Soléane, Muriel Zürcher.

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2540. Voilà 400 ans que le Coracle, une île artificielle portant les survivants d’une épidémie planétaire, erre sur les Océans. Soléane, 16 ans, y vit avec sa mère et son petit frère nouveau-né, Saméo. Herbières toutes les deux, elles sont fréquemment appelées au chevet des malades de l’île qu’elles soignent à grands renforts de plantes. Mais Soléane rêve de liberté : elle se dépêche donc de se faire émanciper. Or, le jour où elle est déclarée saine et donc apte à fonder une famille et à vivre sa propre vie, sa mère, accusée d’avoir fomenté plusieurs années plus tôt, un coup d’Etat, arrêtée par les traqueurs, lui confie une mystérieuse pierre. Un cristal, une pierre de Terre, l’élément qui pourrait sauver le Coracle et qu’elle lui ordonne de remettre non pas aux autorités de l’Arche – l’Eglise officielle du Coracle – mais aux insoumis, cette communauté rebelle qui contredit le discours officiel et prétend pouvoir sauver réellement l’île à la dérive. Désormais fugitive, Soléane doit trouver des alliés, laver l’honneur de sa mère et sauver sa peau. Ses croyances et convictions vont être rudement mises à l’épreuve…

Soléane est une jeune fille un peu naïve, pressée de grandir, pressée d’être adulte, raison pour laquelle elle demande l’émancipation, qui va faire voler en éclats sont petit monde tranquille.
Rapidement, on découvre un univers gangrené par la religion – mais ce n’est pas immédiatement perceptible pour la population. En effet, l’Empera, la plus haute autorité, étant quelque peu défaillante, c’est l’Arche, l’autorité religieuse, qui a pris le contrôle du Coracle. A partir de là, on comprend très vite qu’il ne peut en ressortir rien de bon. Et, de fait, l’Arche profite allègrement de l’absence de l’Empera pour faire régner sa loi et la terreur.

Après quelques errements (car elle a du mal à croire aux turpitudes des autorités), Soléane découvre les rebelles, avec lesquels elle devrait pouvoir faire front commun. Car l’auteur ne fait pas de son personnage l’égérie de la rébellion, non, elle est plutôt là en parallèle. D’ailleurs, il lui faut un long moment avant de trouver de l’aide, ce qui fait qu’on peut parfois avoir l’impression que le récit traîne en longueur.

Heureusement, l’histoire est suffisamment riche pour faire oublier ce bémol. En effet, le récit mêle aventures (avec moult courses-poursuites et fuites, en compagnie ou seule), mystères (qu’est-il réellement arrivé à l’Empera ?), réflexions sur la politique, la religion, la famille ou encore l’écologie. Il y a également pas mal de questions qui alimentent le suspens, notamment quant à l’identité réelle de Soléane – sur laquelle on peut douter dès la scène d’introduction, mais sur laquelle toute la lumière n’est faite qu’à la toute fin du livre. Et, de plus, il y a plusieurs personnages qui se cherchent sans se connaître, n’arrêtent pas de se croiser, et c’est avec un intérêt grandissant que l’on assiste à cet étrange ballet.
Le contexte post-apocalyptique (le Coracle dérive depuis 400 ans, suite à une catastrophe humanitaire et perd peu à peu son intégrité, mettant à nouveau sa population en péril), apporte au récit une dimension toute dramatique : on sent bien l’urgence qui sous-tend les actions de l’Arche, comme celles des rebelles et toute la pression que cela induit.

Soléane est un roman post-apocalyptique qui se lit vraiment bien, malgré quelques longueurs. La réflexion autour du mélange détonnant qu’offrent politique et religion, ainsi que sur la rébellion face à un pouvoir totalitaire, sont aussi intéressantes que prenantes. Soléane, dans son extrême et persistante naïveté, montre à quel point il est important de toujours affûter son esprit critique et de s’informer !

Soléane, Muriel Zürcher. Didier jeunesse, juin 2016, 424 p.

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Glass sword, Red Queen #2, Victoria Aveyard.

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Mare Barrow a le sang rouge, comme la plupart des habitants de Norta. Mais comme les seigneurs de Norta, qui se distinguent par leur sang couleur de l’argent, elle possède un pouvoir extraordinaire, celui de contrôler la foudre et l’électricité. Pour les dirigeants de Norta, elle est une anomalie, une aberration. Une dangereuse machine de guerre.
Alors qu’elle fuit la famille royale et Maven, le prince qui l’a trahie, Mare fait une découverte qui change la donne : elle n’est pas seule. D’autres Rouges, comme elle, cachent l’étendue de leurs pouvoirs. Traquée par Maven, Mare fait face à sa nouvelle mission : recruter une armée, rouge et argent. Aussi rouge que l’aube, plus rapide qu’un éclair d’argent. Capable de renverser ceux qui les oppriment depuis toujours.
Mais le pouvoir est un jeu dangereux, et Mare en connaît déjà le prix.

Alors que le premier tome avait été une excellente surprise, celui-ci n’est, malheureusement, qu’une intense déception. Si Mare était une jeune fille qui ne s’en laissait pas compter dans le premier volume, ici elle sombre dans un regrettable nombrilisme. Alors, certes, difficile de prévoir comment réagira une personne traumatisée. Difficile aussi de juger Mare après ce qu’elle a subi. Pourtant, elle devient égocentrique, irrationnelle et passe plus de temps à s’apitoyer sur son sort qu’à chercher des solutions ce qui, à la longue, s’avère aussi répétitif qu’agaçant. Ainsi, elle déplore que les autres ne la comprennent pas, mais elle préfère rester dans son coin à ruminer sans rien dire… Et c’est ainsi tout du long. En outre, la plupart de ses dialogues intérieurs semblent parfaitement artificiels – en plus de tourner parfaitement en rond.

De plus, Mare est la seule et unique narratrice. Or, comme elle ne s’intéresse que de très loin à la situation, alors même qu’il se passe une foule de choses, le récit est d’une incroyable lenteur. Avant, bien sûr, de concentrer toute l’action dans les dernières pages. De plus, les quelques actions sont affreusement répétitives. Mare doute, elle décide de faire confiance à quelqu’un, est trahie, se remet à douter, et cela recommence encore et encore.

Le plus dommageable, c’est qu’après un premier tome plutôt inventif et bien mené, on retombe dans les clichés les plus courus de la littérature young-adult. Sans surprise, il y a donc des trahisons attendues, des proches qui disparaissent et, mais oui, un triangle amoureux.

Si le premier volume avait été incroyablement prenant, celui-ci est nettement plus mitigé : alors que l’univers est très prometteur, il est complètement occulté par les monologues intérieurs pas bien passionnants de Mare. Fade, Glass sword aligne les clichés des romans young-adult du moment, ce qui est bien dommage. 

◊ Dans la même série : Red Queen (1) ;

Red Queen #2, Glass Sword, Victoria Aveyard. Traduit de l’anglais par Alice Delarbre. Le Masque (MsK), février 2016, 472 p. 

Nox, Yves Grevet.

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Dans une ville basse que recouvre un brouillard – la nox – si dense que les habitants ne peuvent se déplacer sans lumière, l’espérance de vie est courte. Pire, les habitants sont contraints à une misère perpétuelle : hommes, femmes, enfants sont forcés de marcher ou de pédaler sans cesse afin de produire énergie et lumière avec des dynamos. Puisque l’expérience de vie est si courte, la loi impose aux adolescents de se marier et d’avoir des enfants le plus vite possible – dès 17 ans.
Lucen aime bien sa vie telle qu’elle est, mais craint de perdre celle qu’il aime, Firmie, car elle ne semble pas pressée de procréer. Il sent, par ailleurs, que son petit groupe d’amis est en train de mourir : Gerges, le fils du chef de la milice, s’apprête à la rejoindre et à œuvrer, lui aussi, à terroriser les habitants ; quant à Maurce, il fréquente un peu trop les hors-la-loi pour son bien. Pour chacun, l’heure des choix a sonné et les conséquences pourraient être fâcheuses.
Au même moment, dans des territoires épargnés par la nox, dans la ville du haut, la jeune Ludmilla ne parvient à se résigner au départ forcé de Martha, sa gouvernante qui l’a élevée, injustement renvoyée par son père. Elle décide de tout tenter pour la retrouver, quitte à s’aventurer dans la nox et à s’y perdre. Dans son imprudence, elle a de la chance, car c’est sur Lucen qu’elle tombe. Peut-être bien pour leur malheur à tous les deux…

Nox était ma première rencontre avec Yves Grevet : rencontre pour le moins réussie !

La première chose qui marque, c’est l’univers dans lequel l’auteur déroule son histoire. Coupé en deux extrêmes, il oppose à la ville haute, claire, rangée, ordonnée, la ville basse, sale, bruyante, polluée. Les habitants sont, eux aussi, départagés : dans la ville haute, ils ont le teint et le verbe haut et clair alors que, dans la ville basse, ils sont prix dans la nox. En témoignent leurs noms : si, dans la ville haute, ils portent des prénoms académiques, ceux de la ville basse omettent qui une consonne, qui une voyelle, créant ainsi des prénoms pour le moins exotiques, mais pas toujours faciles à prononcer. Cet univers scindé en deux parties bien distinctes (et contiguës) sert, évidemment, à mettre en place une intrigue dystopique. Sans surprise, la société du bas est opprimée par celle du haut qui, en plus de faire peser une législation très lourde régentant toute la société (mariages, naissances, métiers…) sur ceux d’en-bas, véhicule tout un tas de clichés racistes sur les habitants des quartiers défavorisés (sales, incultes, violents et on en passe). On imagine donc sans peine leur volonté de se rebeller, d’autant que la milice des bas-quartiers fait régner un ordre aussi violent qu’arbitraire. Or, dans son quartier chic, Ludmilla fréquente elle aussi quelques agités : peu à peu, les différentes groupes se retrouvent donc non pas à faire cause commune (ne se fréquentant pas), mais à œuvrer dans le même sens, ce qui s’avère vraiment intéressant.
De plus, le fait qu’une moitié de la ville soit constamment plongée dans le noir offre d’intéressants ressorts narratifs : difficile de savoir qui se terre dans l’obscurité, qui espionne quoi et de deviner les motivations de chacun !

Autre point passionnant, c’est que Nox est avant-tout une histoire d’amitié. Au fil des pages, on assiste à des amitiés d’enfance (pourtant solides !) qui se déchirent, d’autres qui se reforment ou qui se transforment en haines profondes et tenaces, faute de temps pour s’expliquer sereinement. Il y a les amitiés qui motivent toute l’histoire – comme le lien profond qui unit Ludmilla à Martha et qui précipite l’histoire – et celles qui se nouent et se dénouent dans la nécessité et l’adversité. L’histoire tourne, de fait, surtout autour de Ludmilla, dont les recherches vont la pousser à fréquenter des rebelles dont les intérêts rejoignent ceux des habitants de la nox. Autre figure centrale : Lucen, dont l’existence part soudainement en vrille après un tout petit accroc, lequel prend de plus en plus d’importance de péripéties en péripéties, de façon à la fois affreusement réaliste et percutante. Il n’est nullement difficile de s’identifier à ce que vit ce garçon ! L’auteur accorde un soin particulier à ses personnages, qu’ils soient amis, opposants, ou baignant dans un flou artistique savamment entretenu.

Enfin, la narration apporte son lot de piquant ! On vogue d’un personnage à l’autre, en revenant toujours un petit peu en arrière. Mais ce n’est absolument pas répétitif, l’auteur choisissant systématiquement un nouvel angle d’approche, permettant de nuancer l’histoire qu’il nous narre. Non seulement cela vient nuancer le propos mais, en plus, cela augmente diablement le suspense.
Au fil des chapitres, nos adolescentes découvrent (avec déplaisir), combien leur monde est sombre et assistent à la lente mais irrémédiable destruction de leurs illusions. On pourrait craindre un roman sinistre mais loin de là ! La conclusion et les derniers chapitres viennent nuancer cette impression, tout en portant un beau message d’espoir !

En somme, au rayon dystopies, voilà une excellente série qui sort du lot. Point de batailles rangées opposant rebelles et pouvoir institutionnel. En lieu et place, une intrigue soignée, amenant le lecteur à réfléchir sur les clivages de la société, mettant en scène des personnages très humains (quel que soit leur bord !), et bien plus semblables qu’ils ne le pensent. Bref : une dystopie intelligente à préférer aux cadors du marché !

Nox, Yves Grevet. Syros, 2015 (pour l’intégrale), 845 p.
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Un texte pas tout à fait dystopique mais un peu quand même, dans lequel le langage est travaillé aussi.

 

Forget tomorrow #1, Pintip Dunn.

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Callie vient d’avoir dix-sept ans et, comme tous ses camarades de classe, attend avec impatience le précieux « souvenir », envoyé par son moi futur, qui l’aidera à se glisser dans la peau de la femme qu’elle est destinée à devenir. Athlète de haut niveau… Scientifique de renom… Politique de premier plan… Ou, dans le cas de Callie, tueuse.
Car dans son rêve, elle se voit assassiner Jessa, sa jeune sœur adorée… qu’elle passe pourtant ses journées à protéger des autorités, car la fillette a le pouvoir hautement répréhensible de prédire l’avenir proche ! Avant même de comprendre ce qui lui arrive, Callie est arrêtée et internée dans les Limbes – une prison réservée à tous ceux qui sont destinés à enfreindre la loi. Avec l’aide inattendue de Logan, un vieil ami qui a cessé, cinq ans auparavant, de lui parler du jour au lendemain, elle va tenter de déclencher une série d’événements capables d’altérer son destin. En espérant sauver sa sœur. 

La vie à Eden City est régie par les « souvenirs du futur » envoyés par les gens à leurs mois passés. La teneur de ce souvenir détermine la vie future, les possibilités d’emploi, de logement, voire de mariage des habitants. Envoyez-vous un souvenir montrant vos incroyables compétences et la belle vie est à vous ; envoyez-vous un souvenir médiocre… et ce sera plus compliqué. Autre avantage : les futurs meurtriers, comme Callie, sont immédiatement repérés et mis hors d’état de nuire. Enfin, presque, et c’est bien ce qui chagrine Callie : les autorités ont, de fait, plus à cœur de ne pas perturber le continuum espace-temps que d’éviter crimes et délits…

Le roman est malheureusement assez inégal. À l’idée assez originale de départ se substitue rapidement un roman adolescent assez classique. Callie est repérée, arrêtée, emprisonnée, elle fuit, se démène pour changer les choses : côté structure, rien de neuf sous le soleil. On retrouve d’ailleurs tous les ingrédients qui semblent, désormais, obligés en dystopie jeunesse, comme la traditionnelle romance – un tantinet rapide, au passage.

Par ailleurs, Callie rencontre étonnamment peu de difficultés. Il y a quelques opposants, certes, mais leur action est trop peu développée pour engendrer de réelles péripéties. Pourtant, le roman ne manque ni de rythme, ni de rebondissements. On se demande évidemment comment Callie et Logan vont réussir, et les autres rebelles avec eux, à faire bouger leur société. On s’interroge aussi sur la façon dont sont transmis ces souvenirs et sur cette société entièrement fondée sur la préservation d’un espace-temps largement fantasmé.
Si la première partie est un peu lente, la seconde retrouve un rythme un peu plus trépidant. Callie cherche à déjouer son futur proche et à sauver sa jeune sœur. Là, le suspens est enfin au rendez-vous et monte même crescendo jusqu’au final… explosif !

En somme, ce premier volume de Forget tomorrow est un peu inégal : l’idée originale et le rythme trépidant sont quelque peu desservis par la romance manquant un peu de surprises et le léger manque de d’opposition. Heureusement, la seconde partie s’avère nettement plus prenante et le final relève amplement le niveau. Il faudra donc attendre la suite pour en savoir plus !

Forget tomorrow #1, Pintip Dunn. Lumen, janvier 2016, 430 p.

 

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Minority Report, un autre roman dans lequel les souvenirs du futur ont une importance capitale !

Divergente raconté par Quatre, Veronica Roth.

 

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L’histoire de Tobias, un peu avant qu’il ne devienne Quatre, et celle de Quatre, une fois qu’il apparaît. 4 nouvelles pour découvrir la face cachée du pendant de Tris, et 3 scènes clé du premier volume de Divergent, livrées selon le point de vue du jeune homme. 

Le volume comporte 4 nouvelles et, à la fin, 3 scènes inédites du point de vue du jeune homme. C’est un ouvrage qui plaira sans aucun doute aux fans, et qui apporte d’intéressants éclaircissements mais qui souffre des mêmes défauts que le reste de la série : il y a de bonnes idées, mais tout reste malheureusement sous-exploité.

Le Transfert : Où l’on découvre Tobias, chez son père, peu avant la cérémonie du Choix au cours de laquelle il quittera sa faction. Mis – partiellement – au parfum par son cher géniteur, Tobias sait quoi faire pour que son test d’aptitudes lui renvoie un résultat Altruiste. Pourtant, il sait que choisir les Altruistes ne fera que le confronter à son père, encore et toujours. Le jour J, il choisit donc les Audacieux. L’ennui, c’est que Tobias ne semble pas, au premier abord, si audacieux que cela dans l’âme.
Pourtant, il a fait preuve d’un grand courage en choisissant de quitter son père, et de fuir l’emprise malsaine qu’avait ce dernier – mais il est encore trop neuf pour voir à quel point. Cette nouvelle est riche en enseignements sur ses motivations, et sur la psychologie du personnage : comment Tobias s’est construit après le décès de sa mère, comment il a affronté, en silence et les dents serrés, la violence de son père, comment il s’est rebellé à sa manière… Même s’il n’est pas le premier à sauter, Tobias cache quelques réserves de courage tranquille !
C’est intéressant, certes, mais pas totalement inédit, car toutes ces informations nous sont données, peu à peu, dans Divergent.

Le Novice : Où l’on suit l’entraînement de Quatre, ce qui est plutôt intéressant pour se rendre compte à quel point la faction s’est radicalisée entre son arrivée et celle de Tris. Quatre fait partie, avec l’ami Eric, d’une fournée de transferts. C’est là que commence, déjà, à se dessiner l’antagonisme puissant qui va l’opposer à Eric jusqu’à la fin. Les exactions de ce dernier permettent, de leur côté, de mieux cerner le personnage, et de bien mieux comprendre ses décisions ultérieures.
C’est également là que l’amitié qui lie Zeke, Shauna et Quatre commence à faire son apparition, et on comprend bien mieux comment ils sont si liés par la suite. Enfin, cette nouvelle permet de développer la figure d’Amar – dont je me demande s’il n’a pas surgi dans le cerveau de l’auteur au moment où elle écrivait le tome 3… parce que c’était pratique. Voilà du concret ! Découvrir ce personnage, son histoire, les liens qu’il a avec Quatre explique beaucoup de choses ! C’est vraiment dommage que toutes ces informations n’aient pas été, à un moment ou à un autre, intégrées au récit initial. Par ailleurs, c’est là que Quatre commence à découvrir des choses sur le paysage des peurs, les Divergents, ou les choses qui ne vont pas chez les Audacieux, commençant à se méfier de sa nouvelle faction.

À partir de là, si vous n’avez pas lu Divergent – tomes 1, 2 et 3 – mieux vaut sauter à la conclusion, car je vais évoquer des spoilers redoutables. 

Le Fils : Quatre a terminé premier au classement et un poste de leader s’offre à lui. L’ennui, c’est qu’il serait amené à fréquenter assidûment son père ce qui, on s’en doute, ne lui plaît absolument pas. De plus, il doute des volontés des Audacieux : les propositions d’Eric pour améliorer la faction lui semblent, au mieux, dangereuses, et Jeanine squatte un peu trop à son goût. Parallèlement, il se rend compte que quelqu’un a pénétré dans son appartement, et finit par trouver un message l’invitant à un rendez-vous nocturne. Ou comment Quatre finit par découvrir la vérité. La réaction que l’on voit dans le volume 2 n’étant que l’infime réplique de celle qu’il a là. Evelyn se présente, déjà, comme un rude antagoniste, prête à laisser la faction Altruiste se faire écraser plutôt que de les prévenir des plans de Jeanine Matthews.
A côté de cela, on découvre Quatre sous un jour un peu plus frivole, essayant de s’intéresser aux filles – et on se rend compte que, s’il semble avoir des réactions d’adultes dans Divergent ce n’est, au fond, qu’un gamin. Mais le sujet reste un peu trop sous-exploité, et on en saura très peu, ce qui est bien dommage. Si les deux nouvelles précédentes n’apportent que peu de sang neuf, celle-ci est plus consistante du côté de la construction de l’univers et des personnages.

Le Traître : Deux ans se sont écoulés. Quatre est toujours instructeur des novices transferts et a commencé à entraîner Tris. Un des intérêts de cette nouvelle est de montrer l’intérêt que Quatre éprouve pour Tris, dès le départ – et celui-ci ne va pas seulement aux capacités de combat ou de divergence de Tris, on s’en doute. Parallèlement, Quatre continue d’enquêter et met au jour des choses bien intéressantes, qui montrent qu’il ne commence pas à s’intéresser aux magouilles audacieuses simplement parce que Tris ne sait pas se taire. L’éclairage est vraiment intéressant, car on s’aperçoit assez vite que Quatre ne jouit pas (comme je l’avais cru à la lecture du roman) de l’écoute bienveillante des leaders : pour Eric, on le savait déjà, mais la trilogie de base le présentait comme étant en bons termes avec Max. De ces découvertes va découler sa fameuse traîtrise, une scène éprouvante, dans laquelle on voit le Quatre que l’on découvre – enfin ! – dans le tome 3. Comme je l’ai dit quand j’ai lu ce volume, c’est franchement bien dommage qu’on n’ait pas eu, dès le départ, une narration alternée plus enrichissante que le seul point de vue de Tris.
Pour ce qui est de la relation avec Tris, rien de bien neuf, hormis la découverte des pensées pas toujours orthodoxes de l’instructeur ! On n’assiste qu’à quelques scènes clés : le jour des Visites où Natalie Prior le reconnaît sans rien dire, quelques simulations de Tris, l’agression de celle-ci par Al, Drew et Peter, la traversée du paysage des peurs de Quatre, et le baiser au fond du gouffre. Encore une fois, avoir le point de vue de Tobias, c’est bien, mais c’est bien trop limité et pas assez creusé pour être vraiment super.

De plus, les 3 scènes inédites auraient mérité d’être intégrées à cette dernière nouvelle, plutôt que cataloguées à la fin. En effet, la première concerne le saut de Tris, et la première fois qu’ils se voient (scène qui aura, à nouveau, de l’importance dans le dernier volume) ; la seconde met en scène la première fois que Quatre met Tris en garde contre ce qu’elle pourrait dire, à la cantine lorsqu’elle s’assoit à sa table et le traite de porte de prison ; la troisième présente l’instant où Quatre, fin saoul, se penche sur Tris dans la Fosse pour lui dire combien son nouveau look lui va bien.
Présenter ces trois nouvelles séparément du reste n’a pas grand intérêt, même si la lecture n’est pas désagréable et continue d’éclairer la psychologie torturée de Quatre. La chronologie de la nouvelle Le Fils le permettant, il aurait été plus intéressant d’y intégrer ces scènes, d’autant que la nouvelle est assez lacunaire.

En somme, ce Divergent raconté par Quatre plaira sans aucun doute aux fans, mais présente les mêmes défauts que Divergent : de bonnes idées, des tentatives intéressantes, mais rien d’assez creusé. J’avais déjà regretté, à la lecture de la trilogie, qu’il n’y ait pas une narration alternée permettant de mieux cerner Quatre avant que cette fameuse alternance ne débarque au dernier tome, et c’est un constat que je réitère ici. Si les nouvelles sont intéressantes et permettent de mieux cerner le personnage (ce qui n’est franchement pas un luxe !), ce ne sont que des nouvelles, donc des petits fragments parcellaires, qui manquent de détails pour former un tout cohérent, et dont les informations ne sont pas nécessairement inédites. Lire ces petits fragments dans le cadre de la trilogie elle-même aurait certainement permis de la rendre un poil plus dense. Dommage, donc ! La part la plus intéressante reste celle accordée à la politique, qui manque de détails dans la trilogie, et est quelque peu étoffée ici – mais pas toujours assez. 

◊ Dans la même série : Divergent tome 1, tome 2, tome 3.

Divergent raconté par Quatre, Veronica Roth. Traduit de l’anglais par . Nathan, 2015, 230 p.  

In the end, Demitria Lunetta

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Trois mois se sont écoulés depuis qu’Amy a quitté New Hope. Depuis qu’elle a vu Baby ou Kay ou Ray pour la dernière fois. Elle survit seule, comme elle le faisait avant d’être « sauvée ». Même alors qu’elle recherche de nouvelles provisions, la voix de son ancienne camarade Kay retentit grâce à l’oreillette qu’elle possède depuis son départ. Et, d’un ton désespérée, Kay lui murmure quatre mots, qu’Amy espérait ne jamais entendre : Dr. Reynolds détient Baby. Le sang d’Amy ne fait qu’un tour. Pour Baby, elle retournera à New Hope. 
Écoutant la voix de la raison – Kay – elle se dirige d’abord vers Fort Black, une ancienne prison transformée en colonie de survivants, où elle trouvera Ken, le frère de Kay, un scientifique susceptible d’avoir la solution pour la survie de Baby. Mais avant de trouver Ken, il va falloir penser à survivre à Fort Black. Un seul faux pas, et Amy pourrait perdre la vie, en plus de celle de Baby. 

Après le coup de cœur d’In the after, cette suite était très très attendue. Et elle s’est avérée très très surprenante ! En effet, In the end est radicalement différent du premier tome. Celui présentait tout d’abord une partie purement axée sur la survie, dans un environnement post-apocalyptique avant de basculer dans une dystopie plus classique ; ce second volume, lui, renoue avec la survie dans un univers en déliquescence mâtinée de quelques accents dystopiques, tout en se démarquant fortement de ce qu’on avait dans le premier opus.

On retrouve Amy quelques mois après qu’elle ait réussi à quitter New Hope ; atteindre Fort Black devient primordial, car Kay parvient à lui dire que le docteur Reynolds détient Baby et qu’il menace la vie de la fillette à force d’expériences en vue de trouver un vaccin. Kay pense que son frère jumeau, Ken, un scientifique basé à Fort Black, pourrait sauver Baby, aussi Amy se dépêche-t-elle de rejoindre la forteresse.
Mais arrivée sur place, elle déchante assez vite : Fort Black étant un pénitencier dans lequel il reste la plupart des prisonniers, la population est – évidemment – loin d’être constituée d’enfants de chœur, ce dont on s’aperçoit dès les premiers chapitres avec la rencontre de Tank, un pédophile meurtrier qui apprécie la chair fraîche – personnage un poil cliché, soit dit en passant.

Nouveau lieu, donc nouveaux personnages. On délaisse la sympathique galerie rencontrée précédemment : hormis Amy, les autres ne font office que de figurants. À leur place, quelques figures assez fortes, comme Jacks qui devient rapidement le nouveau protecteur d’Amy, ce qui ressemble le plus à un ami et, de fil en aiguille, à un amant. De ce côté-là, c’est un peu dommage, d’une part, que Rice soit simplement écarté, car il restait des non-dits entre lui et Amy et ces zones d’ombre ne sont pas évacuées à la fin de l’histoire et, d’autre part, le triangle amoureux est un peu superficiel. Pourtant, la relation avec Jacks apparaît comme parfaitement naturelle, malgré l’ambiance post-apo qui règne.
À Fort Black, Amy rencontre une alliée inattendue, la figure féminine forte qui manquait au premier opus, et un des personnages les plus réussis : Brenna. Ce qui est ennuyeux, c’est qu’on finit par s’attacher nettement plus à Brenna qu’à Amy, qui ne mérite rien d’autre qu’une paire de claques retentissantes dans cet opus. Qu’elle fasse des erreurs, c’est tout naturel. En revanche, qu’elle s’acharne à les répéter encore et encore, c’est un peu lassant. Or, dans cet opus, Amy est plus bornée que jamais et réitère systématiquement les mêmes bévues. Des claques, vous dis-je.
Autre point de récriminations, Baby est particulièrement absente de l’histoire et sa présence manque quand même pas mal… même si elle permet de faire rebondir l’intrigue.

Si celle-ci est enlevée (avec la survie de Baby à la clef), et le tout assez rythmé, je n’ai malheureusement pas retrouvé l’ambiance survoltée et terrifiante de la première partie du tome 1, ce qui m’avait justement beaucoup plu. Entendons-nous bien, l’histoire tient la route, on ne s’ennuie pas, et on angoisse même pas mal, mais on est dans un schéma un peu plus classique, et un tantinet moins haletant. La première partie met un moment à planter le décor (ce qui est nécessaire, vu les changements) et l’ambiance du double huis-clos (dans la prison et avec les Florae en toile de fond) est assez prenante ; la seconde retrouve le niveau du premier volume, avec moult courses au Florae en goguette, stratégies de survie et scènes bourrées d’adrénaline ; la troisième, en revanche, n’est pas aussi nette et tranchante qu’elle aurait pu l’être. La tournure n’est pas totalement inintéressante, mais certains point auraient mérité plus d’approfondissements et nous laissent quelque peu sur notre faim ! En revanche, la dernière scène est tout à fait réussie, et conclut fort bien la saga.

In the end est donc une très bonne suite, au sens où Demitria Lunetta parvient à donner un tour complètement nouveau à l’histoire, en changeant radicalement d’intrigue, d’univers, et de protagonistes. Si l’ensemble est rythmé, et même plutôt prenant, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une pointe de déception en ne retrouvant pas l’ambiance survoltée du premier opus, et la Amy dure à cuire à laquelle je m’étais habituée. Néanmoins, il se dévore mieux qu’un petit pain un jour de disette, car l’intrigue est énergique, les nouveaux personnages fouillés, notamment Brenna, et le tout rudement bien ficelé. Quel qu’ait été votre sentiment pour In the after, attendez-vous à un titre totalement différent !

♦ Dans la même série : In the after (1).

In the after #2, In the end, Demitria Lunetta. Traduit de l’anglais par Maud Ortalda. Lumen, 2015, 405 p.

 

zombies challenge

 

ABC Imaginaire 2015

Le Souffle, June #1, Manon Fargetton

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Bébé, June a accidentellement récupéré le pouvoir de la dernière Sylphe, alors mourante, mais elle l’ignore. June et son frère Locki sont orphelins. Recueillis par leur tante, ils ont grandi dans la maison close tenue par cette dernière. Un environnement étrange pour deux enfants, mais qu’ils ont toujours apprécié. Mais les enfants ont grandi. June a désormais 16 ans, et sa silhouette d’adolescente commence à lui attirer les douteuses attentions des clients du bordel. Terrifiée, June s’enfuit avec Locki, quitte la Ville et pénètre dans la forêt. Là, elle suit aveuglément une musique qu’elle semble être la seule à percevoir et qui les mènent dans un bien étrange endroit, qui offre un écho bien agréable aux étranges aptitudes de June. 

June est une adolescente plutôt normale, si l’on oublie qu’elle a grandi et qu’elle vit dans un lupanar. Elle est proche de son frère Locki, provoque des chuchotements sur son passage au lycée, a un petit ami. Une ado normale, dans un univers normal.
Mais, peu à peu, celui-ci s’étoffe : la Ville est ceinte de murailles constamment gardées. Son seul lien avec l’extérieur est un train qui vient à intervalles réguliers pour faire le plein de vivres et de matériel. Pire, les têtes pensantes de la Ville sont tout sauf bien-pensantes… Au vu du repli communautaire suite à une épidémie, on pourrait penser que June se situe dans un univers fleurant bon la dystopie et l’ambiance post-apocalyptique… si ce n’était ces quelques éléments – ténus au départ ! – qui le teintent de féerie ! C’est, du coup, nettement plus aérien que ce à quoi on s’attend au départ, et le mélange très original fonctionne à merveille : l’histoire est pleine de magie et de merveilleux, dans un noyau de dures réalités.

Le Souffle est un tome d’exposition, les actions pures et dure étant essentiellement concentrées à la fin du roman, ce qui nous permet de mieux appréhender personnages et univers. Ce dernier fourmille de petites inventions proprement réjouissantes : entre l’arbre bibliothèque, le bateau de Gaspard, ou l’escalier de nuages, difficile de ne pas apprécier cet univers original, fouillé et enchanteur. Les descriptions, d’une précision extrême (sans s’étaler sur des kilomètres !) rendent le tout extrêmement visuel et quasi cinématographique. La plume de Manon Fargetton, en plus d’être fluide, est très poétique, ce qui fait qu’il se dégage de l’histoire une douceur et une sérénité – malgré des tensions bien présentes – très agréables. À cela s’ajoute l’omniprésence de la musique : musique des chants de l’arbre-bibliothèque, musique des souffles, bruit du vent… L’univers de June est très visuel, mais aussi très sonore, ce qui ne fait que souligner l’impression de force qui s’en dégage ! On ne peut que se laisser happer par la lecture.

Côté personnages, le duo June-Locki est vraiment intéressant ; si June a la vedette, Locki n’est pas totalement laissé de côté, et les relations fraternelles ont leur importance – notamment lorsqu’il va être question de protection ou des compétences de chacun. Les autres personnages de l’arbre sont hauts en couleur et valent le détour. Jonsi, de son côté, m’a moins enchantée, peut-être parce que les liens tissés avec June, tout empreints d’onirisme soient-ils, m’ont paru manquer un peu d’explications (notamment au début).
Ces personnages s’accompagnent d’autres, dans l’ombre, dont les rôles permettent d’entrapercevoir la complexité de l’univers invisible dans lequel évolue June. Les légendes, la mythologie, l’histoire sont ici esquissés (juste assez pour qu’on sache le nécessaire et qu’on en veuille plus !) et on sent que l’univers n’a pas livré tous ses mystères.

La quête, enfin, est plutôt classique, si l’on résume l’affaire. Ce qui fait tout son sel, c’est l’univers dans lequel elle se déroule, et la façon dont June la mène. Par ailleurs, c’est une bonne façon de parler de l’écologie, un point qui ne gâche rien. Comme il s’agit d’un roman initiatique, l’histoire est vraiment centrée sur les progrès et apprentissages de June – ou ses échecs – et, sur la seconde partie, quelques longueurs se font sentir, qui sont vite contrebalancées par les derniers chapitres survitaminés, et la fin qui donne sacrément envie d’en savoir plus.

En bref, Le Souffle est un premier tome réussi, aux termes duquel on a bien envie d’en savoir plus. On passe rapidement outre les quelques détails manquants ou longueurs sur la seconde partie pour se concentrer sur les personnages hautement attachants (June et Locki en tête), la quête initiatique au fond écologique très intéressante et, surtout, cet univers mêlant accents de la féerie et de la dystopie. Le style étant, de plus, aussi fluide que poétique, il n’est vraiment pas difficile de se laisser embarquer dans le récit, et de grogner lorsque vient l’heure d’en ressortir. Pour résumer, voilà une série à suivre. 

June #1, Le Souffle, Manon Fargetton. Rageot, 214, 348 p.

Lu grâce à l’extrême prodigalité de Bookenstock, et les fantastiques bonnes idées des tenancières. L’interview participative de Manon Fargetton (son « Mois de » !) est en cours (avril 2015) chez Dup & Phooka !

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Red Queen, Victoria Aveyard.

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Royaume de Norta. Mare Barrow est une détrousseuse de 17 ans. Mare est surtout une Rouge, au sang carmin. Or, dans cette société, les Rouges sont traités comme des moins que rien, des esclaves ou de la chair à canon, tandis que les Argents, doués de pouvoirs hors du commun, règnent en maîtres, sur la seule foi de la couleur de leur sang. 
Dans son malheur, Mare a de la chance, car elle est recrutée en tant que domestique au palais. De la chance ? Peut-être pas. Car, là, elle manifeste subitement des pouvoirs qui mettent les Argents sur la sellette. Contrainte à cautionner le mensonge d’Etat destiné à dissimuler son existence, enfermée au palais d’Archeon, promise à un mari dont elle ne veut pas, Mare va avoir fort à faire pour déjouer les intrigues et complots mortels de la cour, maîtriser ses pouvoirs avant de tuer quelqu’un… et faire valoir l’indépendance Rouge. 

Il ne fait bon vivre à Norta que pour ceux qui ont du sang argent dans les veines ; pour ceux qui affichent un banal sang rouge, c’est l’enfer. Mare Barrow, 17 ans, vivant dans la misère et la crasse de Pilotis, en a bien conscience. Son avenir ? La conscription. Celle qui a cloué son père dans son fauteuil et éloigné ses trois frères sur le front. Pour échapper à ça, Mare vole tout ce qu’elle peut aux Argents, dans l’espoir de s’enfuir par un réseau clandestin. Il suffira de quelques toutes petites minutes pour que son destin bascule. Elle provoque la blessure fatale et la disgrâce de sa sœur, ainsi que la honte de sa famille. Affronts presque aussitôt réparés avec un emploi de domestique au palais, au service de la famille royale. Las, tout va de mal en pis… car Mare, en plus d’être rouge, a des dons argents qui se révèlent devant tous les nobles : la famille royale ne peut nier, mais ne peut pas non plus reconnaître qu’une Rouge a des pouvoirs. C’est décidé, Mare sera Lady Mareena, l’enfant chérie et perdue d’un colonel argent d’importance disparu au front. À ceci près que Mare doit faire ses preuves : elle ne doit pas trahir ses origines, elle doit jouer les ladys, composer avec la reine qui l’exècre et traque le moindre faux pas, apprendre à apprécier son royal futur époux et surtout, surtout, ne pas faire de vagues. Même quand des Rouges sont maltraités sous ses yeux, ou que la reine la torture discrètement, elle doit endurer la mascarade dents serrées. Mare prend alors ce qui pourrait être, dans sa position, une mauvaise décision : elle rejoint la résistance, et lutte pour la libération des Rouges, un combat acharné dans lequel elle va se découvrir des alliés tout à fait inattendus.

Mare est un personnage extrêmement volontaire, qui n’a pas froid aux yeux malgré un sévère manque de confiance en elle qui, par bien des aspects, rappelle Widdershins. Autour d’elle gravitent quelques personnages secondaires bien campés : entre les rebelles de la Garde écarlate, le couple royal, les princes Cal et Maven (le jour et la nuit !) ou la famille de Mare, on est servis. Les relations entre personnages sont soignées, détaillées, et parfois un peu surprenantes, ce qui n’est pas inintéressant !

Red Queen présente un univers résolument fantasy, du moins au départ : on évolue dans un système féodal, dans lequel la caste régnante est dotée de pouvoirs délirants confinant à la magie. Il y a une guerre, une révolte qui gronde … mais, peu à peu, on découvre qu’il n’en est rien : il y a aussi l’électricité (à certaines heures), la télé, et des véhicules motorisés. À quoi s’ajoute un gouvernement franchement contre-utopique qui nous pose finalement dans une dystopie plus conformiste (l’une n’excluant toutefois pas l’autre), sous le coup d’une monarchie absolue, fondée sur une société profondément raciste et ségrégationniste.

Le roman va donc évidemment développer ces thèmes, et plutôt avec talent, d’ailleurs ! Mare, on s’en doute, vomit les clivages de sa société – comme tous les Rouges qui se respectent – mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle rencontre des Argents qui ne sont pas insensibles à ses idées et à sa cause. L’intrigue développe l’idée que la naissance ne conditionne pas les opinions ou le comportement, contrairement à ce qu’affirment les argents, et qu’il est possible de s’extraire du carcan social dans lequel on voudrait nous voir rester. Il sera aussi beaucoup question de racisme, de manipulation, de trahisons… Vraiment, Red Queen est riche à la fois en émotions et en actions !

L’autre point intéressant, c’est que Mare n’agit pas seule : elle est plutôt spéciale, certes, mais elle n’est pas unique, et elle n’est certainement pas la seule à vouloir que les choses évoluent. Ses acolytes et elle fomentent complots sur complots, petites trahisons, et grand plan final, afin d’aider les rebelles de la Garde écarlate. Tout cela donne un roman à l’action très présente, au suspens très prenant et qui baigne dans une atmosphère de malaise extrêmement réussie. Car cette société ségrégationniste a vraiment de quoi faire froid dans le dos. De plus, les pouvoirs extraordinaires et très variés des Argents introduisent des péripéties variées et intéressantes, ainsi qu’un petit-côté super-héros (ou X-Men) pas désagréable et plutôt original.

Mais même si tout cela est excellent, ce n’est pas le meilleur point de Red Queen. Le gros point fort, c’est le récit qui ne tolère aucune concessions. C’est dur, parfois glauque, et on ne peut pas vraiment dire qu’il y ait de l’espoir au bout du tunnel. L’auteur est absolument impitoyable avec ses personnages, qui connaissent tour à tour la curiosité, la tendresse (parfois même l’amour), l’espoir, les affres de la perte et de la trahison. Les intrigues politiques sont extrêmement bien menées, et nourrissent la réflexion plus générale du roman.
Même si certaines péripéties sont, finalement, un peu attendues, le tout est mené de telle façon qu’on est littéralement happé par l’intrigue et qu’on tourne les pages avec le souffle court ! Le tout finit dans une apothéose délirante digne des meilleurs films d’action.

Pour ne rien gâcher, l’univers est très visuel : il n’est pas difficile d’imaginer la magnificence glacée du palais d’Archeon, la fange dans laquelle évoluent les Rouges ou les tunnels parcourus de formidables machines mécaniques ni, surtout, les effroyables combats à coups de pouvoirs que se livrent les protagonistes. À ce titre, le combat final est littéralement dantesque.

Excellente surprise donc, que ce premier volume de la trilogie de Victoria Aveyard. Je m’attendais à de la fantasy (couverture et résumé obligent), et je tombe sur un récit bourré d’adrénaline et à tendance dystopique extrêmement bien mené. L’univers est riche (mais n’a pas dévoilé toutes ses ressources), l’intrigue passionnante, et le tout amènent des réflexions vraiment très intéressantes sur le racisme, la manipulation, ou encore le sacrifice de soi. Une seule chose à dire : vivement la suite – 2016 en théorie !

Et pour un petit avant-goût, voici le trailer :

Red Queen #1, Victoria Aveyard. Le Masque (MsK), mars 2015, 444 p.

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Le Passeur, Lois Lowry.

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La vie de Jonas est réglée au millimètre, comme celle de la communauté. Il va à l’école, effectue ses heures de bénévolat, partage ses rêves au petit-déjeuner avec le reste de sa cellule familiale. Jonas est un onze-ans, ce qui signifie que son métier lui sera attribué à la prochaine cérémonie. Comme tout un chacun, Jonas attend que le Conseil lui attribue son métier, sa place dans la société, sa future conjointe et, plus tard, ses enfants. La communauté est tranquille : pas de chômage, pas de délits, pas de violence, pas de sentiments, pas de décès, juste des « élargissements ».
Mais le jour de la cérémonie, on attribue à Jonas un métier qui pourrait changer sa vision des choses… et le mettre en danger.

Le Passeur est un titre qui a fait date dans la littérature jeunesse ; alors qu’aujourd’hui le marché se déchire autour des dystopies, en 1993, Lois Lowry anticipait le mouvement… avec un texte qui reste très actuel !
On y découvre la communauté de Jonas, une communauté vraiment bien réglée, mais dépourvue de la moindre passion, qui engendre bien trop de danger. Et au départ, il est difficile de mettre le doigt sur ce qui cloche. Jonas vit sa vie, sans souci, sans problèmes. On en vient à se dire que cette société… fonctionne plutôt bien. Puis on commence à en découvrir les rouages, comme les cellules familiales qui sont constituées par décrets : les enfants naissent dans des pouponnières, et sont ensuite attribués aux familles qui en font la demande (un garçon, une fille par famille). Les anciens, les bébés non conformes, les – rares – criminels, sont exclus de la communauté au cours d’une cérémonie d’élargissement, et envoyés s’épanouir sous d’autres cieux. Les Sages surveillent tout un chacun et font des rappels à l’ordre à chaque manquement. Mais, surtout, cette vie n’a que peu de rapports avec celle que l’on connaît, tant il y manque des éléments d’importance. Pas d’animaux. Pas de mémoire collective. Pas de souvenirs. Pas de sentiments. C’est une communauté très aseptisée, et un peu trop lisse pour être réellement honnête. En somme, aucune inégalité, tout le monde étant soumis au régime de l’Identique.

Lois Lowry dévoile son art avec la description de la communauté. Il y a, dès le départ, un léger malaise qui s’instaure, sans que l’on sache exactement où se niche le problème. Bien sûr, cette société extrêmement lisse manque un peu d’originalité ou de vie, tout simplement. Et ce n’est que lorsque Jonas entame sa formation que l’on perçoit réellement le problème dans tous ses détails. Et c’est là que l’on perçoit à quel point la société totalitaire dans laquelle il vit est dangereuse.

La dystopie est donc à la mode, en ce moment. Le Passeur jette les bases du genre, car on y trouve tout ce qui fait une bonne dystopie : un régime totalitaire, des gens aveugles à ce qu’il se passe, un protagoniste qui se pose les bonnes questions… En peu de pages, Lois Lowry propose un roman aussi simple qu’efficace. Nul besoin d’un roman à l’action trépidante, d’un complot interplanétaire ou d’une romance sans profondeur ni intérêt pour faire une dystopie efficace : une leçon que Le Passeur démontre à merveille.

Le Passeur est donc une petite pépite du genre : un roman extrêmement efficace et bien mené, une véritable réussite dans un genre qui, aujourd’hui, fait fureur. Mieux, c’est un roman aussi actuel que s’il avait été écrit hier, et qui le sera probablement toujours dans quelques décennies. Le style est extrêmement accessible, sans que le roman soit simpliste, et les idées développées dans le cours du roman donnent matière à réfléchir. Et la suite directe, Le Fils, vient tout juste de sortir !

Le Quatuor #1, Le Passeur, Lois Lowry. Traduit de l’anglais par Frédérique Pressmann. Ecole des Loisirs, 1994, 288 p.
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Divided, Dualed #2, Elsie Chapman

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West Grayer en a terminé avec sa vie du tueuse à gages. Désormais accomplie, elle est déterminée à oublier du mieux qu’elle peut cette effroyable expérience, et à profiter de sa nouvelle et radieuse vie. 
Mais le Conseil ne l’entend pas de cette oreille, et cherche à la convaincre de reprendre du service, pour sauver les enfants de Conseillers. En échange ? Une offre tellement incroyable qu’elle en devient impossible à refuser… West tente de s’en accommoder mais lorsqu’un fantôme de son passé resurgit subitement, elle comprend que la situation est en train de lui échapper. 
Est-elle le chasseur… ou bien la proie ?

 

Après la très bonne surprise de Dualed, on attendait Divided au tournant. En effet, tous les points ou presque étaient résolus dans le premier tome alors… que pouvait nous réserver l’auteur dans le second ?
Loin de présenter une intrigue consistant à défaire le pouvoir en place pour le remplacer par autre chose de moins liberticide comme on pouvait s’y attendre (un classique en dystopie), Elsie Chapman poursuit plutôt dans la veine du thriller dystopique, en replongeant West dans ses errements passés. Avec un nouveau contrat de tueur en mains, West reprend du service en tant que chasseuse… et se pose à nouveau tout un tas de questions bien-fondées : sur elle-même, sur ses relations aux autres, sur son comportement, ou sur les actes qu’elle a commis et s’apprête à commettre. Car si elle a accepté ce contrat avec, à nouveau, les meilleures raisons du monde, elle doute tout de même du bien-fondé de son action.
Il y a donc une petite partie du livre qui ressemble au premier tome : questionnements intenses (quoique sur un autre registre que dans le premier volume), schéma de traque similaire, et doutes de West au premier plan… bien que le récit soit dynamique, que ce soit plus fondu dans le récit que précédemment, et que West ait clairement évolué depuis le premier tome (en se posant de toutes nouvelles questions), c’est un peu long, car tout cela laisse une certaine impression de déjà-vu.

Heureusement, un élément perturbateur ne tarde pas à apparaître, sous les traits d’un fantôme surgi tout droit du passé de West. Et là, il devient clair qu’elle a mis les pieds dans quelque chose qui la dépasse totalement. À partir de là, on retrouve l’ambiance survoltée du premier volume, car on plonge dans un thriller haletant : on se pose une foule de questions dont on ne découvre les réponses qu’en même temps que West, et on creuse le mystère. Le suspens est au rendez-vous : entre les questions et les rebondissements maîtrisés, la majeure partie du livre ne laisse pas au lecteur le temps de souffler.

Pour comprendre la place qu’elle tient, West doit déjouer le piège au centre duquel le Conseil l’a habilement placée, et chercher des réponses dans les endroits et auprès des personnes les plus improbables.
Ce volume est donc l’occasion d’approfondir les personnages. Si vous aviez trouvé West bien trop froide et robotique, ce tome-ci devrait vous réconcilier avec elle. Débarrassée de sa sordide mission initiale, c’est une jeune femme heureuse qui tente de s’épanouir, en profitant un maximum de ses proches. La reprise des missions l’entraîne de nouveau sur la pente de l’introspection et, si certaines questions recoupent ce que l’on a déjà vu, on apprécie l’évolution du personnage, qui la rend nettement moins froide que précédemment. Chord est également développé, quoiqu’il ne soit pas souvent sur le devant de la scène – et c’est un peu dommage.
Mais c’est surtout l’occasion d’approfondir des personnages que l’on a déjà croisés dans le premier volume… et qui cachent de multiples ressources.

De là, on en apprend également sur le passé et les fondements de la cité, on comprend mieux pourquoi et comment on en est arrivés là, et l’univers s’étoffe, proposant d’intéressantes perspectives. La fin du roman, extrêmement ouverte, m’a éminemment plu et s’avère très adaptée à la fois aux personnages, et au genre d’univers présenté. Si cette fin laisse, en effet, quelques questions en suspens, elle permet au lecteur de tout imaginer sur la suite, et s’avère diablement optimiste. Ce qui n’est pas rien, surtout dans un univers aussi sombre que celui de Kersh.

Divided, comme Dualed, se démarque des dystopies à la mode. D’une part en présentant une intrigue qui tient plus du thriller sur fond dystopique (sachant que cet aspect est également bien travaillé), mais surtout parce que le roman ne met pas en scène une révolte contre le gouvernement. A l’instar de Legend, de Marie Lu, il est plutôt question de faire avec l’existant, et d’adapter, éventuellement, les choses. Mais, contrairement à la série de Marie Lu, les personnages ne se dressent pas contre le système : ils tentent, comme tout un chacun, de s’en sortir avec leurs moyens, à leur niveau, sans remettre toute une organisation en cause. Atypique ? Oui, certainement. Mais aussi très réaliste.
Dans le premier tome, c’était l’attitude de West que l’on trouvait extrêmement réaliste, avec sa manie de fuir ses responsabilités plutôt que de les affronter. Ici, le réalisme réside à nouveau dans l’attitude des personnages, qui ne vont pas systématiquement chercher à détruire le gouvernement, à annihiler l’autarcie de Kersh (après tout, qui sait ce qui rôde à l’extérieur ?), ou à révolutionner la vie de tous leurs concitoyens. Ils se concentrent plutôt sur leur survie immédiate, et leurs propres problèmes. Ce n’est peut-être pas très noble, ni très altruiste, mais ça a le mérite de n’être ni exagéré, ni tiré par les cheveux mais, encore une fois, étonnamment concret et réaliste. Les personnages sont extrêmement humains, et cette profonde humanité correspond aux enjeux de cette histoire vraiment pas banale du point de vue du traitement.
Finalement, c’est peut-être le gros point fort de Divided (et de la série dans son ensemble) : l’intrigue est assez classique, quand on y pense (univers dystopique et post-apocalyptique, une ville vivant en autarcie, un complot à déjouer digne d’un thriller, un couple qui surnage), mais l’auteur prend le contre-pied des poncifs du genre pour proposer des personnages auxquels on n’a pas toujours envie de s’identifier, et une intrigue qui ne traite pas d’un soulèvement populaire. L’univers est très sombre, présenté comme n’ayant aucune alternative, et ce n’est pas toujours facile ni agréable à lire (après tout, qui a envie de s’identifier à des personnages qui se résignent ?).

En conclusion, Divided tient les promesses de Dualed, et pousse encore un peu le concept, tout en gommant les défauts du premier. L’intrigue est plus maîtrisée (pas de rebondissement improbable cette fois), le suspens encore plus haletant ; les personnages, déjà très étoffés, sont creusés encore un peu plus, ce qui amène de bien intéressantes questions. Leur psychologie est vraiment au centre de l’histoire, et leurs questionnements permettent d’enrichir un univers assez dense et bien construit. La fin, extrêmement ouverte, insuffle un léger souffle d’espoir dans une situation plutôt sombre, et laisse quelques questions en suspens, qui invitent le lecteur à la réflexion. Vraiment, Divided remplit toutes les fonctions que l’on attend d’un bon roman de dystopie. 
Si le premier vous avait déplu par son aspect très froid, lisez tout de même la suite : West s’humanise, et ce n’est pas désagréable. Si, en revanche, le premier vous avait séduit, cette fin devrait également vous plaire, car elle développe tous les bons points de la série !

◊ Dans la même série : Dualed (1)

 

Dualed #2,Divided, Elsie Chapman. Lumen, 2014, 375 p.

 

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