Orageuse, Joanne Richoux

Fêtes et virées en voiture ne suffisent pas à égayer les longues journées d’été de Violette. Depuis son retour à Saint-Crépin, la jeune fille ne se sent plus à sa place. Tous au village semblent avoir oublié son étrange disparition, trois mois plus tôt. Pas elle : le pays des Muses la hante. Un monde où les fleurs chantent, où la musique est reine et les garçons à croquer. Dans l’esprit de Violette, les questions se multiplient. Pourquoi devient-elle sensible à l’électricité ? Que fait Arpège, son premier amour ? Les Muses auraient-elles encore besoin d’elle ? Désirs enfouis ou réel danger, qu’importe ! Violette doit trouver le moyen de repasser de l’autre côté…

Voilà un roman que j’ai lu sans savoir de quoi il était question (lecture pour le travail, entre nous soit dit, d’où ce flou artistique). Et surtout sans savoir qu’il s’agissait… d’un tome 2 ! Heureusement, l’autrice a fait un excellent résumé du tome 1 au début de celui-ci, ce qui m’a permis de raccrocher les wagons sans trop de difficultés.

L’histoire ressemble quelque peu à Alice au pays des Merveilles : dans le premier opus, Violette passait accidentellement (grâce à une boîte à musique) au pays des Muses, où elle s’apercevait qu’elle était le sosie de la princesse Croche, portée disparue, et retrouvait son frère aîné, disparu depuis dix ans (la disparition étant donc un thème récurrent dans cette histoire. Oui, car il y a aussi eu la disparition de son grand-père, Jules, qui était déjà passé chez les Muses à son époque).
Or, là, Violette est revenue dans son monde (avec son frère, du reste) et, bon an mal an, a terminé son année de terminale. Le passage vers le pays des Muses est définitivement fermé, ce qui plonge la jeune femme dans le désarroi le plus total, non seulement parce qu’elle a la nostalgie de ce pays (qu’elle a aidé à vaincre ses dissensions internes), mais aussi parce qu’elle y a laissé Arpège, le premier garçon qu’elle a réellement aimé. Tout cela s’accumule à son statut de jeune bachelière, supposée faire des vœux d’orientation, alors qu’elle n’a aucune foutue idée de ce qu’elle va bien pouvoir faire de son avenir. D’ailleurs, en jetant – trop – rapidement un œil au résumé avant d’attaquer ce livre, je pensais vraiment qu’il s’agirait d’un roman contemporain évoquant le sujet de l’orientation scolaire ! Et bizarrement… c’est le cas, parce que le sujet infuse vraiment le récit. Si vous êtes un.e pur.e amateurice de fantasy, pas de panique : fantasy il y a bien.

« À peine le printemps entamé, il avait fallu songer à ça. La suite, les études, la vie d’adulte. La plupart de mes camarades avaient l’air sûrs. A croire qu’ils avaient comploté leur avenir pendant qu’on révisait au CDI ou qu’on traînait dans la cour en attendant les vacances.
Donc ils multipliaient les voeux sur Internet : psycho, droit, socio, lettres, éco. Des choix définitifs, matures et ambitieux.
J’étais la seule à être paumée. La seule à faire semblant de grandir.
C’est que tout me paraissait si… bizarre. Gamine, je me figurais que ce truc abstrait, grandir, ça inclurait des paquets de certitudes. Sans compter porter des tailleurs et bosser dans des buildings géants, allumés même la nuit. Troquer le tailleur, le soir venu, pour une robe cocktail en lamé or. Je croyais que grandir, c’était la vie des pubs de parfum.
Je m’étais trompée. »

Car, dès lors que Violette trouve le moyen de replonger chez les Muses, on débarque dans un univers particulier et très original, qui ne surprendra certainement pas les lecteurices qui auront eu la sagesse de lire la saga dans l’ordre, mais qui m’a charmée.
En effet, les Muses sont, semble-t-il, entièrement dévouées à la musique, en témoignent leurs noms : Arpège côtoie Solfège, Cadence, Alto, ou encore le professeur Tessiture. La musique elle-même est très importante dans l’histoire, que ce soit parce que l’on se bat avec (notamment avec des archets), ou parce qu’elle est omniprésente dans l’intrigue : les fleurs chantent, les personnages chantent, les paroles et petites mélodies traversent le texte (il y a d’ailleurs une petite musicographie en fin de roman). D’ailleurs, on passe d’un monde à l’autre grâce à des boîtes à musique.
L’autre thème omniprésent dans l’histoire, c’est la nature et plus particulièrement les fleurs. Les Muses vivent en harmonie avec la première, et les secondes ont investi, semble-t-il, chaque centimètre carré de leurs espaces. Mieux, on travaille le vivant ! Il est donc tout à fait naturel d’avoir une moto vivante et ronronnante, et de faire pousser sa bicyclette comme une plante verte. Les personnages traversent des lieux où la végétation est luxuriante, ce qui donne lieu à des descriptions enchanteresses qui m’ont vraiment plu. D’ailleurs, cela imprègne le système de magie, qui s’appuie sur la nature. Celui-ci n’est pas hyper détaillé, mais j’imagine qu’il l’était un peu plus dans le premier volume.
Bref, entre la nature et la musique, j’ai été royalement dépaysée par l’univers original et flamboyant – que j’imagine très coloré.

Or, autant j’ai beaucoup aimé l’univers, autant c’est plutôt côté intrigue que cela a coincé. Le début m’a rendue très curieuse : Violette a vécu quelque chose d’extraordinaire, elle est revenue dans sa triste réalite, et elle déprime. Je trouvais ça vraiment intéressant comme point de départ. Tout s’est gâté, en quelque sorte, lorsqu’elle est passée de l’autre côté. Car, évidemment, ce qui s’est passé précédemment a eu des conséquences – et celles-ci n’ont pas forcément été bénéfiques pour tout le monde. Donc lorsque Violette revient… eh bien c’est toujours le bazar. Et c’est là que l’on retombe dans les sentiers battus de la fantasy, avec un personnage extérieur à l’univers qu’il découvre pas à pas et qui a les clefs pour le sauver (lesquelles échappaient aux autochtones).
Évidemment, Violette déclenche en sus un pouvoir fantastique, pas vu depuis des générations et qui fait d’elle, en quelque sorte, l’élue. J’ai été d’autant plus déçue que l’univers était hyper original et les péripéties… pas du tout. Car à partir de là, on suit le cheminement classique, l’élue doit apprendre à se battre (car oui, c’est carrément la guerre), les anciens amis sont devenus ennemis, l’apprentissage de l’élue n’est pas hyper probant mais, ouf ! ça passe. Bref : rien de bien nouveau sous le soleil. De plus, la romance est extrêmement présente dans le récit. Ce qui, en soi, est très logique, puisque c’était quand même à cause de ce garçon que Violette tentait à toutes forces de revenir chez les Muses. D’ailleurs, j’ai aimé que cela ne se déroule pas exactement comme elle l’avait rêvé. J’ai moins aimé la place très importante de la romance dans l’histoire, mais c’est plus par (dé)goût personnel ! À ce titre, j’ai trouvé la fin un poil trop doucereuse à mon goût.

 » Assieds-toi, on commence tout de suite. On va méditer.
Je me suis installée en face d’elle. Dans mon dos, Solfège et Arpège ont placé leurs mains sur les genoux et clos les paupières. Le plus naturellement du monde.
– C’est parti. Tu prends une grande inspiration… Tu souffles par la bouche en écrasant le ventre… Tu laisses passer les pensées comme des nuages… Et tu fais le vide…
J’entrouvrais un œil à l’occasion.
Apparemment, j’étais la seule à ne pas être très branchée zen. Pendant une vingtaine de minutes les autres ont « nettoyé leur mental » et « libéré les tensions du corps ». Moi, j’ai cogité au fait que je ne devais pas cogiter et que c’était déjà une cogitation en soi, j’ai ressenti de vives démangeaisons sous les cervicales, enfin j’ai compté les galets du jardin : 347. »

Malgré tout cela, j’ai lu ce roman d’une traite car, comme je l’ai dit, l’univers est très immersif. L’autrice a un style très fluide, qui rend la lecture hyper prenante. L’humour, en plus, est bien présent dans la narration, et c’était bien agréable.

En somme, j’ai hautement apprécié l’univers original, flamboyant et enchanteur que Joanne Richoux déploie dans ce roman ! Toutefois, les péripéties assez convenues m’ont un peu moins passionnée et quelque peu lassée, à la longue. Je dois dire que j’ai lu la seconde partie avec moins d’entrain que la première – alors même que j’étais vraiment embarquée par les descriptions et l’univers. C’était assez paradoxal ! C’est sans doute dû au style très fluide de l’autrice, qui rend la lecture très prenante.

Désaccordée #2 : Orageuse, Joanne Richoux. Gulf Stream, 25 juin 2020, 279 p.

Rouge, Pascaline Nolot.


Accroché au versant du mont Gris et cerné par Bois-Sombre se trouve Malombre, hameau battu par les vents et la complainte des loups. C’est là que survit Rouge, rejetée à cause d’une particularité physique. Rares sont ceux qui, comme le père François, éprouvent de la compassion à son égard. Car on raconte qu’il ne faut en aucun cas toucher la jeune fille sous peine de finir comme elle : marqué par le Mal.
Lorsque survient son premier sang, les villageois sont soulagés de la voir partir, conformément au pacte maudit qui pèse sur eux. Comme tant d’autres jeunes filles de Malombre avant elle, celle que tous surnomment la Cramoisie doit s’engager dans les bois afin d’y rejoindre l’inquiétante Grand-Mère. Est-ce son salut ou un sort pire que la mort qui attend Rouge ? Nul ne s’en préoccupe et nul ne le sait, car aucune bannie n’est jamais revenue…

Lecture plutôt mitigée avec ce titre… et j’en étais la première déçue, car l’ensemble partait vraiment très bien !

Premier bon point : l’univers. Pascaline Nolot situe son roman aux alentours du Mont Gris, soit en pleine pampa non identifiée. Au vu des mœurs et des mentalités, on pourrait être dans un bon vieux XIXe siècle mais, là encore, nous n’avons pas de précisions particulières. Et cela fonctionne parfaitement ainsi !
Dès le début, l’intrigue s’attache à Rouge, une jeune fille défigurée par une tache de naissance sur le visage, qui fait craindre à ses congénères qu’elle ne soit marquée par le Diable. Il faut dire que sa mère a sombré dans la folie peu avant sa naissance, ce qui suffit aux villageois pour être terrorisés. On s’en doute, la jeune fille ne vit donc pas une existence pacifique et radieuse, alors même qu’elle ne demande qu’un peu de considération. Ce qui induit une intéressante réflexion autour de la différence et de l’apparence.
Il se trouve par ailleurs que les jeunes filles du village sont toutes promises à la Grand-Mère, une maléfique sorcière vivant au fond des bois.

Cependant, Rouge n’avait pas chuté dans le puits sans fonds de la haine et de la cruauté. Elle n’aspirait plus qu’au bien et excluait d’office d’apprendre les noirs maléfices.
Quitte, pour conséquence de cette résolution, à ne jamais être libérée de cette laideur. Une laideur dont elle s’accomodait de mieux en mieux, du reste. En fait, même si cela paraissait simpliste, presque bête, elle avait réalisé qu’il était bien plus aisé de s’accepter quand personne ne passait ses journées à se moquer de vous et à vous humilier. Il finissait même par vous venir des moments d’optimisme insoupçonné, à songer que peut-être vous n’étiez pas si défigurée, juste un brin tachetée, le sourcil à peine boursouflé…

Le récit mêle donc plusieurs ambiances, et ce avec brio. Évidemment, la fantasy se mêle aux contes, d’une part dans la façon dont sont présentés les événements (pas de lieu ni de temporalité précis, des thèmes universels), d’autre part dans la réécriture, puisque Rouge est une libre réinterprétation du Petit Chaperon rouge (ce que je n’ai fini par percuter qu’aux alentours… de la moitié !). À tout cela se mêle un brin d’horreur du plus bel effet, qui peut venir soit des créatures qui peuplent la forêt, soit des épreuves auxquelles Rouge est soumise.

À ce stade, je dois préciser que j’ai attaqué ce roman sans en relire le résumé, donc je dois dire la partie « jeunes filles bannies auprès de la sorcière » avait totalement échappé à ma mémoire. Et ce qui est bien, c’est que l’autrice prend vraiment le temps d’installer l’intrigue et l’univers, avant qu’il soit temps, pour Rouge, de rejoindre la sorcière dans les bois. Cette menace de la sorcière monte en puissance au fil des pages, et contribue grandement à l’ambiance très sombre du début du roman. Celui-ci, d’ailleurs, n’épargne en rien la jeune fille. Or, la suite est à l’avenant, et elle doit encore surmonter de très nombreuses épreuves, qui proposent une certaine surenchère dans la violence – pas toujours très utile.

Mon premier point de regret viendra finalement de ce qu’il se passe dans la forêt, chez la Grand-Mère, qui est nettement moins accueillante que dans la version de Perrault. L’autrice fait d’ailleurs appel à d’autres motifs de contes dans l’histoire de ce personnage (la jalousie des parents, le meurtre, le lien à l’objet magique, la malédiction…). Au fil des chapitres faisant monter le suspense autour de ce qu’il se passe réellement dans la forêt, je pense que je me suis forgé un horizon d’attente complètement erroné, ce qui explique sans doute que la révélation m’a laissée sur ma faim. J’imaginais quelque chose d’à la fois plus sombre, et sans doute plus « girl power ». Or, finalement, les motivations de la sorcière m’ont semblé un peu faible et j’ai également trouvé que Rouge triomphait, finalement, assez facilement de ce qui se présentait à elle (le tir à l’arc et la magie en premiers chefs). De plus, cette partie du récit fait appel à de nombreuses ellipses, que j’ai trouvées assez frustrantes. Les états d’âme de Rouge sont largement détaillés, et je pense que je m’attendais à un peu plus d’action dans cette partie. D’autant que lorsque celle-ci arrive enfin, l’autrice s’ingénie à faire tomber à l’eau les plans de sa protagoniste. Narrativement, c’est vraiment très bien fait et c’est même intéressant du point de vue de la construction du personnage mais… mais cela ne m’a pas aidée à me passionner pour cette seconde partie. De même, j’ai trouvé le retournement de situation final parfaitement amené et maîtrisé… mais peut-être un poil tardif. Alors que j’ai trouvé que le récit manquait d’enjeux clairs (hormis le désir de vengeance de Rouge, que j’ai trouvé, à la longue, un peu agaçant), en voilà un qui arrive sur un plateau d’argent mais vraiment dans les dernières pages. Tout cela m’a laissé une désagréable impression d’intrigue un peu confuse.

Avant de conclure, il me faut encore parler du style. L’autrice a choisi un style assez soutenu, qui fait intervenir pas mal de vocabulaire un peu ancien. Pas de panique, la plupart sont dotés d’une note de bas de page (et sinon, on comprend avec le contexte). Là encore, je ne sais sur quel pied danser : j’ai aimé pour la l’immersion totale dans l’ambiance (car il faut avouer que c’est un style qui colle parfaitement au conte), mais j’ai trouvé que cela alourdissait inutilement certaines phrases et rendait parfois le récit un peu indigeste. Ce qui, je dois quand même le préciser, ne m’a pas empêchée de lire ce roman en quelques petits jours !

Rouge est donc une réécriture du Petit Chaperon rouge, avec options magie, ambiance légèrement horrifique et vengeance à accomplir. Si le début était vraiment très chouette, la seconde partie m’a nettement moins passionnée. J’ai trouvé l’intrigue parfois brouillonne et reposant sur des motivations un peu faibles. De plus, si le style colle à merveille à l’ambiance du roman, il m’a parfois semblé un peu artificiel. Ceci étant dit, la réécriture du conte originel fourmille de bonnes idées et propose une intéressante réflexion autour de la différence.

Rouge, Pascaline Nolot. Gulf Stream, avril 2020, 312 p.