Mers brumeuses, Les Récits du Demi-Loup #3, Chloé Chevalier.

Pour Cathelle et Aldemor, l’heure n’est plus aux regrets. Rien n’arrêtera ce qu’ils ont déclenché.
Véridienne et les Éponas, pour la première fois, lèvent les armes l’un contre l’autre. Sur les rivages des Mers Brumeuses, les Chats de Calvina et les guerrières de Malvane se jaugent, et les deux Suivantes, résignées et amères, se préparent à devoir verser le sang de leurs camarades d’enfance. Alors que leurs reines, à tort ou à raison, leur retirent peu à peu toute confiance et que leurs terres se transforment en cimetières, plus rien ne semble pouvoir empêcher les désastres à venir.
Les rêves se fanent, les espoirs se muent en vaines illusions, amitiés et amours se délitent, tandis que le Demi-Loup, les yeux bandés, danse au bord du gouffre.

Après deux coups de cœur pour les deux premiers tomes, je ne pouvais pas passer à côté de la suite des Récits du Demi-Loup !
Cette fois encore, le temps a passé depuis la fin de l’opus précédent et les querelles se sont envenimées. Ce sont donc deux royaumes au bord de la guerre que l’on retrouve — inconscients, qui plus est, de la menace grandissante que représente l’Empire de l’Est, sous la savante houlette d’Aldemor. D’ailleurs, les points de vue des personnages nous permettent de suivre l’évolution de la situation : on oscille donc entre Véridienne, les Éponas et l’Empire, avec des narrateurs de tous bords.

Côté narrateurs, on suit à nouveau les Suivantes Nersès et Lufthilde (respectivement attachées à Véridienne et aux Êponas), le prince Aldemor, la Suivante déchue Cathelle, ces deux derniers faisant partie du contre-pouvoir (et qui m’ont semblés un poil moins au centre de l’histoire). Surgit également une nouvelle voix, que j’ai découverte et suivie avec passion : celle de Crassu, le fils aîné adoptif de Nersès et Firment, sourd de naissance – mais non muet, détail qui a son importance. Crassu est un adolescent bringuebalé dans une guerre qu’il n’a pas demandée, moqué en sus en raison de son handicap et très souvent sous-estimé. Comme, en outre, il est assez jeune, on ne le juge que rarement à sa juste valeur, ce qui lui permet d’avoir un point de vue inédit sur le conflit et de noter une foule de détails capitaux qui échappent aux autres. Ainsi, le roman a un petit côté récit d’espionnage pas désagréable du tout – car Crassu en capte, des secrets ! Et avec les informations dont on dispose à la fin du roman et qui ne sont pas encore arrivées à qui de droit partout… j’étais littéralement sur des charbons ardents !

La narration garde sa forme particulière : elle se fait au travers des écrits des narrateurs, qu’il s’agisse de leurs journaux (où ils couchent scrupuleusement ce qui leur arrive) ou de leurs échanges épistolaires. Si j’ai (à nouveau) regretté que la version numérique ne fasse pas apparaître les blasons immensément pratiques qu’il y avait dans la version papier (du moins du tome 1), je n’ai eu aucune difficulté à me repérer dans les voix, tant celles-ci peuvent être différentes. Mais surtout, l’avantage considérable qu’apporte ce type de discours rapporté, c’est le suspense incroyable qu’il distille dans l’intrigue. Les personnages écrivent avec du recul sur ce qu’ils ont vécu et multiplient les effets d’annonce… celles-ci n’étant pas nécessairement dans les pages qui suivent immédiatement ! On ronge son frein, on patiente, on stocke l’information dans un coin de cerveau en guettant le moment où elle va surgir et on grogne de frustration lorsqu’elle n’arrive pas avant la fin du roman !
Attention, spoiler : Par exemple, je meurs d’envie de savoir qui est ce Tinek qui erre aux Éponas et sert de précepteur aux enfants…

J’ai eu l’impression, dans ce tome, qu’il se passait quelque chose à peu près toutes les deux pages : les vengeances des unes et des autres se dessinent de plus en plus clairement et se mettent vraiment en place. On a la nette sensation qu’on a dépassé, ici, le point de non-retour et qu’on s’achemine doucement – mais sûrement – vers la catastrophe. Et le pire, c’est qu’on a hâte de voir ce que ça va donner !
Outre le volet politique, complexe à souhait, Chloé Chevalier accorde aussi beaucoup d’attention aux vies privées de ses personnages : entre leurs histoires (ou leurs peines) de cœurs, leurs préoccupations personnelles et leurs aventures qui ne semblent pas directement liées à l’enjeu politique, on est servis. C’est agréable, car les personnages ne sont pas réduits au simple rôle de pantins inexistants en dehors du conflit politique dans lequel ils se sont embarqués. Et cela donne d’autant plus envie de suivre leurs pérégrinations. Cela tient sans doute aussi au temps qui a passé : les princesses et leurs Suivantes ont grandi (la preuve en sont les enfants qui se mettent à naître), elles se sont endurcies (et pas toujours pour le mieux, d’ailleurs). Le roman a même un petit goût d’innocence perdue un tantinet mélancolique, mais qui sied parfaitement à l’intrigue !

Il y aurait encore tant à dire, mais il y a déjà bien assez de détails révélés dans cette chronique. Je m’arrêterai là en disant que j’ai littéralement dévoré ce roman, pressée que j’étais de savoir comment tout cela allait tourner, tout en ayant la certitude que ça ne pouvait que mal tourner. L’histoire est devenue bien plus sombre : non seulement nos cinq têtes de linottes ont brutalement grandi mais, en plus, le récit nous emmène vers de sombres lendemains (entre la Mort de l’Eau, l’Est ou les petits plans machiavéliques des uns et des autres, il y a de quoi faire). Chloé Chevalier, une fois de plus, nous présente des personnages attachants, pour les péripéties desquels il n’est pas difficile de se passionner. J’ai donc terriblement hâte, une fois de plus, de découvrir la suite de leurs aventures !

◊ Dans la même série : Véridienne (1) ; Les Terres de l’Est (2) ;

Les Récits du Demi-Loup #3, Mers brumeuses, Chloé Chevalier. Les Moutons Électriques, 1er juin 2017, 368 p.
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Les Terres de l’Est, Récits du Demi-Loup #2, Chloé Chevalier.

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Deux ans ont passé. La Preste Mort poursuit ses ravages et la scission entre les deux domaines du royaume, Véridienne et les Éponas, se creuse chaque jour davantage. Aux deux Suivantes, Lufthilde et Nersès, il revient d’œuvrer dans l’ombre de leurs reines pour éviter le pire. Ballottées entre la frivolité de Calvina, les lubies imprévisibles de Malvane et la colère grandissante des comtes et du peuple, l’une comme l’autre peinent à se montrer à la hauteur de la tâche.
Tandis que de vieilles querelles de jeunesse se muent peu à peu en dangereux jeux de pouvoir, à l’est, l’Empereur tourne son regard et ses légions vers le Demi-Loup. Pour Cathelle et Aldemor, la Suivante et le prince renégats, l’heure approche de sortir de l’ombre et, enfin, de prendre leur revanche.

L’an dernier, j’avais succombé au charme de Véridienne ; inutile de préciser que j’attendais Les Terres de l’Est avec une certaine impatience, largement récompensée. Dans le premier volume, on suivait essentiellement les tribulations des deux cousines, au travers des journaux de leurs trois Suivantes et du prince Aldemor. Cette fois, l’histoire se concentre bien plus sur Aldemor, le prince renégat et sur Cathelle, la Suivante déchue, qui a suivi Aldemor dans sa disgrâce.
Au travers des écrits d’Aldemor, on en apprend plus sur son passé à l’Est et cela éclaire à la fois sa personnalité et quelques événements du premier volume.

La situation politique ne cesse de se complexifier et il est intéressant de voir l’angle sous lequel Chloé Chevalier envisage la situation. Le Demi-Loup n’est, finalement, qu’un royaume de bouseux mal dégrossis, menacé par la proximité d’un immense empire bien plus brillant. Les échanges de Nersès et Lufthilde, à ce titre, sont particulièrement édifiants, et permettent de mieux saisir les évolutions sanitaires, politiques et sociales en marche – et il y a du boulot. Comme dans le premier volume, on ne voit jamais les deux reines, mais on les suit tout de même pas à pas. Ces longs échanges de lettres sont également l’occasion de revenir sur leurs erreurs de jeune fille et, si en lisant le premier tome on ne s’est pas arrêté sur certains détails, les implications de leurs petits conflits sont maintenant plus claires.

On passe aisément d’un narrateur à l’autre – mais je regretterai tout de même que les blasons, bien pratiques pour les identifier, n’apparaissent pas dans la version numérique – car Chloé Chevalier les a tous dotés d’une voix bien particulière. Et dès que l’on passe à un nouveau personnage, c’est pour regretter de ne pas suivre plus longtemps le précédent, preuve que l’auteur a su rendre leurs tribulations littéralement passionnantes.

Si, dans le premier tome, les querelles juvéniles des cinq filles donnait au roman de faux airs lents, le rythme est nettement plus soutenu dans ce deuxième tome. Entre ceux qui se lancent dans une quête vengeresse presque promise à échouer, ceux qui tentent vaille que vaille de résoudre les problèmes et celles qui décident qu’elles ont mieux à faire, une certaine tension s’installe.
Mais, parallèlement à cela, l’auteur écrit, encore une fois, un roman très humain, centré sur les relations des personnages et leurs quêtes personnelles, qui viennent nourrir l’intrigue générale. Sans en révéler de trop, les quêtes politiques se doublent de quêtes identitaires, en se nourrissant les unes les autres.

De plus, on a enfin quitté les murs glacés de Véridienne – qu’on ne retrouve plus que par l’entremise des échanges épistolaires entre Nersès et Lufthilde. On voyage beaucoup plus dans cet opus, passant des murailles de Véridienne à celles des Éponas, des Plaines Jaunes aux immenses cités de l’Est, des recoins les plus obscurs du Demi-Loup aux bourgades les plus étranges. Chloé Chevalier nous donne à voir un univers vaste, riche de coutumes, légendes et d’une histoire secouée, quel que soit l’endroit que l’on visite.

Véridienne était un excellent premier tome, Les Terres de l’Est poursuit sur sa très bonne lancée ! Chloé Chevalier signe une aventure très humaine, portée par un contexte géopolitique complexe à souhait. J’espère de tout cœur que la suite sera à la hauteur de ces deux premiers tomes ambitieux et fascinants !

◊ Dans la même série : Véridienne (1) ;

Récits du Demi-Loup #2, Les Terres de l’Est, Chloé Chevalier. Les Moutons électriques, 19 août 2016, 327 p. 

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Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous, Nathalie Stragier.

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Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous…
… parce que pour elle, votre monde ressemble au Moyen Âge.
… parce qu’elle sera envahissante, agaçante, imprévisible.
… mais surtout, parce qu’elle détient un secret terrible. Et c’est à vous qu’elle va le confier.

Lorsqu’elle aide, puis recueille, Pénélope, une inconnue à l’accoutrement hautement improbable, Andréa est loin d’imaginer qu’elle a quasiment signé un pacte avec le diable. Parce que Pénélope, elle va le découvrir très vite, n’est pas une fille de 2019 ordinaire. Et pour cause ! Elle vient de 2187 et a été oubliée par sa classe durant son épreuve pratique du BAC d’histoire-géographie. Problème : elle ne peut pas révéler comment rentrer et ne peut, surtout, pas rentrer par ses propres moyens. Deuxième problème : si elle visite l’année 2019, comme tant d’autres élèves de sa génération, c’est qu’il s’agit d’une année-charnière pour l’humanité, marquant la fin du Moyen-Âge tardif et le début de la Renaissance – les grandes périodes historiques ont donc subi un petit lifting dans le futur en raison d’un bouleversement majeur. Ce qu’elle ne peut évidemment pas révéler tout de go à Andrea, au vu de l’énormité du secret en question.

Dès les premières pages, on plonge dans un mélange assez réussi de roman d’initiation et de comédie décapante : Pénélope vient du futur et n’est certainement pas adaptée à notre époque. Si elle semble être assez sereine face aux véhicules à essence, l’odeur du steak, la liste des ingrédients chimiques au dos des aliments conditionnés et la présence envahissante des garçons (souvent bas-du-front) la font frémir d’horreur. De plus, elle a un sens de la mode assez limité (qui d’autre pourrait porter des sandales de piscine volontairement… avec des chaussettes léopard ?) et des bonnes manières pas toujours au top. Bon an mal an, Andréa tente de l’initier à la vie en 2019, ce qui s’avère extrêmement divertissant, tout en résolvant le problème majeur de Pénélope. Jusqu’au jour où… Andréa finit par découvrir ce secret si bien gardé sur le futur. De là, elle se retrouve dans la position de la seule personne – ou presque – à savoir ce qu’il va advenir mais surtout la seule à vouloir éviter le déroulement funeste des événements ! Car Pénélope, elle, aime beaucoup le futur dont elle vient et n’a pas du tout l’intention de modifier le passé pour éviter la catastrophe.

De fait, le roman est haletant puisque les personnages sont confrontés à plusieurs problèmes d’égale urgence : on saute de péripéties en rebondissements sans jamais se lasser – sauf vers la fin où l’accumulation est un peu trop abondante pour rester efficace et devient même un tantinet lassante.
Au chapitre des points forts du roman, il y a cependant l’excellent mélange des genres entre science-fiction, comédie et thriller – l’opposante à Andréa et Pénélope ne reculant devant rien pour parvenir à ses fins. Ce qui est intéressant, c’est que les deux adolescentes, outre leur quête en cours pour sauver le monde, ont aussi des préoccupations de leur âge : Andréa est en opposition avec son père, lequel refuse de la laisser partir, sac au dos, sur les routes d’Europe seule avec Mathias, son meilleur ami (d’un an son aîné). Pénélope, elle, apprend la vie en société, notamment avec la gent masculine, et se découvre des hormones en ébullition. Rien que de très normal, donc.
Mais au-delà de la quête effrénée mâtinée de comédie décapante, le roman poste de très intéressantes questions sur notre société. En établissant un parallèle entre la vie d’Andréa et celle de Pénélope, on compare forcément les deux sociétés… et on en vient très vite à débusquer les travers de la nôtre. Et c’est très intelligemment fait car, bien souvent, c’est par sa candeur et son ignorance que Pénélope – à l’instar d’Usbek et Rica – met au jour les points qui fâchent et amène le lecteur à s’interroger à son tour sur ces mêmes sujets.

Le roman est servi par une galerie de personnages assez variés. Pénélope, bien sûr, assure le spectacle, tandis qu’Andréa et sa famille amènent un ancrage plus touchant. Seule fille au sein d’une famille de mecs, la lycéenne se révèle très protectrice envers son noyau familial. Cependant, en dehors de ce petit cercle intimiste, les autres personnages sont assez peu développés. Ainsi, on déplore la disparition de Mathias, éternel meilleur ami… bien fantoche, finalement, et qu’on ne voit qu’au tout début du roman. Quant à George, l’opposante, elle est peut-être un tantinet trop exagérée pour être parfaitement crédible et c’est un peu dommage. Mais ces petites réserves n’enlèvent rien au côté hautement divertissant du reste du roman.

Avec Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous, Nathalie Stragier propose donc un roman mêlant parfaitement suspense, science-fiction, réflexion et divertissement. On rit autant qu’on s’angoisse et le mélange des deux amènera sans aucun doute de saines questions dans l’esprit du lecteur. Bonne pioche, donc ! 

Ne ramenez jamais une fille du futur chez vous, Nathalie Stragier. Syros, janvier 2016, 426 p.

Véridienne, Récits du Demi-Loup #1, Chloé Chevalier

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Au bord de l’implosion, le royaume du Demi-Loup oscille dangereusement entre l’épidémie foudroyante qui le ravage, la Preste Mort, les prémisses d’une guerre civile, et l’apparente indifférence de son roi. Les princesses Malvane et Calvina, insouciantes des menaces qui pèsent sur le monde qui les entoure, grandissent dans la plus complète indolence auprès de leurs Suivantes. Nées un jour plus tard que les futures souveraines auxquelles une règle stricte les attache pour leur existence entière, les Suivantes auraient dû être deux. Elles sont trois. Et que songer de la réapparition inopinée du prince héritier, Aldemor, qu’une guerre lointaine avait emporté bien des années auparavant ? Avec lui, une effroyable réalité rattrape le château de Véridienne, et le temps arrive, pour les Suivantes et leurs princesses, d’apprendre quels devoirs sont les leurs.

Très belle surprise de la rentrée fantasy ! Au royaume du Demi-Loup, le quotidien des princes et princesses est géré par une règle très stricte : on adjoint à chaque enfant un Suivant, du même sexe, né un jour après l’héritier et auquel on dispense le même enseignement. En cas de disparition de ce dernier, le Suivant pourrait être appelé à assurer la régence et doit donc devenir à la fois l’ami et le confident de son aîné. Or, au royaume du Demi-Loup, question Suivants, les affaires semblent plutôt mal embouchées. D’une part, le Suivant du prince Aldemor – parti depuis bien longtemps mener l’armée contre l’empire de l’est – est décédé lorsqu’ils étaient jeunes enfants. D’autre part, pour écourter une chasse à la Suivante décidément trop longue, le roi Aldemar a ramené à sa fille cadette Malvane une fillette née deux jours après elle (Nersès), avant qu’une autre fillette (Cathelle) née le bon jour n’arrive au château ! Double scandale ! Mais vaille que vaille, Malvane a deux suivantes. Les ennuis ne sont pas terminés. Alors que la princesse a une douzaine d’années, deux fillettes dépenaillées débarquent au château de Véridienne : il s’agit de Calvina, cousine de Malvane et princesse des Éponas (royaume méridional) et de Lufthilde, sa Suivante, tout juste réchappées du coup d’État qui voit passer la couronne des Éponas de la tête de feu le roi à celle de son ex-général des Armées. Bon an mal an, la famille royale recueille les deux rescapées et tente de leur offrir le meilleur, ce qui, dans un premier temps, fonctionne plutôt bien… avant de partir en quenouille.

Véridienne ouvre une série de fantasy ambitieuse. Ce premier volume vient poser le décor d’un univers riche à souhait. La géopolitique, d’un côté, est très dense : le Demi-Loup se partageait en deux royaumes satellites, Véridienne et les Éponas, gérés par deux rois frères, jusqu’à ce que le général de l’armée des Chats ne s’empare des Éponas. Mais cette épine dans le pied n’est rien comparée à la puissance du gigantesque empire de l’est, à côté duquel le Demi-Loup fait figure de piqûre d’épingle sur la carte. Et il faut un certain nombre de chapitres pour s’en apercevoir, car l’auteur introduit les éléments peu à peu.

Il y a en effet une sorte de lenteur qui règne sur l’ensemble de ce premier tome et qui sied parfaitement à l’intrigue, tenue presque à huis-clos dans les murs du château. Les princesses vivent leurs vies dans une sorte d’indolence confortable, sans trop se poser de questions, et toutes aux bisbilles adolescentes qui peuvent les opposer ou les réunir. La réalité n’a, finalement, que peu de prises sur leur petit univers douillet – avant qu’elle ne leur tombe violemment dessus. Du coup, c’est l’occasion pour le lecteur de découvrir l’univers, les hiérarchies, les coutumes. Dans une grosse première partie, on suit essentiellement les cinq filles, jusqu’à ce que la réalité du monde extérieur ne s’invite dans leur bulle – et dans celle de la famille royale, plus globalement, le roi étant lui-même particulièrement inactif et indolent. Malgré la lenteur globale du récit, qui prend son temps pour s’installer, le récit est rythmé. D’une part, la vie des adolescentes ne manque certainement pas de piquant et, d’autre part, les perspectives de l’épidémie et de la guerre induisent un suspense tenace.

Malvane, Nersès, Cathelle, Calvina et Lufthilde sont cinq feu follets qui virevoltent dans les couloirs glacés et humides du palais. L’auteur s’est attachée à chaque fille, affinant leurs caractères, dessinant leurs relations, semant les graines de la discorde entre elles. Car évidemment, la belle entente de l’enfance vire en inimitiés féroces, renforcées par les caprices des unes et des autres. De fait, alors que diverses menaces (toutes plus létales les unes que les autres) pèsent sur le royaume, c’est une intrigue très humaine que tisse Chloé Chevalier. Les princesses aiment, détestent, se passionnent pour des sujets, en exècrent d’autres, étudient, s’émancipent, comme des adolescentes parfaitement normales. Et leurs caractères évoluent grandement au fil des pages. Du coup, lorsque le fil rouge s’installe pour de bon, on a la délicieuse impression d’avoir affaire à des personnages complexes et consistants.

À cela il faut ajouter la forme que prend Véridienne. C’est un roman choral, mais qui ne se contente pas d’alterner les points de vue. Certes, on passe d’un personnage à un autre, mais toujours par le biais d’un écrit – un point intéressant, quand on pense que la lecture et l’écriture sont des compétences extrêmement rares dans le Demi-Loup et qui ont donné lieu à des méthodes parallèles parmi le peuple ! D’un chapitre l’autre, on lit donc les journaux intimes des personnages, entrecoupés de correspondances, rapports et autres messages qui viennent enrichir ces différents angles de vue. Autre point très original : jamais nous ne connaissons les points de vue intimes des princesses en titre. En effet, on suit les journaux de Nersès, Cathelle et Lufthilde, les trois suivantes, ainsi que celui du prince Aldemor, astucieusement signalés par un système de blasons en tête de chapitre – qui pallient l’uniformité des récits, les voix étant assez similaires. Ce système laisse libre champ à chacun pour interpréter (ou surinterpréter !) les paroles et réactions des autres, et chacun s’en donne à cœur joie !

Excellent début en fantasy pour Cholé Chevalier, donc, qui met en place un univers riche, aux coutumes vraiment intéressantes. Ce premier volume sert d’introduction à une intrigue politique pour le moins dense. En prenant le temps de développer les caractères de ses protagonistes de l’enfance à l’âge adulte – avec tout ce que cela suppose de remous – Chloé Chevalier tisse brillamment une intrigue à échelle humaine, avec des personnages agréablement complexes. Voilà qui est prometteur pour la suite que j’ai hâte de lire !

Récits du Demi-Loup #1, Véridienne, Chloé Chevalier. Les Moutons électriques, 2015, 376 p.

 

U4 : Jules, Carole Trébor.

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Cela fait 10 jours que le virus U4 accomplit ses ravages. Plus de 90% de la population mondiale est décimée. les seuls survivants sont des adolescents. L’électricité et l’eau potable commencent à manquer, tous les réseaux de communication s’éteignent. Dans ce monde dévasté, Koridwen, Yannis, Jules et Stéphane se rendent, sans se connaître, à un même rendez-vous. Parviendront-ils à survivre, et pourront-ils changer le cours des choses ?

Jules vit reclus dans son appartement du boulevard Saint-Michel, à Paris. Il n’a pas de nouvelles de ses parents, en voyage à Hong Kong lorsque l’épidémie a commencé de se propager. Le spectacle qu’il devine par la fenêtre est effroyable, la rue jonchée de cadavres. Mais il sait qu’il ne pourra pas tenir longtemps en autarcie. Pour affronter l’extérieur, Jules redevient le guerrier impavide qu’il était dans le jeu vidéo Warriors of Time, WOT pour les intimes. Il va alors retrouver son frère aîné, qui se drogue et dont il ne peut rien attendre, puis secourir une petite fille qui a mystérieusement échappé au virus et qu’il décide de prendre sous son aile. Son seul espoir : le rendez-vous fixé au 24 décembre par le maître du jeu de Warriors of Times.

U4 est une série au concept assez original : deux éditeurs (Syros et Nathan) publient conjointement les 4 romans écrits par 4 auteurs différents, chacun développant un personnage particulier dans le même univers et dont le parcours recoupe celui des autres. Yannis (Florence Hinckel), Stéphane (Vincent Villeminot), Koridwen (Yves Grevet) et Jules (Carole Trébor) peuvent être lus indépendamment – mais si l’on veut tout savoir des personnages, alors on peut tout lire.

Avec Jules, on débute à Paris. L’adolescent, nerd convaincu, n’attend qu’une chose : le 24 décembre, afin de rencontrer ses camarades geek et – peut-être – sauver le monde, attendu que 90% de la population mondiale a été décimée et qu’il ne reste que des adolescents. Ceux-ci s’organisent rapidement en petites bandes armées et relativement dangereuses, tandis que les militaires décrètent la loi martiale et nettoient la cité à grands coups de mitrailleuses.
La première chose à noter, c’est que l’aventure de Jules ne m’a pas semblé bien crédible. D’abord parce qu’il faut moins de trois jours à l’épidémie pour, d’une part, éradiquer tous les adultes et les enfants et, d’autre part, paralyser le pays en coupant (comment ?) les distributions d’eau, de gaz, d’électricité, de réseau. C’est un peu rapide, mais admettons. Au bout de 3 semaines de survie pénible dans l’appartement familial, Jules recueille une petite fille, Alicia, mutique et enfermée dans l’univers de Dora l’exploratrice, dont elle se prend pour le personnage principal. Si le duo se montre parfois attachant, ils sont loin d’avoir le charisme de la paire Amy-Baby
Décidé à survivre, Jules intègre avec la fillette (la seule fillette à avoir survécu, semble-t-il) une communauté d’adolescents organisées, dirigée (chance !) par ses deux meilleurs amis, Jérôme et Vincent. Et on continue sur une pente toujours aussi peu réaliste. Car ils sont aussi bien organisés que des paramilitaires : le fils de flic gère l’armement, la fille de pharmacienne administre médicaments et opérations de main de maître, etc. Le tout sans barguigner et avec une maîtrise qui ferait baver de jalousie les spécialistes. Mais ce ne sont que des adolescents paumés, que diable !

Et, malheureusement, on continue avec les clichés les plus éculés des romans post-apocalyptiques. Car bien que la population mondiale ait été salement décimée, il reste quelques adultes, essentiellement des militaires, qui quadrillent Paris en organisant des points de rassemblement que les adolescents sont obligés de rejoindre. Au bout de quelques jours, les soldats passent au grade supérieur : les jeunes survivants sont tout simplement abattus à vue s’ils n’ont pas été pucés et intégrés aux points de rassemblement, sans que l’on sache pour quelle excellente raison ils agissent ainsi (autre que : parce que ce sont les méchants, s’entend). Dites, les gars, ça ne vous est pas venu à l’esprit que massacrer les rares survivants n’allait pas aider à sauver l’humanité ? Point de détail, dites-vous ?
Passons donc ce point de détail et ignorons la bêtise crasse de ces survivants.

Autre point qui fâche : le style. C’est Jules qui raconte l’histoire et, si l’on est adepte du réalisme, on est servis ici. Qu’il s’exprime mal ! Les phrases sont à la limite de la correction, le style extrêmement oral, et ses pensées pseudo-héroïques parfois pénibles à suivre.
De plus, on tourne souvent en rond et les sujets graves abordés (le deuil, la responsabilité, l’addiction) sont à peine survolés : les scènes de questionnement ou de remises en question sont expédiées. C’est superficiel à souhait et c’est bien dommage, car il y avait du potentiel. En revanche, il y a de l’action à revendre : le temps qu’on ne passe pas à se questionner, on le passe à lutter contre (au choix) les gangs adverses, ses propres démons, les militaires ou les rats mutants qui ont envahi la ville – encore que, là aussi, les ellipses ne soient pas toujours les bienvenues, nous coupant souvent une partie non négligeable des explications, ou provoquant des changements de plan du coq à l’âne.
Là-dedans, l’intérêt du jeu vidéo est assez limitée : outre le fait que cela ancre Jules dans le cliché de l’adolescent accro à l’écran et pas toujours capable de différencier réel et virtuel, l’histoire développée autour de Warriors of Time est bien légère.

Rencontre ratée avec l’aventure de Jules, donc : outre le scénario post-apocalyptique pas très crédible, le style très oral, les personnages peu nuancés et l’aspect superficiel de l’aventure auront eu raison de ma patience. Mauvaise entrée en matière pour U4, en somme. 

U4 : Jules, Carole Trébor. Nathan / Syros, 2015, 431 p.

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In the end, Demitria Lunetta

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Trois mois se sont écoulés depuis qu’Amy a quitté New Hope. Depuis qu’elle a vu Baby ou Kay ou Ray pour la dernière fois. Elle survit seule, comme elle le faisait avant d’être « sauvée ». Même alors qu’elle recherche de nouvelles provisions, la voix de son ancienne camarade Kay retentit grâce à l’oreillette qu’elle possède depuis son départ. Et, d’un ton désespérée, Kay lui murmure quatre mots, qu’Amy espérait ne jamais entendre : Dr. Reynolds détient Baby. Le sang d’Amy ne fait qu’un tour. Pour Baby, elle retournera à New Hope. 
Écoutant la voix de la raison – Kay – elle se dirige d’abord vers Fort Black, une ancienne prison transformée en colonie de survivants, où elle trouvera Ken, le frère de Kay, un scientifique susceptible d’avoir la solution pour la survie de Baby. Mais avant de trouver Ken, il va falloir penser à survivre à Fort Black. Un seul faux pas, et Amy pourrait perdre la vie, en plus de celle de Baby. 

Après le coup de cœur d’In the after, cette suite était très très attendue. Et elle s’est avérée très très surprenante ! En effet, In the end est radicalement différent du premier tome. Celui présentait tout d’abord une partie purement axée sur la survie, dans un environnement post-apocalyptique avant de basculer dans une dystopie plus classique ; ce second volume, lui, renoue avec la survie dans un univers en déliquescence mâtinée de quelques accents dystopiques, tout en se démarquant fortement de ce qu’on avait dans le premier opus.

On retrouve Amy quelques mois après qu’elle ait réussi à quitter New Hope ; atteindre Fort Black devient primordial, car Kay parvient à lui dire que le docteur Reynolds détient Baby et qu’il menace la vie de la fillette à force d’expériences en vue de trouver un vaccin. Kay pense que son frère jumeau, Ken, un scientifique basé à Fort Black, pourrait sauver Baby, aussi Amy se dépêche-t-elle de rejoindre la forteresse.
Mais arrivée sur place, elle déchante assez vite : Fort Black étant un pénitencier dans lequel il reste la plupart des prisonniers, la population est – évidemment – loin d’être constituée d’enfants de chœur, ce dont on s’aperçoit dès les premiers chapitres avec la rencontre de Tank, un pédophile meurtrier qui apprécie la chair fraîche – personnage un poil cliché, soit dit en passant.

Nouveau lieu, donc nouveaux personnages. On délaisse la sympathique galerie rencontrée précédemment : hormis Amy, les autres ne font office que de figurants. À leur place, quelques figures assez fortes, comme Jacks qui devient rapidement le nouveau protecteur d’Amy, ce qui ressemble le plus à un ami et, de fil en aiguille, à un amant. De ce côté-là, c’est un peu dommage, d’une part, que Rice soit simplement écarté, car il restait des non-dits entre lui et Amy et ces zones d’ombre ne sont pas évacuées à la fin de l’histoire et, d’autre part, le triangle amoureux est un peu superficiel. Pourtant, la relation avec Jacks apparaît comme parfaitement naturelle, malgré l’ambiance post-apo qui règne.
À Fort Black, Amy rencontre une alliée inattendue, la figure féminine forte qui manquait au premier opus, et un des personnages les plus réussis : Brenna. Ce qui est ennuyeux, c’est qu’on finit par s’attacher nettement plus à Brenna qu’à Amy, qui ne mérite rien d’autre qu’une paire de claques retentissantes dans cet opus. Qu’elle fasse des erreurs, c’est tout naturel. En revanche, qu’elle s’acharne à les répéter encore et encore, c’est un peu lassant. Or, dans cet opus, Amy est plus bornée que jamais et réitère systématiquement les mêmes bévues. Des claques, vous dis-je.
Autre point de récriminations, Baby est particulièrement absente de l’histoire et sa présence manque quand même pas mal… même si elle permet de faire rebondir l’intrigue.

Si celle-ci est enlevée (avec la survie de Baby à la clef), et le tout assez rythmé, je n’ai malheureusement pas retrouvé l’ambiance survoltée et terrifiante de la première partie du tome 1, ce qui m’avait justement beaucoup plu. Entendons-nous bien, l’histoire tient la route, on ne s’ennuie pas, et on angoisse même pas mal, mais on est dans un schéma un peu plus classique, et un tantinet moins haletant. La première partie met un moment à planter le décor (ce qui est nécessaire, vu les changements) et l’ambiance du double huis-clos (dans la prison et avec les Florae en toile de fond) est assez prenante ; la seconde retrouve le niveau du premier volume, avec moult courses au Florae en goguette, stratégies de survie et scènes bourrées d’adrénaline ; la troisième, en revanche, n’est pas aussi nette et tranchante qu’elle aurait pu l’être. La tournure n’est pas totalement inintéressante, mais certains point auraient mérité plus d’approfondissements et nous laissent quelque peu sur notre faim ! En revanche, la dernière scène est tout à fait réussie, et conclut fort bien la saga.

In the end est donc une très bonne suite, au sens où Demitria Lunetta parvient à donner un tour complètement nouveau à l’histoire, en changeant radicalement d’intrigue, d’univers, et de protagonistes. Si l’ensemble est rythmé, et même plutôt prenant, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une pointe de déception en ne retrouvant pas l’ambiance survoltée du premier opus, et la Amy dure à cuire à laquelle je m’étais habituée. Néanmoins, il se dévore mieux qu’un petit pain un jour de disette, car l’intrigue est énergique, les nouveaux personnages fouillés, notamment Brenna, et le tout rudement bien ficelé. Quel qu’ait été votre sentiment pour In the after, attendez-vous à un titre totalement différent !

♦ Dans la même série : In the after (1).

In the after #2, In the end, Demitria Lunetta. Traduit de l’anglais par Maud Ortalda. Lumen, 2015, 405 p.

 

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ABC Imaginaire 2015

The Young world, Chris Weitz

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New York, XXIe siècle. La Maladie, un virus fulgurant, a anéanti la population des États-Unis, à l’exception des adolescents, qui ont vu leur avenir se désintégrer sous leurs yeux. Plus d’électricité, plus d’eau courante, plus de transports, plus d’Internet : les jeunes sont livrés à eux-mêmes dans la ville qui ne dort jamais. Rapidement, des tribus se forment, se partagent le territoire et coexistent plus ou moins pacifiquement.
Jefferson, le tout nouveau leader des Washington Square, tente d’organiser la survie des siens avec l’aide de Donna, leur guérisseuse, qui ne le laisse pas complètement indifférents. C’est alors que Brainbox, un des membres de la tribu, annonce avoir découvert l’origine de l’épidémie… et peut-être un antidote. 
Lassés d’attendre l’âge adulte qui signe leur mort, et n’ayant pas mieux à faire, ils partent à travers Manhattan pour tenter de retrouver l’origine du virus qui a décimé le continent. Une promenade de santé… sur le papier. 

 

Le roman de Chris Weitz prend place dans un décor post-apocalyptique : suite à une contamination, seuls les adolescents ont survécu, protégé par leurs hormones. Une protection qui s’écroule dès la maturité physique atteinte. Les adolescents sont donc confrontés à un double problème : l’absence des adultes, et leur propre fin en approche. C’est pourquoi Jeff et les siens sautent sur la proposition de Brainbox : traverser New-York pour aller à la bibliothèque, afin d’y chercher un article scientifique qui pourrait tout changer.

Le récit est narré par les voix de Jefferson, qui vient de prendre la direction de la tribu, et celle de Madonna, dite Donna, la guérisseuse officielle. Ils se connaissent depuis l’école primaire mais n’auraient, bien sûr, jamais imaginé devoir survivre ensemble, ni assurer la survie d’autres adolescents. Les deux voix sont assez différenciées (bien que Donna abuse du « genre » et en truffe presque toutes ses phrases) et l’alternance des points de vue est intéressante : elle permet de livrer les sentiments et pensées de chaque personnage, mais aussi leurs points de vue sur les scènes auxquelles ils assistent. On a donc deux sons de cloche, ce qui va nuancer le récit à de nombreuses reprises. D’autant que Donna et Jeff n’ont pas exactement les mêmes idées : lui est résolument tourné vers leur (bref) avenir, tandis que Donna se complaît dans un passé révolu et semble plus réfractaire à tout changement. Et si on a envie de lui coller des claques, on comprend tout à fait son ressenti, très réaliste – et qui change des adolescents hyper motivés et n’ayant aucun doute que l’on croise habituellement dans ce type de romans. Un premier bon point !

Mais cette alternance n’est pas toujours des plus réussies : en effet, il y a quelques ellipses, et ces passages vont manquer à l’histoire, tandis que certaines transitions s’avèrent un peu brutales. Chris Weitz est réalisateur de cinéma, et cela se sent dans la façon dont est écrit ce roman. Ces transitions brusques ressemblent furieusement à des changements de plans dans un film, qui permettent d’embrasser la scène d’un simple coup d’œil – exercice plus périlleux en littérature.  On a donc parfois l’impression que les transitions sont un peu hachées, ce qui laisse une sensation de succession de plans très marquants, mais manquant un peu de liant entre eux.
De même, le récit est extrêmement visuel : les péripéties fourmillent d’action, et le décor est soigné. L’approche de l’histoire est (à nouveau) très cinématographique, avec des scènes à l’ambiance forte (la rencontre avec les Résidents, ou la scène à la bibliothèque… qui n’est pas sans rappeler le film Le Jour d’après !), et que l’on sent comme très esthétiques, mais dont certaines n’apportent pas forcément quelque chose à l’histoire – notamment la scène des tambours du Bronx, durant laquelle l’équipe de Jeff échappe à une tribu dont la moitié joue du tambour, tandis que l’autre leur tire dessus ; c’est prenant, hypnotique, mais finalement sans grand impact. L’ensemble est donc un peu irrégulier : certains passages sont très courts alors qu’il y aurait matière à développer, tandis que d’autres souffrent de quelques longueurs. Ainsi, la fin est extrêmement abrupte, avec un revirement à peine compréhensible : quelques pages de plus auraient été appréciables pour mieux peser les enjeux de cette conclusion. Le cliffhanger final, en revanche, est bien amené, et nous laisse avec un bon lot de questions.
Malgré cela, l’ensemble se lit assez vite, car hormis les quelques longueurs citées, il n’y a pas vraiment de temps mort : les séquences s’enchaînent, et on veut savoir comment la petite bande va s’en sortir.

L’univers de The Young world, dans toute sa noirceur, pose d’intéressantes questions : il y est question de survie, et des différents modes que l’on peut appliquer dans une société : est-elle libre et basée sur l’égalité de ses membres ? Est-elle basée sur un monopole économique ? Dans leurs pérégrinations, Jeff et les siens vont croiser quelques modèles d’organisation assez différents du leur, et qui vont les amener à réfléchir sur quelques points essentiels. Et le roman n’est pas dépourvu de passages sordides, voire dérangeants, mais qui viennent nourrir la réflexion de fond.
On appréciera également que la Maladie soit expliquée et justifiée de façon assez réaliste ; on a donc l’impression de lire un roman d’anticipation se déroulant dans un futur proche, plutôt que de la science-fiction pure. Impression nettement renforcée par tous les clins d’œils à des références culturelles qui nous sont bien connues et qui émaillent le récit, et devant lesquelles on ne manque pas de sourire !

Avec The Young world, Chris Weitz fait une intéressante incursion en territoire post-apocalyptique. La fin remet l’ensemble du récit en question, et laisse le lecteur avec plein de questions, tant sur l’univers présenté que sur les personnages. L’intrigue n’est pas particulièrement révolutionnaire, mais voilà un roman qui se lit avec plaisir, et qui introduit une histoire efficace.
Si le roman est un peu irrégulier, ses nombreuses péripéties bourrées d’action et son côté très cinématographique en font un efficace page-turner. Affaire à suivre !

The Young world #1, Chris Weitz. Traduit de l’anglais par Sébastien Guillot. MsK, 2015, 369 p.

 

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