 2017, 380 p. 
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Black Sands : unité 731, Tiburce Oger & Mathieu Contis.

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Pacifique, 1943. La guerre fait rage entre le Japon et les États-Unis. Les quelques rescapés d’un affrontement en mer échouent sur une petite île. Leur situation, déjà pas brillante, bascule dans l’horreur quand ils sont attaqués par des créatures, plus zombies que japonais… bientôt, le caporal Joseph Grégovitkz reste le seul survivant. Mais le pire est encore devant lui : l’île abrite un laboratoire militaire japonais où les cobayes ne sont d’autres que… des humains. La course pour la vie commence.

J’ai (seulement !) découvert Tiburce Oger l’an passé avec Buffalo Runner, un western original et très prenant – et dont je n’ai pas parlé ici, shame on me. Cette fois, le scénariste nous emmène sur les traces de la Deuxième Guerre mondiale, avec Mathieu Contis, dont c’est la première bande-dessinée, au dessin.

L’histoire commence doucement mais sûrement, quoiqu’avec un suspens déjà savamment entretenu : on assiste à l’accostage des soldats, au torpillage de leur navire et à la façon dont les Japonais descendent tout survivant. Le ton est donc donné dès les premières pages : l’histoire sera concessions. Et rythmée, avec cela !
Les pérégrinations du caporal Joseph Grégovitkz sont hautes en couleur : il est entouré de ses camarades soldats, se retrouve seul, est recueilli, est attaqué, enlevé, torturé… Vraiment, on ne s’ennuie pas.
D’autant qu’à la toile de fond historique – mettant en scène la guerre sans merci que se livrent Américains et Japonais durant la Guerre du Pacifique – s’ajoute un arc proprement horrifique. En effet, Tiburce Oger investit la réputation – exécrable – de l’unité 731 de l’armée japonaise, pour tisser une histoire de zombies. Cette unité était chargée de développer des virus pouvant servir d’armes bactériologiques et utilisait réellement des cobayes humains, se livrant à d’innommables atrocités, notamment en Mandchourie. Cobayes qui, dans Black Sands sont donc des morts ambulants et anthropophages – des zombies, pour faire simple.

L’ensemble est extrêmement bien mené : l’histoire mêle habilement survie, zombies et Histoire dans une intrigue riche et rythmée qui s’offre, en plus, une très belle chute.
Côté dessins, Mathieu Contis a choisi une palette très sombre qui matérialise parfaitement l’ambiance oppressante de cette jungle malsaine ; on regrettera cependant le peu de différence entre les soldats Américains et Japonais, qui entraînent quelques confusions dans les scènes de combat : pas toujours facile de déterminer qui tire sur qui. Mais on apprécie, en revanche, le soin apporté aux détails (même peu ragoutants) et aux paysages !

Une belle bande-dessinée, somme toute. L’intrigue est bien menée et investit parfaitement l’Histoire pour y glisser une très plausible histoire de zombies – les auteurs ayant intégré un peu de contenu documentaire à l’histoire, sans même plomber celle-ci. Un album à noter pour les amateurs de bandes-dessinées historiques, de zombies et de survival !

Black Sands : unité 731, Tiburce Oger & Mathieu Contis. Rue de Sèvres, mars 2016, 106 p.

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Feed, Mira Grant.

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Été 2014. La médecine a vaincu les rhumes et le cancer n’est plus qu’un mauvais souvenir. Mais elle a créé une chose terrible, que personne n’a su arrêter. Ce qui devait n’être que des remèdes s’est transformé en infection virale, qui s’est propagée à la vitesse de l’éclair sur la planète, le virus prenant le contrôle des cerveaux, laissant à leurs propriétaires une seule obsession : se nourrir. 
2034. Georgia et Shaun Mason, issus de cette génération sacrifiés, sont blogueurs indépendants, les blogs étant devenus les seuls media proclamant la vérité sur ce qu’il se passe dans le monde réel. Shaun est la tête brûlée, Georgia l’âme du duo. Et ils doivent couvrir la plus grosse affaire de leur carrière : la course à la présidentielle du sénateur Ryman. 
Sauf que les magouilles politiques sont bien plus coriaces qu’ils ne le pensaient. Et que faire éclater la vérité pourrait bien s’avérer fatal… 

 

En attaquant Feed, je m’attendais à passer d’affreuses nuits blanches. Je ne m’attendais certainement pas à un coup de cœur !
Car Feed est bien plus qu’une simple histoire de zombies. Dès le début de l’histoire, les zombies sont traités comme une simple donnée de l’univers : cela fait 20 ans que l’infection a eu lieu, et l’humanité fait désormais avec. L’intrigue ne se concentre donc pas tellement sur les scènes apocalyptiques de zombies en goguette boulottant de l’humain (même s’il y en a) mais plutôt sur la vie quotidienne dans un univers totalement bouleversé.
On suit donc une équipe de journalistes, Shaun, Georgia et Buffy, qui vont couvrir la campagne politique du sénateur Ryman, lequel vise la présidence des États-Unis. Car contrairement à la plupart des romans post-apocalyptiques à la mode en ce moment, Feed ne présente pas une société totalement désorganisée, ou ayant sombré dans une organisation liberticide (la dystopie est à la mode) ; l’univers dans lequel vivent Shaun, Buffy et Georgia ressemble, peu ou prou, au nôtre, les zombies et règles de sécurité en plus. La preuve, la course aux primaires (et donc aux présidentielles) se fait à l’ancienne, en visitant les états les uns après les autres, à grands coups de meetings et autres réunions : les véhicules et campements sont simplement plus sécurisés.
Du coup, on est loin du roman d’horreur que l’on lit avec les cheveux dressés sur la tête du début à la fin : c’est nettement plus subtil. L’auteur joue avec la peur des zombies, qui est présente tout au long du texte, comme un péril important, mais souvent lointain (la plupart du temps, du moins). Mais lorsqu’il y a confrontation avec les morts-vivants, on est fouettés à l’adrénaline, ce qui contraste avec la légère appréhension que l’on ressentait jusque-là, et démultiplie l’effet : c’est diablement efficace.

Les personnages sont extrêmement attachants : le duo Shaun-Georgia fonctionne extrêmement bien avec, d’un côté, la tête brûlée, l’aventurier baroudeur et, de l’autre, la femme d’affaires (dit comme cela, ça semble un peu cliché, mais l’auteur décrit avec une grande justesse leur relation leurs caractères. C’est brillant !). Autour d’eux gravitent des personnalités attachantes : Buffy, l’informaticienne poète, Rick, le journalise, le sénateur Ryman, son épouse Emily, les divers gardes du corps… Les personnages sont tous complexes, très travaillés, attachants et particulièrement crédibles, même si la froideur des blogueurs est parfois un peu forcée. Néanmoins, c’est vraiment autour de ces personnages qu’est construite l’histoire. Finalement, Feed est une histoire très humaine, dans un univers quelque peu déshumanisé.

Le décor, de son côté, est très consistant : anecdotes, jurisprudences, petits faits de la vie quotidienne viennent dessiner un univers riche, complexe, et pensé dans les moindres détails. C’est aussi ce qui fait que le roman est aussi prenant : tout est tellement détaillé (et sans être plombant pour deux sous) que l’on s’immerge totalement dans l’histoire.
L’intrigue est l’occasion d’égratigner quelque peu (et intelligemment) la politique (ses magouilles, ses compromissions) et le journalisme (pour les mêmes raisons). Les personnages étant des blogueurs, il va évidemment être question des blogs dans les médias, avec tous les à-côtés que cela comprend : course à l’audimat, recherche de rédacteurs compétents, rédactions de billets percutants, le tout au service de la vérité. Ces points sont clairement expliqués, mais prennent parfois un peu trop de place, et introduisent quelques longueurs dans le roman, heureusement vite dissipées. De plus, on déplorera que l’opposition blogs/média traditionnels soit un peu manichéenne (les premiers étant purement objectifs, les seconds totalement subjectifs).

Plus l’histoire avance, plus la tension monte : la campagne politique cache de sombres agissements, et on comprend rapidement que le fin mot de l’histoire pourrait ne pas plaire à tout le monde. Plus que dans un roman d’horreur, on est dans un véritable thriller politique, mené de façon redoutable, et à l’intrigue très efficace. Si l’ultime révélation n’est pas particulièrement surprenante, on profite tout de même à fond de l’histoire, tant elle est bien menée. Car l’auteur sait alterner passages purement informatifs, scènes quotidiennes, enquête, billets de blogs, découvertes retentissantes, séquences émotion, et péripéties haletantes. Pas le temps de souffler, le rythme est savamment entretenu, et le lecteur est rapidement captivé ! Le roman est assez angoissant… alors que les zombies ne sont là qu’en toile de fond : il vaut mieux se méfier des humains et de leurs mensonges, un point de vue que l’auteur démontre parfaitement tout du long.

En bref, voilà un roman excellent à tous points de vue : certes, il y a quelques longueurs, et les personnages sont parfois un peu trop froids pour être honnêtes. Mais le reste est tellement bon qu’on oublie rapidement ces désagréments. Feed est angoissant à souhait (alors que les zombies et scènes d’horreur sont, finalement, peu présents) ; on nage en plein thriller politique, et celui-ci est diablement efficace. Le style est fluide à souhait, et l’auteur varie les scènes avec talent. De plus, elle donne à voir un univers d’une richesse incroyable, et fait passer le lecteur par toute une palette d’émotions : vraiment, c’est excellent. 
Au vu de la fin, je suis extrêmement curieuse quant à la suite : si le tome permet de clore cette histoire, on sent que l’univers a encore des ressources. Et j’ai hâte de découvrir lesquelles.

 

Newsflesh #1, Feed, Mira Grant. Traduit de l’anglais par Benoît Domis. Bragelonne, 2012, 450 p.

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L’Océan au bout du chemin, Neil Gaiman.

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De retour dans le village de sa jeunesse pour des funérailles, un homme retourne sur les lieux de son enfance. Là, au bout du chemin, la ferme des Hempstock se dresse toujours. Alors qu’il avait 7 ans, il y a rencontré Lettie, la jeune voisine, qui affirmait que la mare au bout du chemin était un océan. Peu à peu, les souvenirs confus de l’homme remontent. Ce prospecteur d’opales qui s’était suicidé dans une voiture volée. L’obscurité qui, peu à peu, montait. Et comment tout avait commencé.  

Jusque-là, hormis Entremonde, j’ai vraiment apprécié tous les titres de Neil Gaiman que j’ai lus ; L’Océan au bout du chemin ne déroge pas à la règle, puisque c’est un coup de cœur !

Après un court chapitre introductif, dans lequel on suit notre protagoniste âgé d’une quarantaine d’années, on plonge dans ses souvenirs d’enfance et, plus particulièrement, de la drôle d’époque qu’il a vécue lorsqu’il avait 7 ans. Durant la majeure partie du livre, nous suivons donc un enfant de 7 ans, avec sa logique, sa vision du monde parfois un peu naïve, sa façon de parler, ses centres d’intérêt. Mais ce n’est certainement pas un roman jeunesse. Ce serait plutôt une histoire d’enfance destinée aux adultes !
Dès le début, on plonge dans l’univers merveilleux de Neil Gaiman ; un univers dans lequel il est tout à fait normal que les chatons naissent des entrailles de la terre, ou qu’une petite mare insignifiante soit en fait un océan. Cet univers est dominé par les trois femmes Hempstock que notre personnage rencontre et dont il devient proche : Lettie la jeune voisine, sa mère, sa grand-mère, figures de pouvoir et de savoir qui ne sont pas sans rappeler les figures tutélaires des contes traditionnels.
L’univers est caractérisé en peu de mots ; quelques descriptions, et on est déjà dans l’histoire. Et il lui faut tout aussi peu de temps pour sombrer dans le fantastique plutôt sombre.

Car aux alentours de la forêt se cachent des créatures redoutables, difficiles à cerner, mais bien décidées à en découdre. L’univers du roman est assez sombre, presque effrayant, et l’horreur n’est jamais loin, sans que le texte ne sombre jamais dans le gore. Et c’est d’autant plus efficace qu’on peut se demander, dans un premier temps, si le personnage n’est pas un peu fou. On oscille entre réalité et fantastique : l’ambiance est tour à tour onirique, merveilleuse, terrifiante. L’Océan au bout du chemin est un titre fantastique de grande qualité !
Sous ses aspects fantastiques, il y est question de l’enfance, du passage de celle-ci au monde des adultes, et de la découverte d’un monde qui n’est peut-être pas tout à fait tel qu’on l’imagine quand on est encore enfant. Notre personnage en fait l’amère expérience, et passe par diverses épreuves que l’on perçoit comme initiatique.

Le récit est imprégné de l’atmosphère des contes. Il en a tout d’abord le caractère à la fois imprécis et universel : on ne sait pas comment se nomme le personnage, on ne sait pas exactement où ni quand cela se déroule, et on retrouve des thèmes et figures chers aux contes : les trois figures à la fois tutélaires, maternelles, puissantes, et dangereuses, le monstre tapi sous les traits d’un être affable et bien perçu par la société, et les épreuves initiatiques par lesquelles passe le personnage, avec leurs lots de découvertes, déconvenues, ou épisodes tout simplement horrifiants. Le tout servi par la plume ô combien fluide et élégante de Neil Gaiman.

L’Océan au bout du chemin est donc un très beau récit fantastique, mâtiné d’horreur, à l’ambiance merveilleuse, onirique, puissante, extrêmement réussie. Le récit parle des traumatismes de l’enfance, des petites désillusions qui marquent le passage de l’enfance à l’âge adulte, sous les traits d’un conte initiatique de la plus belle eau. Neil Gaiman n’avait certainement plus besoin de faire ses preuves, mais il nous livre à nouveau une petite merveille !

L’Océan au bout du chemin, Neil Gaiman. Traduction de Patrick Marcel. Au Diable Vauvert, 2014, 320 p.

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King’s game #1, Nobuaki Kanazawa.

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Nobuaki, élève de seconde, est réveillé en pleine nuit par un étrange message mettant au défi deux de ses camarades de lycée de s’embrasser. La classe, selon l’expéditeur, participe à un « King’s Game », un jeu du Roi (très populaire en soirée) auquel elle ne peut se soustraire. Nuit après nuit, à minuit pile, un nouveau défi s’affiche sur les téléphones portables des lycéens. Et avec les défis, de plus en plus absurdes, commence le carnage : les lycéens ont 24 heures pour exécuter les ordres du roi, et la sanction en cas de désobéissance est la mort. 
Et celle-ci s’invite dans la classe, décimant peu à peu les rangs. Les lycéens parviendront-ils à démasquer le Roi avant qu’il ne soit trop tard ?

King’s Game : Jeu du Roi. Jeu apprécié en soirée, consistant à désigner un « capitaine », qui donne des gages à ses petits camarades, de préférence du genre embarrassants, de façon à égayer l’ambiance. Sauf qu’ici, le jeu tourne au cauchemar, sur fond d’ambiance légèrement fantastique. Tous les ingrédients pour plaire en somme… mais qui ne m’ont malheureusement pas convaincue.

Ce premier tome de King’s Game s’ouvre sur un large panorama : la canicule, en ce mois d’octobre, frappe l’ensemble de la province, et chacun tente d’y échapper. Nobuaki, élève de seconde au lycée de Tamaoka, en fait les frais et c’est fourbu qu’il rejoint sa chambre, puis son lit. Lorsqu’il reçoit le message d’un petit plaisantin, à minuit pile, l’informant que toute sa classe participe à un jeu du roi, il est évidemment furieux : on n’a pas idée de déranger les gens à des heures aussi indues pour des motifs aussi terre-à-terre ! D’autant que le message est hautement fantaisiste : les lycéens désignés ont 24 heures pour exécuter les ordres du roi sous peine de mort violente. Improbable. Le lendemain matin, Nobuaki trouve ses deux camarades de classe nommés par le message prêts à s’embrasser : toute la classe joue les pom-pom girls et les élèves se réjouissent de ce nouveau passe-temps original.

Mais Nobuaki, qui est un petit malin à qui on ne la fait pas, assure qu’il y a anguille sous roche : après tout, ces messages sont franchement bizarres, et les défis aussi. Les autres lycéens mettent ça sur le compte de sa parano. Les menaces de mort ? Pure fanfaronnade ! Mais les faits donnent très (trop ?) vite raison à l’ami Nobuaki lorsque Satomi, une lycéenne qui devait se laisser peloter par un autre lycéen – aux anges, évidemment – ne se présente pas dans le délai de 24 heures… et meurt, ainsi que le lycéen désigné pour la tripoter. Par pendaison. Précisément comme l’annonçait le message du roi. Là, les élèves – hormis Nobuaki, qui carbure plus vite que les autres – commencent à se dire que, vraiment, quelque chose ne va pas. Mais, dans le doute, aucun n’en parle à qui que ce soit : parents, équipe éducative (qui semble totalement inexistante de ce lycée, soit dit en passant), forces de l’ordre… personne ne sera alerté par les élèves.

Et les choses vont de mal en pis, et à un rythme particulièrement élevé : les défis se font de plus en plus difficiles ou violents (les lycéens sont sommés d’avoir des relations entre eux, ou de se trouer directement la peau), mais sans réellement se renouveler. Nobuaki, toujours prêt à rendre service et à défendre la veuve et l’orphelin (pourquoi ? On ne saura pas, le jeune homme semblant totalement dépourvu de la plus infime psychologie) s’interpose, et décide fermement de mener l’enquête. Le voilà donc fouinant de droite et de gauche, tentant de sauver un maximum de ses petits camarades, dans l’indifférence la plus totale : au mieux les lycéens sont pris dans le jeu et s’amusent beaucoup malgré l’hécatombe, au pire les adultes ne s’inquiètent pas plus que cela. Après tout, 10 morts dans la classe en moins d’une semaine, pourquoi s’inquiéter ? Il reste 22 élèves, on est large. Certes, la police finira par faire un déplacement… mais sans faire de réelle percée ou sans prendre en compte les dires des lycéens.

Si climat d’horreur il y a, il manque d’un peu de suspens pour être vraiment efficace : on aurait apprécié que les élèves soient pris entre la menace du roi et celle, mettons, de la police. Oh, bien sûr, on se demande sans cesse qui est le roi, s’il fait partie de la classe, ou si c’est un complot plus ample (une secte ? Le gouvernement ? Des extra-terrestres ? Toutes les hypothèses sont ouvertes). Les gages, de plus, sont très répétitifs : rapidement, on ne s’étonne même plus de voir les consignes et les réprimandes qui s’ensuivent, et on sombre dans une sorte de train-train routinier assez désagréable.

Quant à Nobuaki, du fait qu’on ignore tout de ses motivations profondes (qu’est-ce qui le pousse à agir, au final ? Pourquoi est-il aussi ambigu envers Chiemi, sa petite amie ?), on a du mal à se passionner pour ses déductions, actions, ou maints actes de bravoure. D’autant que le style est assez plat, pour ne pas dire froid, ce qui n’incite guère à la passion.

Il n’y a qu’à la fin que le climat d’horreur prend enfin : on bascule en enfer, c’est incompréhensible, sombre et glauque. Malgré les innombrables questions qu’elles induisent, les dernières pages s’inscrivent vraiment dans le climat d’horreur qui, jusque-là, peinait à s’installer : on apprécie la chute, laquelle relance l’intérêt de l’histoire, et celui du lecteur : tout cela n’était-il que le commencement ?

En somme, King’s Game ne m’a vraiment pas conquise. Malgré un synopsis alléchant, et un concept pour le moins intéressant, j’ai bloqué sur les personnages qui m’ont semblé trop monolithiques, l’intrigue trop rapidement menée, la répétition des gages, et la faiblesse psychologique de l’ensemble. Autant de points qui gâtent le suspens et font de ce thriller horrifique une lecture assez plate, malgré une fin surprenante et bien tournée. 

L’adaptation en manga (dont j’ai brièvement parlé ici) ne m’ayant pas conquise non plus, je conclurai en disant que cet univers n’est définitivement pas pour moi !

 King’s Game #1, Nobuaki Kanazawa.
Lumen, 2014, 374 p.
4/10.

 

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Les Chasseurs, Sanglornis Prima #1, Didier Quesne.

 

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Laure est une étudiante en biologie qui s’inquiète des manipulations génétiques qui sont entreprises dans le laboratoire où elle fait son stage. Une nouvelle race hybride de sangliers, les Sanglornis Prima, est en train de prendre vie et se transforme bientôt en monstre dont l’intelligence égale la soif de sang.
Et lorsque les spécimens de laboratoire s’échappent, la chasse commence.
Mais qui est le gibier ? et qui sont les chasseurs ?

Les Chasseurs regroupe tous les éléments pour faire un bon petit film d’horreur. Imaginez des labos où l’on fait de la manipulation génétique, sur une route plus ou moins déserte, la nuit (déjà, ça part mal), des personnels de labos tous plus idiots les uns que les autres, un sabotage et hop! voilà les 57 bestiaux, issus du croisement entre sanglier et ornithorynque, assoiffés de sang, répartis dans la nature (à se demander comment, déjà, un programme de ce genre, chapeauté par un ministère, a pu survivre jusque-là). Nos personnages principaux, un jeune et bel inspecteur de police tout-bientôt célibataire (comme c’est pratique) et en butte à sa hiérarchie bornée (sinon il ne peut pas briller) et une jeune et jolie thésarde intelligente et célibataire aussi (oh tiens…), spécialiste des monstres en question, se retrouvent avec la traque sur les bras -puisqu’apparemment, personne ne peut ou ne veut s’en occuper.

Traque qui part bien mal puisque, en plus d’être nombreuses, les bêtes sont douées de tout un tas de facultés très utiles : prédateurs, elles peuvent rester longtemps sous l’eau, aiment la chair fraîche, sont extrêmement rapides, et surtout, télépathes. En plus de cela, elles aiment par-dessus tout boulotter de l’humain, dont elles anéantissent la volonté de quelques cris psychiques bien dosés. Tant et si bien que tout cela fait un peu trop, et rappelle méchamment les films de série B. L’éparpillement de ces charmantes bestioles provoque un effondrement de l’état, un retour aux modes de vie primitifs (donc plus facile en campagne qu’à la ville), dans une ambiance de jeu de massacre.

Après avoir enfilé tous ces clichés comme des perles sur un collier, on peut se concentrer sur l’histoire. Si l’intrigue n’a rien de particulièrement original ou révolutionnaire, l’écriture vivace a un je-ne-sais-quoi d’addictif qui pousse à tourner les pages, afin d’arriver à la fin de l’histoire. Celle-ci, comme on s’en doute, intervient dans un monde en proie à un dérèglement général, et obligé de changer profondément. La lecture, malgré les nombreux poncifs, est donc agréable et délicieusement effrayante ; cette série vaut vraiment le coup d’être découverte. Passé le premier tome mi-figue mi-raisin, elle s’améliore grandement!

◊ Dans la même série : Dangereux élevage, (2).

 

Les Chasseurs, Sanglornis Prima #1, Didier Quesne. Nestiveqnen, 2002, 267 p.
5/10

Nightside #1: Vieux démons, S.R. Green.

 

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Je m’appelle Taylor, John Taylor. Ma carte de visite dit que je suis détective privé, mais en fait je suis plutôt un expert pour retrouver les objets perdus. Ça fait partie du don avec lequel je suis né… dans le Nightside. J’en suis parti il y a pas mal de temps pour sauver ma peau et ce qu’il me restait de raison. Aujourd’hui, je gagne ma vie au grand jour. Mais ces derniers temps, les clients se font rares. Aussi, lorsque Joanna Barrett a débarqué dans mon bureau, le fric suintant par tous les pores de sa peau, pour me demander de retrouver sa fugueuse de fille, je n’ai pas pu dire non. C’est là que j’ai découvert où sa fille s’était barrée. Dans le Nightside : deux kilomètres carré d’enfer en plein cœur de Londres, un endroit où il est toujours trois heures du mat’ : où l’on croise des mythes à tous les coins de rue ; où l’on peut boire un pot avec un monstre. Faut pas s’y fier aux apparences et tout y est possible. J’avais juré de ne jamais y remettre les pieds. Mais une jeune fille est en danger, et sa mère compte sur moi. Alors je n’ai pas le choix : il faut que je rentre à la maison…

Nightside. Un lieu sombre, glauque.
Quelques kilomètres carrés en plein Londres, kilomètres où le quotidien bascule dans le cauchemar. Là se trouvent rassemblées les terreurs de toute personne normalement constituée: sorciers, gangsters, abominations, monstres sanguinaires…
Imaginez maintenant un détective privé -spécialisé en divorces et filatures- à qui on demande de retrouver une héritière en cavale… dans le Nightside, dont il connaît pourtant les ruelles et les dangers pour y avoir vécu, et s’en être enfui. Poussé par le sens du devoir (et les beaux yeux de la cliente), il y retourne pourtant, pour le meilleur et pour le pire.
Surtout le pire, en fait.Pour ceux qui auraient lu la série Hawk & Fisher (du même auteur) ne vous attendez pas à une redite : c’est beaucoup moins riant et bucolique; même les plus affreuses péripéties de la rue des Dieux passent pour, au mieux, vaguement effrayantes par rapport à cet opus.
S.R. Green nous mitonne  ici un détective privé conforme aux idées qu’on s’en fait, typique d’un film noir des années 50: il n’a pas froid aux yeux, c’est un amateur de belles femmes, il est gouailleur et a des relations parmi tous les milieux. Mélangeant un peu d’histoire, un peu d’ambiance ultra-dark, une petite touche de romantisme et surtout, surtout, de l’horreur à chaque coin de page, l’intrigue nous laisse scotché au bouquin.
L’enquête, menée tambour battant pour retrouver la jeune héritière fugueuse, piétine, trébuche et s’enlise. Les amis comme les ennemis surgissent des endroits les moins attendus -mais il est vrai que le Nightside ne répond à aucune logique….

Le suspens va crescendo, alimenté par les interactions propres au Nightside, révélées dans toute leur horreur et leur cruauté: un paradoxe temporel, une maison vivante, le châtiment de Prométhée adapté à la nature du lieu, le tout jusqu’au dénouement, aussi horrible qu’il est simple, laissant les personnages (et le lecteur) haletants après un final dantesque.

Nightside #1, Vieux Démons, S.R. Green. Bragelonne, 2007. 253 pages.
7/10.

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