Le Sanctuaire des Dieux, Terre de Brume #1, Cindy van Wilder

Depuis le Bouleversement, cataclysme qui a recouvert son monde d’une brume toxique en ne laissant que de rares survivants, Héra vit à Taho dans le Sanctuaire des Prêtres de l’eau, où elle apprend à maîtriser la magie pour devenir guerrière. Au cours d’une mission, elle rencontre Intissar, une Sœur de Feu capable de communiquer avec les esprits. Intissar a bravé sa propre communauté pour venir avertir les habitants de Taho d’un terrible danger. Mais il est déjà trop tard : une vague de Brume, peuplée de créatures ni mortes ni vivantes, s’est levée… et frappe le Sanctuaire. Et elle frappera encore. Héra et Intissar s’allient afin d’empêcher leur monde de sombrer dans l’oubli, mais en est-il encore temps ?

Sans grande surprise, je guettais cette nouvelle parution de Cindy van Wilder aussi, lorsque Solessor a annoncé l’avoir dans ses prochaines lectures, je n’ai pas été longue à sauter sur l’occasion pour quémander une petite lecture commune !
Avec Terre de brume, l’autrice retourne à la fantasy, post-apocalyptique de surcroît : le monde a été noyé sous une brume toxique et quasi dépourvu de ses ressources en eau, ce qui rend la vie des habitants pour le moins difficile, d’autant que la brume commence à se comporter d’étrange manière. Vu d’ici, cela semble juste être du post-apo, mais il faut ajouter que certains personnages maîtrisent les éléments et sont capables d’utiliser la magie, d’où la mention de la fantasy. Et ce mélange des genres fonctionne plutôt bien.

Si on résume l’intrigue à ses grandes lignes, elle n’est pas follement originale et on retombe sur une trame fantasy assez classique (mais qui a prouvé son efficacité) : deux personnages que tout oppose vont se retrouver à faire front commun pour atteindre un but supérieur (la survie de leurs clans respectifs) ; la société est hyper clivée, et les clans ne se mélangent absolument pas, chacun étant persuadé d’être supérieur ; les opposants, quant à eux, ont une vraie dent contre cette société et entendent bien fomenter leurs petites vengeances dans leur coin. J’en conviens, vu comme ça, l’ensemble pourrait paraître assez cliché et, s’il est vrai que je n’ai pas été toujours très surprise par les péripéties, je dois avouer que l’univers m’a malgré tout emballée, sans doute à cause des petits à-côtés !

Avec, au premier chef, l’imprégnation antique du monde dans lequel on évolue. Difficile, en lisant le roman, de ne pas visualiser les personnages vêtus de longues toges blanches et se gavant d’olives du matin au soir – si tant est qu’ils en aient eu. Les noms des personnages, des lieux, des mythes, ou les descriptions fleurent bon l’Antiquité grecque ce qui, d’un côté, colle à merveille avec la magie fondée sur les quatre éléments et, de l’autre, induit un décalage avec l’aspect post-apo. Le système de magie, quant à lui, s’appuie sur les quatre éléments : Eau, Feu, Air, Terre, quoique le dernier soit quasiment absent de ce premier tome – mais la fin laisse à penser qu’on va savoir de quoi sont capables les Semeurs dans la suite, ce que j’ai évidemment hâte de découvrir.

Par ailleurs, l’intrigue repose sur un arc écologique qui m’a beaucoup plu. En effet, la brume n’est ni plus ni moins qu’un déchet généré par l’utilisation de la magie et qu’aucune génération n’a, jusque-là, pris la peine de stocker/neutraliser/recycler correctement, ce qui fait que leur monde est désormais littéralement englouti par ces déchets irréductibles. Toute ressemblance avec une situation bien connue me semble tout sauf fortuite ! Avec ça, le discours n’est pas moralisateur, car cet aspect n’est vraiment là qu’en toile de fond !

Enfin, dernier point qui m’a plu, et non des moindres : les personnages ! Le récit présente successivement les points de vue d’Héra et Intissar, deux adolescentes, donc. Pas de garçons puissant à l’horizon, je répète, pas de héros dans la place ! Voilà qui change de l’ordinaire ! Encore une fois, le récit n’est absolument pas vindicatif ni militant – façon « Girl-power-forever-ces-hommes-tous-des-nazes » : non, on a juste deux personnages aux caractères bien trempés, qui portent l’intrigue, et il se trouve que ce sont des filles. (J’ai l’air d’insister un peu, mais je trouve ça suffisamment rare pour être souligné). Ha et puis, autre bon point : pas de romance ! Du moins dans ce premier tome, car j’ai peut-être totalement surinterprété ce que j’ai lu, mais j’ai l’impression d’avoir décelé quelques indices qui iraient en ce sens. Verdict au moment de la suite, donc ! En tout cas, j’ai apprécié que, contrairement à leurs camarades de papier (en général), nos deux héroïnes se concentrent exclusivement sur leur quête et non sur leurs hormones. Cela rend l’histoire plus prenante et plus crédible, ce qui a sans doute contribué à mon rythme (élevé) de lecture sur ce titre.

En somme, j’ai vraiment apprécié ce début de trilogie, même si je dois avouer que le côté très classique de l’intrigue m’a un tantinet effrayée au départ. Finalement, cet aspect est plutôt bien contrebalancé par l’originalité des personnages et de l’univers, et les messages positifs que véhicule l’intrigue. Même si l’on voit assez vite comment vont tourner les choses, il reste du suspense quant à la suite de l’histoire, ce que le rebondissement final ne dément pas. Je suis donc assez curieuse de lire la suite, dont je guetterai sans aucun doute la parution !

Livre lu en commun avec Solessor !

Terre de brume #1, Le Sanctuaire des Dieux, Cindy van Wilder. Rageot, 12 septembre 2018.

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New Earth Project, David Moitet.

En 2125, la majorité de la population est pauvre et parquée dans des bidonvilles, tandis que l’élite profite d’une vie confortable sous le Dôme. Sur Terre, les meilleurs élèves cotoient la même école. C’est ainsi qu’Isis rencontre Orion, le fils du dirigeant du NEP et qu’elle lui ouvre les yeux sur son monde. Le jour où Isis est tirée au sort avec sa famille pour partir sur la Nouvelle Terre, Orion va mener son enquête sur le fonctionnement du NEP… et faire de terribles découvertes.

Dire que j’ai dévoré ce court roman de science-fiction ne serait pas tout à fait exact : il a fait l’affaire de pas même une journée !
La narration alternée nous fait découvrir les aventures d’Isis Mukeba (Immaculée-Sissy, de son petit prénom… véridique !) et d’Orion Parker. Si le second est le fils du multimilliardaire qui a mis sur pieds le projet NEP, la première survit avec ses parents au sein du bidonville flottant, et fréquente l’école dans l’espoir d’un avenir meilleur.
La société que l’on découvre a donc toutes les caractéristiques d’une dystopie, opposant les riches (très très riches) aux pauvres (très très pauvres, dans leur cas, et surnommés les Gris).

Et c’est grâce à un TP social qu’Isis va pouvoir ouvrir les yeux de nantis d’Orion, en lui faisant découvrir les réalités de son bidonville et en lui montrant que les Gris ont de la ressource à revendre – contrairement à ce que pensent les élites. Et ce qui est intéressant, c’est que l’on voit évoluer le jeune homme (contrairement à sa peste de camarade Miranda), tout comme Isis, qui cesse de penser que tous les riches sont à jeter. Leur découverte progressive des rouages de leur univers est l’occasion d’évoquer l’écologie (la Terre a été irrémédiablement abîmée par des générations d’humains peu scrupuleux) : partage des ressources, techniques d’agriculture novatrices (comme l’aquaponie et la permaculture), gestion durable des stocks et ressources, le panorama est large et c’est vraiment passionnant.

Autre point qui fait que l’on lit sans s’arrêter : la tension du récit. Le rythme se tient d’un bout à l’autre et, lorsque l’on pense que l’intrigue principale est résolue, un rebondissement vient relancer la tension. D’ailleurs, à partir de ce second élément perturbateur, le roman prend des accents de polar aussi réussis qu’efficaces.

En somme, New Earth Project est un roman de science-fiction très court, mais hautement efficace. L’intrigue, en plus d’être prenante, évoque des sujets d’importance : inégalités sociales (et pire si affinités), écologie, protection de l’environnement, le tout venant nourrir l’intrigue, sans imposer de discours se voulant bien-pensant ou moralisateur. Résultat ? Un roman palpitant qui se dévore littéralement !

New Earth Project, David Moitet. Didier Jeunesse, février 2017, 217 p.

Demain la Terre, anthologie

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L’homme est en train de saccager sa planète. Par égoïsme, inconscience, obsession du profit. Effet de serre, bouleversements climatiques, pollutions de l’eau, de la terre, de l’air et du vivant, appauvrissement de la biodiversité, pénurie d’eau : la crise écologique est aiguë. Voilà le thème qu’explorent ces 5 nouvelles. 
Au sommaire, des nouvelles de Jean-Pierre Andrevon, Christophe Lambert, Danielle Martinigol et Jean-Pierre Hubert. 

J’ai toujours été une inconditionnelle de feue la collection Autres Mondes de Mango et cette anthologie dédiée à l’écologie n’a pas démenti la réputation de la collection, les quatre auteurs au sommaire proposant tous d’excellentes nouvelles.

♦ La Dernière pluie, Jean-Pierre Andrevon.

Cela fait des mois qu’il pleut. Une pluie noire de pollution. Chaque jour, le niveau de l’eau monte un peu plus. Cela fait des mois que les villes sont paralysées, des jours que Sébastien n’a plus mis les pieds au collège. Alors que tout le monde fuit vers les montagnes et autres hauteurs, le père de Sébastien, un génial ingénieur, s’acharne à fabriquer une mystérieuse machine, faite de bric et de broc, avec les matériaux récoltés alentours pour s’extraire de la situation et, pourquoi pas, tenter de sauver l’humanité en embarquant sur son arche – puisque c’en est une – autant de couples d’animaux et de spécimens de végétaux que possible.
Cette apocalypse est subie comme la conséquence inévitable des dérives humaines (et de l’effet de serre) et montre à quel point la civilisation tient à peu de choses. Parce que le Déluge en cours n’empêche aucunement les hommes de continuer à se montrer grossiers et agressifs sans raison – c’en est même un peu triste. Bon an mal an, Sébastien et sa famille font donc le tout pour le tout. L’ensemble est un peu angoissant, car la montée des eaux est très bien décrite (et si vous habitez en bord de mer, c’est pire) et, d’autre part, l’animosité ambiante fait qu’on se demande si la petite famille va s’en sortir. Adrénaline à prévoir !
La fin réserve un joli retournement de situation, montrant qu’il subsiste tout de même un peu d’espoir (du moins pour ceux-là). Un très bon texte pour travailler sur l’effet de serre, l’écologie, la montée des eaux !

♦ La Compagnie de l’air, Christophe Lambert.

Christophe Lambert a choisi comme axe l’accès à l’air pur… de plus en plus menacé par les pollutions diverses et variées que l’on s’invente.
Dans son monde, la pollution est telle qu’un masque atmosphérique est nécessaire. Or, la compagnie Yi-Yendi qui vend les cartouches d’air pur (et s’en met plein les poches au passage, puisqu’elle détient le monopole) a des pratiques fort peu orthodoxes, comme l’a constaté Shû Kishida, informaticien de son état… bien décidé à se venger.
La dénonciation est très efficace et la fin proprement jubilatoire ! Cette nouvelle est un peu plus courte que la précédente et le texte intégral est disponible de façon libre (et légale) ici.

♦ Les Chiens de mer, Danielle Martinigol.

Retour à l’eau, un thème qui semble cher à l’auteur (lisez Or Bleu ou, dans une moindre mesure, Les Abîmes d’Autremer) ! Comme dans la nouvelle précédente, c’est la question de l’accès à la denrée qui pose problème et, ici, la denrée rare est l’eau potable, un thème tragiquement d’actualité. L’eau est devenue une marchandise extrêmement rare, qu’il faut acheminer, distribuer et vendre (à prix d’or). Elle est donc, de fait, au centre de tous les conflits du globe et suscite la convoitise des pirates et terroristes de tous poils.
C’est peut-être la nouvelle qui m’a le plus plu car, contrairement aux deux précédentes (excellentes au demeurant), celle-ci prend place dans un contexte géopolitique extrêmement bien décrit et très réaliste. On y suit une jeune interprète attachée à des organismes internationaux chargés de mener des négociations capitales avec les compagnies commerciales. Et c’est là que débarquent les pirates (les fameux Chiens de mer, des écoterroristes !). Non seulement c’est dense et réaliste, mais en plus c’est bourré d’actions et de suspens !

♦ Le temps d’aimer est bien court, Jean-Pierre Hubert.

La dissémination des OGM, la pollution des sols, la radioactivité due à des attentats terroristes ont dénaturé la nature, mais aussi (et surtout) le patrimoine génétique humain. Les « Spids » sont des mutants qui brûlent leur existence en une vingtaine d’années et ne rêvent que de liberté. Attachés à ressentir le plus possible, les Spids communiquent à l’aide de tablettes leur permettant d’échanger mots mais surtout sensations pour étayer leurs messages : la caresse du vent, l’acidité des larmes, le souffle d’un baiser… Miror et Alicia, Spids âgés de 12 ans, ont cruellement conscience de leur rapide obsolescence. Or, mineurs, ils restent cantonnés sous la surveillance de leurs parents alors qu’ils ne brûlent que de s’aimer en toute liberté. Pas facile de vivre sa vie quand on a 12 ans et une espérance de vie très courte !
À nouveau une excellente nouvelle ! Difficile de ne pas être touchés par l’amour que se portent Alicia et Miror et la rage qui les emplit. La tablette de communication (le damcom) est une trouvaille absolument géniale mais le génie de la nouvelle réside ailleurs ! Loin de proposer une réflexion un peu alarmiste (mais nécessaire), l’auteur joue sur les sentiments en transposant à merveille le mythe de deux amants voués à mourir (Roméo et Juliette, suicide en moins, si vous préférez). Déchirant, mais extrêmement réussi !

♦ Marée descendante, Jean-Pierre Andrevon.

On découvre une station spatiale orbitale où quatre météorologistes de nationalités différentes, impuissants, assistent à une succession de catastrophes naturelles (ou moins) et, finalement au Déluge de La Dernière pluie. Ils décident de se placer en sommeil pour ne se réveiller, ensemble, que 100 ans plus tard. Or, problème, l’astronaute principal ne se réveille que 300 ans plus tard, seul à bord, ses compagnons étant tragiquement décédés. Il décide alors de retourner sur Terre … où la géographie a été complètement bouleversée. La France est un pays tropical couvert de bayous et Paris est envahi par des pirates que ne dédaignerait pas Mad Max.
Aventure à gogo, cette fois encore, où l’on retrouve des pirates (esclavagistes, d’ailleurs) et une humanité aussi sympathique que dans la première nouvelle, quoiqu’un poil plus respectueuse de la nature.
Avec ce texte, la boucle est bouclée et, si les autres nouvelles n’ont pas suffi à édifier le lecteur, ce dernier texte devrait tirer la sonnette d’alarme !

Comme d’habitude dans la collection, chaque nouvelle est introduite par un texte précisant et expliquant les enjeux ; la préface, quant à elle, est signée Joël de Rosnay et la postface, comme souvent, permet d’approfondir les pistes de réflexion.
Voilà une très bonne anthologie, avec cinq très bons textes qui, en plus de contenir une bonne dose d’action, poussent à la réflexion et invitent à protéger notre planète, sans toutefois traumatiser le lecteur ou se montrer trop moralisateurs (un équilibre pas toujours facile à maintenir). Les textes ont plus de dix ans mais s’avèrent (malheureusement) toujours d’actualité. À mettre entre toutes les mains !

 

Demain la terre, anthologie sous la direction de Denis Guiot. Préf. de Joël de Rosnay. Mango
La Dernière pluie et Marée Descendante, Jean-Pierre Andrevon.
La Compagnie de l’air, Christophe Lambert.
Les Chiens de mer, Danielle Martinigol.
Le temps d’aimer est bien court, Jean-Pierre Hubert. 
Mango Jeunesse, 2002, 240 p. 
ABC Imaginaire 2015

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Le Souffle, June #1, Manon Fargetton

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Bébé, June a accidentellement récupéré le pouvoir de la dernière Sylphe, alors mourante, mais elle l’ignore. June et son frère Locki sont orphelins. Recueillis par leur tante, ils ont grandi dans la maison close tenue par cette dernière. Un environnement étrange pour deux enfants, mais qu’ils ont toujours apprécié. Mais les enfants ont grandi. June a désormais 16 ans, et sa silhouette d’adolescente commence à lui attirer les douteuses attentions des clients du bordel. Terrifiée, June s’enfuit avec Locki, quitte la Ville et pénètre dans la forêt. Là, elle suit aveuglément une musique qu’elle semble être la seule à percevoir et qui les mènent dans un bien étrange endroit, qui offre un écho bien agréable aux étranges aptitudes de June. 

June est une adolescente plutôt normale, si l’on oublie qu’elle a grandi et qu’elle vit dans un lupanar. Elle est proche de son frère Locki, provoque des chuchotements sur son passage au lycée, a un petit ami. Une ado normale, dans un univers normal.
Mais, peu à peu, celui-ci s’étoffe : la Ville est ceinte de murailles constamment gardées. Son seul lien avec l’extérieur est un train qui vient à intervalles réguliers pour faire le plein de vivres et de matériel. Pire, les têtes pensantes de la Ville sont tout sauf bien-pensantes… Au vu du repli communautaire suite à une épidémie, on pourrait penser que June se situe dans un univers fleurant bon la dystopie et l’ambiance post-apocalyptique… si ce n’était ces quelques éléments – ténus au départ ! – qui le teintent de féerie ! C’est, du coup, nettement plus aérien que ce à quoi on s’attend au départ, et le mélange très original fonctionne à merveille : l’histoire est pleine de magie et de merveilleux, dans un noyau de dures réalités.

Le Souffle est un tome d’exposition, les actions pures et dure étant essentiellement concentrées à la fin du roman, ce qui nous permet de mieux appréhender personnages et univers. Ce dernier fourmille de petites inventions proprement réjouissantes : entre l’arbre bibliothèque, le bateau de Gaspard, ou l’escalier de nuages, difficile de ne pas apprécier cet univers original, fouillé et enchanteur. Les descriptions, d’une précision extrême (sans s’étaler sur des kilomètres !) rendent le tout extrêmement visuel et quasi cinématographique. La plume de Manon Fargetton, en plus d’être fluide, est très poétique, ce qui fait qu’il se dégage de l’histoire une douceur et une sérénité – malgré des tensions bien présentes – très agréables. À cela s’ajoute l’omniprésence de la musique : musique des chants de l’arbre-bibliothèque, musique des souffles, bruit du vent… L’univers de June est très visuel, mais aussi très sonore, ce qui ne fait que souligner l’impression de force qui s’en dégage ! On ne peut que se laisser happer par la lecture.

Côté personnages, le duo June-Locki est vraiment intéressant ; si June a la vedette, Locki n’est pas totalement laissé de côté, et les relations fraternelles ont leur importance – notamment lorsqu’il va être question de protection ou des compétences de chacun. Les autres personnages de l’arbre sont hauts en couleur et valent le détour. Jonsi, de son côté, m’a moins enchantée, peut-être parce que les liens tissés avec June, tout empreints d’onirisme soient-ils, m’ont paru manquer un peu d’explications (notamment au début).
Ces personnages s’accompagnent d’autres, dans l’ombre, dont les rôles permettent d’entrapercevoir la complexité de l’univers invisible dans lequel évolue June. Les légendes, la mythologie, l’histoire sont ici esquissés (juste assez pour qu’on sache le nécessaire et qu’on en veuille plus !) et on sent que l’univers n’a pas livré tous ses mystères.

La quête, enfin, est plutôt classique, si l’on résume l’affaire. Ce qui fait tout son sel, c’est l’univers dans lequel elle se déroule, et la façon dont June la mène. Par ailleurs, c’est une bonne façon de parler de l’écologie, un point qui ne gâche rien. Comme il s’agit d’un roman initiatique, l’histoire est vraiment centrée sur les progrès et apprentissages de June – ou ses échecs – et, sur la seconde partie, quelques longueurs se font sentir, qui sont vite contrebalancées par les derniers chapitres survitaminés, et la fin qui donne sacrément envie d’en savoir plus.

En bref, Le Souffle est un premier tome réussi, aux termes duquel on a bien envie d’en savoir plus. On passe rapidement outre les quelques détails manquants ou longueurs sur la seconde partie pour se concentrer sur les personnages hautement attachants (June et Locki en tête), la quête initiatique au fond écologique très intéressante et, surtout, cet univers mêlant accents de la féerie et de la dystopie. Le style étant, de plus, aussi fluide que poétique, il n’est vraiment pas difficile de se laisser embarquer dans le récit, et de grogner lorsque vient l’heure d’en ressortir. Pour résumer, voilà une série à suivre. 

June #1, Le Souffle, Manon Fargetton. Rageot, 214, 348 p.

Lu grâce à l’extrême prodigalité de Bookenstock, et les fantastiques bonnes idées des tenancières. L’interview participative de Manon Fargetton (son « Mois de » !) est en cours (avril 2015) chez Dup & Phooka !

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Bienvenue à Griffstone, Eva Ibbotson.

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Madlyn et son frère Rollo sont envoyés par leurs parents passer l’été chez l’oncle George et la tante Emily, au château de Griffstone, en Écosse. Mais dès l’arrivée, les enfants déchantent : l’oncle et la tante sont dépassés, le château est humide, en triste état, et complètement délaissé par les visiteurs. Alors, pour sauver Griffstone, les enfants décident de frapper un grand coup : ils vont recruter des fantômes pour faire de Griffstone un château hanté.
Mais attention : de vrais fantômes. Avec la tête qui se détache. Des poignards plantés dans la poitrine. Et des hurlements à glacer le sang.
Bienvenue à Griffstone !

L’annonce des vacances à Griffstone a différents effets : si Madlyn ne saute clairement pas de joie, Rollo semble, lui, plus enclin à aller s’enterrer dans le château.
L’ennui, c’est qu’il n’y a pas grand-chose à y faire dans ce château, et que l’oncle Georges et la tante Emily, en bons célibataires endurcis, ne semblent pas très au point sur la garde d’enfants. Et c’est sans parler de la tenue d’un monument historique ! Accumulant les bourdes et les erreurs commerciales, l’oncle et la tante coulent rapidement et sûrement leur affaire, déjà peu glorieuse. On comprend que les enfants se sentent responsables de la remise à niveau et du musée, et des finances.

Une bande de fantômes fera donc l’affaire et les enfants trouvent rapidement leur bonheur. De là, l’intrigue glisse doucement vers le fantastique, genre avec lequel Eva Ibbotson n’a pas de difficultés. À cette histoire de fantômes recrutés pour booster les entrées s’ajoute une histoire autour du troupeau de vaches sauvages de Griffstone qui vont subitement devenir l’objet de la lutte acharnée entre Griffstone et lord Trembellow, propriétaire véreux et vénal d’un florissant château assez proche.
Les adultes ici, souffrent tous de stéréotypes : la tante Emily est une vieille fille dépassée, l’oncle Georges un doux rêveur un peu ringard, lord Trembellow incarne le pire des agents immobiliers, et les scientifiques sont des hommes assoiffés de richesse et de pouvoir, sans réel intérêt pour la science. Les enfants, en revanche, sont plus nuancés (même s’ils sont relativement épargnés par les défauts).

Si l’on comprend bien où veut en venir l’auteur, on regrettera quelque peu l’accumulation des thèmes qui confèrent un aspect un peu brouillon à l’intrigue : il y a donc le recrutement des fantômes en vue de renflouer le monument, l’aide à l’oncle et la tante, les magouilles immobilières du très désagréable voisin, et tout ce qui va tourner autour des vaches, et de l’intérêt scientifique qu’elles présentent. Si le tout se goupille assez bien, on a l’impression que tout est un peu trop survolé, et pas vraiment approfondi – ce qui est un peu dommage. Néanmoins, l’aventure est très divertissante, et se lit avec plaisir.

Légèrement en-dessous de L’Étoile de Kazan et de Reine du fleuve, Bienvenue à Griffstone est un court roman très divertissant : si l’on peut regretter les divers stéréotypes, et l’intrigue un peu « patchwork » légèrement survolée, on le lit tout de même avec plaisir. Comme souvent, Eva Ibbotson présente des enfants courageux, plein de ressources, capables de se dépasser pour le bien d’autrui, et repoussant leurs propres limites – tout en délivrant un message écologique, ce qui n’est pas rien. Un peu léger, mais néanmoins bien écrit et prenant, voilà un roman qui devrait contenter les petites faims de lecture !

Bienvenue à Griffstone, Eva Ibbotson. Albin Michel (Wiz), 2007, 254 p.
8,5 / 10. 

 

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Chouette, Carl Hiaasen.

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Roy ne se plaît pas en Floride. C’est plat et les brutes de l’école, comme Dana Matherson, y sont aussi stupides qu’ailleurs. Mais si, dans le bus, Dana n’avait pas écrasé la tête de Roy contre la vitre, celui-ci n’aurait jamais aperçu cet étrange garçon qui courait pieds nus. Il n’aurait pas pris part à cette affaire bizarre et croisé alligators, serpents à sonnette et mignonnes petites chouettes menacées. La vie en Floride devient enfin excitante.

Chouette est le premier ouvrage de Carl Hiaasen pour la jeunesse traduit en français, et je dois dire que l’initiative était excellente! On y suit les aventures de Roy, qui vient de déménager du Montana pour débarquer en Floride. Il y fait chaud, il n’y a aucune montagne, les brutes de l’école y sont les mêmes qu’ailleurs, et Roy commence à en avoir par-dessus la tête des déménagements de son père.

Evidemment, tout change lorsqu’il décide de suivre cet étrange garçon qui court pieds-nus… et découvre que la Floride peut avoir des côtés enthousiasmants. En lisant les tribulations de Roy, on se sent dans la peau de cet enfant débrouillard, mature et très conscient du rôle qu’il doit jouer. Ses réflexions caustiques, qui parsèment le récit, rendent la lecture très agréable, malgré un sujet sensible ; l’auteur traite avec une grande subtilité le sujet des problèmes que rencontrent les enfants et adolescents à l’école. Pas de discours moralisateur ni paternaliste ici, ce qui est bien agréable.

Une chouette des terriers. Comment ne pas craquer ?

Mais là n’est pas le fond du problème. Non, le fond du problème, ce sont les petites chouettes des terriers, menacées par une firme de crêpes nationale imaginaire. Carl Hiaasen mêle fiction et réalité dans cet enthousiasmant roman pour la jeunesse. Si les crêpes sont fictives, les chouettes, elles, sont bien réelles, et menacées de disparition. L’histoire est narrée d’un style fluide, alternant bien pauses et scènes d’action, et dont l’humour grinçant est dosé juste comme il faut.Le message transmis n’est, par ailleurs, pas inutile à rappeler, et rend le roman attractif: sachant que ces chouettes existent, le lecteur se sent d’autant plus concerné!Certains raccourcis restent un peu convenus et certains passages un peu faciles, mais le récit reste cohérent et vraisemblable, grâce aux actions parfois décalées et loufoques des personnages. Ce petit grain de folie, ajouté à un suspens habilement dosé, fait de Chouette un roman très agréable à lire, accessible et qui plaira aux jeunes comme à leurs parents.

Un petit roman à offrir sans modération, et que l’on relit toujours avec grand plaisir, à tout âge.

 

Chouette, Carl Hiaasen. Gallimard Jeunesse, 2003, 302 p.
8,5/10.

 

LDPA

 

 

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Océania, une série qui engage à respecter la nature, dans un univers futur !