Carry on : grandeur et décadence de Simon Snow, Rainbow Rowell.

Simon Snow déteste cette rentrée. Sa petite amie rompt avec lui ; son professeur préféré l’évite ; et Baz, son insupportable colocataire et ennemi juré, a disparu. Qu’il se trouve à l’école de magie de Watford ne change pas grand-chose. Simon n’a rien, mais vraiment rien de l’Élu. Et pourtant, il faut avancer, car la vie continue…

Lorsque j’ai terminé Fangirl, je n’ai eu qu’une envie : ouvrir immédiatement Carry on, qui venait de sortir et qui est, en fait, le titre de la fanfiction qu’écrit Cath dans Fangirl. Lorsque Rainbow Rowell a mis le point final à Fangirl, elle s’est aperçue qu’elle avait un univers, des personnages et une histoire qui ne demandaient qu’à se déployer. Et voilà donc Carry on, un roman à la limite de l’ovni. On peut le prendre comme un pur roman de fantasy ; on peut le prendre comme la fanfic produite par Cath ; ou alors on peut le lire comme une fanfiction d’Harry PotterCar oui, indéniablement, Carry on est un hommage à l’univers de J.K. Rowling ! Et si la fanfiction vous intrigue, allez lire Fangirl 🙂

En débutant Carry on, on entre dans un univers déjà bien établi. Dans la chronologie des aventures de Simon Snow, le personnage central du roman, Carry on est le tome 8 de la série. Aussi débute-t-on dans un univers dont on découvre peu à peu les codes, au détour d’une phrase ou d’un dialogue. Le fait de débarquer en plein milieu de l’histoire, en quelque sorte, n’est pas franchement gênant car tous les détails nécessaires arrivent à point nommé. Et petit point bonus, il n’est pas nécessaire d’avoir lu Fangirl pour tout comprendre à Carry on !

On pourrait penser, au premier abord, que l’histoire met bien longtemps à démarrer : Simon est revenu à Watford, mais il angoisse car son ennemi juré et cothurne, Baz, est absent. Or, Simon, s’il est soulagé de ne pas craindre de mourir assassiné dans son sommeil, ne peut s’empêcher d’angoisser pour son camarade de chambre : va-t-il seulement bien ? D’un autre côté, c’est le moment où jamais pour lui d’essayer de recoller les morceaux avec Agatha, sa petite amie (ou ex-petite amie ?) qu’il a surprise, juste avant l’été… dans les bras de Baz. Heureusement, il peut compter sur Pénélope, sa meilleure amie et élève particulièrement douée, un de ses plus fervents soutiens.
En fait, l’histoire est vraiment centrée sur les personnages et leurs relations, tout en déployant une intrigue magique à la fois passionnante et bien troussée.

Car l’univers de Simon est menacé par le Humdrum, une créature qui tue la magie à petit feu, laissant derrière elle des zones mortes, empêchant quiconque d’utiliser la magie dans ces endroits-là. Or, plus le temps passe, plus le Humdrum progresse. Et Simon, que l’on pressent pour l’arrêter, ne maîtrise pas le moins du monde sa magie. Du coup, l’histoire est très prenante car si l’on n’est pas en train d’enquêter avec Simon et ses amis sur les façons d’arrêter l’épidémie, on se passionne pour leurs relations, petites bisbilles et autres amourettes.

J’ai parlé en début d’article de l’hommage à Harry Potter : les similitudes ne sont pas franchement difficiles à déceler ! Simon a été élevé chez les humains et on ne lui a révélé ses pouvoirs que tardivement ; son mentor, le directeur de Watford, est assez décrié dans la communauté pour ses idées et a également une part très sombre qu’il cache bien (bien plus que Dumbledore) ; les anciennes familles, dont celle de Baz, qui a des petits airs de Malefoy, sont opposées à l’éducation magique d’enfants issus d’humains ; l’école est située dans un château… j’en passe ! Pourtant, Rainbow Rowell développe des thèmes qui n’apparaissaient pas dans l’oeuvre de J.K. Rowling, ou alors tellement en filigrane qu’on pouvait passer à côté. Ses héros sont matures, majeurs et parlent assez librement de leurs sentiments : sexualité, et notamment homosexualité, sont donc au programme. Et tout cela semble parfaitement naturel, preuve que l’intrigue magique n’accapare pas tout le devant de la scène et que Rainbow Rowell a vraiment soigné ses personnages : ce sont de vrais adolescents, très humains, certes aux prises avec un problème magique de taille, mais qui vivent en même temps des choses tout à fait de leur âge ! De fait, même si l’on vient bien les liens avec Harry Potter, les aventures de Simon Snow ont un petit goût d’inédit particulièrement rafraîchissant.

J’ai donc littéralement dévoré les aventures de Simon et Baz, subjuguée que j’étais par l’univers créé par Rainbow Rowell : l’intrigue est palpitante, que ce soit côté fantasy ou côté romance. Si palpitante que j’ai adoré la romance alors que c’est, habituellement, un genre que je n’apprécie guère. Replonger dans une atmosphère si saturée de magie m’a également replongée dans un de mes plus grands bonheurs de lectrice, ce qui était loin d’être désagréable. Une très belle découverte, donc !

Carry on : grandeur et décadence de Simon Snow, Rainbow Rowell.
Traduit de l’anglais par Catherine Nabokov. Pocket Jeunesse, janvier 2017, 585 p.

La Voleuse de secrets, Library Jumpers #1, Brenda Drake.

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Fervente lectrice, passionnée d’escrime, Gianna a perdu sa mère à l’âge de quatre ans. Elle visite pour la première fois l’Athenæum, l’une des plus anciennes bibliothèques de Boston, accompagnée de ses deux meilleurs amis, quand elle remarque le comportement étrange d’un mystérieux jeune homme. L’inconnu finit même par se volatiliser presque sous ses yeux, penché sur un volume des Plus Belles Bibliothèques du monde. Lorsque Gia s’approche à son tour de l’ouvrage, elle se retrouve transportée de l’autre côté du globe, à Paris, dans une magnifique salle de lecture de la BnF, dont une bête menaçante arpente les rayons, comme elle ne tarde pas à le réaliser avec un frisson…
La jeune fille vient de mettre le doigt dans un terrible engrenage : une poignée de bibliothèques anciennes mène en effet vers un monde où magiciens, sorcières et créatures surnaturelles s’affrontent depuis des siècles pour éviter que le peuple des hommes ne découvre leur existence. Gia apprend qu’elle est l’une des Sentinelles chargées de protéger cette société secrète. Pire encore, qu’elle est la fille de deux de ces guerriers d’exception – une union interdite – et que sa naissance n’est autre que le présage de la fin du monde. Une malédiction qui va, désormais, grandement lui empoisonner l’existence…

Une confrérie secrète qui se déplace dans le monde via des bou11quins poussiéreux et des bibliothèques fabuleuses ?! Mais je prends ! Avant d’aller plus, loin, un petit aperçu de la fameuse bibliothèque de l’Athenæum :

Malheureusement, on peut dire que la sauce n’a pas vraiment pris, malgré un ensemble vraiment sympathique.
Commençons par évoquer les personnages. Gia se découvre inopinément comme étant une Sentinelle dotée de pouvoirs magiques, chargée d’empêcher l’univers magique de déborder sur l’univers humain. Tout cela s’accompagne – forcément – d’une prophétie et d’une malédiction ancestrales.
Le roman comporte un certain nombre de clichés qui – malheureusement – semblent désormais inhérents aux romans de fantasy young-adults. Outre cette prophétie, Gia est sous le coup d’une interdiction sentimentale (interdiction de fricoter avec une autre sentinelle). Et que se passe-t-il ? Elle s’amourache évidemment de son protecteur. De fait, la romance intervient avec tellement peu de subtilités qu’il est difficile de faire mine d’être surpris par la tournure des événements… D’ailleurs, Gia, comme toutes ses collègues littéraires, succombe à l’étincelle des sentiments avec une facilité et une rapidité déconcertantes. Mais enfin, mesdemoiselles, offrez un peu de résistance, histoire qu’il y ait du challenge !

C’est vrai, Gia ne résiste pas beaucoup. Et cela vaut pour tout. Elle a des pouvoirs magiques ? OK. Elle est une Sentinelle ? OK. On lui révèle l’identité top secrète de son père et la nature magique d’un membre de sa famille ? OK. Elle a un don rare ? OK. Pas de problèmes. Pourtant, tout cela semble assez surréaliste : on s’attendrait d’une personne normalement constituée, a minima, qu’elle s’étonne ! De plus, elle a l’immense chance d’être très douée. Avouez tout de même que c’est fort pratique quand on doit sauver le monde. Mais, là encore, le cliché du personnage surpuissant et – évidemment – doté d’un pouvoir aussi rare que puissant, commence à être utilisé un peu trop souvent.

Vu comme cela, on pourrait penser que tout était à jeter dans ce roman. Mais pas du tout ! Car, aussi cliché soit-il, c’était une lecture aussi prenante qu’efficace !
Premier bon point : ce n’est pas parce que Gia passe dans un univers parallèle avec des responsabilités  qu’elle abandonne ses amis. Ceux-ci font même partie des personnages principaux : Gia fera tout pour les protéger et les intègre à ses aventures. Cela change et c’est bien agréable.
Autre bon point : l’univers. Brenda Drake nous présente un univers extrêmement original et bien creusé. On y croise de multiples créatures dont les relations sont régies par des lois, des légendes, des us et une mythologies fouillés. De plus, si la structure semble assez simple (et elle l’est), l’auteur sait ménager le suspens quant aux spécificités de son univers, qui s’avère très original – ne serait-ce que par son système de voyage interbibliothèques !

Par ailleurs, malgré certains aspects convenus, il faut reconnaître à l’intrigue son dynamisme qui ne se dément jamais. L’histoire a un côté hyper dynamique et très prenant qui fait qu’on a du mal à lâcher le roman malgré tout !

En somme, voilà un roman paradoxal. Je l’ai trouvé affreusement cliché sur certains points (les talents de Gia, la structure, certains rebondissements) mais aussi diablement original (du point de vue l’univers) et hautement efficace (malgré les aspects plus convenus). Je ressors donc de cette lecture quelque peu mitigée, avec la curiosité de savoir dans quoi nous embarquera l’auteur dans la suite. 

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La Guilde des Magiciens, La Trilogie du Magicien noir #1, Trudi Canavan.

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Comme chaque année, les magiciens d’Imardin se réunissent pour nettoyer la ville des indésirables. Protégés par un bouclier magique, ils avancent sans crainte au milieu des vagabonds, des orphelins et autres malandrins qui les haïssent. Soudain, une jeune fille ivre de colère leur jette une pierre… qui traverse sans effort le bouclier magique dans un éclair bleu et assomme l’un des mages. Ce que la Guilde des magiciens redoutait depuis si longtemps est arrivé : une magicienne inexpérimentée est en liberté dans les rues ! Il faut la retrouver avant que son pouvoir incontrôlé la détruise elle-même, et toute la ville avec elle. La traque commence…

Première incursion dans l’univers littéraire de Trudi Canavan, et c’est une incursion réussie !
On découvre donc l’histoire de Sonea, gamine des bas-fonds douée de magie, qui se découvre soudain des pouvoirs magiques. Une première grosse partie du roman est centrée sur la traque de Sonea par une guilde des magiciens sur les dents. Et pour cause, une magicienne non formée, en liberté, cela peut créer des ravages.

Globalement, l’histoire est assez classique et ne surprendra guère un lecteur aguerri de fantasy. Mais il faut reconnaître que, malgré son classicisme, l’intrigue tient bien la route. L’histoire semble manichéenne – et, à certains égards, elle l’est quelque peu – puisqu’elle oppose à la misère des Taudis les décors grandioses de la Guilde et de l’Université de magie. Richesses et statuts sociaux sont donc au cœur de l’affaire, les magiciens vivant dans l’opulence, les habitants des Taudis survivant à grand-peine. Heureusement, l’intrigue est un peu plus subtile que la simple opposition riches-pauvres. De plus, la traque offre un bon suspens et l’apprentissage n’est pas dépourvu d’instants de tensions. L’auteur en profite, d’ailleurs, pour mettre en place d’intéressant éléments pour la suite : à ce titre, le cliffhanger final donne envie de savoir ce qu’il va arriver à Sonea.
L’univers, de son côté, offre de belles trouvailles mais l’intrigue ne permet pas de savoir vraiment dans quel monde on évolue : Sonea passe des souterrains de la ville aux couloirs de l’université, aussi l’ensemble manque-t-il un peu de détails, même si l’auteur place quelques trouvailles originales (notamment au niveau des noms et du vocabulaire).

En ce qui concerne Sonea, on est assez loin du cliché du personnage surpuissant qui se découvre des pourvois fabuleux. Certes, c’est ce qui lui arrive, mais celle-ci garde sa fraîcheur et sa faillibilité, ce qui est bien agréable. Ceci étant dit, certains personnages (comme l’opposant principal), s’avèrent un peu prévisibles et ne sortent pas vraiment de leur rôle – peut-être que la suite leur laissera un peu plus d’amplitude !

En somme, ce premier tome est un tantinet classique mais diablement efficace, porté par un personnage rafraîchissant. Idéal pour débuter en fantasy !

La Trilogie du magicien noir #1, La Guilde des magiciens, Trudi Canavan.
Traduit de l’anglais par Justine Niogret. Milady, 2016, 476 p.
 

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Le Grand Brasier, Gardiens des Cités perdues #3, Shannon Messenger.

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Voilà plusieurs semaines que Sophie Foster n’a plus aucune nouvelle du Cygne Noir, l’organisation clandestine qui l’a créée. Si elle se sent abandonnée, la jeune Télépathe redoute surtout qu’un traître n’ait infiltré leurs rangs. Pourtant, elle a bien vite d’autres chats à fouetter : un mystérieux traqueur est découvert sur Silveny l’alicorne ; Vertina, le miroir spectral de Jolie, refuse obstinément de révéler ce qu’elle sait ; et le Conseil ordonne à Sophie de guérir Fintan, le Pyrokinésiste à l’esprit brisé, malgré l’immense menace qu’il représente…
Toujours accompagnée de Keefe, Dex, Fitz et Biana, la jeune fille est entraînée dans un tourbillon de révélations et de rebondissements… à tel point que, déterminée à démasquer les rebelles qui menacent les Cités perdues, elle va commettre un terrible faux pas !

Après un coup de cœur pour le premier tome et un deuxième volet avec quelques points à corriger, Shannon Messenger reprend le fil des aventures de Sophie et offre un troisième tome haut en couleurs et, sans aucun doute, le meilleur des trois depuis le début.

Le meilleur, mais aussi le plus sombre. Finies les découvertes sympathiques et acidulées des débuts ! Cette fois, Sophie est dans les ennuis jusqu’au cou. Alors qu’elle se morfond (le Cygne noir ne donne plus de nouvelles et Vertina refuse de parler), des événements étranges s’enchaînent. En premier lieu, la découverte d’un traceur ogre sur Silveny. Après deux tomes plutôt cantonnés dans la société elfique, on passe à l’extérieur ! Et les découvertes ne sont pas des plus roses, la nation ogre ne comptant pas que des amis des elfes. De fait, l’aspect géo-politique est bien plus présent dans cet opus que dans les précédents et ce n’est pas plus mal, puisque l’histoire de Sophie vient s’inscrire dans un tout un peu plus vaste que précédemment.
L’histoire est plus sombre, comme je le disais plus haut, d’une part parce qu’une menace de guerre finit par planer sur l’assistance et, d’autre part, car Shannon Messenger flirte avec le thriller. En effet, cette histoire de traceur ogre turlupine les elfes, d’autant que Silveny est censée être très protégée. Qui l’a posé là, comment et pourquoi ? Pour une fois, ce n’est pas à Sophie de régler le problème : elle a déjà bien à faire avec ses études et la société elfique semble avoir enfin compris (mais pas tout à fait) qu’on ne peut pas attendre d’une gamine de 12 ans qu’elle sauve le monde. Donc… Sophie enquête de son côté, bien entendu. À cela s’ajoute le mystère posé par Vertina : le miroir sait manifestement des choses sur la mort de Jolie et Sophie est bien décidée à en savoir plus. Tous ces mystères apportent un suspense indéniable. Or, les péripéties sont à l’avenant et on se surprend à se demander où l’auteur nous emmène à plusieurs reprises, craignant le pire – vraiment, ce tome est bien plus sombre !
Conclusion : on n’a pas le temps de s’ennuyer dans cet opus. Surtout que les événements se précipitent et mettent Sophie à mal.

Autre point sur lequel on n’a pas le temps de s’ennuyer : les personnages. Plus que jamais, Sophie a besoin de son entourage pour s’en sortir. L’auteur met vraiment en valeur les liens amicaux et le soutien du cercle amical dans ce volume. On est donc assez loin du schéma du héros solitaire sauvant la communauté avec ses petits bras ! Et vu l’accueil que lui réservent les elfes, désormais – sa cote flirte avec le néant abyssal – elle a plus que jamais besoin d’être entourée. Les personnages ont grandement évolué depuis l’opus précédent. Sophie est de plus en plus mature – mais pas tout à fait une grande fille non plus : on oscille donc dans un entre-deux lui permettant d’avoir des réactions très mûres et d’autres beaucoup plus enfantines. Dex est dans le même cas : de moins en moins farceur, on le voit prendre de plus en plus de responsabilités. Et si Fitz descend enfin de son piédestal de glace, c’est bien Keefe qui est à l’honneur dans ce volume, assurant Sophie de son indéfectible soutien. C’est d’ailleurs l’occasion de montrer, encore une fois, combien cette société elfique, qui semblait si idyllique au départ, est en faite gangrenée et à l’image de la société humaine. Côté adultes, si l’attitude d’Edaline était à la limite du supportable dans le tome 2, elle trouve son explication ici, la mère adoptive de Sophie n’étant pas aveugle sur son comportement ; cette auto-critique est bien agréable et arrive à point nommé pour redorer le blason du personnage ! Mais si Edaline étonne par son recul, Grady, lui, surprend (voire, choque !) par les facettes sombres de sa personnalité qu’il dévoile. On le pensait doux et effacé, on le découvre belliqueux et déterminé. Il n’y a pas à dire, Sophie a encore des choses à découvrir sur ses parents adoptifs…

À chaque fois que l’on pense avoir atteint un tournant du récit, ou une accalmie, l’auteur nous surprend avec une nouvelle péripétie ou un nouveau rebondissement inattendu. Sans tomber dans le piège d’un rythme effréné (et fatigant), elle renouvelle son intrigue ; le rythme est maintenu d’un bout à l’autre, ce qui fait qu’il est assez difficile de s’arrêter, il faut l’avouer.

Après un deuxième tome un poil en-dessous du premier, Shannon Messenger signe un troisième tome bien plus sombre, dense et qui laisse le lecteur sur des charbons ardents ! On continue de découvrir les travers de cette société elfique avec les – nombreux – ennuis qui tombent sur les épaules de Sophie, dont l’attitude est de plus en plus mature. Cette fois, l’auteur mêle à son récit de fantasy des accents de polar, qui ajoutent au suspens général. Et au vu de la fin, on attend impatiemment le volume suivant !

◊ Dans la même série : Gardiens des cités perdues (1) ; Exil (2) ;

Gardiens des Cités perdues #3, Le Grand Brasier, Shannon Messenger. Traduit de l’anglais par Mathilde Bouhon.
Lumen, 2015, 598 p.
ABC Imaginaire 2015

Et en bonus, l’interview que Shannon Messenger m’a accordée au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil, le 5 décembre 2015 : 

J’étais en train d’écrire Gardiens des cités perdues et je faisais beaucoup de recherches, notamment sur les créatures mythiques et mystiques. J’étais donc en train de lire un livre et je tombe sur une entrée « Sylphes ». Et ce qui m’a interpelée, c’est qu’il n’y avait qu’une seule ligne de définition : « élémentaire de l’air, être lié à l’air ». Je me suis rendue compte qu’avec une définition si courte, il était possible d’inventer une créature. Donc, forcément, cela a suscité mon intérêt : le vent peut être une légère brise, ou une tempête. Ça laissait un champ très large et, immédiatement, cette possibilité a attiré mon attention.

  • Comment vous est donc venue l’idée de créer quatre ordres de Sylphes, opposés les uns aux autres ?

Je voulais un monde avec des différences et la construction d’univers est vraiment ce que je préfère. C’est la partie la plus divertissante ! Je me suis toujours intéressée à la mythologie et on trouve aussi ces différences dans la mythologie grecque. Dans le panthéon grec, par exemple, il y a un dieu pour chaque vent, qui ont donné les ordres de Let the sky fall. Mais je me suis appuyée sur l’idée de quatre langues différentes pour dépasser l’idée des dieux grecs.

  • Certains livres vous ont-ils inspirée pour vos séries ?

En général, quand je suis en train d’écrire, j’essaie de ne pas trop m’inspirer de livres, sinon on pourrait rapprocher ça du plagiat. Je préfère garder une pensée originale. Bien sûr, dans sa forme, Gardiens des cités perdues ressemble à des livres comme Percy Jackson, Harry Potter… Sauf qu’au lieu d’avoir une fille (comme Hermione !) qui vient aider les protagonistes, j’ai préféré avoir une fille héroïne, entourée d’une bande de garçons qui l’aident.
Pour Let the sky fall, j’ai remarqué que dans ce type de romans (on va dire la romance fantastique), c’est souvent le garçon qui a des pouvoirs surnaturels et la fille la demoiselle en détresse. L’inversion me semblait plus tentante, donc j’ai préféré avoir une histoire où le héros, un garçon, ignore ses capacités et est sauvé par la fille.

  • Passons à Gardiens des Cités perdues. Comment est née cette série ?

J’ai eu deux sources. J’aime beaucoup Legolas, l’elfe dans Le Seigneur des Anneaux, donc j’avais envie d’en faire une histoire. Mais j’aime aussi beaucoup X-Men. Alors j’ai mélangé les éléments. La magie et les pouvoirs qui apparaissent dans Gardiens des Cités perdues viennent de X-Men, où chaque mutant possède une capacité ou un talent unique. J’aimais vraiment beaucoup cette idée et j’ai voulu la réinterpréter. Dans Gardiens, il n’y a pas de différences physiques, pas de peau bleue ou de personnages couverts de poils. Mais tous les elfes sont différents par leurs capacités uniques.

  • J’ai beaucoup aimé l’univers de Gardiens des cités perdues qui est très riche, notamment au niveau de la faune. Il y a tout de même des dinosaures et une alicorne ! D’où vous est venue l’idée ?

J’adore les animaux ! Ça a toujours été une constante dans ma vie. Du coup, je voulais en mettre beaucoup dans ma série, mais sans me cantonner aux choix attendus. Bien sûr, j’allais mettre des griffons et des licornes, mais j’en voulais d’autres. C’est comme ça que sont arrivés les dinosaures. Mais je ne voulais pas seulement des dinosaures pour faire un livre différent, il fallait que cela reste logique. Donc j’ai réfléchi à cette société elfique et je me suis dit : « Et si leur mission était de préserver de l’extinction ces animaux disparus chez les humains ou en voie de disparition ? ». À partir du moment où ça a été décidé, l’idée était que s’il existait des êtres supérieurs – ce que sont les elfes – cela faisait sens qu’ils essaient de rectifier les erreurs humaines comme les extinctions des animaux, ou les dommages causés à la planète. Cela cimente le rôle des elfes. L’aspect sympathique, c’est que ça m’a permis d’inventer un panel de créatures très très large !

  • À ce stade de l’interview, je peux révéler que j’ai littéralement adoré Gardiens des cités perdues. La société des elfes semble absolument parfaite mais, au fur et à mesure, on s’aperçoit qu’elle est moins idéale qu’il n’y paraît et il arrive des choses très dures à Sophie. À la fin du tome 3, j’ai une grosse inquiétude : est-ce que Sophie va trouver la paix et réussir à vivre heureuse dans cette société ?

J’avais envie qu’on pense, en commençant la série, que les elfes vivaient dans une société idéale alors qu’elle est truffée de défauts, que je voulais utiliser, au fil des tomes, pour pouvoir les mettre en évidence. Sophie a un gros fardeau sur les épaules. Elle va devoir se montrer digne et, au travers de son personnage, les défauts de la société elfique vont peut-être pouvoir se résoudre. Mais Sophie subit tout de même une pression énorme pour une petite fille de 13 ans.
Son prénom, Sophie, vient du grec et signifie « Sagesse ». Je l’ai choisi pour ça. Les elfes ont beaucoup de connaissances. Mais c’est différent d’avoir des connaissances et de savoir les appliquer. Ça, c’est de la sagesse. Sophie a grandi parmi les humains ; ça lui permet d’amener de nouvelles choses, parce qu’elle a une perspective différente que les elfes.

  • L’histoire contient des choses très dures ; vos jeunes lecteurs ne sont pas surpris ?

Je pense que nous vivons dans un monde violent et les enfants sont exposés à des choses beaucoup plus difficiles qu’autrefois. L’idée, c’est de commencer par la préface du roman, qui est un genre de teaser, parce qu’elle est toujours tirée de la scène la plus intense du roman. Les jeunes lecteurs peuvent la lire, comme ça, s’ils sont trop impressionnés, ils peuvent garder le roman pour plus tard. J’ai tiré ça de ma propre expérience car, petite, j’étais très sensible au contenu des livres que je lisais. Donc je voulais respecter l’histoire de Sophie, mais permettre aux jeunes lecteurs de vérifier avant de se lancer.

  • Team Dex, Keefe, ou Fitz ?

Définitivement Team Sophie ! Pour être honnête, j’aime tous les garçons de l’histoire de manière égale et je ne sais vraiment vraiment pas qui Sophie va choisir. En fait, je connais tous les événements qui vont se dérouler mais ce que j’ignore, c’est comment les personnages vont réagir. À force, ils ont fini par avoir leur vie propre. Pour ce qui est des garçons, j’ai une bonne idée de comment les événements vont affecter leurs relations,  mais je ne sais pas encore comment cela va affecter la façon dont Sophie les perçoit.

  • Avez-vous des projets pour d’autres séries ou livres ?

J’ai un ouvrage en cours d’écriture, qui en est à peu près à la moitié. Mais les livres de Gardiens des cités perdus sont longs et, d’ailleurs, la série est longue. Elle consume tout mon temps d’écriture. Je ne suis pas sûre de publier cette idée ou si je vais la garder pour moi, car toute ma concentration va à Sophie. On me demande souvent si je vais faire un spin-off : l’univers de la série est assez vaste, mais l’histoire de Sophie me demande trop de concentration pour faire autre chose, donc je ne suis pas encore disponible.

  • L’histoire de Jolie ferait un très bon spin-off, d’ailleurs…

L’histoire de Jolie a du potentiel, c’est vrai, mais je ne veux pas tomber dans le piège Star Wars. On connaît déjà la fin de l’histoire de Jolie et c’est très compliqué de réussir une bonne trilogie dont la chute est déjà connue. Je pourrais en faire une nouvelle plutôt, mais j’ai peur du syndrome George Lucas avec les longues séries ! Ceci dit, je ne dis jamais non à une idée, mais j’attends la bonne idée.

  • Des deux séries, j’ai préféré Gardiens des cités perdues, mais j’ai trouvé que Let the sky fall a un côté très cinématographique. Pourrait-il y avoir, un jour, une série ou un film sur l’une ou l’autre des deux séries – ou les deux ?

Je possède les droits audiovisuels pour les deux séries et je suis ouverte à l’idée. Pour Gardiens des cités perdues, j’avais pensé à un film d’animation, parce que Sophie ne prend pas un an par ouvrage et, avec un film, l’actrice principale vieillirait trop vite. Pour Let the sky fall, ça pourrait fonctionner mais, en ce moment, après Twilight, les adaptations sont plus à la mode de la dystopie dans le genre de Divergent et Hunger Games, avec des héroïnes fortes, et des histoires pleines de tension et de batailles. Let the sky fall pourrait correspondre, mais je pense que le premier tome est trop léger niveau combats. Le deuxième tome est meilleur de ce point de vue-là, mais je ne sais pas si la série serait choisie.

Witch Fall, Amber Argyle.

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Par la grâce de leur chant, les sorcières président aux vents et aux marées, à la pluie et aux saisons. La jeune Lilette, élevée loin de sa terre natale suite au naufrage qui a coûté la vie à ses parents, oublie peu à peu les pouvoirs dont elle a hérité. Jusqu’au jour où, contrainte de chanter pour sauver son père adoptif, elle révèle à tous sa véritable nature. Puissante, la jeune sorcière suscite aussitôt convoitise et jalousie.
Mariée de force à un prince, menacée par d’invisibles ennemis, arrachée à son pays d’accueil, la jeune fille se retrouve simple pion sur l’échiquier des puissants. D’autant qu’entre humains et sorcières, la guerre est bel et bien déclarée. Mais Lilette refuse d’être un jouet entre leurs mains, quitte à s’élever contre ses sœurs…

Witch Fall est une préquelle à l’histoire de Senna, narrée dans Witch Song et Witch Born – qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lus pour découvrir cet opus puisqu’il n’y est pas question de Senna, mais d’une sorcière qui a vécu bien avant elle.
Sur les traces de Lilette, on découvre le royaume d’Harshen, au sud de l’univers créé par Amber Argyle. Et cet univers est extrêmement riche ! En découvrant les mœurs de l’île sur laquelle a grandi Lilette, ou la cité impériale, bien différentes de ce qu’on a vu au cours des pérégrinations de Senna, difficile de ne pas penser à la Chine antique. Les noms, l’organisation du palais, les descriptions de nourritures (boulettes de riz et rouleaux de printemps abondent), ou de lieux, les mœurs, tout évoque un empire asiatique remanié sauce fantasy. Car, bien sûr, les légendes et mythes qui font l’identité de cette culture sont, eux, inventés, et participent de la richesse de l’ensemble.

Coexistent là-dedans plusieurs bandes, aux intérêts pas forcément convergents. L’intrigue politique de cette préquelle est nettement plus fournie et complexe que celle de la série principale, et pour cause ! On découvre pourquoi et comment les sorcières, d’êtres justes et adulés, sont devenues des parias ! Détentrices de pouvoirs insoupçonnés, les sorcières sont, évidemment très convoitées. Mais leurs talents combinés et leur grande sagesse ne les empêche pas d’être faillibles. Complots, trahisons, corruption, les personnages ne reculent devant aucune bassesse, quel que soit leur bord. De fait, l’intrigue est aussi bien plus sombre que celle des deux autres volumes. Elle est aussi mieux organisée : les aventures de Senna avaient un côté assez linéaire, celles de Lilette sont plus chaotiques. En effet, elle est d’abord enlevée, puis mariée de force, puis récupérée par ses sœurs, et instruite. Avant de découvrir qu’elle a peut-être un rôle à jouer dans ce qui se trame (plutôt que d’être un pion dans le conflit politique opposant les sorcières à Harshen) : vraiment le roman n’usurpe pas ses quelques 500 pages, l’histoire est dense à souhaits et alterne agréablement entre scènes d’actions enlevées, batailles épiques et passages plus reposants. Et la descente aux enfers est parsemée d’embûches. Car avant que la guerre n’éclate, Lilette doit échapper à sa condition pour renouer avec ses sœurs.

Côté personnages, on découvre avec plaisir des personnages un peu plus étoffés que dans la série principale. Lilette évolue au milieu de fortes personnalités avec lesquelles il lui faut composer, qu’il s’agisse de la famille impériale, des sorcières, ou des protecteurs. Et si l’on peut regretter l’opposition un peu manichéenne entre les deux princes (le gentil ex-ami d’enfance versus le méchant mari), on se console avec l’agréable ambiguïté de Jolin.

L’auteur conclue joliment son roman, bien que la fin ressemble à celle qui clôt le diptyque consacré à Senna. Néanmoins, la conclusion est bien amenée et s’inscrit bien dans l’univers de l’histoire : que demander de plus ?

En somme, si la série consacrée à Brusenna est sympathique, cet opus consacré aux pérégrinations de Lilette et à l’histoire des sorcières est meilleur : plus sombre, plus prenant, il semble aussi plus maîtrisé. Point bonus : il peut être lu tout à fait indépendamment des deux précédents – mais pour qui les a lu, d’intéressants parallèles sont établis (comme l’histoire de l’origine des Mettlemots !).

◊ Dans la même série : Witch Song (1) ; Witch Born (2).

Witch Fall, préquelle, Amber Argyle. Traduit de l’anglais par Mathilde Montier et Arnold Petit.
Lumen, septembre 2015, 534 p. 

Witch Born, Witch Song #2, Amber Argyle.

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Voilà deux mois que Senna se trouve au Refuge, entourée de ses consœurs, qu’elle est parvenue à délivrer de l’emprise de la Sorcière Noire. Mais la victoire leur aura coûté un prix terrifiant : les Gardiennes ont été contraintes de maudire le territoire de Tartennie et, à présent, Brusenna ressent nuit et jours la souffrance de la terre et de ses habitants.
C’est alors qu’une nuit, la jeune fille échappe de peur à une tentative d’enlèvement… Le Refuge, que tous croyaient impénétrable, n’est plus sûr ! Sans compter que, depuis sa rencontre avec les Créatrices, la jeune Apprentie manifeste d’étranges pouvoirs. Elle sent qu’une menace pèse sur ses pairs. Malgré les dangers qui l’attendent, Senna quitte l’île en quête de réponses, soudes aux avertissements de Joshen, son Protecteur. La jeune fille est bien déterminée à lever le voile sur le sombre passé des sorcières.

 

Retour aux aventures pour Brusenna dans ce second volume, qui fait la part belle aux personnages. Si le premier tome était exclusivement centré sur notre jeune sorcière un peu godiche et son protecteur, ici on découvre d’autres figures, et les portraits sont nuancés.
Senna, tout d’abord, est nettement plus mûre et sûre d’elle… et ça ne fait pas de mal ! Joshen, en revanche, reste ce garçon un peu nouille qu’on apprécie ou qu’on déteste suivant les moments – et dans ce volume, croyez bien qu’on adore le déteste aisément. Et le portrait est diablement réussi, car d’un réalisme saisissant, ce qui rend le personnage vraiment touchant, quels que soient les sentiments qu’il nous inspire !
Le clan des Protecteurs s’étoffe avec le très charismatique Reden (qui, à mon avis, est un bien meilleur parti que Joshen. Senna, si tu m’entends…) et le très mystérieux Cord, qui est sans hésitation un des personnages les plus intéressants que l’on croise ; c’est même dommage qu’il ne soit pas plus fouillé, car sa complexité laissait présager du meilleur. Au trio de garde s’ajoute pléthore de protecteurs : si tous ne sont pas aussi fouillés que les trois vedettes, les personnages sont néanmoins suffisamment caractérisés pour ne pas sembler en carton-pâte, ce qui n’est pas désagréable.
Côté sorcières, on apprécie les portraits plus nuancés des maîtresses, qui se révèlent peu à peu : surprises au programme ! Parmi les collègues de Senna, celle qui mérite la palme est probablement Mistin, qui permet de mettre en lumière toutes les contradictions des croyances sorcières… et qui vient nettement d’atténuer le propos et les credo de la caste.

Ces portraits plus nuancés vont de pair avec un univers nettement plus fouillé que dans le premier volume. Cela commence avec la découverte d’un autre clan opposé à celui de Senna, dont l’organisation est particulièrement intéressante et bien pensée, et cela continue avec des secrets bien enfouis qui refont surface. Ces nouveautés viennent remettre en cause l’équilibre présenté jusque-là et, pire, brouiller les frontières entre Bien et Mal. Au fil des découvertes, on ne sait plus trop bien si les Sorcières sont aussi bienveillantes qu’on a voulu nous le faire croire… et c’est ce qui rend la lecture de Witch Born si intéressante. Le premier tome pouvait sembler un peu manichéen, celui-ci est nettement plus complexe, mieux équilibré. En un mot, nettement meilleur !

La magie est également affinée : si le premier volume faisait la part belle aux sorts de végétation, cette fois il y a plus de variété, et on perçoit l’étendue des possibilités des sorcières. Le tir est donc habilement corrigé ! Les scènes d’incantation ont, à nouveau, la part belle, et on ressent nettement l’aspect proprement hypnotique des mélodies entonnées. Le premier tome s’appuyait sur une mythologie originale ; on découvre ici de nouveaux aspects de l’histoire de l’univers : le contexte est riche, fouillé, étayé et sert parfaitement l’intrigue.

Witch Born est aussi plus sombre : les épreuves ne manquent pas, et l’auteur n’épargne ni les personnages, ni le lecteur. On quitte vraiment l’histoire un peu acidulée qui se profilait dans le premier volume, au profit d’un scénario qui gagne en complexité et en mystères. La première partie est assez longue et l’action ne démarre réellement qu’après le premier tiers : pourtant, on ne s’ennuie pas un instant. Le début du roman se déroule au Refuge, qui est également l’école des sorcières, et on découvre Senna dans son environnement naturel… dans lequel elle n’est, finalement, qu’une apprentie comme les autres – avec toutefois quelques facultés particulières.

Malgré cela, il reste encore quelques facilités de scénario, dont une m’a laissée quelque peu dubitative, et certaines péripéties sont malheureusement un peu expédiées, alors qu’elles offraient des ressorts dramatiques époustouflants. C’est dommage ! On aurait aimé s’angoisser encore un peu plus, et ne pas être libérés si vite de l’extrême tension des derniers chapitres. De même, l’intrigue étant absolument centrée sur les personnages, l’aspect politique général des péripéties est un peu survolé : finalement, il manque presque quelques chapitres au roman pour le faire passer de bonne à excellente découverte.

En revanche, ce qui est fort bien mis en valeur, c’est le message écologique sous-jacent, et qui passe fort bien, comme dans le volume précédent. À ce titre, il n’est pas inintéressant de noter que, si le point de départ de l’histoire est similaire à celle du premier tome, le contenu est radicalement différent : pas de redites, et un scénario bien ficelé par-dessus le marché, voilà une suite réussie !

Malgré les quelques facilités relevées, Witch Born se lit d’une traite. Le style est vif, l’intrigue rondement menée, et le mystère bien dosé. Même dans les 200 premières pages, qui ne sont pas marquées par une action trépidante, on n’a pas le temps de s’ennuyer tant il y a à découvrir. L’auteur réussit particulièrement bien les descriptions de nature déchaînée : on a quasiment l’impression de sentir les embruns sur son visage, ou les tempêtes de feuilles déchiquetées produites par les batailles.

En somme, c’est un très bon second volume que voilà. Certes, il y a des facilités et quelques points survolés que l’on déplore, mais le reste est tellement plus étoffé qu’avant que c’est ce qu’on retient en définitive. L’histoire est nettement plus sombre, et le scénario plus maîtrisé. Il s’appuie essentiellement sur des personnages forts, dont les portraits sont développés tout en nuances. L’univers est également approfondi, et on découvre toutes les nouveautés avec plaisir. L’intrigue est particulièrement prenante, et l’histoire s’achève sur une conclusion très satisfaisante. À vrai dire, on aurait volontiers pris quelques chapitres de plus !

◊ Dans la même série : Witch Song (1) ; Witch Fall (préquelle).

Witch Song #2, Witch Born. Amber Argyle. Traduit de l’anglais par Aldéric Gianoly. Lumen, 2015, 535 p.

 

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Exil, Gardiens des Cités perdues #2, Shannon Messenger.

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Depuis son arrivée à Foxfire, Sophie n’a pas manqué d’attirer tous les regards sur elle… et son enlèvement n’a rien arrangé ! Le monde elfique, pour qui le mot « crime » était jusque-là quasi inconnu, est en émoi et la révolte gronde…
Heureusement, une fabuleuse découverte pourrait ramener le calme au sein des Cités perdues ; au gré d’une randonnée, Sophie et Grady découvrent une alicorne, une créature fabuleuse que les elfes croyaient disparue, symbole pour eux d’un nouvel espoir. Sophie est enchantée, sa nouvelle vie lui sourit enfin ! Le plus stressant, c’est la rentrée prochaine à Foxfire. Sauf que… le Cygne noir revient sur le devant de la scène avec ses messages énigmatiques qui inquiètent Sophie, puis l’agacent prodigieusement. Son entêtement à résoudre le mystère va la mettre en danger… et menacer la vie d’un de ses proches. La rentrée ne s’annonce vraiment pas de tout repos… 

Second tome des aventures de Sophie au sein du monde des elfes et, malgré quelques points qui grincent, c’est encore un excellent volume !
Commençons donc par les points qui grincent. Comme dans le premier tome, on pourra reprocher à Shannon Messenger de laisser Sophie un peu trop fréquemment dans la panade : c’est un peu trop souvent à elle de régler les problèmes de la communauté elfe qui, de son côté, la laisse un peu trop souvent mettre la main à la pâte. Certes, tout cela est justifié, mais on apprécierait que, de temps en temps, les adultes de cet univers soient un peu plus présents : depuis le premier tome, ces elfes me semblent affreusement distants et ne font pas grand-chose pour aider Sophie !
Côté personnages, ce sont Edaline et Bronte qui font grincer des dents : la première semble avoir la larme à œil en permanence… et c’est assez agaçant, d’autant que c’est souvent injustifié. Quant au second, il manque un peu de nuances durant la majeure partie du roman ; heureusement, la fin vient, justement, amener quelques nuances à ce personnage fortement antipathique.
Ceci ayant été évoqué, passons à ce qui a rendu la lecture d’Exil si agréable !

En premier lieu, il y a l’intrigue. Le premier volume se déroulait essentiellement dans l’univers scolaire ; ici, c’est l’inverse. La rentrée n’intervient, finalement, qu’assez tard dans l’histoire : l’intrigue est donc moins linéaire que celle du premier tome (car elle n’est pas rythmée par les journées d’étude) et la quête identitaire de Sophie va s’entremêler à l’enquête quasiment policière qu’elle va mener pour débusquer le Cygne noir. Le mystère est au rendez-vous  ! Si on progresse nettement sur ce point, l’auteur nous laisse avec une foule de questions à l’issue du volume – et donc l’envie impérieuse d’en savoir plus !
Comme l’histoire ne se déroule plus spécifiquement à l’université, c’est l’occasion de développer l’univers, le monde des elfes. Un monde perturbé par l’enlèvement de Sophie, et où la révolte gronde ; le Conseil est vilipendé, les elfes ont peur, les rebelles commencent à désavouer publiquement le gouvernement… le récit est constamment sous tension, et on ressent parfaitement l’ambiance glaciale et sombre, déjà annoncée par le titre.
À propos d’Exil, on découvre un aspect insoupçonné de l’univers elfique ; le premier volume laissait l’impression que la société elfique était parfaite (ou presque) et que la violence n’y avait pas sa place. Grossière erreur : finalement, la société elfique a les mêmes travers que les autres. La justice y est parfois expéditive, et les peines… fatales. On en vient même à se demander si cette société est aussi utopique qu’elle le laisse croire ; les failles s’accumulent, et on est très loin du cliché bienheureux qui semblait, jusque-là, se profiler.

Une impression confirmée avec la présence de l’alicorne (pour ceux qui se demanderaient ce que vient faire ce a- en préfixe, sachez qu’une licorne ne peut avoir d’ailes, et qu’un pégase ne peut avoir de corne ; l’alicorne de Shannon Messenger présente ces deux attributs, d’où le préfixe) ; dès l’instant où l’équidé pailleté apparaît, des fantasmes d’arc-en-ciel et de vols planés vers le soleil couchant jaillissent dans la tête du lecteur. Et des arc-en-ciel pailletés et des vols planés (vers le sol), il y en a ! Mais, à nouveau, Shannon Messenger va jouer sur les représentations induites initialement pour les balayer et proposer une lecture bien plus originale, comme pour l’apparente perfection des elfes.

L’autre point fort du roman, ce sont ses personnages. Si Edaline est rapidement assez agaçante, Grady s’avère nettement plus complexe. De ses coups de sang incompréhensibles à son instinct protecteur, tout est fait pour faire fondre le lecteur (alors qu’il paraissait si froid et distant jusque-là !). Tout ce second volume vient nuancer les portraits tirés jusque-là. Les trois garçons qui évoluent autour de Sophie en font également les frais : Dex, dans sa jalousie, devient un poil pénible, Fitz se comporte comme un détestable crétin de première … il n’y a guère que Keefe qui garde sa sympathie – quoique sa bonhomie habituelle soit, elle aussi, modérée. Sophie, de son côté, est touchante dans ses efforts d’intégration, et de protection de ses proches. Ce qu’on apprécie, finalement, c’est que les personnages aient grandi et mûri depuis le premier volume ; l’univers et l’intrigue sont plus sombres, et cela se ressent sur les étudiants de Foxfire, qui quittent doucement l’enfance pour l’adolescence – avec tous les petits tracas que cela peut occasionner.

Exil confirme le coup de cœur pour les aventures de Sophie ! Malgré quelques points à améliorer (la psychologie de certains personnages, par exemple), c’est encore un excellent volume mariant les rebondissements inattendus, les scènes drôles, touchantes, et les passages nettement plus angoissants avec brio. On apprécie de voir que les personnages mûrissent, progressent, et prennent de l’ampleur pour certains : Team Keefe, sortez vos drapeaux ! 
L’univers si chatoyant esquissé jusque-là gagne en noirceur et en profondeur ; au vu de la façon dont Shannon Messenger détourne les clichés qu’elle semblait avoir mis en place, on a hâte de voir ce que va donner le tome 3. C’est aussi surprenant qu’agréable à découvrir.
Une fois n’est pas coutume, voilà un tome 2 qui surpasse le premier. Et il va sans dire qu’on attend le suivant de pied ferme !

◊ Dans la même série : Gardiens des cités perdues (1) ;

Gardiens des Cités perdues #2, Exil, Shannon Messenger. Traduit de l’anglais par Mathilde Bouhon.
Lumen, 2015, 566p.

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