Cendrillon 2.0, Ashley Poston.

Ellie Wittimer, geek de son état, ne vit que pour Starfield, le grand classique de science-fiction dont son père était, lui aussi, un grand fan avant sa mort. Alors, quand le reboot de la mythique saga est annoncé au cinéma, elle croit devenir folle de joie. Sauf que c’est Darien Freeman, acteur de séries légères pour adolescents, qui décroche le rôle principal. Et ça, aux yeux d’Ellie et de milliers de fans historiques du chef-d’œuvre, c’est intolérable. Martyrisée par sa belle-mère et ses deux demi-sœurs qui mènent la grande vie et la prennent pour leur domestique, elle a hâte de voler enfin de ses propres ailes après sa dernière année de lycée. En attendant, elle assassine le pauvre Darien à longueur de posts sur son blog – s’assurant, à sa grande surprise, une audience de plus en plus large sur les réseaux sociaux. Alors, quand le tournage du film commence pour le jeune comédien, les difficultés aussi ! D’autant qu’il doit apparaître à la plus grosse convention du pays, autrefois fondée par le père d’Ellie en personne…

Une réécriture de Cendrillon version geek ? Voilà qui a eu le mérite de titiller ma curiosité ! Et quitte à divulgâcher le contenu de ma chronique, je préfère prévenir de suite : j’ai adoré !

Ellie Wittimer ne vit que pour une chose : la série Starfield (qui ressemble follement à Star Trek), dont son père était également un fan assidu. Malheureusement, Ellie a perdu ses deux parents, et se retrouve forcée de vivre dans sa maison d’enfance, coincée entre sa belle-mère et les deux horribles filles de celle-ci, qui la prennent toutes pour la bonniche de service. Heureusement, Ellie peut compter sur sa passion, son blog, Rebelgunner et les Stargunners (les autres fans de Starfield) pour s’évader quelque peu – et ce même si elle est horriblement déçue d’apprendre que le reboot de la série a mis Darien Freeman, un acteur pour midinettes, dans le costume du prince Carmindor.
Darien Freeman, de son côté, n’en peut plus de joie : même s’il le cache à ses collègues et aux tabloïds, il est fan depuis toujours de Starfield et extrêmement heureux d’interpréter le rôle du personnage principal, le prince Carmindor. Même si tout le monde pense qu’il n’a eu le rôle que par copinage, et que la communauté de fans est plus que mitigée – comme le montrent les articles plus que désobligeants que publie le blog Rebelgunner.

Assez classiquement, le roman alterne donc les chapitres, se concentrant tour à tour sur l’un ou l’autre des deux protagonistes avec, pour point commun, le tournage du film Starfield en cours, ce qui nous donne un assez bon aperçu de l’univers de la fameuse série. Par un hasard totalement rocambolesque, mais plutôt bien trouvé et bien mis en scène, Darien et Ellie se retrouvent à communiquer par sms… et à évoquer leur passion commune pour Starfield. Et d’un côté comme de l’autre… on ne peut pas dire que la situation fasse rêver. Darien est sous la coupe de son père et manager qui organise sa carrière, mais aussi sa vie privée, d’une main de fer. Du côté d’Ellie, pas de mystère… sa trajectoire suit parfaitement celle du conte de Cendrillon, mais sauce XXIe siècle. J’avoue m’être régulièrement demandé ce que pouvaient bien faire les services sociaux !!

Ce qui m’amène au point majeur du roman : la réécriture de Cendrillon. Que j’ai trouvée excellente ! Ashley Poston a intégré à son roman tous les épisodes du conte classique, réinterprétés dans une ambiance très moderne, et avec les préoccupation d’Ellie concernant Starfield et le concours de cosplay qu’elle a en ligne de mire. Et tout ce qui pouvait difficilement s’intégrer ? Eh bien cela a été délicieusement adapté. Ellie, ainsi, travaille dans un food-truck customisé en citrouille – dans lequel elle vend des beignets de citrouille, donc, avec sa collègue Sage. Et ce que j’ai trouvé vraiment génial, c’est que cette trame est bien présente, tout en sachant se faire oublier. Si bien que j’ai été surprise par l’arrivée de certains épisodes (alors qu’il est quand même assez aisé de suivre les péripéties du conte initial !). C’est dire si le mélange des genres a été réussi. Point bonus : on peut même lire le scénario du dernier épisode de Starfield (central dans le récit) à la fin du roman.

Sans trop de surprise, les échanges entre Darien et Ellie débouchent sur une relation un peu plus prononcée (c’est Cendrillon, quand même !), mais qui démarre doucement et s’installe subtilement – ce que j’ai trouvé hautement agréable.

Très bonne pioche avec ce titre, donc ! Ashley Poston propose un mélange détonnant mais parfaitement réussi entre les thèmes de Cendrillon et un univers de science-fiction. Les pratiques « de geek » (conventions, fanfictions, cosplay, etc) sont vraiment mises à l’honneur avec beaucoup de bienveillance (et ça donne même envie de s’y remettre). L’alternance des chapitres, si elle est assez classique, permet d’entretenir le suspense et de laisser l’intrigue progresser de façon équilibrée. De plus, l’autrice développe quelques arcs narratifs secondaires bien menés et que j’ai suivis avec plaisir.
J’ai donc passé un très bon moment avec ce roman (que j’ai lu en à peine deux jours !), et suis curieuse de lire le tome suivant – même s’il s’intéressera à d’autres personnages, le récit autour d’Ellie et Darien étant totalement fini.

Il était une fangirl #1, Cendrillon 2.0, Ashley Poston.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sarah Dali et Ombeline Marchon.
Lumen, février 2021, 556 p.

Fangirl, Rainbow Rowell.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cath est fan de Simon Snow. Okay, le monde entier est fan de Simon Snow…
Mais pour Cath, être une fan résume sa vie – et elle est plutôt douée pour ça. Wren, sa sœur jumelle, et elle se complaisaient dans la découverte de la saga Simon Snow quand elles étaient jeunes. Quelque part, c’est ce qui les a aidé à surmonter la fuite de leur mère.
Lire. Relire. Traîner sur les forums sur Simon Snow, écrire des fanfictions dans l’univers de Simon Snow, se déguiser en personnages pour les avant-premières de films. La sœur de Cath s’est peu à peu éloignée du fandom, mais Cath ne peut pas s’en passer. Elle n’en éprouve pas l’envie.

Maintenant qu’elles sont à l’université, Wren a annoncé à Cath qu’elle ne voulait pas qu’elles partagent une chambre. Cath est seule, complètement en dehors de sa bulle de confort. Elle partage son quotidien entre une colocataire hargneuse qui sort malgré tout avec un mec charmant et toujours collé à ses bottes, son professeur d’écriture inventée qui pense que les fanfictions annoncent la fin du monde civilisé, et un camarade de classe au physique alléchant qui a la passion des mots… Mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à propos de son père, aimant et fragile, qui n’a jamais vraiment été seul.
Pour Cath, la question est : va-t-elle réussir à s’habituer à cette nouvelle vie ?
Peut-elle le faire sans que Wren lui tienne la main ? Est-elle prête à vivre sa propre vie ? Ecrire ses propres histoires ?
Et veut-elle vraiment grandir si c’est synonyme d’abandonner Simon Snow ?

On a beaucoup parlé de Fangirl à sa sortie et, globalement, les livres de Rainbow Rowell ont toujours un certain retentissement sur la blogosphère. Tout ça pour dire que j’étais assez curieuse de lire Fangirl. Et, en fait, j’ai plongé dedans dès les premières pages dans le roman !

Rainbow Rowell a un vrai talent pour croquer des personnages ; la galerie que l’on suit dans Fangirl est à la fois attachante et très représentative. Il y a Cath, bien sûr, le personnage central de l’histoire. Cath qui, au début, a été lâchement abandonnée (selon elle) par Wren, sa jumelle, à leur entrée à la fac – la seconde ayant décidé unilatéralement qu’elles feraient chambre à part. Cath, donc, misanthrope, terrifiée par les inconnus, se retrouve totalement isolée. Les deux frangines sont vraiment aux antipodes : Cath est aussi introvertie que Wren est extravertie, Cath est aussi fidèle et bornée que Wren est versatile. Pour autant, difficile de prendre parti pour une et de détester l’autre, malgré le comportement parfois détestable qu’a Wren. Au nombre des personnages remarquables, il y a aussi Reagan, la coloc de Cath : bourrue, un peu sèche, sarcastique à souhait, Reagan est la coloc parfaite dont Cath pouvait rêver, car elle va la faire sortir de sa zone de confort, tout en l’aidant à s’accomplir. Il y a aussi Lévi, le garçon au sourire tellement grand qu’il charme tout ce qui passe – humains, animaux, pierres et végétaux inclus. Face à lui, Nick, l’étudiant qui écrit à ses heures perdues, traîne avec Cath à la bibliothèque – et dont les intentions ne sont pas toujours super claires. A cette galerie, il faut ajouter Art, le père des jumelles, à la santé mentale parfois fragile et qui tient sa famille à bout de bras.

Alors oui, Fangirl, c’est avant tout de la romance. Mais comme ça, au détour d’une page, surgissent des thèmes absolument glaçants et que l’auteure n’évacue pas en trois lignes. On parle – évidemment – de l’hyper-alcoolisation des jeunes et des ravages que cela peut causer sur leur santé physique, mentale et sur leurs relations avec leurs proches. Il est questions de relations familiales, sur la façon dont on gère un conflit avec sa famille. Mais il est aussi question d’abandon, du traumatisme que crée un abandon et de maladies mentales, trois préoccupations majeures dans le texte : et les trois sont intelligemment traitées, en profondeur, ce qui est assez remarquable, vu que ce n’est pas vraiment le centre du récit.

Il faudrait aussi parler de la structure du roman, qui est vraiment très originale. Lâchée par sa jumelle, Cath s’immerge profondément dans ce qu’elle aime le plus et maîtrise le mieux : l’écriture de fanfictions. Justement, elle écrit Carry on, une fanfiction dans l’univers de Simon Snow, un jeune homme qui se découvre magicien et qui doit – en gros – sauver le monde. Ça vous fait penser à Harry Potter ? Gagné, ça y ressemble beaucoup.
Et Cath se colle une pression incroyable car, le tome 8 des aventures de Simon Snow étant sur le point de paraître, elle veut absolument finir sa version de l’histoire de Simon. Ainsi, le roman alterne entre les chapitres consacrés à la vie réelle de Cath et à ses écrits sur internet. Le style entre les deux est vraiment différent, alors que tout est écrit par Rainbow Rowell ! De plus, le fait de passer sans arrêt de l’un à l’autre fait monter le suspens : on a constamment envie de savoir ce qu’il se passe dans l’autre partie de l’histoire.
Vu le sujet de l’histoire, on parle beaucoup d’écriture dans le roman : parce que Cath écrit, bien sûr, mais aussi parce qu’elle suit des cours d’écriture (avec une prof qui vomit les fanfictions) et qu’elle traîne avec un étudiant qui adore écrire, lui aussi. Le roman questionne notre rapport à l’écriture, à la fiction, à la créativité et c’est absolument passionnant.

Fangirl est un roman vraiment riche, qui évoque des thèmes douloureux avec talent, tout en tissant une romance à laquelle il est facile d’adhérer. Comme il est facile de s’identifier à Cath ou à un autre des personnages mis en présence, tant la galerie est variée et attachante. Le texte est truffé de références geeks (à Harry Potter, évidemment, mais aussi à Twilight, Battlestar Galactica et tant d’autres titres), bourré d’humour, ce qui contrebalance à merveille les aspects plus difficiles des thèmes évoqués en filigrane. Au final, il est surtout question d’une adaptation sociale difficile, pour une jeune fille qui a du mal à sortir de sa zone de confort et qui apprend tout simplement à vivre. Et ça, je pense que c’est un thème qui peut parler à beaucoup de personnes !

Fangirl, Rainbow Rowell. Traduit de l’anglais par Cédrix Degottex. Castelmore, février 2015, 507 p. 

Bonus : pendant le Salon du Livre de Paris, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Rainbow Rowell. C’est à lire ici !