D’Or et d’Oreillers, Flore Vesco.

C’est un lit vertigineux, sur lequel on a empilé une dizaine de matelas. Il trône au centre de la chambre qui accueille les prétendantes de lord Handerson. Le riche héritier a conçu un test pour choisir au mieux sa future épouse. Chaque candidate est invitée à passer une nuit à Blenkinsop Castle, seule, sans parent, ni chaperon, dans ce lit d’une hauteur invraisemblable. Pour l’heure, les prétendantes, toutes filles de bonne famille, ont été renvoyées chez elles au petit matin, sans aucune explication.
Mais voici que lord Handerson propose à Sadima de passer l’épreuve. Robuste et vaillante, simple femme de chambre, Sadima n’a pourtant rien d’une princesse au petit pois ! Et c’est tant mieux, car nous ne sommes pas dans un conte de fées mais dans une histoire d’amour et de sorcellerie où l’on apprend ce que les jeunes filles font en secret, la nuit, dans leur lit…

Un nouveau roman de Flore Vesco ! Ai-je vraiment hésité avec de me jeter dessus comme la misère sur le monde ? Absolument pas !
Vous le sentez venir, l’objectivité ne sera peut-être pas au rendez-vous de cette chronique, car j’ai adoré chaque instant de ma lecture, qui m’a plongée dans un délicieux mélange entre roman austenien (avec l’obsession de bien marier ses enfants, de préférence avec quelqu’un de fortuné), réécriture de contes (La Princesse au Petit Pois, mais pas que) et de fantasy un brin dark aux entournures.

« Mrs Watkins tira sur sa jupe, tapota son chignon, sonna pour le thé, s’assit, prit une longue inspiration. Quand le majordome annonça Mrs Barrett, elle affichait le détachement le plus distingué.
–Linda! Quel plaisir! dit-elle, et dans ces trois mots elle parvint à insuffler à la fois la surprise et l’enthousiasme.
–Ma chère! dit Mrs Barrett, qui de son côté n’insuffla rien, étant très essoufflée.
Mrs Watkins versa le thé, offrit un biscuit et toutes les petites phrases d’usage. Elle s’en débarrassa aussi vite qu’il était acceptable : platitudes sur les confitures préparées par sa cuisinière, les camélias qui égayaient les parterres en hiver, le dernier bal qui datait de si loin.
Enfin, Mrs Barrett reposa sa tasse, poussa un soupir et sembla prête à lâcher le morceau. Mrs Watkins se pencha en avant. Elle était presque tendue, ce qui était une véritable gageure dans ce corps tout en mollesse : chignon tremblotant, lèvres affaissées, cou plissé, épaules tombantes, ventre coulant. Les chairs flasques de Mrs Watkins ne tenaient ensemble que par une volonté de fer. Cette énergie brûlait dans un unique but : bien marier ses trois filles.
Les boucles de Mrs Barrett s’agitaient sous son bonnet, tant elle brûlait de parler.
–Ce biscuit est délicieux, dit-elle. Vous féliciterez la cuisinière pour moi.
Mrs Watkins, sur les charbons ardents, la remercia.
–Mais j’oubliais! Bien sûr, vous avez appris la nouvelle? ajouta Mrs Barrett.
Mrs Watkins secoua impatiemment la tête. Même le majordome, debout dans un coin du salon, inclina une oreille.
–Vraiment? Vous ne savez donc pas?
Mrs Watkins était sur le point d’imploser. Heureusement, Mrs Barrett ne pouvait contenir plus longtemps sa révélation.
–On raconte que le fils de lord Handerson se cherche une épouse! s’écria-t-elle.
–Comment?
Mrs Watkins faillit en lâcher sa tasse. Comme la nouvelle était proprement révolutionnaire, elle répéta: «Comment?» encore une ou deux fois, sous le regard satisfait de Mrs Barrett.
–Mais je croyais Blenkinsop Castle déserté! dit-elle enfin. Le domaine est à l’abandon! Son fils? Mais oui, il avait pourtant un fils! Il y a si longtemps… Je le pensais, peut-être, parti à Londres, chez un grand-oncle… ou dans les colonies… qui donc se souvient de lui? Tout cela est si loin!
Mrs Watkins en perdait sa syntaxe. Mrs Barrett, étant passée par la même commotion quelques minutes plus tôt, opinait vigoureusement. »

Le début de l’histoire semble se profiler comme une réécriture de La Princesse au Petit pois, puisqu’il est dès le départ question de faire dormir les prétendantes sur un lit incroyablement haut, doté de multiples matelas empilés. Mais rapidement, on quitte la pure réécriture : cela commence par de discrètes allusions à d’autres contes, ou à des motifs récurrents du genre (qui sont très amusants à débusquer), et cela continue par un récit qui bifurque très nettement vers une intrigue tout à fait originale, qui m’a surprise à de nombreuses reprises, notamment par le mélange de thèmes très forts et que je n’aurais pas forcément imaginés ensemble.

Au premier chef desquels la sensualité. Eh oui, rappelez-vous, dans La Princesse au Petit pois, l’épreuve du lit servait à déterminer si oui ou non la princesse était bonne à marier. Ici, c’est un peu le même principe (même s’il n’y a pas de princesse à marier) : l’épreuve, première d’une série de trois, toutes plus exigeantes et inquiétantes les unes que les autres, consiste à connaître les impressions (et les actions) de la candidate dans le fameux lit. Évidemment, le questionnement titille, mais on n’entre pas frontalement dans le sujet. De fait, les épreuves ne s’enchaînent pas en deux jours, ce qui laisse tout loisir à Sadima et lord Handerson de vivre ensemble dans le manoir, puis de se découvrir, se connaître de mieux en mieux… et de découvrir leurs propres sensualités.
Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, alors ? Eh bien si ! Car comme dans les précédents romans de Flore Vesco, l’histoire est portée par un style riche et poétique, qui donne particulièrement envie de tout lire à voix haute afin d’en mieux profiter. L’autrice joue sur un style hautement métaphorique, parfaitement transparent pour les plus âgés des lecteurs, mais sans doute un peu opaque pour les plus jeunes. Les métaphores, les images, les jeux stylistiques créent une vraie distance par rapport au sujet. À titre d’exemple, je décerne une mention spéciale à la scène qui décrit le plaisir féminin via une métaphore filée impliquant la stylistique et tous les signes de ponctuation imaginales. En trois mots : c’est génial !

L’autre thème très fort qui surgit, c’est l’horreur. Plus l’on avance dans l’histoire, et dans les couloirs du manoir, plus l’on passe d’une ambiance fascinante à quelque chose de nettement plus inquiétant. À tel point que j’ai trouvé que certaines scènes étaient carrément horrifiques, même si cette ambiance s’installe très subtilement. Régulièrement, l’humour dont font preuve les personnages vient alléger quelque peu l’atmosphère, ce qui permet aux lecteurs de souffler un peu.
Encore une fois, c’est vraiment le style qui fait tout : le récit se fait tour à tour caressant, fascinant, poétique, angoissant, au détour d’une tournure de phrase ou deux et d’un choix extrêmement judicieux de vocabulaire. Outre ces jeux stylistiques, les anagrammes, palindromes et anacycliques ont une immense importance dans le récit, ce qui le rend encore plus brillant. Bref : c’est un immense plaisir de lecture !

Avec D’or et d’oreillers, Flore Vesco signe un conte que j’ai lu avec un immense plaisir. Elle reprend les motifs traditionnels du genre pour les transformer en une intrigue particulièrement riche et original, qui joue sur la sensualité et la fantasy légèrement horrifique. Le récit est porté par une plume riche, souvent poétique, parfois piquante et pleine d’humour, que j’ai parfois lue à voix haute pour en profiter pleinement. Bref : une immense réussite !

D’or et d’oreillers, Flore Vesco. L’École des Loisirs, 3 mars 2021, 240 p.

De Cape et de Mots, Flore Vesco.

Serine, en dépit de la volonté de sa mère, refuse de se marier. Mais pour sortir ses frères de la pauvreté, elle doit agir. Sa décision est prise : elle sera demoiselle de compagnie ! La tâche s’annonce difficile : la reine est capricieuse, antipathique, et renvoie ses demoiselles aussi souvent qu’elle change de perruque. Mais Serine ne manque pas d’audace et, tour à tour, par maladresse ou génie, se fait une place. Elle découvre alors la face cachée de la cour : les manigances, l’hypocrisie et les intrigues… et tente de déjouer un complot.

L’an dernier, j’avais eu un coup de coup pour Louis Pasteur contre les loups-garous, le deuxième roman de Flore Vesco. Poussée par Camille, toujours d’excellent conseil, j’ai donc enfin jeté un œil à De Cape et de mots… et bien m’en a pris !

Point de fantasy, cette fois, mais un roman historique en bonne et due forme — quoiqu’on ne sache jamais dans quel pays se déroule l’intrigue, ni vraiment à quel moment. Au vu des mœurs, on parie sur un XVIIe fantasmé — on s’imagine parfaitement à Versailles. Car Serine découvre en effet une Cour extrêmement hiérarchisée avec ses clans, ses castes, ses lois muettes et les petits complots qui vont avec. Dur dur, pour la jeune fille, de sereinement tirer son épingle du jeu dans ce marasme, d’autant qu’elle n’a clairement pas bénéficié ni des mêmes chances de départ, ni de la même éducation. Heureusement, elle n’a pas la langue dans sa poche !

Et la langue, c’est peut-être bien ce qui fait tout le sel de ce roman, qui mériterait d’être entièrement lu à voix haute pour rendre hommage au phrasé si riche qu’y déploie Flore Vesco. C’est tout simplement génial, à la fois hyper recherché et accessible, parfaitement lisible, tout en étant truffé d’inventions et de petites bizarreries. C’est assez rare de croiser en littérature jeunesse (surtout pour des lecteurs de cette tranche d’âge-là, à partir de 10 ans), mais c’est d’autant plus agréable quand c’est aussi bon !
L’intrigue, de son côté, mêle découverte du petit monde (de magouilles) du château, enquête en bonne et due forme, et préparation de vengeance. C’est extrêmement prenant ! Surtout lorsque certaines péripéties, que l’on ne voit pas venir, s’invitent et bousculent l’ordre des choses. J’ai frémi à plusieurs reprises et senti mon petit cœur s’emballer !

Comme on suit essentiellement Serine, elle est le personnage le plus développé et c’est d’ailleurs là mon seul petit point de déception : j’aurais aimé en savoir plus sur Léon, l’apprenti bourreau dont elle croise la route, tant le côté atypique du personnage m’a plu. Dans l’ensemble, les personnages secondaires, sans être particulièrement fouillés, sont juste assez caractérisés pour qu’on ne les mélange pas tous. Et c’est parfait, car les péripéties hautement rocambolesques retiennent bien vite toute l’attention des lecteurs, si concentrés soient-ils.

J’ai donc fort bien fait de suivre le conseil de Camille, car j’ai à nouveau eu un coup de cœur avec la plume de Flore Vesco. Elle nous embarque dans une histoire pétrie d’intrigues de cours, de facéties, d’enquête survoltée et de rebondissements tous plus rocambolesques les uns que les autres. Le tout narré dans une langue riche, recherchée, truffée de jeux de mots et autres calembours très réussis, toutes choses qui font que l’on savoure chaque miette de ce merveilleux texte, en plus de rire beaucoup. Bref : je recommande plus que vivement !

De Cape et de mots, Flore Vesco. Didier jeunesse, 2015, 182 p.

Louis Pasteur contre les loups-garous, Flore Vesco.

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Paris, 1840. Louis Pasteur a 19 ans et il entre comme boursier à l’institution royale Saint-Louis pour suivre des études scientifiques. L’année scolaire sera loin d’être de tout repos. Certaines nuits, une mystérieuse menace rode dans les couloirs du pensionnat, mettant en danger étudiants et professeurs. Décidé à mener l’enquête, Louis fait équipe avec une lycéenne de l’école d’en face. Sous ses airs de jeune fille modèle, Constance se révèle une alliée intrépide et courageuse.
Entre loups-garous et complots, ils useront de vaccins autant que de coups d’épée pour sauver les élèves et même… le roi Louis-Philippe !

Louis Pasteur, fraîchement débarqué de sa campagne jurassienne, découvre les joies de la vie parisienne à l’Institution Saint-Louis, en tant qu’élève – boursier ! – de première année en sciences. De l’autre côté de la cour, l’établissement accueille quelques lycéennes qui font des études « longues » – jusqu’au baccalauréat – où on leur dispense cours de danse, de maintien, de broderie… on en passe et des meilleures.
Louis, donc, découvre avec curiosité et stupéfaction le snobisme parisien, un sexisme revendiqué, des professeurs plus en recherche de gloire personnelle que soucieux d’instruire les élèves, mais aussi… la gent féminine !

Flore Vesco ouvre chaque chapitre par sa composition chimique, laquelle reprend une partie des éléments chimiques qu’utilisera Louis au cours du récit ainsi que des éléments d’intrigue (disparition, duel d’escrime ou encore élevage de poules dans les combles). Cela crée un effet d’attente fort efficace car on se demande dans quelle mesure et comment vont apparaître les éléments cités. D’ailleurs, la façon dont tout cela s’articule est souvent assez drôle et inattendue !

Dès le départ, on plonge dans un récit d’aventures qui mêle agréablement histoire (notamment des sciences) et fantasy. Car Louis débarque plein d’idées et d’intuitions dans sa nouvelle école et va se dépêcher des les mettre en œuvre : de ce côté-là, on est servis, car Flore Vesco retrace le brillant et juvénile parcours scientifique du jeune homme. D’autre part, le mystère se pare des atours de la fantasy dès le chapitre 2, lorsqu’on commence à soupçonner la nature de la bête qui rôde dans les couloirs, laquelle a tout à voir avec celle du Gévaudan !
Au fil des pages, on revisite donc l’Histoire, sauce fantasy, dans un univers que l’on met peu de temps à apprivoiser : de sombres créatures rôdent, souvent dues aux humains et des sociétés secrètes s’affrontent pour les cantonner aux ténèbres ou tout simplement pour les éradiquer. D’ailleurs, et on ne peut que s’en réjouir, la suite des aventures de ces secrets sociétaires est déjà annoncée !

L’histoire est diablement prenante car le style de Flore Vesco est vif, enlevé et enjoué : usant d’un vocabulaire recherché et varié, elle nous entraîne à la suite de ses héros pour des aventures échevelées et pleines de suspens. Car si l’on soupçonne assez vite ce dont il est question, il faut toute la durée du roman aux personnages pour révéler l’ampleur du complot et toutes ses subtilités. Et c’est loin d’être simple, ce qui participe aussi du charme de l’histoire. D’ailleurs, dès que j’arrêtais de lire, je passais mon temps à espérer pouvoir reprendre ma lecture, tellement j’étais dedans !

Mais cela tient aussi et surtout aux personnages mis en scène, notamment à notre duo phare. Louis et Constance sont deux jeunes justiciers que l’on suit sans aucune difficulté tant ils sont attachants. Tous deux font montre d’une intelligence et d’une logique redoutables, leur permettant d’éliminer, l’un après les autres, les obstacles qui parsèment leurs routes. Et ce qui est bien, c’est que l’histoire mêle à la fantasy des histoires typiquement adolescentes. Un jeune homme poursuit donc de ses assiduités Constance – qui s’en passerait bien – et Louis, de son côté, découvre que la gent féminine peut ne pas être seulement purement décorative. En se mettant en duo, ils se découvrent également des compétences complémentaires : si notre jeune scientifique combat le mal à coup de formules chimiques et tubes à essai soigneusement mitonnés, Constance, elle, défend leurs intérêts à grands coups de fleuret, une arme pour laquelle elle s’est découvert une soudaine et brillante prédilection : une répartition des rôles vraiment intéressante et pas si courante – le plus bourrin des deux n’étant pas nécessairement celui auquel on pense spontanément !

Un duo de jeunes enquêteurs audacieux et attachants, une intrigue palpitante qui revisite Histoire, histoire des sciences et légendes du Gévaudan, un style enlevé et riche, une dose d’humour bienvenue, voilà les excellents ingrédients du roman de Flore Vesco – dont j’attends, il va sans dire très impatiemment, la suite annoncée !

Louis Pasteur contre les loups-garous, Flore Vesco.
Didier jeunesse, septembre 2016, 212 p. 

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