Le Septième sens, Les Héritiers de l’Aube #1, Patrick Mc Spare.

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Alex a 18 ans, et s’est toujours senti un peu déplacé dans son bush australien natal. Tom, 12 ans, né dans le Londres de Jack l’éventreur, ne rêve que de quitter son trou à rats. Du haut de ses 22 ans, Laure la rebelle, officier et maîtresse de Cartouche, mène sa bande de brigands d’une main de fer, tout en se sentant déplacée. 
Tous trois sont les Héritiers de lignées de mages prestigieuses. À ce titre, Merlin les recrute de force, et les met sur la route d’une Pierre d’émeraude qu’ils doivent à tout prix retrouver, quel que soient l’endroit et l’époque où elles se trouvent. Mais ils ne sont pas les seuls sur la piste, et le Mal les précède… 
D’époques troublées en âges de guerre, nos trois Héritiers ont fort à faire. 

Quand on propose un roman fantasy d’un auteur français, parlant en sus de voyages dans le temps, il est difficile de résister !
On rencontre tour à tour les trois protagonistes : Alex, un jeune Australien contemporain de 18 ans, Tom, le personnage le plus jeune (12 ans), venant du XIXe siècle et la plus « ancienne » et la plus âgée, Laure, une aventurière du XVIIIe siècle, âgée de 22 ans.  Évidemment, la rencontre des trois est aussi drôle que décapante : tous n’ont pas les mêmes références, ni les mêmes centres de préoccupation. Alors que, traditionnellement, le futur représente le progrès, ici Laure pointe à de multiples reprises l’aspect peu agréable des siècles futurs (guerres perpétuelles et perte de foi ne lui semblent pas d’excellents progrès). Chaque personnage a sa propre façon de parler ce qui fait que, d’une part, on ne risque pas de les confondre et, d’autre part, cela augmente grandement l’effet de réalisme : on se croirait plongés dans ces époques tour à tour.
Le style de Patrick Mc Spare est très maîtrisé et fluide à souhait : on suit sans aucun problème les péripéties, et style et vocabulaire sont parfaitement adaptés à l’époque choisie. La correspondance des temps est respectée (fait assez rare de nos jours pour être souligné), et cela donne au récit une agréable fluidité. Pour résumer, c’est un roman extrêmement bien écrit !

Si vous appréciez l’histoire, ce livre est idéal : le contexte est parfaitement posé, et dans la mesure où l’un des personnages est très calé en Histoire, on ne s’y perd jamais. Toute la période et l’ambiance historique sont très bien rendues : on sent, à la lecture, qu’une attention accrue a été portée aux petits détails, et la vraisemblance est frappante. La quête, de son côté, est de style assez classique : nos protagonistes sont à la recherche d’un artefact magique, ils sont poursuivis par une force du mal qui souhaite s’en emparer, et se retrouvent mêlés à tout un tas d’événements historiques (sans toujours être du bon côté de la barrière, d’ailleurs). Mais ce qui fait tout le charme du roman, ici, c’est l’ambiance et le récit d’aventures fort bien menés. Et, bien sûr, la rencontre de trois personnages issus d’époques différentes. C’est cocasse, il y a une foultitude de petits clins d’œil (à d’autres œuvres, notamment à la série des Haut-Conteurs, que Patrick Mc Spare a co-écrite avec Olivier Péru, ou bien à des œuvres appartenant à la culture générale commune – Star Wars, mettons.), on s’amuse, on se passionne pour les rebondissements, on se pose des questions (tant sur l’intrigue que sur notre époque, qui n’apparaît pas si géniale que ça) et, malgré quelques longueurs dues à des scènes explicatives (nécessaires), l’intrigue est rondement menée: en somme, on passe un très bon moment !

Ce premier tome de la série Les Héritiers de l’aube pose donc les bases d’une très série de fantasy historique jeunesse/ado à venir. Mis à part quelques longueurs largement excusables, il n’y a presque rien à redire de ce roman : l’intrigue est rondement menée, on passe un très bon moment, c’est souvent drôle, c’est très bien écrit, le contexte historique est très bien rendu, on se pose tout un tas de questions et en plus l’auteur est français (un peu de chauvinisme, de temps en temps, ne fait pas de mal) !  Un titre à noter si vous êtes à la recherche d’une bonne série à entamer ! 

 

◊ Dans la même série : Des profondeurs (2) ; Hantise (3).

 

Les Héritiers de l’Aube #1, Le Septième sens, Patrick Mc Spare. Scrinéo Jeunesse, 2013, 337 p.
8 /10. 

 

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L’Élixir d’oubli, Pierre Pevel.

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Quelques mois après avoir résolu l’épineuse affaire de trafics d’objets enchantés et de meurtres dans lesquels il a été impliqué, Griffont se retrouve de nouveau confronté à d’incompréhensibles événements. Tout d’abord, son ami Edmond Falissière est en mauvaise santé et doit partir en cure en Auvergne. Ensuite, il y la découverte de cette colonie non répertoriée de mininets en plein Paris. Enfin, il y a ce mage noir, Giacomo Nero, que tout le monde semble craindre…
Sans compter la baronne de Saint-Gil, qui semble toujours arriver là, où, et quand on ne l’attend pas !

 

Quel bonheur de retrouver ce Paris des Merveilles, déjà découvert dans Les Enchantements d’Ambremer ! Le Paris de la Belle Époque, ici, côtoie un univers féerique, l’Outremonde, royaume des fées et créatures magiques. Il n’est donc pas rare de croiser des dragons sous forme humaine, ou des mages de différentes obédiences. Griffont, pour sa part, continue son chemin au sein du Cercle Cyan.
Si vous aviez apprécié le duo Griffont/ Isabel de Saint-Gil dans le premier opus, vous devriez apprécier de les retrouver ici ! Si vous n’avez pas lu le premier volume, pas de problème, celui-ci peut se lire indépendamment.

Le duo fonctionne aussi bien que dans le premier tome : de plus, grâce à un interlude narrant ce qu’il s’est très secrètement passé dans la France de 1720, on assiste à la rencontre entre Griffont et la baronne ! Les relations entre ces deux personnages sont vraiment intéressantes : les non-dits sont très nombreux, les faux-semblants aussi, et c’est ce qui met du piquant dans cette histoire.

L’intrigue permet de découvrir un peu mieux la façon dont fonctionne l’univers très particulier : entremêlant le présent (la Belle Époque) et le passé (les années 1720), on comprend mieux pourquoi et comment on en est arrivé à cette incroyable coexistence. Les rebondissements, révélations, et retournements de situations inattendus sont nombreux : le récit est vif, enlevé, et on n’a ni le temps de souffler, ni celui de s’ennuyer. L’intrigue est à la fois plus dynamique, plus sombre, et plus complexe que celle du premier volume, ce qui rend la lecture d’autant plus prenante. À bien des égards, la série cristallise les meilleurs aspects de la littérature de l’époque ; on a la ferme impression de lire un roman de Maurice Leblanc, et c’est bien agréable.
D’ailleurs, l’auteur multiplie les clins d’œil à la littérature et aux personnages de l’époque, ou aux auteurs classiques fantastiques : au fil des chapitres, on croise donc Lord Dunsany (déjà vu dans le premier volume), Cartouche, les fameuses Brigades du Tigre ou bien… Arsène Lupin ! Cela donne à la fiction un petit côté réaliste très agréable, tout en accentuant le côté fantasy urbaine. Bref : c’est très réussi.
Si le style reste fluide et enlevé, on déplorera un trop grand nombre d’annonces au lecteur qui, d’une part, cassent complètement le rythme narratif et, d’autre part, s’avèrent assez agaçantes à la longue. Difficile de profiter sereinement de l’intrigue lorsque l’auteur pointe du doigt les passages qu’il ne faut pas manquer !

Malgré cet aspect stylistique à déplorer, L’Élixir d’oubli est à la hauteur de ce que promettait le premier volume : l’intrigue à tiroirs est passionnante et bien menée, les péripéties et rebondissements étant agencés de façon à privilégier surprises et découvertes. On découvre un peu plus l’univers, l’histoire des personnages, et les nombreux clins d’œil à la littérature policière et aux romans de cape et d’épées inscrivent le volume dans une tradition des plus agréables. L’humour, déjà très présent dans le premier volume, est à nouveau au rendez-vous : l’aventure est rocambolesque à souhait, mais tout se déroule dans la dignité et l’élégance de l’époque ! La fin est satisfaisante à tous points de vue, même s’il est dommage de se dire que les aventures du duo s’achèvent là : on signerait volontiers pour un ou deux tomes supplémentaires. Si vous êtes à la recherche d’une série de fantasy urbaine originale, dynamique, pleine d’humour et très bien menée, notez Les Enchantements d’Ambremer, cela devrait vous plaire !

◊ Dans la même série : Les Enchantements d’Ambremer.

 

Les Enchantements d’Ambremer #2, L’Élixir d’oubli, Pierre Pevel. Le Pré aux Clercs, 2004, 381 p.
8,5 / 10.

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Le Déchronologue, Stéphane Beauverger.

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XVIIe siècle, mer des Caraïbes. Le capitaine Henri Villon et son équipage de pirates luttent pour préserver leur liberté dans un monde déchiré par d’impitoyables perturbations temporelles. Leur arme : le Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps. 
À quoi pensait Villon en quittant Port-Margot à toute vitesse pour donner la chasse à un galion espagnol ? Mettre la main, peut-être, sur une maravilla, une des merveilles secrètes, si rares, qui apparaissent parfois aux abords du Nouveau Monde. Assurément pas croiser l’impensable : un Léviathan de fer glissant dans l’orage, capable de cracher la foudre et d’abattre la mort sur l’océan !
L’impensable est là : la guerre du futur vient de débarquer dans les Caraïbes des flibustiers !

 

1640, mer des Caraïbes. Henri Villon, capitaine de son état, pirate sur les bords, commande un navire qui a déjà connu des journées épiques en mer et s’apprête à en vivre beaucoup d’autres.
L’époque est trouble. Non seulement parce que les diverses couronnes se disputent ces territoires à coups de vaisseaux corsaires interposés, mais aussi parce que le temps a quelques ratés… S’il a amené les Targui, sorte de scientifiques du futur venus observer cette époque de façon plus ou moins neutre, le temps fait également jaillir toutes sortes d’objets plus anachroniques les uns que les autres.
Ces maravillas, Henri Villon en a fait son fond de commerce. Il fournit les comptoirs côtiers en conservas, batteries, et autres mange-disques. L’ennui, c’est que les caprices du temps n’amènent pas que des bienfaits. Il y a aussi ce terrible vaisseau fantôme qui rôde et coule sans difficulté aucune les flottes qu’il croise sur son chemin.

Le Déchronologue n’est pas un roman fantasy, bien que les pouvoirs quasi-merveilleux soient nombreux. Le Déchronologue n’est pas un roman historique, alors que les Caraïbes des flibustiers semblent revivre sous nos yeux. Le Déchronologue n’est pas non plus de la science-fiction, et ce même s’il parle de voyages dans le temps.
Le Déchronologue, c’est un peu tout cela à la fois.

Dès les premières pages, ce qui frappe, c’est le style riche et dense de Stéphane Beauverger. Ah, quelle claque ! C’est tellement bien écrit que ça mérite d’être lu à voix haute, rien que pour le plaisir d’entendre rouler et chanter ces syllabes. Ça c’est ce qui s’appelle savoir manier la langue française.
Et d’autant mieux que Stéphane Beauverger sait varier les ambiances : du pont du navire aux gargotes caraïbes, en passant par le bureau du gouverneur ou le campement des braconniers, on passe d’un extrême à l’autre, au gré d’une langue qui se transforme aisément. Langage fleuri, verbe châtié, joyeuses exclamations colorées, rugueux parler des îles (à la limite du compréhensible parfois !), les registres et les styles se côtoient intelligemment et se marient à la perfection.

Côté personnages, l’auteur nous campe une belle brochette de pirates, flibustiers, corsaires, et autres gens de mer : du capitaine au mousse, tous ont droit à une attention particulière même si, bien sûr, certains noms marquent plus que d’autres. Tous ces aventuriers se croisent, se pourchassent, se retrouvent au gré des chapitres : on nage en plein roman picaresques, et les figures hautes en couleur ne manquent pas !
Le roman étant en fait le journal de bord du sieur Villon, c’est le personnage que l’on suit le plus :  on a quasiment l’impression de le connaître sur le bout des doigts. Flibustier au grand cœur, c’est un personnage très humain. Sa conception du bien et du mal, ses allégeances, évoluent au gré des diverses péripéties qu’il traverse et c’est ce qui le rend si intéressant, et très touchant. Fort en gueule, jamais le dernier quand il s’agit d’attaquer  la bouteille au goulot, malin, intrépide, mais aussi sensible, c’est vraiment un personnage extrêmement réussi car très fouillé, et qu’on imagine sans peine aux commandes des vaisseaux.

Dernière chose à savoir : Le Déchronologue ne se démarque pas seulement par ses personnages hauts en couleur, son style riche, et le mélange des genres. La grande particularité du roman, c’est sa structure. Car les chapitres ne sont pas présentés dans l’ordre chronologique ce qui, il faut l’avouer, est pour le moins original. Aux sceptiques qui craindraient de se perdre dans le récit, pas de panique. Car malgré un choix narratif extrêmement audacieux, Stéphane Beauverger mène brillamment sa barque : on sait toujours où on en est, à quelle époque, et on ne se perd jamais dans le contexte (les rares fois où cela arrive, il suffit de reprendre la première page du chapitre, précisant le lieu et la date).
Le roman offre donc deux parcours de lecture : ou bien dans le sens voulu par l’auteur (que j’ai privilégié), ou bien dans l’ordre strictement chronologique. Les chapitres dans le désordre offrent un rythme soutenu à l’intrigue, et le procédé est intéressant : on connaît certains événements, on a quelques éléments en main, mais il faut attendre pour savoir comment tout cela se goupille… le récit est donc plein de suspens, et la tension maintenue tout du long, du fait que l’on connaît l’épilogue dès le départ.

S’il ne fallait retenir qu’un seul qualificatif pour ce roman, ce serait : brillant. Le Déchronologue est brillant par sa construction audacieuse, son sujet très original, sa galerie de personnages incomparable, et son style riche. L’auteur propose une véritable aventure picaresque et parvient à mêler habilement et intelligemment science-fiction et aventures maritimes. C’est plein de suspens, de rebondissements, de retournements de situations, de manipulations, de trahisons en tous genres : le récit est épique, et la structure éclatée offre un très bon rythme à ce roman grandiose. En bref, c’est un gros coup de cœur. 

 Le Déchronologue, Stéphane Beauverger. Folio SF, 2011 (2009), 560 p.
9,5 /10

 

Lecture commune : les avis de Flotousleslivres, ExtraVagance, mayartemis et angelebb.

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La Chute des rois, Troie #3, David & Stella Gemmell.

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Les ténèbres tombent sur la Grande Verte, et le Monde Ancien est cruellement déchiré.
Sur les champs de batailles autour de Troie, la cité d’or, se réunissent les armées fidèles au roi mycénien, Agamemnon. Parmi ces troupes se trouve Ulysse, le fameux conteur, devenu leur allié malgré lui. Il sait que rien n’arrêtera Agamemnon pour s’emparer du trésor que renferme la cité,et qu’il devra bientôt affronter ses anciens amis en un combat à mort.
Malade et amer, le roi de Troie attend. Ses espoirs reposent sur deux héros: Hector, son fils préféré, le plus puissant guerrier de son époque, et le redoutable Hélicon, déterminé à venger la mort de son épouse.
La guerre a été déclarée. Même si ces ennemis, qui sont aussi des parents, laissent libre cours à leur soif de violence, ils savent que certains d’entre eux, hommes ou femmes, deviendront des héros, dont les exploits vivront à tout jamais dans un récit transmis à travers les âges...

 

Et voilà la conclusion d’une magnifique trilogie! C’est toujours avec un léger sentiment de tristesse que je referme le dernier tome d’une trilogie que j’ai appréciée. Troie n’a pas dérogé à la règle ; voilà une saga que j’apprécie de relire de temps en temps.

La Chute des rois s’ouvre sur un drame. Mais le lecteur s’y attendait, au vu de la fin du second tome. Dès les premières pages, on sent qu’on a encore franchi un cap dans la gravité. Il n’est plus question ici que du siège – inévitable – de la cité aux toits d’or et de ce qui en découlera.

Ce tome est, très certainement, celui que j’ai le moins apprécié des trois. Non pas parce qu’il est moins intéressant, mais surtout parce que c’est le plus triste. Tout le monde connaît plus ou moins l’histoire de la chute de Troie, ne serait-ce que par des souvenirs parcellaires de l’Iliade, l’Odyssée, ou l’Énéide. Mais au vu des modifications qu’a apportées Gemmell jusque-là, on se surprend à espérer. Malheureusement, certains passages sont en quelque sorte obligatoires et pour servir le propos de l’auteur – qui narre la fin d’une époque de héros – absolument nécessaires. Au travers de ce récit, Gemmell s’attache à démontrer que la noblesse et l’héroïsme se moquent bien des notions du bien et du mal. Quel que soit le camp suivi, on trouve des hommes bons et d’autres profondément mauvais – ce qui en fait des personnages très attachants, et d’une richesse intéressante. Comme dans les précédents opus, ce sont les personnages qui portent réellement le récit, l’habitent et le font vivre.

On retrouve tous les ingrédients qui ont fait des deux premiers volumes de Troie une vraie réussite : des scènes d’action au millimètre, parfaitement décrites, entrecoupées de scènes intensément émouvantes, des dilemmes, des choix cornéliens, des situations déchirantes. Oui, pour ce tome-là, vous pouvez sortir une boîte de mouchoirs. Le fait qu’il ait été achevé par Stella, l’épouse de David Gemmell, après le décès de ce dernier, ne se ressent que très peu. Une petite scène par-ci ou par-là fait tiquer, c’est sûr, mais elles sont fort heureusement très rares. Le fait que La Chute des rois ait été écrit à quatre mains ne se ressent que très peu, et c’est bien agréable.

Sur la fin, Gemmell prend de larges libertés avec l’histoire officielle ; sa réinterprétation des faits est aussi audacieuse que maîtrisée. Surtout, les divers fils mis en place dès le tome 1 se rejoignent ici : Kalkhéus découvre enfin la formule du fer et met symboliquement fin à l’ère du bronze et des héros. Avec l’éruption volcanique de Théra (Santorin), c’est Ulysse qui entame sa longue et pénible odyssée, nourrie des récits dont le conteur abreuve ses camarades depuis le premier tome (car, mine de rien, Gemmell a réussi à en replacer un certain nombre, ce qui tient de la prouesse). C’est dans ce tome qu’on voit à quel point l’auteur maîtrise son sujet, et à quel point il en joue ; les codes du récit et de l’épopée de style antique sont aussi bien maîtrisés les uns que les autres. Le final est grandiose, à la hauteur de ce qu’a inventé Gemmell jusque-là ; ce tome clôt parfaitement la saga, même si c’est à regrets que l’on quitte cet univers fabuleux.

Avec Troie, Gemmell propose une saga mêlant habilement récit antique et fantasy, facile d’accès, et qu’il est difficile d’abandonner!

 

Retrouvez la chronique du tome 1 ici, celle du 2 .

 

Lecture commune : les chroniques de nekotenshi, Minidou, & Luna.

La Chute des rois, Troie #3, David & Stella Gemmell. Bragelonne, 2009 (1ère édition 2008), 479 p.
9/10.

Le Bouclier du Tonnerre, Troie #2, David Gemmell.

 

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 La guerre menace. Tous les rois de la Grande Verte se rassemblent, chacun dissimulant de sinistres plans de conquête et de pillage. Dans ce maelström de traîtrises, trois voyageurs vont faire osciller la balance : Piria, une prêtresse fugitive cachant un terrible secret ; Calliadès, un guerrier aux idéaux élevés et à l’épée redoutable; et son meilleur ami, Banoclès, qui se taillera une légende dans les combats à venir.
Ensemble, ils voyagent jusqu’à la fabuleuse cité de Troie, où les ténèbres viendront bientôt éclipser pour des siècles les triomphes et les tragédies des mortels ordinaires. Car l’époque glorieuse de l’âge du bronze n’est pas taillée pour les hommes, mais pour les héros!

En revisitant la mythique histoire de Troie, David Gemmell s’est lancé dans un projet ambitieux qui, à ce moment de la saga, tient toujours ses promesses. Cela étant, j’ai trouvé ce tome légèrement en-dessous du précédent.

L’alternance très rapide des points de vue du premier tome est remplacée ici par une alternance plus lente. Plusieurs chapitres d’affilée sont consacrés au même personnage. S’il est agréable de s’installer dans une sorte de routine contemplative, l’ensemble perd le dynamisme qui m’avait charmée dans le tome précédent. La faute, peut-être, au temps qui est ici traité différemment : les ellipses temporelles longues sont nombreuses, et les sauts dans le temps bien plus fréquents que dans le volume précédent. Le roman souffre, en plus, d’une différence dans l’écriture. Phrases moins travaillées, coquilles plus nombreuses, la qualité stylistique se dégrade quelque peu et rend la lecture un peu moins agréable. Ces petits points négatifs examinés, passons à ce qui plaît dans cet opus. Comme dans le tome précédent, David Gemmell offre des personnages très travaillés, complexes, attachants, et très agréables à suivre. Dans le tome 1, la fiction était portée par le trio Argurios/Andromaque/Hélicon. Si on n’abandonne pas totalement les personnages du premier tome, le devant de la scène est ici occupé par trois autres personnages: Piria, la prêtresse fugitive, Banoclès-une-Oreille et Calliadès, deux guerriers mycéniens renégats, tout aussi attachants que la jeune femme, respectivement pour leur gouaille naturelle ou leur droiture d’esprit – Calliadès se pose d’ailleurs en parfait successeur d’Argurios. Finalement, arrivée là, je me rends compte que j’aurais bien une autre petite récrimination : à part ces renégats, on ne suit pas vraiment d’opposant -et encore, les renégats changent bien vite de camp… Du coup, le roman semble quelque peu unilatéral. Depuis le revirement obligatoire d’Ulysse, on le voit beaucoup moins, et lui-même change totalement. De conteur un peu bonhomme, il renoue avec son passé de pillard sanguinaire. Comme si, d’avoir changé de bord, le rendait automatiquement méchant, de la même veine que les Kolanos et Agamemnon. C’est un peu dommage, parce que le roman prend une tendance manichéiste que le premier affichait moins.

Cela étant, David Gemmell parvient à maintenir une certaine tension tout du long du roman. On sait déjà qu’il s’est affranchi de certains points de la guerre de Troie : on attend donc, avec une certaine impatience mêlée à une grande curiosité, de savoir comment il va se débrouiller avec les nouveaux éléments introduits. Ce tome sert essentiellement à préparer le dernier, et la grande curée : si un doute persistait, on s’est clairement éloigné de L’Iliade et de l’Énéide. Reste à savoir comment Gemmell va orchestrer le passage obligatoire du Cheval de Troie – puisqu’ici, il désigne la cavalerie troyenne, menée par le glorieux Hector. Dans ce tome, on quitte l’univers des intrigues palatines troyennes, pour passer aux manigances stratégiques préparant la guerre, la vraie. Le tome est plein du bruit des batailles, et de la fureur des combattants. On assiste à encore plus de traîtrises, de revirements, et d’actes héroïques que dans le précédent opus. Pour moi, la palme revient à Halysia, la reine de Dardanie, qui fait preuve d’une force de caractère enviable : c’est un personnage effacé, mais très réussi. A côté de ces scènes de bataille, on trouve d’autres scènes, plus posées, permettant de survoler (rapidement), la vie de famille des couples formés dans le premier tome, mais ceci intervient vraiment comme toile de fond. On sent bien que, là, le propos a changé : il n’est plus question de raconter les destins personnels, mais de s’investir dans la guerre générale qui touche absolument tous les personnages.

En somme, ce second tome, malgré quelques petits ratés, reste très agréable à lire ; certains passages sont difficiles à abandonner, et on continue à tourner les pages, même lorsqu’on sent qu’on va aboutir sur une immense déception. L’auteur ne lésine pas sur les descriptions, qui mettent en place un cadre aussi glorieux que funeste, dans lequel ses personnages se débattent, englués qu’ils sont dans les rets du destin. Certains personnages quittent définitivement le rôle que la postérité a cristallisé (comme Hélicon, par exemple), alors que d’autres semblent entrer dans le droit chemin : Cassandre, petite fille effacée du tome 1 est devenue une adolescente torturée, qui fait peur à tout le monde. Dans un contexte tendu et éprouvant, l’auteur clôt magistralement ce tome. On le referme avec une seule envie, celle de mettre immédiatement la main sur le tome 3, pour connaître enfin le fin mot de cette histoire.

 

◊ Dans la même série : Le Seigneur de l’arc d’argent (1) ; La Chute des rois (3).

 

Le Bouclier du Tonnerre, Troie #2, David Gemmell. Bragelonne, 2008, 452 p.
8/10.

Lecture commune ! Retrouvez les chroniques de nekotenshi, Minidou, Luna & Ritw.

Le Seigneur de l’Arc d’Argent, Troie #1, David Gemmell.

 

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Trois individus vont changer la destinée de plusieurs nations.
Hélicon, le jeune prince de Dardanie, hanté par une enfance traumatisante; la prêtresse Andromaque, dont le caractère de feu et l’indépendance forcenée se dressent contre la volonté des rois; et le légendaire guerrier Argurios, emmuré dans la solitude, uniquement motiver par son besoin de vengeance.
A Troie, ils découvrent une cité déchirée par des rivalité impitoyable -un maelström de jalousie, de tromperie et de traitrise meurtrières. En dehors des mirs de la cité mythique, des ennemis assoiffés de sang convoitent ses richesses et conspirent à sa chute. C’est une époque de bravoure et de trahison. Une époque de bain de sang et de terreur.
Une époque pour les héros!

On dit souvent que la fantasy, c’est de la magie et des bestioles fabuleuses. Troie est le parfait contre-exemple. Point de magie ici, si ce n’est celle propre aux épopées antiques, et réservée au sacré. Point de créatures fantastiques ; seulement des hommes, certains au grand cœur, d’autres extraordinaires, d’autres encore lâches et méprisables, mais tous particuliers et, quelque part, attachants à leur façon.

Car s’il faut reconnaître une qualité à David Gemmell, c’est bien celle de camper de merveilleux personnages. Forts, charismatiques, séduisants, tous ont quelque chose à donner et à montrer, qu’il s’agisse de personnages principaux ou totalement secondaires. Pas de héros au grand cœur sans son côté sombre ; pas d’opposant machiavélique, sans son côté humain : tous s’inscrivent dans une dualité réaliste, qui contribue à renforcer l’intrigue et à la rendre à portée de tous. Bien sûr, les personnages centraux se découpent très nettement ; mais les autres ne sont pas en reste, et on en quitte certains à grands regrets.

David Gemmell propose une version revisitée de l’histoire de la guerre de Troie ; impossible de passer outre le fort héritage classique dont l’œuvre est empreinte, ni d’ignorer la façon dont l’auteur le contourne, joue avec et propose une version légèrement différente, mais innovante. Contrairement aux récits classiques, on a accès aux pensées des personnages, qui éclairent d’un nouveau jour certains événements. Il est, dès lors, bien plus facile de s’y attacher et d’entrer dans l’histoire !
Saluons également l’inventivité de Gemmell, qui réinterprète à sa manière certains aspects de l’histoire officielle qui nous est restée – et que beaucoup ont lue à l’école. Ainsi, il est question du cheval de Troie dès le premier tome ; le don de voyance de Cassandre, s’il est avéré, est présenté comme la difficulté d’une jeune enfant à situer réalité et imagination. Bref, l’auteur s’affranchit des carcans de l’histoire officielle, tout en en respectant les piliers fondamentaux, ce qui fait de Troie un récit de qualité, flirtant avec l’uchronie et la fantasy historique.

L’intrigue est menée tambour battant ; les temps morts sont rares, et parfois presque bienvenus, comme autant de pauses dans un maelström d’actions trépidantes, et on se surprend à redouter l’arrivée de certains développements que l’on sent inévitables, mais qui feront progresser le récit. Heureusement, les descriptions ne sont pas en reste, et permettent de mieux se figurer l’écrin romanesque que propose la cité troyenne. Car loin de se focaliser sur la guerre et les batailles, l’auteur fait de nombreuses incursions du côté de la guerre de salon, en évoquant les innombrables complots qui secouent les peuples des rives de la Grande Verte.

Alors entre les alliances, les trahisons, les implacables passions et inévitables désillusions qui tournent au cauchemar, il est dur de choisir ce qui prime : tout a su me plaire dans cette réinterprétation grandiose – mais je décerne tout de même une palme aux personnages, notamment celui d’Ulysse.
Si les écrits antiques ne vous ont pas passionné, ou si au contraire vous avez adoré, Troie offre un agréable pendant, vif et bien mené, à côté duquel il serait dommage de passer.

 

 Troie #1, Le Seigneur de l’Arc d’Argent, David Gemmell. Trad. de Rosalie Guillaume. Bragelonne, 2008, 448 p.
9/10.

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Le Mythe d’Er, Javier Negrete.

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« Tu deviendras un homme et ton seigneur un dieu », tel est l’oracle que son défunt père a transmis à Euctémon. Si le premier volet de la prédiction lui demeure obscur (n’est-il pas déjà un homme ?), le second lui paraît évident. Car Euctémon est le médecin personnel d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine et conquérant de la moitié du monde. Alexandre qu’il a sauvé de la mort à Babylone, qui a conduit ses armées vers l’Occident, qui vient de s’emparer de Rome et s’apprête à l’expédition la plus extraordinaire qui soit : la découverte des régions hyperboréennes, la quête du temple du Destin mentionné par Platon à la fin de La République, où séjournent les Moires qui président aux destinées humaines.

L’Espagne n’est pas le premier pays auquel on pense lorsqu’on évoque les auteurs de l’imaginaires contemporains. Et pourtant, il y en aurait tant à découvrir ! Javier Negrete est de ceux-là.

Le Mythe d’Er commence alors qu’Alexandre a déjà 38 ans. S’inspirant de ce personnage mythique, Javier Negrete tisse une histoire autour de ce que le général aurait pu entreprendre, s’il n’était mort à Babylone. Le récit est vu du point de vue de son médecin personnel, Euctémon ; et le légendaire guerrier n’intervient pas tout de suite, ce qui rend encore plus spectaculaire l’entrée du personnage mythique. L’auteur joue de ce mythe créé autour d’Alexandre le Grand, pour mieux détourner l’histoire.

Suivant l’expédition, on explore la terra incognita des Grecs – une partie de l’Europe – et des terres étranges, où les créatures du folklore côtoient les divinités. Et puis, c’est l’Hyperborée, but du voyage, à la découverte du mythe d’Er, évoqué par Platon. Le roman est donc prétexte à une découverte de récits et pensées philosophiques propres à l’Antiquité grecque, que Javier Negrete maîtrise à la perfection. A la frontière entre fantasy héroïque, uchronie échevelée et voyage homérique, le roman se lit d’une traite ; sans qu’on puisse à proprement parler de suspens, il est gouverné par une tension calculée et maintenue de bout en bout, relevée par l’écriture alerte, accessible (quoiqu’érudite), et vivante. Malgré cela, la fin arrive bien trop vite à notre goût.

Cette fin, éminemment surprenante, remet tout le récit en cause ; elle divisera peut-être. Elle m’a semblé à la fois audacieuse, originale, bien tournée, mais peut-être un peu facile – comme ces coups de théâtre qui ne surprennent plus. A vous de voir, donc ! Mais l’idée n’en reste pas moins surprenante et remarquable, tirant le récit vers la science-fiction.

Javier Negrete propose donc une épopée sertie dans un univers fascinant, digne des récits antiques, menée avec un certain panache et une exaltation toute latine, lesquels rendent la lecture agréable et stimulante. Une belle réussite, dont la brièveté ne gâche en rien le plaisir de lecture!

 

 Le Mythe d’Er ou le dernier voyage d’Alexandre le Grand, Javier Negrete. L’Atalante, 2003, 189 p.
8/10

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Les Enchantements d’Ambremer, Pierre Pevel.

 

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Paris, 1909. La tour Eiffel est en bois blanc, les sirènes se baignent dans la Seine, des farfadets se promènent dans le bois de Vincennes… et une ligne de métro relie la ville à l’OutreMonde, le pays des fées, et à sa capitale Ambremer. Louis Denizart Hippolyte Griffont est mage du Cercle Cyan, un club de gentlemen-magiciens. Chargé d’enquêter sur un trafic d’objets enchantés, il se retrouve impliqué dans une série de meurtres. L’affaire est épineuse et Griffont doit affronter bien des dangers: un puissant sorcier, d’immortelles gargouilles et, par-dessus tout, l’association forcée avec Isabel de Saint-Gil, une aventurière que le mage ne connaît que trop bien…

J’avais découvert Pierre Pevel avec Les Lames du Cardinal ; j’avais tellement accroché que, pour une fois, je n’ai pas supporté d’attendre et suis allée acheter illico la suite. C’est donc tout naturellement que Les Enchantements d’Ambremer a atterri dans ma liste-des-livres-qu’il-faudra-absolument-lire et, une fois la lecture effectuée, je dois dire que je ne suis pas absolument pas déçue et même totalement conquise!

Le titre, aux alléchantes sonorités, et le résumé, intrigant, avaient déjà de quoi passionner. Mais j’ai été perdue pour la science dès l’introduction : il y est question des contes, du Paris que l’on connaît, du Paris des merveilles et de la féérie de l’imagination… Dès lors, impossible de décrocher. Non pas que cela m’ait gênée, remarquez. La plume allègre et précise de Pierre Pevel nous plonge dans l’aventure de Griffont, mage du cercle Cyan, qui a tout du gentleman idéal. Le décor de la Belle Époque, mâtiné de féérie et d’enchantements, est parfait, et l’univers créé par l’auteur, charmant -dans tous les sens du terme.  On a donc là, en vrac, un métro qui emmène directement à Ambremer, patrie des fées, en partant de la porte Maillot, des mages qui fréquentent des cercles masculins privés comme d’autres leurs clubs, et tout un tas de créatures magiques ou féériques vivant au grand jour, sans que cela ne choque qui que ce soit. Ajoutez à cela une pincée d’actes héroïques ou désespérés, une lichette de personnage oscillant entre Dumas et le redoutable tandem Leroux-Leblanc, et vous comprendrez pourquoi le roman est si entraînant. Les multiples références à la réalité (on croise Méliès et Lord Dunsany), ou à la littérature (mention spéciale au crapulard prénommé Arsène…) confèrent au roman un aspect à la fois fascinant et facétieux. Les élements tournés en dérision et les multiples clins d’oeil parsèment agréablement la lecture, et ne manqueront pas de faire sourire les lecteurs.

Par ailleurs, on a l’impression d’évoluer dans un roman d’enquête mêlant le meilleur des débuts du polar aux fleurons de la littérature fantastique, tant l’auteur a su intégrer et réutiliser à sa façon les codes des deux genres. Malgré quelques longueurs et facilités dans l’enquête, la cohérence est de mise, et l’histoire bien tournée. On la lit avec une certaine frénésie, regrettant parfois que les pages se tournent si vite.

Ce roman est donc un roman à découvrir, si vous aimez les contes, les univers fantastiques, que vous n’êtes pas contre une version revue et corrigée de l’Histoire, et que vous aimez les univers farfelus. Souvent drôle, c’est un roman entraînant ; la gouaille de l’auteur, son écriture soignée et ses personnages attachants y sont pour beaucoup. Un roman que je recommanderai donc chaudement, tant il m’a fait passer un bon moment !

◊ Dans la même série : L’Élixir d’oubli (2).

 

 Les Enchantements d’Ambremer #1, Pierre Pevel. Le Pré aux Clercs, 2003, 347 p.
9/10

 

 

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La Pucelle et le Démon, Benedict Taffin.

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Le mercenaire Sidoine de Valzan est chargé d’escorter la prophétesse Jehanne. La jeune femme prétend pouvoir remettre le Dauphin sur le trône et rétablir la paix dans le royaume. Mais à son arrivée, Sidoine découvre qu’elle a été assassinée par des démons. Il lui faut absolument trouver une femme pour sauver le royaume, mais qui ? Il ne connaît personne en ces terres étrangères.
Personne, hormis la prostituée avec laquelle il a passé la nuit précédente : Oriane. Oriane… Jehanne… qui verra la différence ?

Jehanne, pieuse vierge de Domfroy, entend des voix, qui lui enjoignent de « bouter les Azuléens hors de Falatie». Vous aussi, cela vous rappelle quelque chose ? Alors gardez l’histoire de Jeanne d’Arc dans un coin de votre tête et venez découvrir le roman de Benedict Taffin.

Sidoine de Valzan, mercenaire de son état, est envoyé récupérer la jeune Jehanne, avec pour mission de la ramener fissa voir le dauphin. Mais le guerrier, une fois arrivé en vue du village, préfère passer la nuit dans un lupanar, en compagnie d’une charmante donzelle, histoire de se remettre de ses pérégrinations. Lorsqu’il arrive à Domfroy, le village a été rasé, et la sainte occise. En d’autres termes, l’héroïne meurt dans les trois premières pages. Dommage, non? Une fois amorcé ce départ en beauté, tout va de mal en pis. Sidoine étant dans de beaux draps, il décide de récupérer la prostituée de la veille, et d’en faire une vierge en liaison avec le divin. Pourquoi pas, après tout ? Le voilà donc flanqué de la jeune Oriane, et en route vers de nouvelles aventures.
Oui, mais voilà. Tout n’est pas si simple. Parce qu’une sorcière est sur ses pas, que lui-même est habité par un démon lubrique, et qu’Oriane, en plus de ne pas avoir sa langue dans sa poche, est particulièrement butée. Bon gré, mal gré, les personnages cohabitent, et le duo fonctionne à merveille. A partir de là, vous pouvez laisser Jeanne d’Arc de côté et vous concentrer sur la petite merveille que vous avez entre les mains, histoire de ne pas en perdre une miette.

Oriane, jeune femme surprenante, à la fois forte et fragile, s’oppose vivement à Sidoine, qui est plus… nature, disons. Lui non plus n’a pas la langue dans sa poche, et n’hésite pas trop à dire ce qu’il pense, dans un langage toujours haut en couleurs, et en déployant un éventail de jurons assez sophistiqué. Et la présence d’Arkshaar, son démon, offre des dialogues savoureux. Le contraste entre le sens de l’honneur démesuré de Sidoine et l’expression de ses bas instincts est d’ailleurs assez drôle, et offre un angle de vue rafraîchissant.
Ces trois-là évoluent donc dans un contexte historique parfaitement retranscrit ; l’auteur pousse la perfection jusqu’à imiter le langage médiéval, ou à placer de subtiles références à l’époque. Et c’est en en détournant une grande partie que Benedict Taffin nous propose un roman sublime. Les têtes de chapitres rappellent l’histoire avec un grand H, et tout le jeu consiste à se demander dans quelle mesure elle va être modifiée, amenée à un autre point, tout en conservant les grandes lignes. La réinterprétation du mythe de Jeanne d’Arc est magistrale – en plus d’être inédite. Ajoutons, en plus, qu’elle est servie par un sens du détail admirable, qui fait de ce roman un récit très vivant, visuel et attrayant. Les pages se tournent toutes seules, et on est très rapidement absorbés par l’aventure. A tel point qu’au bout d’un moment, on finit par se rappeler brutalement comment finit l’histoire officielle de Jeanne d’Arc, et à tourner les pages avec une avidité non contrôlée. Je crois que, comme d’autres lecteurs, le seul reproche – mais qui n’en est pas vraiment un – que j’aurais à faire serait sur la longueur du roman: j’aurais bien volontiers suivi Oriane et Sidoine sur des centaines de pages en plus !

En bref, vous l’aurez sûrement compris, La Pucelle et le Démon est un bon coup de cœur! Alors n’hésitez pas, jetez-vous dessus, ce roman gagne à être connu!

Et, pour finir, un grand merci à Bookenstock (je ne les remercierai jamais assez!) sans qui j’aurais pu passer à côté de ce remarquable ouvrage!

La Pucelle et le Démon, Benedict Taffin. Asgard, 2012, 317 pages.
10/ 10

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Un autre roman de fantasy historique ambitieux !

La Louve et la Croix, S. A. Swann.

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Au cœur des sombres forêts des Carpates, frère Semyon von Kassel, chevalier de l’ordre de l’Hôpital Sainte-Marie-des-Allemands de Jérusalem, court comme s’il avait le diable aux trousses. Une bête monstrueuse, mi-homme mi-loup, a décimé ses compagnons. Grâce à lui, l’Église va en faire une arme à son service : les chevaliers Teutoniques recueillent et dressent clandestinement ces terrifiantes créatures pour terroriser les païens. Or l’un de ces loups-garous, une fille nommée Lilly, réussit à s’échapper et trouve refuge auprès d’un jeune paysan qui fera tout pour la protéger des Templiers. mais aussi d’elle-même. Car la sauvagerie du meurtre est la seule vie que Lilly ait jamais connue et si le jeune homme ne parvient pas à percer les ténèbres de son âme, il sera sa prochaine victime…

An de grâce 1239. Le chevalier Manfried, attendri par la voix de la prisonnière enchaînée qu’il est censée surveiller, commet la fatale erreur d’ouvrir la geôle et de s’approcher de la jeune fille. Alors que l’ensemble de la garnison arrive au galop dans les cachots pour sauver leur écervelé camarade, la jeune fille se libère et commet un carnage. Enfin libérée des chaînes d’argent qui la gardaient sous forme humaine, elle arpente le donjon  et élimine les responsables de son emprisonnement. Car les chevaliers de l’Ordre ont trouvé une arme imparable à opposer aux païens. Issue de du panthéon barbare, la portée de loups-garous recueillis et élevés par l’Ordre sert désormais à terrifier la populace prusane et à provoquer des conversions « spontanées » au christianisme.

C’est donc dans un climat de terreur renouvelée que prend racine cette histoire; si les prusans ne savent pas encore que leur pire cauchemar est en liberté, l’Ordre ne tarde pas à réagir et à battre la campagne… tandis qu’Udolf, rare survivant prusan du massacre de Mejdân (renommée Johannisburg par l’envahisseur), recueille en toute simplicité la jeune fille métamorphe blessée, sans se douter un seul instant de la créature qu’elle est réellement.
Bon an mal an, la famille adoptive du jeune homme manchot va soigner la louve-garou et tenter de la ramener à la vie: choquée, elle a perdu l’usage de la parole, erre en plein délire et ne sait plus trop où elle en est. Les protagonistes, une fois n’est pas coutume, sont donc des personnages blessés et mutilés; loin d’accomplir des actes héroïques totalement improbables, chacun d’eux lutte contre lui-même et ses démons intérieurs.
La question de la mémoire est centrale; Udolf, choqué par ce qu’il a vécu dans son enfance, ne se souvient de rien, mais fait des cauchemars effroyables. Lilly, quant à elle, refuse de se souvenir pour ne pas revivre le cauchemar. Mais en même temps, elle voudrait qu’Udolf se souvienne, pour se libérer et utilise ses propres souvenirs lorsqu’elle en a besoin. La dualité souvenir-oubli sous-tend l’intrigue et est judicieusement utilisée par l’auteur afin de faire avancer ou stagner le récit. Dans cette même idée, de nombreuses analepses émaillent le récit. Si l’on comprend rapidement ce qui a pu se passer, on n’en attend pas moins ces passages qui soutiennent et relancent l’intrigue principale, en offrant une sorte de chant en contrepoint parfaitement accordé.

Dans le même esprit, la question de l’inné et de l’acquis tient une grande place et est au centre de tous les débats: au sein de l’Ordre, où l’on ne sait plus trop si élever des monstres sanguinaires dans le but de perpétrer des massacres était une idée cautionnée par la divinité, et de façon plus poussée chez Udolf, dont le coeur balance entre passion et raison -puisqu’il sent bien que Lilly est telle qu’elle est suite à l’entraînement qu’elle a reçu. Lilly, parfaite incarnation, est elle-même en proie au doute et oscille sans cesse entre ce qu’elle est, ce qu’on a fait d’elle, ce qu’on voudrait qu’elle soit et ce qu’elle voudrait être (on comprend mieux ses accès de schizophrénie, parfaitement maîtrisés et utilisés par l’auteur). Mais ces constants revirements en font un personnage ambigu dont on ne sait pas toujours s’il oeuvre pour le bien ou non, à cause des ses différentes personnalités. A propos de personnages, il faut noter que les personnages secondaires sont loin de faire office de caractères fantoches; à leur manière, Gedim, Burthe et Hilde sont très attachants. Du côté de l’Ordre, Günter et Erhard sont bien pensés, ce dernier s’enfonçant toujours plus loin dans des choix moralement douteux.

J’ai apprécié la structure multiple de cet ouvrage: tout d’abord, l’auteur reprend les grandes heures de la vie chrétienne médiévale, servant de titre aux sections, chacune composée de cinq chapitres (laudes, prime, tierce, sixte, nones, vêpres, et complies); chaque tête de section est accompagnée des versets d’un psaume, que l’on peut lire comme étant une illustration de la section qui va suivre. Ensuite, l’alternance entre analepses et récit actuel offre un balancement et une mise en perspective assez intéressants, et des voix qui se répondent, accentuant l’impression de chant choral. La musique a d’ailleurs une grande importance ici: outre la berceuse lancinante et répétitive de Lilly, elle sert également de partition au récit, construit comme un grand morceau, dont les sections sont précédées d’un prélude et suivies d’une coda, et entrecoupées d’interludes.

Enfin, il a été agréable de lire cette intrigue dont la romance n’était pas le thème central; le récit s’attache à des thèmes historiquement importants – la conversion des régions dites barbares au christianisme, la superstition et les chasses aux sorcières – tout en développant un thème classique du folklore des Carpates, celui des loups-garou, quoique envisagé plus comme une pathologie que comme un bienfait, contrairement à ce que montrent beaucoup de productions actuelles. En définitive, un roman que l’on sent bien documenté, à la construction très dynamique et dont la lecture fut particulièrement palpitant et agréable!

 

La Louve et la Croix, S. A. Swann. Bragelonne, 2010, 382 pages
9/10.

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