Du roi je serai l’assassin, Jean-Laurent Del Socorro.

Andalousie, XVIe siècle. Sinan est un Morisque, un musulman converti au catholicisme. Il grandit avec ses deux sœurs, Rufaida sa jumelle, et Sahar la petite dernière, à Grenade, dans une Espagne réunifiée et catholique sous le règne de Charles Quint. Pour échapper à l’Inquisition qui sévit à Grenade, Sinan et Rufaida, les deux aînés de la fratrie, sont envoyés par leur famille à Montpellier, où ils suivront des études de médecine. Mais les deux enfants tombent dans une France embrasée par les guerres de religion.

J’avais beaucoup aimé Royaume de vent et de colères donc je n’ai pas tardé à acheter Du roi je serai l’assassin à sa sortie (même s’il a carrément traîné dans la PAL). Chronologiquement, ce récit se déroule avant celui de Royaume de vent et de colères, et ils sont indépendants, mais si vous souhaitez lire les deux, je recommanderai quand même de les lire dans l’ordre de parution pour bien tout saisir !

Je ne me rappelais pas, dans le précédent opus, que la narration était faite à la première personne et au présent de l’indicatif, ce qui généralement a tendance à me rebuter. Il m’a donc fallu quelques chapitres pour m’y remettre – l’auteur ayant une plume ciselée et fluide, cela s’est heureusement fait sans mal !
Le roman se découpe en trois grandes parties : la première est consacrée à l’enfance de Sinan et Rufaida, à Grenade ; la deuxième à leurs études montpelliéraines ; la troisième nous emmène, bien plus tard, à Marseille – et je n’en parlerai pas trop pour ne rien divulgâcher.

Alors évidemment, avec un roman qui débute en Andalousie au XVIe siècle, terre de persécutions, et qui se poursuit pendant les guerres de Religion en France, je m’attendais à une ambiance un peu sombre. Je ne m’attendais en revanche pas à ce que cette ambiance sombre et poisseuse s’invite dès les premiers chapitres et investisse l’enfance des personnages ! Ceux-ci vivent sous la coupe d’un père violent et autoritaire, que sa femme complètement effacée laisse faire. Les coups et les brimades pleuvent, personne ne s’en offusque, et il se dégage du récit une ambiance particulièrement morose.
Cela semble s’arranger à l’adolescence de Sinan et Rufaida, qui rejoignent Montpellier pour embrasser des études médicales. Sauf que… non seulement les jumeaux tombent en pleines guerres de Religion, mais Rufaida découvre en outre que jamais elle n’aura accès aux mêmes droits estudiantins que son frère, en raison de son sexe. De fait, la violence imprègne tout le récit et, côté bonne ambiance, on reste dans la même veine.
De la troisième partie, je dirai seulement qu’elle marque une rupture franche et audacieuse dans la narration et qu’elle fait appel aux événements narrés dans Royaume de vent et de colères (d’où ma recommandation d’ordre de lecture). Toutefois, si ce n’est pas lu, vous ne manquerez rien du récit présent, et cela vous donnera envie de découvrir l’autre pour combler les trous !

Comme dans d’autres romans de l’auteur, la précision historique du récit est admirable. Que ce soit dans les descriptions de paysages, des mœurs, ou dans les péripéties, on s’y croirait à chaque instant. L’élément fantasy m’a semblé assez lointain : la quête de la Pierre du Dragon et de l’art des Artbonniers est bien en tête des objectifs des jumeaux, mais ce n’est finalement pas ce qui occupe la majeure partie du récit. Dans la mesure où celui-ci est déjà très complet, le fait que la quête soit plutôt là en toile de fond ne m’a nullement gênée ! J’étais bien trop occupée à me demander comment les personnages allaient se tirer des divers guêpiers dans lesquels ils étaient fourrés.
Car le récit est particulièrement prenant. Qu’il s’agisse des stratagèmes pour oublier la colère paternelle, des fêtes et découvertes estudiantines, ou de la révolte contre les lois chrétiennes, il est difficile de s’ennuyer tant l’intrigue est palpitante. Ce n’est pas tellement que ce soit truffé de scènes d’actions trépidantes (sauf sur la fin), mais la tension constante qu’instille l’auteur instaure un rythme plus que confortable. Et il fallait bien ce rythme soutenu, je pense, pour absorber la violence et la noirceur des thèmes traités, puisqu’il est ici essentiellement question de violences, maltraitance, deuil, rejet ou acceptation de l’autre, le tout exacerbé par les différences de culture et/ou de religion. Et si j’ai lu le roman d’une traite, ce n’est pas une lecture que je recommande en période de déprime !

En bref, j’ai passé un très bon moment avec Du roi je serai l’assassin, qui propose un récit dramatique, mais particulièrement prenant. La plume ciselée et élégante de l’auteur contribue à rendre le récit hautement immersif, tout en évoquant avec une certaine délicatesse (quoique sans fards) des sujets de société. De fait, bien qu’il s’agisse d’un roman historique, on trouve dans le récit un écho très fort à l’actualité, puisque les guerres de religion, la violence, le sexisme et le racisme sont au cœur du récit. La touche fantasy étant assez ténue, j’ai bien envie de recommander ce titre, non seulement aux amateurs, mais aussi à des lecteurs qui lisent peu ou pas de fantasy, car cela pourrait être une bonne porte d’entrée !

Dans le même univers : Royaume de vent et de colères ;

Du roi je serai l’assassin, Jean-Laurent Del Socorro. Actusf, avril 2021, 368 p.

Satinka, Sylvie Miller.

Jenny Boyd travaille comme serveuse dans un saloon de Colfax, une petite ville blottie dans les contreforts boisés de la Sierra Nevada, au détriment de ses études et au grand désarroi de sa mère. Depuis l’enfance, la jeune femme se passionne pour la grande ligne de chemin de fer transcontinentale, construite au dix-neuvième siècle. Parfois, la nuit, elle rêve de trains, elle les entend siffler. Des rêves si réalistes qu’elle les croie vrais. Mais que signifient réellement ces songes ? Lorsque Jenny commence à avoir de violentes visions en plein jour, elle s’efforce de comprendre ce qui lui arrive. Aidé par son ami d’enfance, elle devra remonter le temps, affronter des menaces occultes et découvrir des vérités cachées.

Satinka a été ma dernière lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, auquel j’ai participé avec mes collègues. Et quelle lecture ! Je mentirai en prétendant n’avoir pas remarqué ce titre avant même sa parution, puisqu’il a immédiatement rejoint ma liste-à-lire. Mais je crois que je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il est réellement et j’en ai été d’autant plus enchantée !

Le roman attaque sereinement, avec une présentation de la protagoniste, Jenny, une jeune femme d’une vingtaine d’années, assez banale… jusqu’à la mention de ses visions, extrêmement réalistes (voire carrément mystiques), du chantier de construction de la ligne transcontinentale de chemin de fer. Cette partie-là du récit oscille doucement entre roman contemporain et roman fantastique, traînant le lecteur d’une ambiance à l’autre et le laissant, pour une premier partie, dans une certaine incertitude, que j’ai hautement appréciée (mais qui m’a également fait ronger mon frein tant j’avais envie de savoir). Parallèlement, on suit d’autres récits, se déroulant à l’époque de la construction du rail et mettant en scène qui des colons irlandais sur la route, qui des Amérindiens spoliés de leurs terres, qui des ouvriers chinois proprement réduits en esclavage. Et la découverte des façons de vivre de  ces différentes communautés est absolument passionnante ! Comme pour le récit principal, cette partie-là semble de prime abord uniquement historique et ce n’est que peu à peu que s’invite la magie dans l’histoire.

Oui car, si ce n’est pas intuitif dès le premier chapitre, on est bien face à un roman mêlant fantasy urbaine et fantasy historique, cette partie ayant clairement remporté ma préférence (que voulez-vous, on ne se refait pas !). L’histoire de Jenny va donc se retrouver fortement impactée par ce qui s’est déroulée au XIXe siècle dans sa région et dont elle reçoit des bribes au cours de ses transes.
Rapidement, il semble évident que l’autrice s’est énormément documentée sur les conditions de vie et de travail à l’époque, mais aussi sur la géopolitique, sur les fonctionnements des diverses communautés représentées dans le roman (et notamment les immigrés irlandais, les travailleurs chinois et les Amérindiens) et sur les événements historiques. Tout cela tisse un univers que j’ai trouvé particulièrement dense et prenant. Car Sylvie Miller nous retransmet tout cela avec une espèce de simplicité et d’enthousiasme auxquels il est difficile de ne pas adhérer – et qui m’ont proprement conquise. Si la partie historique fait (rapidement) la genèse de la magie américaine et explique (succinctement) pourquoi et comment on en est arrivés à la situation actuelle, celle-ci déroule plutôt un récit initiatique tout ce qu’il y a de plus classique : une héroïne élue, d’anciens textes que l’on suit (ou pas) à la lettre, un apprentissage magique, des visions prophétiques… de ce côté-là, l’intrigue suit un chemin assez balisé, ce qui fait que j’ai parfois déploré un léger manque de surprises.

De même, les personnages traversent quantité de péripéties : les rebondissements s’enchaînent à bon train, laissant peu de répit au lecteur. Mais il faut reconnaître que, si suspense il y a, on est assez loin de ressentir une crainte dévorante pour les personnages, qui semblent se jouer de toutes les situations traversées. Si cela peut parfois sembler un peu facile, les actions immédiates, les solutions trouvées rapidement et les réactions à vif des personnages rendent le roman extrêmement fluide dans sa lecture. Résultat ? J’ai eu l’impression d’attaquer un pavé (de ceux qui, généralement, me durent plusieurs jours) et je l’ai finalement lu en très peu de temps, embarquée que j’étais dans ma lecture.
Au fil des pages, de nombreux thèmes viennent croiser le fil de l’intrigue : il est notamment beaucoup question de la place des communautés dans la société américaine (d’hier comme d’aujourd’hui), mais aussi, sans que les thèmes ne soient trop approfondis, de relations familiales, de différence et d’acceptation des autres. Le roman véhicule un message de tolérance assez fort que semblent amener toutes les sous-intrigues. Là encore, les choses passent de façon assez simple ; je pense que le tout est suffisamment abordable pour proposer le roman à des adolescents (quoique bons lecteurs, car il est visuellement impressionnant, vu son épaisseur), ce qui ne m’a pas empêchée d’avoir un vrai coup de cœur pour ce titre !

J’étais impatiente de lire Satinka et, si le récit ne ressemblait pas à ce que je m’étais imaginé (la couverture me faisait rêver de fantasy historique uniquement), j’ai passé un excellent moment avec ce roman qui mêle à la fantasy historique la fantasy urbaine. L’intrigue est très enlevée, riche en péripéties et l’ensemble allie univers dense et rebondissements très fluides, ce qui rend le roman abordable pour de jeunes lecteurs de fantasy.

Bon à savoir : ce roman a reçu le Prix Bob Morane 2018.

Satinka, Sylvie Miller. Critic, août 2017, 550 p.

Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro.

Angleterre, an I. Après la Gaule, l’Empire romain entend se rendre maître de l’île de Bretagne. Pourtant la révolte gronde parmi les Celtes, avec à leur tête Boudicca, la chef du clan icène. Qui est cette reine qui va raser Londres et faire trembler l’empire des aigles jusqu’à Rome ?

De Jean-Laurent Del Socorro, j’avais lu (et bien apprécié) Royaume de vents et de colères. Lorsque j’ai vu qu’il publiait un nouveau roman de fantasy historique, je n’ai donc pas vraiment hésité, d’autant qu’il se consacrait à une reine dont je ne connaissais à peu près rien, mais qui m’intéressait tout particulièrement.
Boudicca n’a pas été que la reine des Icènes, mais a eu plusieurs vies entremêlées : enfant têtue, mère, guerrière, amante, Jean-Laurent Del Socorro nous dresse un portrait très complet du personnage, partant de son enfance pas toujours facile aux différents combats qu’elle a menés.

Malgré une vie de lutte, le roman n’est paradoxalement pas truffé de grandes scènes de batailles. Il y en a, évidemment, et le roman n’est pas dépourvu d’une dimension épique, mais ce que l’auteur met vraiment en avant, c’est la personnalité de Boudicca et la façon dont elle a géré les événements qui ont traversé son existence.
C’est d’ailleurs l’aspect qui m’a le plus plu dans le roman : alors que les informations dont on dispose sur la reine icène sont rares, Jean-Laurent Del Socorro parvient à en dresser un portrait particulièrement réussi – et extrêmement documenté, en témoigne la conséquente bibliographie présentée en fin d’ouvrage.

La fantasy est assez discrète : en effet, on évolue dans la Grande-Bretagne du Ier siècle, qui fait la part belle aux druides et aux rites magiques. Mais finalement, comme l’image semble assez indissociable de la période, cela tient quasiment plus du roman historique que de la fantasy. De plus, le récit est intégralement au présent, ce qui m’a souvent empêchée de prendre fait et cause pour les personnages, que j’avais l’impression de contempler avec beaucoup trop de distance. Ces deux aspects expliquent peut-être que j’ai un peu moins accroché au roman que ce à quoi je m’attendais. J’y ai appris plein de choses, tant sur les personnages que sur la période, mais j’ai eu du mal à réellement me passionner pour les pérégrinations des icènes.

Le roman comporte, à la fin, une nouvelle plus ou moins indépendante, comme c’est souvent le cas chez ActuSF. Et là, énorme surprise ! On a quitté les icènes et on se retrouve à Boston, en 1773. Mais, finalement, il s’avère que l’histoire est aussi celle de personnes qui ne souhaitent plus s’acquitter des impôts incroyablement élevés qu’on leur réclame – un peu comme les icènes de Boudicca. J’ai été un peu déstabilisée au départ mais, en fait, la nouvelle a toute sa place dans la continuité de l’histoire de Boudicca !

En somme Boudicca nous dresse un portrait très complet de la mystérieuse reine des Icènes, en explorant toutes les facettes du personnage. L’intrigue est bien ancrée dans la période historique – le Ier siècle – et met à l’honneur les tribus celtes, les druides et leurs antagonistes romains. Si le récit m’a parfois laissée de marbre, la découverte historique était excellente !

Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro. ActuSF, avril 2017, 280 p.

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Louis Pasteur contre les loups-garous, Flore Vesco.

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Paris, 1840. Louis Pasteur a 19 ans et il entre comme boursier à l’institution royale Saint-Louis pour suivre des études scientifiques. L’année scolaire sera loin d’être de tout repos. Certaines nuits, une mystérieuse menace rode dans les couloirs du pensionnat, mettant en danger étudiants et professeurs. Décidé à mener l’enquête, Louis fait équipe avec une lycéenne de l’école d’en face. Sous ses airs de jeune fille modèle, Constance se révèle une alliée intrépide et courageuse.
Entre loups-garous et complots, ils useront de vaccins autant que de coups d’épée pour sauver les élèves et même… le roi Louis-Philippe !

Louis Pasteur, fraîchement débarqué de sa campagne jurassienne, découvre les joies de la vie parisienne à l’Institution Saint-Louis, en tant qu’élève – boursier ! – de première année en sciences. De l’autre côté de la cour, l’établissement accueille quelques lycéennes qui font des études « longues » – jusqu’au baccalauréat – où on leur dispense cours de danse, de maintien, de broderie… on en passe et des meilleures.
Louis, donc, découvre avec curiosité et stupéfaction le snobisme parisien, un sexisme revendiqué, des professeurs plus en recherche de gloire personnelle que soucieux d’instruire les élèves, mais aussi… la gent féminine !

Flore Vesco ouvre chaque chapitre par sa composition chimique, laquelle reprend une partie des éléments chimiques qu’utilisera Louis au cours du récit ainsi que des éléments d’intrigue (disparition, duel d’escrime ou encore élevage de poules dans les combles). Cela crée un effet d’attente fort efficace car on se demande dans quelle mesure et comment vont apparaître les éléments cités. D’ailleurs, la façon dont tout cela s’articule est souvent assez drôle et inattendue !

Dès le départ, on plonge dans un récit d’aventures qui mêle agréablement histoire (notamment des sciences) et fantasy. Car Louis débarque plein d’idées et d’intuitions dans sa nouvelle école et va se dépêcher des les mettre en œuvre : de ce côté-là, on est servis, car Flore Vesco retrace le brillant et juvénile parcours scientifique du jeune homme. D’autre part, le mystère se pare des atours de la fantasy dès le chapitre 2, lorsqu’on commence à soupçonner la nature de la bête qui rôde dans les couloirs, laquelle a tout à voir avec celle du Gévaudan !
Au fil des pages, on revisite donc l’Histoire, sauce fantasy, dans un univers que l’on met peu de temps à apprivoiser : de sombres créatures rôdent, souvent dues aux humains et des sociétés secrètes s’affrontent pour les cantonner aux ténèbres ou tout simplement pour les éradiquer. D’ailleurs, et on ne peut que s’en réjouir, la suite des aventures de ces secrets sociétaires est déjà annoncée !

L’histoire est diablement prenante car le style de Flore Vesco est vif, enlevé et enjoué : usant d’un vocabulaire recherché et varié, elle nous entraîne à la suite de ses héros pour des aventures échevelées et pleines de suspens. Car si l’on soupçonne assez vite ce dont il est question, il faut toute la durée du roman aux personnages pour révéler l’ampleur du complot et toutes ses subtilités. Et c’est loin d’être simple, ce qui participe aussi du charme de l’histoire. D’ailleurs, dès que j’arrêtais de lire, je passais mon temps à espérer pouvoir reprendre ma lecture, tellement j’étais dedans !

Mais cela tient aussi et surtout aux personnages mis en scène, notamment à notre duo phare. Louis et Constance sont deux jeunes justiciers que l’on suit sans aucune difficulté tant ils sont attachants. Tous deux font montre d’une intelligence et d’une logique redoutables, leur permettant d’éliminer, l’un après les autres, les obstacles qui parsèment leurs routes. Et ce qui est bien, c’est que l’histoire mêle à la fantasy des histoires typiquement adolescentes. Un jeune homme poursuit donc de ses assiduités Constance – qui s’en passerait bien – et Louis, de son côté, découvre que la gent féminine peut ne pas être seulement purement décorative. En se mettant en duo, ils se découvrent également des compétences complémentaires : si notre jeune scientifique combat le mal à coup de formules chimiques et tubes à essai soigneusement mitonnés, Constance, elle, défend leurs intérêts à grands coups de fleuret, une arme pour laquelle elle s’est découvert une soudaine et brillante prédilection : une répartition des rôles vraiment intéressante et pas si courante – le plus bourrin des deux n’étant pas nécessairement celui auquel on pense spontanément !

Un duo de jeunes enquêteurs audacieux et attachants, une intrigue palpitante qui revisite Histoire, histoire des sciences et légendes du Gévaudan, un style enlevé et riche, une dose d’humour bienvenue, voilà les excellents ingrédients du roman de Flore Vesco – dont j’attends, il va sans dire très impatiemment, la suite annoncée !

Louis Pasteur contre les loups-garous, Flore Vesco.
Didier jeunesse, septembre 2016, 212 p. 

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Le Sang des Dieux et des Rois, Eleanor Herman.

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Imaginez une époque ou les dieux s’amusent des souffrances des hommes.
Ou des forces maléfiques se déchaînent aux confins du monde connu.
Ou des cendres des villes naissent des empires.
Alexandre, héritier du trône de Macédoine, est en passe de découvrir son destin de conquérant, mais il est irrésistiblement attiré par une nouvelle venue.
Katerina doit naviguer dans les eaux troubles des intrigues de la cour sans dévoiler sa mission secrète : tuer la reine.
Jacob est prêt à tout sacrifier pour gagner le cœur de Katerina. Même s’il doit pour cela se mesurer à Héphestion, tueur sous la protection d’Alexandre.
Enfin, par-delà les mers, Zofia, princesse persane fiancée à Alexandre malgré elle, part en quête des légendaires et mortels Dévoreurs d’Âmes, seuls capables d’infléchir son destin.

La fantasy historique est un de mes péchés mignons en littérature ; malheureusement, ce titre n’entrera certainement pas au panthéon des lectures du genre…

Premier point qui fâche : la narration au présent, ce qui est encore plus dommageable pour un roman se déroulant dans le passé. Comme de juste, le récit est lourd et fade – et truffé d’erreurs de syntaxe, dues à des confusions entre discours direct et discours indirect, hautement agaçantes !
D’autre part, l’auteur abuse lourdement des diminutifs pour ses personnages. Alors certes, c’est bien pratique. Mais c’est aussi parfaitement anachronique et d’autant plus malvenu lorsque le diminutif sonne nettement plus anglosaxon que… persan, par exemple (dans le cas de la princesse persane Roxane, appelée… Roxie. En toute simplicité.). Et tout cela manque tout de même de classe. Heureusement, on évite de peu le « roi Phil’ » ; mais pas le « prince Alex », malheureusement.
Ceci étant dit, tous ces diminutifs correspondent parfaitement au caractère encore foncièrement adolescent de nos personnages, dont la maturité est plus que bredouillante : entre ceux qui se boudent pour de faux prétextes et celle qui s’invente des problèmes (Katerina, pour ne pas la nommer) avant de se plaindre de la complexité de son existence, on est servis.
Cet usage va de pair avec un vocabulaire simpliste et des anachronismes incroyables, notamment dans les dialogues. Certes, les diminutifs y préparaient ; le transport à l’époque antique, à la simple lecture, est donc plus qu’ardu…Si vous aviez du Gemmell en tête, abandonnez l’idée immédiatement.

Côté intrigue, difficile de se rattraper. L’univers est assez complexe, puisque l’on doit composer avec les diverses forces en présence : Macédoniens, seigneurs ésariens (une sorte de confrérie autoproclamée rappelant douloureusement l’Inquisition) et perses – tout ce petit monde se disputant un territoire grand comme un mouchoir de poche. L’auteur prend le temps de bien dépeindre chaque partie en présence, en fournissant d’intéressants détails sur la façon dont chaque société vit et s’organise, en décrivant les lieux et les personnages. Fatalement, cela induit quelques longueurs qui, malheureusement, ne sont pas rattrapées par l’intrigue, dont le fil est d’une extrême simplicité. Or, passées les quelques péripéties qui émaillent le récit, il ne reste guère de suspens à se mettre sous la dent, les indices distillés permettant de saisir dès la première occurrence de quoi il retourne au juste. Et c’est d’autant plus vrai que nos personnages semblent bénéficier d’une chance proprement insolente : hormis Zofia à qui il arrive quelques bricoles, Katerina arpente la Carie en sifflotant et Cynané se collette joyeusement à grands coups d’épées avec des guerriers aguerris sans recevoir la moindre égratignure. À 16 ans et quand on connaît la liberté dont jouissaient les femmes dans cette aire géographique, il y a de quoi rester pantois.

De plus, l’auteur colle sur la foisonnante Antiquité un appareil magique qui manque franchement d’explications : il y a le Sang-Serpent, le Sang-Fumée, des oracles et autres pythies, des magiciens et magiciennes, des gens qui s’essaient à la magie noire, sans qu’aucun des systèmes soit expliqué ou intégré logiquement dans l’histoire… Tout cela est fort confus et colle difficilement à l’appareil proprement historique, un peu comme si les deux genres étaient incompatibles – alors que la fantasy historique propose tout de même quelques pépites.
D’autre part, ce tome étant manifestement le prologue, on a du mal à percevoir les enjeux de la présence de certains personnages : si tous ceux qui végètent dans le palais royal de Pella se croisent forcément à un moment donné, la présence de Zofia reste bien plus ambigüe – tout autant que sa quête, dont on ne sait si elle vise à éviter à la jeune fille un mariage arrangé ou si, comme l’annonce le résumé, elle consiste à aller chercher des magiciens particuliers. À cela, il faut ajouter le manichéisme qui caractérise les personnages et les développements clichés à souhait : les méchants sont très méchants, les gentils sont de sympathiques niaiseux à qui la destinée ne sourit pas. Soit.
Je passe rapidement sur l’ (les) inévitable(s) triangle(s)  amoureux, j’imagine que la seule lecture du résumé et l’annonce de la pléthore de personnages avaient vendu la mèche.

Pas de révélation, donc, avec Le Sang des Dieux et des Rois qui passera à la postérité dans la case « Oui, MAIS. » Oui, l’idée de l’intrigue est bonne mais les personnages manquant de profondeur, l’intrigue dépourvue de piquant, le manque de fluidité dans le mélange entre Histoire et fantasy et surtout – surtout !! – la plume simpliste alignant anachronismes et pauvreté stylistique, auront eu raison de ma patience. Je m’abstiendrai de lire la suite. 

Le Sang des Dieux et des Rois #1, Eleanor Herman. R. Laffont (R), avril 2016, 452 p.

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Aylus, La Voie des oracles #3, Estelle Faye.

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Les temps ont beaucoup changé. Thya la Jeune vit désormais à Rome, où les oracles sont appréciés, recherchés. Mais Thya fait de drôles de rêves. Des rêves dans lesquels le monde est extrêmement différent… 

Vous aurez remarqué que le résumé est volontairement vague. Je vous déconseille vivement de lire le résumé officiel avant de lire le roman si vous ne voulez pas vous gâcher une bonne part de l’intrigue ! 
Et on va donc tâcher d’évoquer ce roman sans en divulgâcher le point principal 🙂

C’est un début un peu laborieux que nous offre cet opus : quoi ? Mais que fait-il là, celui-là ? Qui est cette personne, déjà ? L’histoire est sans dessus-dessous, c’est à n’y rien comprendre. Une brève relecture de la fin du tome 2 s’impose, d’ailleurs…
Il faut donc quelques pages avant de comprendre ce qu’a fait l’auteur… Et là, on ne peut qu’admirer la façon dont elle triture la matière de son récit pour nous proposer un angle de vue radicalement différent et une perspective toute neuve !

Si le tome s’intitule Aylus, c’est plutôt Thya qui est au centre de l’histoire – et quelle histoire ! Aylus est là, bien sûr, mais il évolue en marge de ce que fait Thya – et sans trop en révéler, celle-ci est vraiment sur tous les fronts.
L’auteur a, à nouveau, réservé une évolution magistrale à ses personnages. Aylus, oncle de Thya et père adoptif d’Enoch, oracle lui aussi, se révèle enfin sous toutes ses facettes, dont certaines qu’on n’aurait pas soupçonnées. Aedon, de son côté, cède à ses travers de comploteurs et tente, une fois de plus, de mener la danse. Quant à Enoch et Thya, cette nouvelle perspective nous offre de belles découvertes, des revirements de positions, de nouveaux arrangements : c’est passionnant. Le roman fait également la part belle à un nouveau personnage, d’une importance capitale : l’Oracle Brûlée. Celle-ci tente, comme elle peut, de lier entre eux les fils du destin et entraîne assez vite le lecteur dans une spirale infernale mais néanmoins efficace.

Comme dans les autres volumes, la question de la religion est primordiale, d’autant qu’on assiste ici à un léger renversement. Autant les premiers volumes montraient combien la religion chrétienne a bridé toute spontanéité et toute manifestation du folklore païen, autant là on voit combien une trop grande importance accordée aux devins peut s’avérer néfaste. C’est absolument passionnant, car cela questionne beaucoup le rapport à la spiritualité.
De même, comme dans les volumes précédents, la part belle est laissée au voyage. Dans le premier volume, Thya s’échinait sur les routes de l’empire ; ensuite, elle visitait l’Orient ; cette fois, elle part pour Britannia, lieu qui va laisser à l’auteur toute latitude pour faire appel à un folklore bien ancré et fort différent des deux précédents opus.
Cette fois, donc, il faudra compter avec le Sidh et ses redoutables habitants : dullahans, kelpies et autres sylvains locaux s’invitent dans les chapitres (et s’ajoutent à ceux rencontrés précédemment), instaurant une ambiance confinant au mystique et toujours un peu sombre. Et plus les chapitres avancent, plus on se sent comme oppressé par cette ambiance sombre, fantastique, un peu onirique – la preuve que tout, dans ce roman, fonctionne à merveille. De plus, alors que l’on est toujours dans l’empire romain, on perçoit combien cette entité englobait de peuples et de cultures différents : difficile, au contact des Pictes et du petit peuple celte de toujours sentir l’influence de l’imperator. Malgré l’aspect foncièrement surnaturel de l’univers, cette réalité historique est parfaitement palpable.

Si le début du roman peut laisser un peu dubitatif du fait de la confusion instaurée, une fois les marques prises, on fond dans une intrigue aussi rythmée que les précédentes. La quête de Thya est loin d’être terminée et au vu des enjeux divins et terrestres phénoménaux qui s’entrecroisent, on vient à douter de la réussite de la jeune femme. Aucun répit n’est laissé au lecteur et on se demande bien comment l’auteur va parvenir à retomber sur ses pattes – spoiler : elle y arrive, et de fort belle façon avec cela.

On n’en dira pas plus au risque de divulgâcher l’énorme twist qui fait tout le sel de ce dernier volume de La Voie des oracles. Comme le laissait présager la couverture sombre, en opposition aux blanches couvertures des deux premiers tomes, on bascule dans un univers bien moins léger et riant que précédemment.
Estelle Faye s’est parfaitement approprié l’Antiquité et, au fil des tomes, nous fait découvrir l’empire Romain sous toutes ses coutures, en faisant voyager son personnage sur le continent européen, en Orient mais aussi sur l’île de Britannia, nous permettant ainsi de découvrir les particularités des différentes mythologies et croyances liées à ces divers endroits. Surtout, elle révolutionne totalement son intrigue dans ce dernier tome, lui donnant de nouvelles facettes et perspectives, tout en conservant le rythme et l’univers merveilleux des premiers épisodes. Tout simplement fantastique ! 

◊ Dans la même série Thya (1) ; Enoch (2).

La Voie des oracles #3, Aylus, Estelle Faye. Scrinéo, 2016, 315 p.

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Enoch, La Voie des oracles #2, Estelle Faye.

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Poursuivis par les hommes d’Aedon, Thya, Enoch et Aylus fuient dans les terres barbares…
Sur les routes, les trois acolytes vont découvrir un monde très divers, coloré, fabuleux, où des magies et des mystiques plusieurs fois centenaires côtoient des aspirations farouches à la liberté. Un monde plus vaste et plus étrange que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.
Au cours de ce nouveau voyage, Thya et Enoch vont à nouveau être mis à l’épreuve, et se révéler, ou se perdre…. Avec, en fond, la menace grandissante d’Aedon, soutenu cette fois par un nouvel allié surnaturel…

Après la très bonne découverte qu’a été le premier tome, ce deuxième volume était très attendu… et ça en valait la peine !

Dans le premier opus, on suivait Thya, Enoch et Mettius sur les routes de Gaule et d’Italie. Cette fois, changement de décor : Thya file d’abord vers la Germanie, avant d’embarquer pour l’Orient, Constantinople et l’empire sassanide.

Un peu de géo…

Le roman est donc placé sous le signe du voyage et on est servis : on sent littéralement le vent chaud du désert jouer dans nos vêtements, la soif qui tenaille les voyageurs avant de rencontrer les oasis, le sable chaud sous nos pieds tandis qu’on arpente la Route de la Soie. C’est tout simplement fabuleux ! D’autant que l’univers extrêmement fouillé et évocateur est soutenu par une mythologie toujours plus creusée. Dans le premier volume, une large place était laissée aux créatures mythologiques gréco-romaines : dryades, faunes, sylvains et autres sirènes côtoyaient nos personnages. On les retrouve ici avec plaisir, mais l’auteur va encore plus loin en mettant en scène un grand nombre de divinités presque oubliées des divers panthéons (on est au Ve siècle après Jésus-Christ et les chrétiens ont veillé à ce que soient fermés les temples pour se débarrasser des cultes dits païens). Or, ces divinités en perte de vitesse n’ont pas l’intention de se laisser faire : voilà que Dionysos, Culsans (le dieu des portes dans la mythologie étrusque), Apollon et Hécate se mêlent à la partie – chacun voyant, évidemment, midi à sa porte. En bref ? Gros bazar cosmogonique en prévision ! Et c’est ce qui fait tout le sel du roman. À la quête personnelle de Thya (qui prend un tour dramatique !) s’ajoute l’intrigue proprement divine, où chacun tente de mettre des bâtons dans les roues du voisin (et de Thya si possible), pour faire avancer ses propres plans.

De fait, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Car si la quête est, au départ, assez linéaire et permet d’installer posément les différentes sous-intrigues, le fait de suivre tour à tour plusieurs personnages (Thya, Enoch, Aylus et même le très charmant Aedon) laisse souvent le lecteur sur des charbons ardents. Surtout lorsque l’on passe à un autre personnage en laissant le précédent… dans les ennuis jusqu’au cou – et plus si affinités. Le roman est, de plus, bien rythmé : aux scènes d’introspection ou de réflexion succèdent des batailles proprement épiques qui font monter l’adrénaline !

Et les personnages, dans tout ça ? Dans le premier tome, ils étaient déjà assez complexes… et cela continue. Comme l’annonce le titre, Enoch est au centre de l’histoire et son évolution est proprement captivante. On s’intéresse aussi à Aedon, le très énigmatique et ambigu frangin, que l’on apprécie de découvrir sous tous ses angles. Thya, enfin, fascine tant et plus. Seul petit bémol : on a parfois du mal à réellement ressentir les émotions qui agitent les personnages, malgré la justesse de leurs réactions. Le roman est assez court et cette brièveté dessert légèrement la charge émotionnelle – heureusement, c’est minime tant le reste est passionnant !

En refermant ce deuxième opus, on se surprend à se demander avec anxiété quand arrivera le troisième volume. Car au gré d’un ultime rebondissement, Estelle Faye nous laisse avec des interrogations sans fin !
Plus dense, plus complexe, bien rythmée, cette suite s’inscrit dans la parfaite continuité du premier volume. On replonge avec un immense plaisir dans un univers fascinant, extrêmement original, qui explore les mythologies latines et orientales antiques. Voilà de la fantasy historique comme je l’aime !

◊ Dans la même série : Thya (1) ;

Merci à Livraddict et Scrinéo !

La Voie des oracles #2, Enoch, Estelle Faye. Scrinéo, 2015, 331 p.

 

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Royaume de vents et de colères, Jean-Laurent Del Socorro.

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1596. Deux ans avant l’édit de Nantes qui met fin aux guerres de Religion, Marseille la catholique s’oppose à Henri IV, l’ancien protestant. Une rébellion, une indépendance que ne peut tolérer le roi. À La Roue de Fortune se croisent des passés que l’on cherche à fuir et des avenirs incertains : un chevalier usé et reconverti, une vieille femme qui dirige la guilde des assassins, un couple de magiciens amoureux et en fuite, et la patronne, ancienne mercenaire qui s’essaie à un métier sans arme. Les pions sont en place. Le mistral se lève. La pièce peut commencer. 

En 1596, Marseille était une République. Et Henri IV avait beau n’être qu’un souverain convers mal accepté, ce petit coin de république titillait sa royale autorité. Et il n’y a rien de moins tâtillon qu’un roi au règne contesté. Ni une ni deux, il va donc faire marche sur Marseille.

À Marseille, chacun vit sa vie. Axelle et Gilles, anciens mercenaires, sont devenus aubergistes. Gabriel, ex-protestant converti au catholicisme, chevalier, loge chez Axelle et Gilles, à la Roue de Fortune et offre ses services au consul marseillais. Armand et Roland, des Artbonniers, magiciens redoutés, fuient le pouvoir royal qui aimerait les avoir sous sa coup, et prennent une chambre à l’auberge. Victoire, de son côté, dirige la très lucrative et très canaille guilde des savonniers, couverture de la pègre locale, et fomente l’assassinat du consul de Gabriel. Et loge, justement ce jour-là, à la Roue de Fortune.
La Roue de Fortune devient, assez vite, le centre névralgique de l’affaire. Chacun, à sa façon, a un rapport avec l’ost royal qui s’apprête à débarquer, mais les rôles vont être bien partagés. D’autant que, si les trajectoires passent toutes par l’auberge et s’entrecroisent, elles n’ont parfois que peu de rapport – hormis celui, géographique, de cette auberge.

L’histoire est conçue à la manière d’une pièce de théâtre. Chapitre après chapitre, on découvre une nouvelle voix, qui lève le voile sur un petit coin d’intrigue. Chaque personnage permet d’éclairer une part du conflit en cours et, peu à peu, l’intrigue socio-politique se construit. Ce qu’il y a de fantastique, c’est que l’histoire ne manque ni d’adrénaline, ni d’hémoglobine. Mais c’est vraiment l’intimité des personnages qui construit toute l’intrigue ! D’ailleurs, la longue analepse centrale permet, d’une part, de mieux comprendre les différents parcours et, d’autre part, de mieux situer les différents personnages sur l’échiquier.
Cette partie centrale entretient aussi un savant suspens : on a laissé tous les personnages en plan dans le présent en mourant d’envie de savoir ce qu’il va leur arriver et leurs parcours respectifs sont, eux-mêmes, pleins de tension ! On se surprend à ronger son frein en progressant dans l’histoire !
Hormis cette analepse, l’intrigue se déroule sur seulement 24 heures, et entièrement à Marseille : une vraie pièce de théâtre, vous dit-on !

Le contexte historique est fascinant : on a l’impression de déambuler dans les rues de la cité phocéenne, de découvrir les différents quartiers, tout en se familiarisant avec la (complexe !) politique de l’époque. Le roman, d’ailleurs, tient presque plus du roman historique que de la fantasy historique, tant la magie y est ténue et, surtout, bien ancrée dans le paysage – comme les croyances de l’époque, somme toute. L’équilibre entre les deux est tout bonnement excellent.

Côté personnages, l’auteur joue sur les personnages choisi pour nous surprendre. Ainsi, le capitaine de la garde est une femme, qui a fini par s’installer avec son homme dans une auberge, pour fonder une famille. Problème : si les repas n’ont plus de secrets pour elle, le concept de «famille» semble lui poser quelques soucis et elle s’interroge sur son rapport à la maternité et aux armes – et c’est passionnant ! En fait, chacun ou presque permet de développer un thème. La conversion de Gabriel va permettre de parler de la foi et de la religion ; les Artbonniers, l’addiction (au pouvoir, à la drogue…). Et tout ça habilement intégré dans le récit : l’auteur ne fait pas de thèse, ne nous inculque aucune leçon, c’est génial ! (Mais peut-être l’ai-je déjà dit ?).

Finalement, ma seule réserve viendra de la nouvelle placée en fin d’ouvrage, qui développe le personnage de Gabin, nous expliquant son histoire, son lien avec certains des personnages et comment il en est arrivé à la Roue de Fortune. Diablement intéressant, mais j’aurais préféré l’apprendre dans le corps du récit ; je ne suis pas fan de la nouvelle additionnelle, de fait. Par ailleurs, si j’ai adoré l’effet «pièce de théâtre», en fermant le livre, je me suis fait la réflexion… que c’était trop court à mon goût, j’en aurais voulu plus !

Royaume de vents et de colère est le premier roman de Jean-Laurent del Socorro, et quel roman ! L’auteur offre une brève aventure de fantasy historique au cadre léché, et au sujet très original, puisque l’intrigue se déroule sous la République de Marseille. Les personnages sont complexes à souhait et l’intrigue socio-politique se dessine au travers de leurs ambitions et parcours, dans un récit qui n’est pas sans rappeler une pièce de théâtre rondement menée. En somme, voilà un premier roman de fantasy historique de haut vol !

Royaume de vents et de colère, Jean-Laurent Del Socorro. Actusf, 2015, 280 p.

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Hantise, Les Héritiers de l’Aube #3, Patrick Mc Spare


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 Versailles, 1672. Des lettres saisies au décès de l’officier Sainte-Croix déclenchent un scandale retentissant : poisons, vengeances et messes noires gangrènent la cour de Louis XIV. 
Parallèlement, les Héritiers fraîchement débarqués de San Francisco cherchent la Pierre d’Émeraude. Une affaire de plus en plus ardue : privés des talents d’Alex, passé à l’ennemi, et de Laure, blessée, Alba et Tom ont peu d’espoir de retrouver le joyau grâce à leurs dons balbutiants. Et il n’y pas un seul Primo-Sorcier à l’horizon pour les aider, le comte de Saint-Germain, l’aïeul de Laure, ne naissant que vingt plus tard. 
Mais ce n’est pas le pire : les Fomoré ne sont pas les seuls démons à perpétuer le mal. Les Héritiers vont vite se retrouver avec un Godin de Sainte-Croix spectral de fort mauvaise humeur sur les bras… et prêt à tout pour assouvir son règne de terreur. 

 

Dernière aventure pour nos Héritiers.
Cette fois, l’auteur choisit de leur faire découvrir le règne du Roi-Soleil ; comme dans les deux premiers opus, le contexte historique est très fouillé : l’histoire colle à la chronologie officielle, et on s’y retrouve sans problème. En fait, si ce n’était le voyage dans le temps, on pourrait presque penser lire un roman historique, voire un roman de capes et d’épées très convaincant !
Le décor est, lui aussi, très soigné : on visite Versailles (notamment ses jardins), les souterrains proches, les faubourgs de Paris, la cour des Miracles… Patrick Mc Spare est un artiste du décor : on a parfois l’impression de se déplacer dans un décor de film tant les détails sont soignés, visuels, et réalistes.

Et cette impression cinématographique est renforcée par l’écriture : le style est vif et très visuel. Les péripéties s’enchaînent à bon train, les temps morts sont très rares, et l’action omniprésente, surtout dans le dernier tiers du roman. La lecture est intense, car l’auteur ne nous laisse aucun temps de répit. L’intrigue reste dans la même lignée que celle des premiers tomes : les Héritiers courent toujours après la Pierre, laquelle continue de se réfugier loin d’eux. Il n’y a donc rien de bien neuf à se mettre sous la dent. Si ce n’est que, cette fois, Hermès et ses camarades Fomoré ne sont pas les seuls à barrer le chemin de nos protagonistes : un autre être démoniaque entend bien faire régner sa loi, tout en récupérant la pierre au passage… on retrouve donc le même schéma que dans les tomes précédents, l’identité de l’opposant différant seulement. Ce qui m’a parfois laissé la désagréable impression que la quête de la Pierre d’Émeraude n’était, finalement, qu’un prétexte à faire découvrir différentes époques, découvertes auxquelles s’additionnaient quelques démons en goguette… Du coup, au lieu de lire une aventure de voyages temporels, on lit plutôt un roman d’aventures se déroulant à diverses époques ; ce qui est loin d’être désagréable, mais pas tout à fait ce à quoi je m’attendais.
L’avantage, c’est donc qu’on ne s’ennuie pas : outre la recherche de la pierre, il faut éviter l’esprit frappeur, déjouer un complot de satanistes, retrouver Hermès et son allié fort inattendu, et empêcher tout ce petit monde de nuire. L’intrigue est complexe à souhait, et si fournie qu’on a de quoi s’occuper !

Le gros point fort de cet opus, c’est l’attention accordée aux personnages. Ils sont particulièrement malmenés dans ce volume, ce qui leur permet de se révéler pleinement – notamment Tom et Alba. Mais le personnage le plus fouillé est sans aucun doute Alex : tantôt comique – son sens du sarcasme n’a pas disparu avec Hermès – tantôt émouvant, le jeune homme est un personnage complexe. On appréciera notamment les remarquables scènes d’introspection face aux miroirs… elles sont à la fois glaçantes et magistrales !

Hantise vient conclure une trilogie bourrée d’aventures, d’actions, et avec laquelle on ne s’ennuie pas. Si je suis un peu restée sur ma faim concernant les voyages temporels (les Héritiers n’étant, finalement, que des pions dans l’échiquier de Merlin), j’ai eu mon comptant de rebondissements et péripéties en tous genres: on lit finalement l’histoire plus pour savoir ce qu’il va advenir des personnages, que pour retrouver la filante pierre d’Émeraude. D’autant que ce tome 3 est riche en révélations, et qu’on le termine avec quelques questions : qu’adviendra-t-il du Tom du futur que l’on a croisé, par exemple ? Et que deviennent les Héritiers après leur départ de l’île ? Mystère… Mais pas un mystère qui laisserait le lecteur sur sa faim, rageant contre une conclusion bâclée. Loin de là ! La fin est ouverte, laisse place à l’imagination, certes, mais conclue parfaitement l’ensemble de l’histoire… et laisse rêver le lecteur. Que demander de plus ?
Une série à conseiller aux amateurs de récits historiques fouillés, d’aventures hautes en couleurs, et de sensations fortes !

 

◊ Dans la même série : Le Septième sens (1) ; Des Profondeurs (2).

Les Héritiers de l’Aube #3, Hantise, Patrick Mc Spare. Scrinéo, 2014, 399 p.

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Merci à Livraddict et aux éditions Scrinéo !

Thya, La Voie des oracles #1, Estelle Faye.

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Gaule, début du cinquième siècle après Jésus-Christ. Récemment christianisé, cerné par les barbares, miné par les intrigues internes et les petits jeux de pouvoir, l’Empire romain décline lentement mais sûrement. Dans une villa perdue au milieu des forêts d’Aquitania, Thya, seize ans, fille du général romain Gnaeus Sertor, cache ses dons d’oracles ; dans l’Empire chrétien tout neuf, il ne fait pas bon être devin, ou lié à l’ancienne religion païenne… Le secret a toujours commandé la vie de Thya qui est devenue une adolescente solitaire et renfermée, protégée par son général de père. Or, celui-ci tombe sous le coups d’une bande de pirates pictes au cours d’une de ses visites ; alors que Thya se retrouve sous la responsabilité de son odieux frère… une vision lui montre à un moyen de sauver son père. Elle entrevoit la forteresse de Brog, où il a obtenu sa plus grande victoire sur les Vandales. Comprenant qu’elle doit s’y rendre, elle s’enfuit à la faveur de la nuit. 
Mais la route est pavée d’embûches… surtout pour une jeune patricienne qui n’est jamais sortie de chez elle, et dont les dons intéressent un peu trop de monde !

 

Thya vit sa vie tranquille au fin fond de l’Aquitania, où son père cache ses dons d’oracle. Mais évidemment, cela ne dure pas, car dès que son père est attaqué, Thya se retrouve en danger. Et la voilà lancée sur les routes d’Aquitania, en direction de la forteresse de Brog. Son but ? Elle n’en sait rien, si ce n’est qu’elle pressent que la solution est là-bas, à Brog. Commence donc un périple riche en aventures, qui fait la part belle au trio de personnages.
Thya, tout d’abord, un improbable mélange entre patricienne romaine, petite sauvageonne posant des collets, jeune oracle usant de ses pouvoirs pour lire l’avenir. Face à elle, Enoch, un bâtard barbare, maquilleur de profession, fanfaron accompli et coureur de jupons de haute volée. Mettius, enfin, ancien soldat aux ordres du général Sertor… et qui devient rapidement le protecteur de Thya.
Dans leur périple, les personnages sont talonnés par Aedon, un bien grossier personnage qui tente de ramener Thya au bercail par tous les moyens ; c’est, finalement, le seul personnage clairement estampillé comme étant mauvais. Les autres ont tous leurs bons comme leurs mauvais côtés, ce qui fait que l’auteur évite tout manichéisme, ce qui n’est franchement pas désagréable.
Le voyage permet aux personnages une belle évolution ; leurs relations s’étoffent, leurs caractères se dévoilent… on en vient quasiment, par moments, à lire le roman plus pour savoir comment le trio va évoluer que pour connaître le fin mot de la quête !

La quête, d’ailleurs, reste assez mystérieuse. Et au fil des péripéties, c’est surtout sur eux-mêmes que les compagnons vont apprendre des choses. Et cela ne rend l’affaire que plus passionnante, d’autant que certaines confidences se mêlent précisément de ce qu’il s’est passé à Brog, des années auparavant… et dont Thya pense que cela peut sauver son père.

Dès les premières pages, le surnaturel vient se mêler à l’histoire ; Thya, tout d’abord, possède des pouvoirs que l’on peut qualifier de magiques. Et ces pouvoirs intéressent tout un petit peuple que l’église aimerait bien voir disparaître : faunes, dryades, sirènes, divinités oubliées… un petit monde parallèle hante les forêts et les chemins de l’empire romain déclinant. Estelle Faye joue la corde de la fantasy historique, et avec talent ! On s’immerge sans peine dans son imaginaire dense, qui colle tout à fait à l’histoire. Les personnages sont bien esquissés, et l’auteur n’en cache ni les qualités ni les défauts ; ce trait s’applique également au reste de l’univers. Tour à tour lumineux, ou bien très sombre, son petit peuple attaché à la magie se pose tout en ambivalences. Et c’est ce qui fait le charme du roman : si la quête est assez linéaire (on suit le voyage de Thya) et comporte quelques épisodes sans surprise, c’est le contexte qui ferre habilement le lecteur. D’une part parce qu’un récit de fantasy dans la Gaule du Vè siècle après Jésus-Christ est assez original pour surprendre (après tout, il n’y en a pas tant que ça), d’autre part car l’auteur a un imaginaire prolixe que l’on découvre avec beaucoup de plaisir. D’autant que sa plume est fluide qu’agréable à lire : en somme, ce premier volume de La Voie des Oracles a tout pour plaire.

Avec Thya, Estelle Faye initie une série de fantasy historique prometteuse ; si ce premier tome sert essentiellement la mise en place du contexte et des personnages (dont l’évolution est particulièrement intéressante), il annonce une suite alléchante, que l’on attend désormais avec impatience. Tous les ingrédients sont là : style fluide et plaisant, quête initiatique, intrigue opposant ancien et moderne, imaginaire complexe, personnages fouillés… tout concourt à faire de ce premier tome un roman que l’on lit avec autant de curiosité que de plaisir. Pour une première rencontre littéraire avec Estelle Faye, on peut dire que c’est une rencontre réussie !

◊ Dans la même série : Enoch (2) ;

 

Merci à Livraddict et Scrinéo pour ce partenariat !

 

La Voie des Oracles #1, Thya, Estelle Faye. Scrinéo, 2014, 337 p.

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