Les Sœurs du feu, Le Sang et l’Or #2, Kim Wilkins.

On dit de Bluebell, princesse guerrière aux multiples cicatrices et héritière du trône de son père, que personne ne peut la tuer. Lorsqu’elle entend parler d’une épée spécialement forgée pour l’assassiner par le redoutable roi Corbeau Hakon, elle décide de partir à sa recherche plutôt que d’attendre que l’arme vienne à elle. L’épée serait en possession d’une de ses quatre sœurs cadettes, mais laquelle ? Celles-ci étant dispersées dans tout le royaume, Bluebell se met en route. 
Depuis les côtes sauvages et escarpées jusqu’aux montagnes de granit du royaume, de ses ports grouillant d’activité à ses cités fantômes, de ses opulents châteaux à ses forêts primitives… cette histoire est celle de cinq sœurs dont les choix causeront l’essor ou la chute d’empires entiers. 

J’avais eu un gros coup de cœur pour le premier tome, Les Filles de l’orage et celui-ci est passé à un cheveu d’être, lui aussi, un coup de cœur ! A l’issue du premier tome, Ælmesse et Ælthric étaient sauvés mais les soeurs dispersées : Ash cherchait, en compagnie d’Unweder, comment échapper à son destin ; Ivy était mariée à un vieux barbon ; Rose était séparée d’Heath et de Rowan ; Willow se consumait de haine dans un coin reculé du royaume ; Bluebell, de son côté, pouvait espérer se reposer sur ses lauriers. Et c’est à peu près ainsi qu’on les retrouve, quatre ans plus tard, alors que Bluebell tente de savoir laquelle des quatre possède l’épée qui va la tuer – et tente d’arrêter la guerre qui couve, au passage.

L’intrigue semble partir d’un tout petit rien : Bluebell enquête et Rose, de son côté, reçoit un message la prévenant que Heath vit ses derniers instants. Dit comme cela, ça n’a l’air de rien, mais c’est ce qui va précipiter les jeunes femmes sur les routes et dans la panade. Mais c’est l’enchaînement des péripéties qui rend l’histoire si palpitante et prenante. Au gré de l’action des cinq jeunes femmes, l’intrigue va se complexifiant – les actes des unes influençant les vies des autres. D’ailleurs, l’intrigue a un petit côté tragique : on sent une sorte de force inéluctable qui s’abat sur les personnages, que l’on sent englués dans la toile du destin. Et rien que cela suffit à donner à l’intrigue cet aspect si prenant, car on ne peut s’empêcher d’espérer que les personnages vont réussir à dépasser cette fatalité.
Dans l’adversité, les caractères des princesses s’affinent, se nuancent : celles qui étaient effacées dans le premier tome prennent ici plus de place, s’imposent dans le récit et tirent enfin les ficelles. Et ce qui est intéressant, c’est qu’elles sont toutes très différentes les unes des autres, ce qui amène une belle variété dans les personnages.

Dans le premier tome, le différend qui oppose les païens aux trimartyrs était déjà assez violent mais là, il s’est cristallisé et entraîne des conséquences dramatiques – certains royaumes allant jusqu’à refuser leur aide à la coalition, au prétexte que tous n’ont pas embrassé la foi trimartyre. Il en est de la fantasy comme du monde réel : la religion est un merveilleux levier de guerre et, ici, les personnages l’ont bien compris (et ne vont pas hésiter à s’en servir pour se pourrir consciencieusement la vie). On pourrait penser que deux camps se tapant dessus pour d’obscurs motifs religieux suffisent. Mais non ! Car Kim Wilkins explore dans cet opus l’histoire des Ærfolcs, qui n’ont été que brièvement cités dans le précédent roman (pour nous parler des lointains ascendants de Heath et de sa fameuse chevelure rousse). Toutefois, les Ærfolcs sont le point commun des païens et des trimartyrs : tous les rejettent. Avec les Ærfolcs, il y a un petit air d’Irlande, de druides et de rites magiques qui se glisse dans le roman : proches de la nature,ils utilisent les dolmens, cromlechs et autres sentiers cachés des forêts séculaires pour voyager vers les lieux secrets qu’elle recèle… et ils ont eux aussi des ambitions sur le Thyrsland. Tout cela pour dire que l’intrigue se densifie à souhait et laisse assez peu de répit au lecteur. Car si la plupart des protagonistes sont empêtrés dans ce conflit religieux à l’issue plus qu’incertaine, il en est une qui, elle, est sur la trace du dragon de son apocalyptique vision.
Le récit saute d’une jeune femme à l’autre, ce qui nous offre une vision assez générale du conflit en cours et des personnes impliquées, tout en entretenant merveilleusement le suspense.

En somme, je n’ai pas été déçue par ce deuxième tome, loin de là ! Kim Wilkins parvient à rendre son intrigue plus dense, plus palpitante, en introduisant de nouvelles factions, de nouvelles alliances et en affinant les caractères de ses personnages. Si l’intrigue semble partir de rien, c’est bien l’enchaînement implacable des péripéties qui la rend si prenante et si riche en questions. J’attends donc de pied ferme le troisième tome, qui me paraît d’ores et déjà plein de promesses, d’autant plus après la conclusion hautement inattendue qui clôt cet opus !

Le Sang et l’Or #2, Les Sœurs du feu, Kim Wilkins. Traduit de l’anglais par Nenad Savic. Bragelonne, juin 2017, 449 p.

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Sang-de-Lune, Charlotte Bousquet.

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Alta. Une cité où les femmes sont soumises à l’autorité des fils-du-soleil. Gia, comme toutes les Sang-de-lune, doit docilement se plier aux règles édictées par le conseil des Sept, sous peine de réclusion, ou pire, de mort. Impossible d’échapper au joug de cette société où règne la terreur. Pourtant, le jour où sa petite sœur Arienn découvre la carte d’un monde inconnu, les deux jeunes filles se prennent à rêver à une possible liberté. Mais ce rêve est bientôt menacé par l’annonce du mariage de Gia. Le temps presse, elles doivent fuir. Or, pour atteindre ce monde mystérieux qui cristallise leurs espoirs, toutes deux doivent traverser les Régions Libres, un territoire effrayant où cohabitent hordes barbares et créatures monstrueuses, issues de la matière même de l’obscurité…

À Alta, les Fils-du-Soleil, les hommes, règnent en maître, dominent les Sang-de-Lune, les femmes, et édictent leurs règles misogynes. En effet, selon les légendes et la mythologie de cet univers, les hommes sont issus de l’astre solaire trahi, en des temps immémoriaux, par la Lune (qui se manifeste, chez les femmes, par des pertes de sang chroniques ; comme c’est pratique). En conséquence de quoi, les Sang-de-Lune sont sujettes aux Ténèbres, qui risquent de les engloutir à tout moment, raison pour laquelle il est du « devoir » des hommes de les dominer. Privées de toute liberté, ces dernières sont donc totalement soumises à leurs époux, pères ou frères – évidemment, toute ressemblance avec la réalité est loin d’être fortuite.

Alta est une cité souterraine ; au fil des pages, on s’aperçoit que la société d’Alta se situe dans notre futur. Suite à une catastrophe écologique et humanitaire, l’humanité s’est réfugiée sous terre et a développée les lois ô combien injustes décrites par Charlotte Bousquet. Dès le départ, le roman se place donc sous le double patronage des littératures post-apocalyptiques et dystopiques.

Mais l’auteur se joue des clichés du genre. En effet, Gia, la protagoniste, est plutôt passive et loin d’être l’élément perturbateur. Ce rôle revient en fait à Arienn, la petite sœur, dont les velléités révolutionnaires ne sont pas un secret pour sa sœur aînée. Et c’est uniquement pour la sauver, elle, que Gia va quitter sa zone de confort ! Voilà qui change, car on a plus l’habitude de suivre le personnage qui se rebelle et fait évoluer la situation. Ainsi, le duo permet de montrer toutes les turpitudes de cette société. La rébellion d’Arienn montre à quel point la situation dans laquelle les Sang-de-Lune sont maintenues est révoltante ; la passivité de Gia montre les ravages que peuvent provoquer la propagande et les lavages de cerveau auxquelles elles sont soumises. En effet, à force de leur répéter qu’elles sont mauvaises et vouées aux Ténèbres, les femmes ne peuvent qu’être persuadées qu’il s’agit là de la réalité…
Entendons-nous bien, le roman est, la plupart du temps, absolument révoltant, et ce d’autant plus lorsque l’on sait que ce que décrit Charlotte Bousquet est loin d’être de la science-fiction pour de trop nombreuses femmes encore dans le monde et pend au nez de nombreuses autres, si notre société continue dans le chemin dit civilisé qu’elle semble vouloir emprunter. Le récit de Charlotte Bousquet n’invente rien mais décrit à merveille, sous couvert de science-fiction, ce que l’on impose un peu partout dans le monde : obscurantisme, oppression religieuse, fanatisme, banalisation de la violence, sexisme et misogynie sont de la partie. Quand on dit que le texte est révoltant, c’est qu’il cristallise, en fait, les pires travers de notre société. Difficile, donc, de le lire en restant parfaitement calme !
Ainsi, le récit porte une intelligente réflexion sur les relations entre les deux sexes, qui ne pourra que pousser le lecteur à réfléchir.

Parallèlement à cela, le récit a toutes les qualités d’une dystopie : suite à la rébellion initiale, il y a de l’action (mais pas en excès) et un tas de rebondissements, parfois inattendus. L’histoire présente également son lot de traîtres, de profondes réflexions et d’histoires d’amour – quoi que ces dernières soient loin, très loin d’être au centre de l’histoire, laquelle porte vraiment sur les rouages de cette société.

Difficile de faire du neuf avec la dystopie, pourrait-on penser, mais Charlotte Bousquet s’y entend pour jouer sur les codes du genre et proposer un roman à la fois original et profondément habile. La situation qu’il décrit, pour révoltante qu’elle soit, n’en reste pas moins la dure réalité pour de trop nombreuses femmes dans le monde, un point qu’il ne faudra, semble-t-il, jamais cesser de dénoncer. Ce que ce roman fait à merveille.

Sang-de-Lune, Charlotte Bousquet. Gulf Stream (Électrogène), août 2016, 320 p. 

Les Filles de l’orage, Le Sang et l’Or #1, Kim Wilkins.

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Le Thyrsland va mal. Son roi, Aelthric, est dans le coma. Mais, pour l’instant, seuls ses plus proches conseillers et ses cinq filles sont au courant. Si ses ennemis venaient à l’apprendre, ce serait le chaos. Or, il semblerait que la maladie du roi n’ait rien de naturel mais, en revanche, tout de magique.
Bluebell, sa fille aînée, héritière du trône, chef des armées et guerrière prétendument invincible, décide alors de demander de l’aide à une magicienne vivant aux confins du royaume, entraînant ses quatre sœurs et leur père malade dans un périple qui est loin d’être tout repos. D’autant que chacune des sœurs dissimule un secret qui pourrait bien conduire le royaume à la ruine…

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu un roman de fantasy qui me tienne autant en haleine !
Dès les premières pages, on plonge dans un univers plutôt rustique (même pour un univers de fantasy) que les descriptions fournies – sans être lourdes – dépeignent à merveille. Il faut imaginer des châteaux qui ont tout de grosses fermes fortifiées, organisés en longères séparées, diverses cours et bâtiments épars (cuisine, écurie, salle de réception…), bien loin, donc, de l’imaginaire des châteaux certes fortifiés, mais offrant un minimum de confort.
Autre détail qui vient trahir une certaine rusticité : la famille royale semble connaître les prénoms du petit personnel, une attitude que l’on a du mal à faire cadrer avec une famille siégeant dans un château ! D’ailleurs, le royaume se compose de bourgades, de fermes isolées et de petites villes fortifiées et l’on sent que tout cela n’est relié que par des chemins boueux et des espaces encore largement naturels. Et tout ce petit monde est aux prises avec de féroces bandes de brigands (que l’on a du mal à imaginer dans un univers plus urbanisé), aux intérêts divergents (mais visant tous à se débarrasser des puissants). Le décor est donc pour le moins pastoral – et original.
Mais il ne faudrait pas s’imaginer que décor bucolique rime avec vie idyllique. Loin de là ! Les complots politique font rage !

En effet, le Thyrsland est, en quelque sorte, la tête de proue d’une petite fédération de royaumes qui, sans former de véritable alliance, se contentent de cohabiter plus ou moins pacifiquement. Outre les habituelles querelles territoriales, il faut compter avec un litige religieux qui oppose les « païens » (dont la majorité des habitants du Thyrsland, famille royale incluse) aux adeptes de la religion trimartyre, qui ne reconnaissent que le dieu unique Maava et ont des convictions diamétralement opposées à celles qui, traditionnellement, régissaient le royaume. Ainsi, ils dénient aux femmes toute autre occupation que celles ayant trait à la cuisine ou à l’éducation des enfants – et il va sans dire que toute ressemblance avec la réalité est loin d’être fortuite ! Fatalement, la défaillance du roi tombe au plus mal, dans un contexte aussi troublé.

Ainsi présenté, on pourrait se dire que l’intrigue est plus que classique, puisqu’il s’agit seulement de sauver le roi et le royaume. Ce qui fait tout le sel du récit, ce sont vraiment ses personnages et la façon dont Kim Wilkins amène et aménage les rebondissements.
Ainsi, on suit les cinq filles, aux caractères, particularités et histoires bien différentes (et aux noms de fleurs ou de plantes). Bluebell est, en quelque sorte, le fils que le roi n’a jamais eu : elle se bat sur le terrain avec ses hommes, commande aux armées, n’a peur de rien ni de personne, manie les armes comme pas deux et s’accommoderait merveilleusement d’une vie solitaire avec son cheval et ses deux chiennes. Bref, c’est une dure à cuire – surnommée Téton d’Acier par ses adorables petites sœurs, d’ailleurs, ça veut tout dire. Pourtant, sous des dehors d’indifférence, Bluebell se montre très humaine et très concernée par le sort de son père ou de ses sœurs. Celles-ci ne le lui rendent pas toujours. Ainsi, Rose est plus obnubilée par sa romance que par le sort du royaume mais Kim Wilkins nous campe une femme tiraillée entre son cœur et son devoir, tout en montrant à quel point son propre égoïsme l’aveugle. Vraiment, l’auteur s’y entend pour trousser des personnages complexes et aux facettes multiples, c’est très agréable : car on donne difficilement tort ou raison à certaines d’entre elles, dont les dilemmes sont cornéliens.
La troisième sœur, Ash, est sans aucun doute le pendant de Bluebell. Envoyée au loin pour devenir conseillère en foi commune (un mélange aussi original qu’inédit entre prêtresse et rebouteuse), elle s’inquiète de voir ses pouvoirs grandir et devenir totalement incontrôlables. De fait, elle a vu son avenir (alors qu’elle ne devrait pas pouvoir) et sait que rien de bon ne va en sortir. Aussi craint-elle de mettre sa famille, ses sœurs et, pour finir, le royaume en danger, ce qui la pousse à caresser l’idée de s’exiler définitivement. Entre Bluebell qui doit assurer l’intérim du royaume, Rose qui met en péril le sien (elle est l’épouse d’un roi voisin) et Ash qui craint de déclencher l’apocalypse en restant, on est servis en dilemmes moraux. Ceux-ci sont à la fois bien posés et bien exploités, ce qui donne à l’intrigue beaucoup de corps, les sous-intrigues s’entrecroisant.
Il y a, enfin, les deux petites dernières, les jumelles Ivy et Willow : la première, frivole et légère, n’aspire qu’à une vie dissolue de plaisirs ; la seconde a secrètement embrassé la foi trimartyre et méprise de plus en plus les traditions familiales, mettant en péril le fragile équilibre qui, jusque-là, les maintenait tous unis.
Et ce sont leurs interactions qui sont absolument passionnantes. Comme on passe de l’une à l’autre, on connaît leurs aspirations, leurs désirs, leurs analyses sur la situation ou sur leurs propres sœurs. On décrypte les sous-textes de leurs échanges, lourds de sous-entendus, de rancœurs inavouées et d’amours inavouables (on ne peut en effet pas dire que la communication soit le point fort de la famille).

À cela s’ajoutent les bisbilles politiques qui agitent les royaumes. Le roi disparaît et Bluebell est loin de faire l’unanimité – on l’a vu, pour les trimartyrs, il est hors de question qu’une femme puisse monter sur quelque trône que ce soit et, globalement, elle enquiquine tout le monde avec son caractère de cochon et ses aptitudes au combat. Pour eux, n’importe qui plutôt que Bluebell fera l’affaire – et, de préférence, quelqu’un soigneusement placé sur le trône suite à conspirations. Elle est donc crainte, pourchassée, traquée sans relâche. Combiné à l’intrigue magique et aux autres problèmes en cours, cela donne un roman riche en poursuites, en batailles, trahisons et escarmouches jouant avec les nerfs du lecteur. Vraiment, on ne voit pas les quelques 400 pages passer tant l’ensemble est prenant et dynamique.

Dernier point, et non des moindres : le roman fait vraiment la part belle aux personnages féminins. Les cinq sœurs sont évidemment les protagonistes : elles sont guerrière, épouse, amante, mère, dévouée à la foi, amoureuse, traîtresse, magicienne, stratège… Et, évidemment, on leur demande de prouver mille fois plus de choses que si elles étaient des hommes (étonnant, non ?). Volontairement cantonnées à des rôles de seconde zone (hormis Bluebell), elles n’en portent pas moins l’écrasante pression qu’exerce sur elles un univers dominé par les hommes. Là encore, toute ressemblance avec la réalité est moins que fortuite.

Voilà un début de série du meilleur augure ! Si l’intrigue peut sembler classique, ce sont l’univers et les personnages mis en scène qui en font tout le sel. Kim Wilkins narre l’histoire de cinq sœurs prêtes à prendre leur destin et leurs armes en main, à se lancer à corps perdu dans toutes les batailles et à faire ce qu’elles pensent être juste : il va sans dire que j’ai hâte de découvrir la suite !

Le Sang et l’Or #1, Les Filles de l’orage, Kim Wilkins. Traduit de l’anglais par Nenad Savic.
Bragelonne, juin 2016, 408 p.

Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous, Nathalie Stragier.

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Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous…
… parce que pour elle, votre monde ressemble au Moyen Âge.
… parce qu’elle sera envahissante, agaçante, imprévisible.
… mais surtout, parce qu’elle détient un secret terrible. Et c’est à vous qu’elle va le confier.

Lorsqu’elle aide, puis recueille, Pénélope, une inconnue à l’accoutrement hautement improbable, Andréa est loin d’imaginer qu’elle a quasiment signé un pacte avec le diable. Parce que Pénélope, elle va le découvrir très vite, n’est pas une fille de 2019 ordinaire. Et pour cause ! Elle vient de 2187 et a été oubliée par sa classe durant son épreuve pratique du BAC d’histoire-géographie. Problème : elle ne peut pas révéler comment rentrer et ne peut, surtout, pas rentrer par ses propres moyens. Deuxième problème : si elle visite l’année 2019, comme tant d’autres élèves de sa génération, c’est qu’il s’agit d’une année-charnière pour l’humanité, marquant la fin du Moyen-Âge tardif et le début de la Renaissance – les grandes périodes historiques ont donc subi un petit lifting dans le futur en raison d’un bouleversement majeur. Ce qu’elle ne peut évidemment pas révéler tout de go à Andrea, au vu de l’énormité du secret en question.

Dès les premières pages, on plonge dans un mélange assez réussi de roman d’initiation et de comédie décapante : Pénélope vient du futur et n’est certainement pas adaptée à notre époque. Si elle semble être assez sereine face aux véhicules à essence, l’odeur du steak, la liste des ingrédients chimiques au dos des aliments conditionnés et la présence envahissante des garçons (souvent bas-du-front) la font frémir d’horreur. De plus, elle a un sens de la mode assez limité (qui d’autre pourrait porter des sandales de piscine volontairement… avec des chaussettes léopard ?) et des bonnes manières pas toujours au top. Bon an mal an, Andréa tente de l’initier à la vie en 2019, ce qui s’avère extrêmement divertissant, tout en résolvant le problème majeur de Pénélope. Jusqu’au jour où… Andréa finit par découvrir ce secret si bien gardé sur le futur. De là, elle se retrouve dans la position de la seule personne – ou presque – à savoir ce qu’il va advenir mais surtout la seule à vouloir éviter le déroulement funeste des événements ! Car Pénélope, elle, aime beaucoup le futur dont elle vient et n’a pas du tout l’intention de modifier le passé pour éviter la catastrophe.

De fait, le roman est haletant puisque les personnages sont confrontés à plusieurs problèmes d’égale urgence : on saute de péripéties en rebondissements sans jamais se lasser – sauf vers la fin où l’accumulation est un peu trop abondante pour rester efficace et devient même un tantinet lassante.
Au chapitre des points forts du roman, il y a cependant l’excellent mélange des genres entre science-fiction, comédie et thriller – l’opposante à Andréa et Pénélope ne reculant devant rien pour parvenir à ses fins. Ce qui est intéressant, c’est que les deux adolescentes, outre leur quête en cours pour sauver le monde, ont aussi des préoccupations de leur âge : Andréa est en opposition avec son père, lequel refuse de la laisser partir, sac au dos, sur les routes d’Europe seule avec Mathias, son meilleur ami (d’un an son aîné). Pénélope, elle, apprend la vie en société, notamment avec la gent masculine, et se découvre des hormones en ébullition. Rien que de très normal, donc.
Mais au-delà de la quête effrénée mâtinée de comédie décapante, le roman poste de très intéressantes questions sur notre société. En établissant un parallèle entre la vie d’Andréa et celle de Pénélope, on compare forcément les deux sociétés… et on en vient très vite à débusquer les travers de la nôtre. Et c’est très intelligemment fait car, bien souvent, c’est par sa candeur et son ignorance que Pénélope – à l’instar d’Usbek et Rica – met au jour les points qui fâchent et amène le lecteur à s’interroger à son tour sur ces mêmes sujets.

Le roman est servi par une galerie de personnages assez variés. Pénélope, bien sûr, assure le spectacle, tandis qu’Andréa et sa famille amènent un ancrage plus touchant. Seule fille au sein d’une famille de mecs, la lycéenne se révèle très protectrice envers son noyau familial. Cependant, en dehors de ce petit cercle intimiste, les autres personnages sont assez peu développés. Ainsi, on déplore la disparition de Mathias, éternel meilleur ami… bien fantoche, finalement, et qu’on ne voit qu’au tout début du roman. Quant à George, l’opposante, elle est peut-être un tantinet trop exagérée pour être parfaitement crédible et c’est un peu dommage. Mais ces petites réserves n’enlèvent rien au côté hautement divertissant du reste du roman.

Avec Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous, Nathalie Stragier propose donc un roman mêlant parfaitement suspense, science-fiction, réflexion et divertissement. On rit autant qu’on s’angoisse et le mélange des deux amènera sans aucun doute de saines questions dans l’esprit du lecteur. Bonne pioche, donc ! 

Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous, Nathalie Stragier. Syros, janvier 2016, 426 p.