After®, Auriane Velten.

La Terre d’après…
À l’abri d’un baobab, une société utopique, soudée par des règles strictes et bienveillantes, semble profiter d’une vie paradisiaque, totalement apaisée et égalitaire.
Pourtant, l’un des membres de cette communauté ne peut s’empêcher de se poser mille et une questions, sur tout, y compris sur l’avant. Une particularité qui fait de Cami la personne idéale pour remplir une mission d’exploration – sous surveillance. C’est donc avec Paule que Cami part pour les terres renoncées, une zone inhabitée et hostile, en quête d’une mémoire oubliée. Rapidement, leurs découvertes dépassent l’entendement, et les déroutent au-delà de ce qui peut être imaginé.
Ce voyage risque bien de bouleverser leur vie… et l’humanité.

Voici un roman que j’ai dû lire (sans l’avoir choisi !) dans le cadre de mon travail et, comme cela arrive de temps en temps, cela a été une excellente découverte !

Le roman débute avec une société qui s’est de toute évidence développée dans un univers post-apocalyptique. Et, dans un premier temps, cela ressemble plutôt à une société utopique, dont les maîtres-mots sont bienveillance, politesse, sérénité, censés placer tous les citoyens sur un pied d’égalité. Par ailleurs, le bien de la société est placé au-dessus de celui de l’individu et toutes les actions ne profitant pas à la collectivité sont proprement proscrites. Toutes ces règles sont réunies sous le doux nom de Dogme.
Évidemment, on s’aperçoit assez vite que le Dogme régit puissamment les vies des personnages et les empêche complètement d’exprimer leurs personnalités, l’expression des sentiments étant rigoureusement bannie, et le développement de compétences ou appétences personnelles absent des choix de vie. Le Dogme est tellement présent qu’on est à deux doigts du précepte religieux ! Bref, comme souvent, de l’utopie à la dystopie, il n’y a qu’un pas.
L’autre point intéressant ici, c’est que les personnages principaux n’ont pas du tout envie de révolutionner leurs univers. Cami ne colle certes pas du tout aux attentes de sa société, mais celle-ci a tout de même une emprise suffisante pour éviter toute remise en question. Il y a bien des sujets qui titillent… mais pas suffisamment pour qu’on débarque sur une révolte en pleine maturation, comme c’est souvent le cas dans le genre (en tout cas dans ce que j’ai lu). J’ai donc trouvé l’angle d’attaque très original !

Or, l’enquête sur laquelle sont envoyés Cami et Paule va engendrer de nouvelles interrogations, notamment sur les choix politiques de leur société. Aussi bienveillante soit-elle, la collectivité est gouvernée par un Conseil (très restreint) qui applique ses décisions de façon assez verticale. Au gré de leurs explorations dans les terres renoncées, Cami et Paule déterrent des artefacts leur donnant une vision de plus en plus précise du monde d’avant. Et là… eh bien, c’est la révolution !

Attention, la suite contient des divulgâchis sur l’intrigue. La conclusion est saine !

Car à force de fouiller les ruines de ces « muzés » dont ils ignorent tout (et dont on comprend assez vite qu’ils sont à Paris !), Cami et Paule déterrent des textes (notamment une Bible qui les fait s’interroger), ou des œuvres picturales, qui remettent en question non seulement leur vision de la société, de son organisation ou de sa politique, mais aussi leur vision de l’humanité.

Depuis le début, Auriane Velten use d’un style parfaitement inclusif, qui gomme les distinctions de genre. Les articles et déterminants sont remaniés (« an » pour un.e, « ceulx »), tout comme les pronoms (« ile, illes » pour les troisièmes personnes) ou les terminaisons de mots, afin d’éviter un genre trop marqué (je pense notamment à « ouvrièr », qui m’a initialement fait craindre que ma liseuse n’affiche pas les caractères correctement !). Cela nécessite quelques chapitres pour s’adapter, mais le texte s’avère parfaitement lisible. Évidemment, les personnages portent, autant que faire se peut, des prénoms épicènes, ou tronqués, afin de continuer à gommer les distinctions. Les descriptions, si elles permettent d’imaginer les traits des personnages, ne donnent pas non plus trop d’indices.
Ceci s’explique aux alentours du premier tiers du roman, lorsque l’on découvre, subitement, la véritable nature des personnages : si leur vision de l’humanité est complètement remise en question lorsqu’ils voient un tableau figurant des humains, c’est parce que nos personnages sont en fait des drones recouverts d’un hologramme à figure humanoïde et n’ont pas de corps à proprement parler. J’avoue qu’à ce moment-là du roman, j’étais déjà très intriguée, mais cette découverte m’a encore plus emballée !

La quête engendre une foule de découvertes et questionnements, notamment sur leur rapport à l’art. Le Dogme est si présent qu’ils ne sont pas autorisés, chez eux, à aller consulter à la bibliothèque des ouvrages considérés comme inutiles à la société, et qui seraient du remplissage sans intérêt de mémoire (lorsque l’on découvre que la mémoire en question est un disque dur, on comprend mieux le pourquoi de cette préoccupation). Or, cette règle immuable va fortement impacter les découvertes des personnages. Faut-il garder la Bible même si elle n’explique pas comment améliorer un silo ? Faut-il garder cette sculpture dont le seul avantage est d’être belle ?
Là s’affrontent les deux visions du monde portées par Cami et Paule. Cami, de nature très curieuse, va tenter de défendre et protéger les œuvres, au péril de sa vie, sans respecter le Dogme qu’on lui inculque pourtant depuis sa naissance. Paule, de son côté, choisi pour la mission justement pour son parfait respect du Dogme, aura plutôt tendance à vouloir s’en débarrasser, ne voyant pas bien l’utilité de l’art. Or, dans le secret de la nuit, Paule pratique ce que Cami appelle les « jolisons » (de la musique, donc), une pratique qui lui procure un bonheur indicible, mais aussi une culpabilité incroyable, puisque ce n’est pas intrinsèquement utile – du moins, d’après le Dogme. Pourtant, impossible de s’en passer !
Tous ces éléments arrivant peu à peu dans le récit, ils engendrent une réflexion extrêmement bien menée sur l’utilité de l’art, le rapport qu’on entretient avec les œuvres, et la nature du beau et de l’utile. Et j’ai trouvé la façon de faire bien plus riche que mes cours de philo du lycée ! En effet, Auriane Velten ne nous assène pas ces éléments de façon dogmatique (haha), mais amène vraiment les éléments qui vont nourrir la réflexion de façon subtile et intelligente.

De fil en aiguille, on débouche sur une vraie réflexion sur la nature de l’humanité, sur l’utilité des sentiments, mais aussi sur le pouvoir et les dérives totalitaires. A ce titre, l’intrigue finit de façon un peu brusque, mais sur un dialogue qui invite vraiment à poursuivre la réflexion entamée précédemment.

Dans la mesure où l’intrigue progresse surtout grâce aux introspections des personnages ou leurs dialogues très policés, Dogme oblige, on ne peut pas dire que l’action soit particulièrement trépidante. Néanmoins, entre le style narratif, les rebondissements bien disséminés, et l’originalité de l’ensemble, le récit s’avère très prenant. Par ailleurs, passé un certain point du récit, les scènes alternent entre et passé et présent, ce qui contribue au dynamisme de l’ensemble.

Auriane Velten signe donc un premier roman très original. Si le roman peut sembler de prime abord un peu difficile, en raison d’un choix narratif particulier et d’un rythme très posé, l’intrigue ménage ses effets, ce qui la rend particulièrement prenante. Le récit propose des réflexions passionnantes, que la fin nous invite vraiment à poursuivre. Bref, c’était une excellente pioche, et j’ai hâte de lire ses prochains romans !

After®, Auriane Velten. Mnémos, 16 avril 2021.

Bpocalypse, Ariel Holzl. #PLIB2021

Pour se rendre au lycée, Samsara n’oublie jamais sa batte de baseball, ses talismans et son couteau de chasse. Tout ce dont elle a besoin pour affronter les animaux mutants, fantômes et autres créatures qui ont envahi les rues de Concordia après l’Apocalypse. Aujourd’hui, la ville vient de lever la quarantaine de l’ancien parc public et s’apprête à accueillir ses habitants, réputés avoir muté. Les deux jumeaux que Sam voit débarquer dans sa classe sont loin d’avoir un physique standard. Très vite, ceux qui se moquent d’eux ou les prennent à partie sont les victimes d’incidents inexpliqués. Tout semble accuser les nouveaux venus. Mais dans une ville comme Concordia, peut-on se fier aux apparences ?

Un nouveau titre d’Ariel Holzl ? Comment résister ?! Comme avec l’excellent Lames Vives, l’auteur change de nouveau de registre par rapport à son titre précédent et s’attaque cette fois à la dystopie post-apocalyptique – un genre dont on pensait avoir déjà tout tiré. Eh bien il se trouve que non.

Le roman nous propulse donc à Concordia, petite ville américaine pas franchement riante du Kansas. Huit ans plus tôt, on y a donc survécu à l’Apocalypse et la population s’est habituée… à peu près à tout. Les zombies ne sont guère plus que de la faune locale, les bestioles mutantes aussi et les petits caïds du lycée n’ont pas beaucoup évolué.
L’auteur nous plonge dans un univers à la fois très classique (le lycée ressemble à s’y méprendre aux nôtres, si l’on excepte la milice et les tests ADN à l’entrée), et à la fois dépaysant, puisque la ville est départagée en quartiers, suivant la menace qui y règne. Et à l’intérieur du quartier, il faut être attentif aux tracés de peinture et respecter les couleurs qui signalent dangers et menaces – mortelles, évidemment.
L’univers fourmille ainsi de trouvailles toutes plus chouettes les uns que les autres. La monnaie ? Oubliez l’argent, bienvenue aux CD et DVD. La banque est donc… un vidéoclub. La nourriture ? Eh bien il faut aimer les boîtes de conserve et ne pas être trop regardants sur le contenu du ragoût… Quant aux habitants… mieux vaux ne pas compter le nombre exact de dents du voisin, sous peine d’être terrifié. Concordia recèle un bestiaire riche et varié : j’ai parlé plus haut des zombies et bestioles mutantes mais il faut bien se dire que de nombreux mutants sont aussi et surtout… humanoïdes ! C’est d’ailleurs ce qui lance l’histoire, puisque l’on demande aux Concordiens d’accueillir de nouveaux mutants, ce qui n’est pas du goût de tout le monde. De ce fait, l’intrigue a un côté assez classique : lutte des anciens (tenants du « tout-humain ») et des modernes (plus ouverts d’esprit quant à la disposition génétique de chacun), le tout sur fond de lutte des classes bien ancrée, et d’un brin de racisme. Alors oui, les communautés vivent ensemble à peu près sereinement (et c’est pas mal), mais des mutants, franchement !

Alors, qu’est-ce qui rend le récit si prenant ?
Eh bien déjà, l’univers si riche dont je parlais ci-dessus. Même si on a l’impression de zoner dans un film de série B, chaque trouvaille m’émerveillait un peu plus ! Car Ariel Holzl ne nous balance pas d’un coup tout son cheptel. On découvre plutôt au fil des errances des personnages dans la cité ce dont elle se compose, quartier par quartier. Sans avoir l’impression de lire un catalogue, ce qui est parfait ! Même si chaque créature semble assez attendue au vu de l’univers, j’ai plutôt été surprise d’en découvrir certaines (les zombies, ou les vers des neiges, par exemple), car la cohabitation est vraiment riche.

Ensuite, les personnages. Le récit est centré sur Sam, notre lycéenne vedette. Sam est un personnage vraiment intéressant : pas forcément sympathique (je lui ai parfois trouvé un petit côté Katniss pour la froideur dont elle peut faire preuve, et sa façon assez déplorable de traiter ses amis ! Je ne vous parle même pas de son béguin pour l’abruti canon du coin), mais traversé par d’intéressants questionnements. Ainsi, Sam a un projet dans la vie (devenir milicienne et dézinguer du mutant, deux souhaits qu’elle a d’excellentes raisons d’avoir) et elle ne va pas forcément se poser les bonnes questions en temps et en heure. On pourrait même dire qu’elle est un peu bornée mais c’est aussi pour cela qu’on l’apprécie. On la regarde donc s’embourber dans ses obsessions, en se demandant bien quand elle va redresser la barre. Et c’est, je trouve, ce qui nous pousse à nous interroger sur nous-mêmes : qu’aurions-nous fait dans des circonstances similaires ? (Car oui, vraiment, Sam a des œillères, mais aussi d’excellentes raisons d’en avoir).
Mais Sam a également des amis proches qui portent eux aussi le récit. Si Danny s’éclipse assez vite (avec ses amis mutants), on se rattrape sur Yvette. Ha, Yvette !! Clairement et définitivement mon personnage préféré de ce roman ! Avec son franc-parler et son amour pour les amulettes en tout genre (on pratique le vaudou dans sa famille), elle oppose un parfait contrepoint à l’entêtement de Sam. Et puis, vu combien Sam est chiante (soyons honnêtes), on se rattrape forcément avec Yvette ! Le duo fonctionne à merveille – et pas seulement en raison des échanges de punchlines entre les deux adolescentes. Le panel comporte aussi, évidemment, quelques opposants que l’on adore détester et d’autres dont on se dit qu’il y a peut-être encore un bon fond à sauver (ou peut-être pas).

Le maquillage artisanal ne la rendait pas franchement sereine. Le maquillage artisanal chimique ? Encore moins. Surtout si c’était Yvette qui maniait les éprouvettes. Sans parler de ses conseils de séduction :
-Montre-toi vulnérable. Prends-le par les sentiments. ça va le faire craquer, en mode chevalier servant !
– Et si c’est juste un psychopathe qui veut me voir souffrir ?
– Encore mieux. T’auras l’air de la parfaite victime !
– Yvette, tu es la honte de la cause féministe postapocalyptique.

L’intrigue, enfin. Le récit sait laisser planer des parts de mystère exactement où et quand il faut. Le début peut paraître assez simple mais on se rend bien vite compte que l’intrigue recèle quelques surprises et développements qui la complexifient. Si, dans l’ensemble, le cheminement n’est pas révolutionnaire, la façon dont elle est menée la rend à la fois passionnante et palpitante. Car l’auteur mêle à la post-apocalypse des sous-intrigues plus réalistes, comme la petite guerre des clans qui règnent dans la cité (chaque quartier ayant ses revendications et ses spécificités… un peu comme dans la vraie vie !), ou les petites bisbilles qui opposent les lycéens les uns aux autres. Ce qui fait que, de sous-intrigue en arc secondaire, on progresse rapidement et avec entrain.

En bref, Bpocalypse est une dystopie entraînante. Si l’intrigue passe par une évolution assez classique, le récit est vraiment porté par ses personnages, et son univers riche et parfaitement construit, et qui fait quelques clins d’œil aux classiques du genre (qu’il s’agisse de films ou de séries). Le style est fluide, le récit bien rythmé et souvent relevé par des échanges de répliques particulièrement percutantes entre les personnages. A la fin, j’en aurais quand même voulu plus, tant j’ai apprécié l’univers. Donc je serais assez partante pour une autre aventure dans les parages !

Bpocalypse, Ariel Holzl. L’École des Loisirs (Medium+), octobre 2020, 413 p.
#PLIB2021 #ISBN9782211310161

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Chromatopia, Betty Piccioli. #PLIB2021

Au royaume des couleurs, c’est en noir et blanc qu’on voit le mieux.

Chromatopia.
Un royaume où chaque couleur représente une caste sociale. Où il est impossible de se dérober à son destin. Aequo, teinturier de la Nuance Jaune, s’apprête à reprendre la prestigieuse entreprise familiale. Mais après un accident, il perd la vision des couleurs…
Hyacintha, orpheline de la Nuance Bleue, tente de survivre comme elle peut en bas de la cité, où règnent la misère et la pauvreté.
Jusqu’au jour où on lui propose un marché pour retrouver ses parents… Améthyste, princesse du royaume, doit choisir le futur roi parmi ses prétendants.
De ce choix dépend l’avenir de Chromatopia… Ils ne le savent pas encore, mais tout peut changer grâce à eux.

Est-ce qu’on parle de cette couverture ? J’essaie, autant que faire se peut, de ne pas succomber à la couverture d’un roman mais je dois dire que celle-ci m’a bien tapé dans l’œil. Et ce qui est chouette, c’est que la découverte était plutôt très bonne !

Et pourtant, tout n’a pas démarré sous les meilleurs auspices. Car dès les premières pages, je me suis retrouvée certes dans un univers basé sur les couleurs… mais qui ressemblait à s’y méprendre à n’importe quelle dystopie un peu primaire. Car si l’on résume ce que l’on sait de l’univers et de la politique de Chromatopia, on peut en dire que plus on monte dans la cité et vers le violet, plus l’on tape dans les classes sociales hautes, plus l’on descend vers le bleu, plus la population est pauvre. Or, la répartition par castes (même colorimétriques !) et catégories socio-professionnelles n’est pas follement originale. D’autant que l’on apprend assez vite qu’une septième faction, non officielle, celle-là, entend justement… renverser le gouvernement (dont le fonctionnement est très très rapidement caractérisé) et les inégalités sociales. Bref : rien de neuf sous le soleil de la dystopie.

Alors, qu’est-ce qui a tout fait basculer ? Eh bien pour commencer, c’est le premier protagoniste que l’on croise, Aequo, un jeune apprenti teinturier de la Nuance jaune (4e Nuance en partant du haut, qui regroupe les artisans) et fils d’une famille très respectée de sa Nuance.
Que vois-je ? Un teinturier ? Eh bien je dois dire que c’est bien la première fois que je croise ce métier en littératures de l’imaginaire, et qu’un jeune homme exerce un métier en rapport avec la mode ! Voilà un premier bon point fort appréciable. D’autant que le métier en question n’est pas juste là pour faire joli, et que de nombreuses scènes ont lieu dans l’atelier, donnant un bon aperçu de ce qu’il s’y fait. L’atelier prend de toute façon un intérêt crucial dès qu’Aequo devient achromatope : comment un teinturier ne voyant pas les couleurs peut-il exercer ? Or, si le jeune homme ne prend pas la relève de ses parents, il risque d’être relégué dans la Nuance Bleue, sans ressources et sans possibilités de s’en sortir, ce qui inquiète profondément ses géniteurs.

Vous l’aurez compris, les inégalités sociales sont au cœur du roman. Et c’est plutôt bien fait, notamment parce que l’on suit à la fois un personnage de la Nuance Bleue, une jeune voleuse, Hyacintha, la princesse Améthyste de la Nuance Pourpre et Aequo, donc, comme représentant de la Nuance Jaune.
Le récit alterne successivement les points de vue des trois personnages, en collant à leurs niveaux de langage respectifs – ce qui est surtout perceptible chez Hyacintha, qui n’est pas une professionnelle de la syntaxe. J »ai aimé que les personnages aient parfaitement intégré les caractéristiques de leurs castes respectives, sans vraiment les remettre en cause – aucun n’étant un fervent défenseur de la cause. J’ai trouvé que ça changeait un peu de ce qu’on voit habituellement. Oui, ils ont conscience que tout n’est pas rose dans leur univers, mais peut-être pas au point de tout cramer dès le départ. C’est donc surtout la mise en perspective des trois points de vue qui permet d’embrasser la réalité des inégalités qui règnent à Chromatopia.

Et c’est là qu’intervient l’originalité du roman. Pas dans la description d’une société dystopique fondée sur des inégalités. Mais plutôt dans la façon dont ces inégalités vont être bousculées. Car oui, il y a bien un complot, fomenté par la Nuance Noire, les rebelles locaux. Nos personnages en sont-ils ? Eh bien non. C’est de façon complètement involontaire qu’ils se retrouvent mêlés à toute cette histoire. Et ce que j’ai trouvé vraiment bon, c’est que certes, ils participent, mais c’est plutôt par obligation (morale ou par chantage) et pas forcément de leur plein gré. Cela change un peu ! D’autant que l’intrigue réserve de nombreux rebondissements qui nous éloignent du déroulé classique de ce genre d’intrigue. A ce titre, j’ai adoré la réaction finale d’un des protagonistes qui, plutôt que de rester dans la cité à célébrer la victoire… préfère s’en aller, tournant le dos à la réussite, comme à la romance qui se profilait pour lui.

Et parlons de la romance, tiens. Oui, il y en a. Non, ce n’est absolument pas un des objectifs premiers de l’intrigue. Cela vient plutôt en fond pour étoffer certains personnages. Et, énorme point appréciable, les histoires sont à la fois diverses et présentées en douceur, avec une grande bienveillance des personnages entre eux. Ce qui était parfait.

Côté style, Betty Piccioli a une plume très fluide, qui rend le roman très accessible (je le conseillerai même à des préados !). Les changements de niveaux de langue permettent de différencier le personnage dont on suit le point de vue (sa Nuance est de toute façon rappelée en tête de chapitre). Toutefois, les chapitres alternant les situations, la chronologie est parfois un peu perturbée. Soit que l’on reprend quelques minutes ou instants avant des situations dont on déjà eu un aperçu (en changeant de perspective), soit que ce que l’on découvre vient compléter ce que l’on a déjà lu. Dans tous les cas, cela induit une tension vraiment prenante dans le récit.
Celui-ci est mené tambour battant, avec un enchaînement des péripéties plus que confortables. Les retournements de situation sont bien amenés, même si je mentirais en disant qu’ils sont tous hyper inattendus. Le rythme s’accélère grandement vers la conclusion et, si je l’ai appréciée, j’ai trouvé qu’elle était un peu plus molle que le reste. Comme si les résolutions étaient un peu trop rapides par rapport à la mise en tension qui a précédé. En réalité, ce n’est pas gênant, mais j’avais tellement apprécié le début de la lecture que cette différence de rythme m’a un peu désappointée.

J’avais placé beaucoup d’attentes sur ce titre (superficialité, quand tu nous tiens) et ressors ravie de ma lecture. J’avoue avoir eu un peu peur au départ de me retrouver avec une dystopie hyper classique, mais le traitement de l’intrigue et des personnages apporte une dose certaine d’originalité au roman. Le suspense étant au rendez-vous, je l’ai lu en moins de deux. Voilà un titre que j’ai hâte de conseiller à la médiathèque !

Chromatopia, Betty Picciolo. Scrineo, août 2020, 400 p.
#PLIB2021 #ISBN9782367409030

Edit 22/11 : ce titre est en lice dans la présélection du #PLIB2021 !

Le Jardin des âmes, Les Brumes de Cendrelune #1, Georgia Caldera.

Dans le royaume de Cendrelune, les dieux épient les pensées des hommes, et leur Exécuteur, l’Ombre, veille à condamner tous ceux qui nourriraient des envies de rébellion.
Or, il semble que certaines failles existent. À l’âge de 17 ans, Céphise ne vit en effet que pour se venger. Depuis qu’on l’a amputée d’une partie d’elle-même et privée de sa famille, elle ne rêve plus que d’une chose : s’affranchir de la tyrannie du tout-puissant Orion, Dieu parmi les dieux. Et contre toute attente, il se pourrait qu’elle ne soit pas seule…

J’avais choisi ce livre pour le challenge Mois de la fantasy car sa sélection dans la shortlist du PLIB m’a rendue très curieuse. Et, malheureusement… je dois dire que ça ne l’a pas fait, malgré un univers vraiment charmant.

Il faut imaginer une terre post-apocalyptique, où le métal a remplacé, à peu près partout, la nature. Les personnages mangent d’ailleurs, pour la plupart, de la nourriture synthétique – la seule serre produisant de la verdure étant, comme il se doit, réservée au strict usage des dieux. La connaissance a disparu, et le peuple est quasiment analphabète.
Sans trop de surprise, à l’ambiance post-apo se mêle donc une dystopie assez classique, la société étant séparée en plusieurs castes, gouvernées par des dieux autoritaires, menés par Orion. Du côté des divinités, l’autrice a plutôt tapé dans la mythologie grecque, puisqu’aux côtés d’Orion on peut croiser Héphaïstos, Eurydice ou encore Rhadamanthe. Chacun possède des pouvoirs extraordinaires (mention spéciale à Verlaine), le plus grand étant bien entendu celui d’Orion, qui a donc celui de surveiller en permanence les pensées de chacune et chacun, prévenant ainsi quelque crime, ou « pensée déviante » (à son encontre) que ce soit. On parlait de dystopie ? Bienvenue dans Minority Report.

Bon, évidemment, ça ne se passe pas exactement comme dans Minority Report. Car Orion a beau faire tuer ses détracteurs et démonter puis remonter les plus jeunes d’entre eux afin d’avoir sur eux un parfait contrôle, ça ne fonctionne pas à merveille et certains commencent à développer de forts intéressants pouvoirs magiques, aussi bien trouvé que tournés. À ce titre, j’ai adoré le concept des Rapiécés, vraiment original, quoiqu’un peu glauque (soyons honnêtes). On est presque toujours dans ce mélange de fantasy et d’horreur, qui donne au roman une ambiance assez prenante.

L’intrigue est narrée du point de vue de différents narrateurs et alterne entre Céphise, la Rapiécée des bas-quartiers, et Verlaine, l’homme des dieux aux troubles missions. Ces chapitres-là sont écrits à la première personne. Car d’autres chapitres, à la troisième personne, eux, interviennent rapidement dans l’affaire, s’intéressant tour à tour à différents autres personnages (le meilleur ami de Céphise, un dieu, un enfant du quartier). Sans trop de surprise (pour moi), ce sont les chapitres que j’ai préférés, car c’est le style narratif qui me convient le mieux. L’alternance entre personnages et systèmes narratifs permet donc d’avoir, d’une part, une vision assez globale de ce qu’il se passe, mais aussi un rythme assez confortable, ce qui fait que le roman se lit assez vite.

Bon, finalement, qu’est-ce qui ne l’a pas fait ? Malgré cet univers vraiment intéressant, j’ai eu un mal fou à me passionner pour les tribulations des personnages et leurs enjeux. Céphise est entièrement concentrée sur son projet de vengeance. Verlaine sur celui de s’en tirer. Les habitants de la Cathédrale d’Éternité ont leurs petites bisbilles divines et, pendant ce temps-là, la révolte s’installe doucement – mais assez sûrement – dans la Cité d’Acier. D’ailleurs, on ne peut même pas dire que l’unité soit d’actualité chez les dieux (puisqu’Héphaïstos et Proserpine manigancent dans leur coin). En soi, tout cela est très intéressant du point de vue de l’univers, mais aucun personnage, ou aucun enjeu, n’a réussi à m’embarquer. J’ai même trouvé certaines scènes ou péripéties un peu cliché, à mon grand dam, et quelques longueurs. En fait, une grande partie du roman repose sur les pensées des deux protagonistes et, comme depuis le départ, je me sentais assez indifférente à ce qui leur arrivait… eh bien ça ne s’est pas amélioré. Heureusement, la seconde partie, bien qu’à huis-clos, s’est avérée un peu plus prenante, et même intrigante pour la suite !

Malgré tout cela, impossible de dire que j’ai détesté ma lecture. Certes, les personnages ne m’ont fait ni chaud ni froid, non plus que leurs péripéties. Or, voilà : l’univers et l’idée de départ m’ont vraiment charmée. C’est hyper inventif. Original dans les pouvoirs et la mythologie locale. Et cela colle parfaitement au savant mélange de fantasy, d’horreur et de dystopie auquel on assiste. Au détour d’une phrase, on hume un petit air de steampunk, et l’intrigue fait la part belle à l’écologie. Bref, plein de bonnes idées !

Les Brumes de Cendrelune #1 : Le Jardin des âmes, Georgia Caldera. J’ai Lu, 2 octobre 2019, 349 p.

Le Glas, La Faucheuse #3, Neal Shusterman.

Dans un monde qui a conquis la mort, l’humanité sera-t-elle anéantie par les êtres immortels auxquels elle a donné naissance ?
Le sinistre maître Goddard se prépare à prendre le pouvoir suprême sur la communauté des faucheurs. Seul celui qu’on nomme  » le Glas  » pourrait faire basculer l’humanité du côté de la vie…

Voilà un troisième tome que j’ai attendu avec une impatience grandissante, surtout au vu de la conclusion du précédent ! Verdict ?

Eh bien j’ai adoré. Je crois même que j’ai trouvé cet opus encore meilleur que les précédents, ce qui est placer la barre très, très, très haut.
Et pourtant, ce n’était pas gagné car, au vu de la fin du tome 2, de la couverture et du titre de celui-ci… Eh bien il y avait fort à parier que Citra et Rowan ne seraient pas sur le devant de la scène. Spoiler alert : en effet. Et malgré tout, Neal Shusterman propose un roman épatant.
Cette fois, on suit Greyson Tolliver : rappelez-vous, cet adolescent élevé par le Thunderhead, seul humain au monde à ne pas être étiqueté malpropre. Devenu dans des circonstances plus qu’étrange Toniste, il a même été propulsé au plus haut rang de la secte et se fait désormais appeler le Glas. On sait que les Tonistes et les Faucheurs se croisent rarement (sauf quand Goddard va les massacrer) mais, curieusement, c’est Greyson qui pourrait aider la Vieille Garde à se débarrasser du Nouvel Ordre.

Dans les deux premiers tomes, on a eu tout le temps de voir qui faisait alliance avec qui, et quels étaient les antagonismes les plus puissants. De plus, on quitte clairement l’enjeu local (les Faucheurs de MidAmérique) pour un enjeu mondial (Goddard n’entendant pas se contenter que des Faucheurs MidAméricains). Tout cela donne un opus plutôt concentré sur la résolution des conflits qui opposent la Vieille Garde au Nouvel Ordre, que sur l’action à tout va. Le rythme est donc nettement plus posé que dans les tomes précédents, un point qui ne m’a pas gênée le moins du monde, puisque j’adore les intrigues politiques – surtout quand c’est bien mené, comme ici. Malgré cet aspect très politique, j’ai trouvé ce volume particulièrement sombre. Goddard est plus en forme et incontrôlable que jamais, ce qui donne des apparitions toujours pour le moins… sanglantes.

L’auteur a choisi de multiplier les points de vue parmi les différents camps en présence – on suit donc de nombreux personnages neufs ou presque, et de plus anciens. Le tout est, comme toujours, émaillé de chapitres consacrés uniquement au Thunderhead (un personnage pour lequel j’ai beaucoup de tendresse depuis le début).
Mais il a également choisi deux fils chronologiques différents, qu’il ne situe pas l’un par rapport à l’autre dans un premier temps. Pour être honnête, c’est le point qui m’a donné le plus de fil à retordre au début, jusqu’à ce que je parvienne à les situer. C’était bien vu ! Car cela donne une perspective vraiment intéressante à l’ensemble du récit. De plus, tous les fils mis en place précédemment trouvent une réponse ou une conclusion, et c’est vraiment agréable.
Ceci étant dit, je dois dire que j’ai été particulièrement surprise par les derniers chapitres ! Je ne m’attendais vraiment pas à ce que la trilogie s’achève ainsi et l’auteur m’a vraiment surprise – encore une fois, en bien. J’accorde même une mention spéciale à la conclusion proprement dite, que j’ai trouvée à la fois touchante, parfaite pour cette trilogie et… suffisamment ouverte pour rêver à une suite. Non pas que j’appelle de mes vœux une suite à la trilogie, mais j’aime bien quand les auteurs concluent vraiment leur histoire, tout en laissant assez de matière aux lecteurs pour rêvasser à ce qui pourrait se passer après.

Neal Shusterman fait depuis longtemps déjà partie de mes auteurs incontournables. Mais il m’a encore plus conquise (si c’était possible !) avec cet opus. Je trouve qu’il a complètement transcendé l’idée de départ avec cet opus. C’est bien écrit, c’est hyper prenant, ça ne part pas dans tous les sens – même si je ne m’attendais pas DU TOUT à cette conclusion – et ça tient la route globalement. Il se paie le luxe de nous faire réfléchir à notre société en même temps. Franchement, que dire de plus ? Le Glas est un tome hyper dense (700 pages, quand même !), intense à souhait et qui clôt magistralement cette ambitieuse saga. Ne vous laissez pas rebuter par l’étiquette young-adult, c’est aussi lisible par les autres adultes !

◊ Dans la même série : La Faucheuse (1) ; Thunderhead (2) ;

La Faucheuse #3, Le Glas, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par . R. Laffont, 28 novembre 2019, 709 p.

Vox, Christina Dalcher.

Jean McClellan est docteure en neurosciences. Elle a passé sa vie dans un laboratoire de recherches, loin des mouvements protestataires qui ont enflammé son pays. Mais, désormais, même si elle le voulait, impossible de s’exprimer : comme toutes les femmes, elle est condamnée à un silence forcé, limitée à un quota de 100 mots par jour. En effet, le nouveau gouvernement en place, constitué d’un groupe fondamentaliste, a décidé d’abattre la figure de la femme moderne. Pourtant, quand le frère du Président fait une attaque, Jean est appelée à la rescousse. La récompense ? La possibilité de s’affranchir – et sa fille avec elle – de son quota de mots. Mais ce qu’elle va découvrir alors qu’elle recouvre la parole pourrait bien la laisser définitivement sans voix…

En regardant les nouveautés à la médiathèque, je suis tombée sur ce titre, en audio. Comme ma dernière lecture audio remonte à facilement 6 ou 7 ans, je me suis dit qu’il était grand temps de réessayer cette méthode — et ce d’autant que je la conseille à tour de bras aux usagers de la bib. L’occasion faisant le larron, j’ai donc emprunté ce titre qui me faisait de l’œil depuis un moment.

Et bien m’en a pris, car j’ai vraiment aimé !
L’enregistrement est de bonne qualité, et Gaëlle Savary, la lectrice, met parfaitement le ton, ce qui rend l’écoute à la fois facile à suivre et hyper prenante (pour ne rien vous cacher, j’ai religieusement écouté sa voix 5 heures d’affilée au premier coup).
Elle parvient à nuancer sa voix afin de différencier légèrement les divers locuteurs, et je ne me suis jamais sentie perdue dans les parties dialoguées (même si certaines voix forcées m’étaient moins agréables que d’autres). Elle parvient également à moduler la différence entre les récits de pensée de la narratrice, Jean, et les parties où elle s’exprime réellement, de façon à ce que ce soit perceptible avant même que la narration ne le précise. Et, évidemment, vu le sujet du livre, cette différenciation est très précieuse !

Le récit embrasse tous les codes de la dystopie. On se situe donc dans une Amérique du XXIe siècle, dont les dérives politiques et religieuses ont poussé le patriarcat à son paroxysme. Désormais, tous les individus de sexe féminin sont équipés d’un compte-mots qui les limite, dans le meilleur des cas, à 100 mots par jour. Au-delà, des décharges électriques de plus en plus puissantes sont dispensées via le bracelet. Jean, la narratrice, a vu la société américaine évoluer vers ce changement, sans jamais rien faire pour s’y opposer, au grand désarroi de son amie Jackie, beaucoup plus impliquée – et désormais internée dans ce qui ressemble à un goulag. De fait, Jean ne fait pas grand-chose pour changer sa condition, celle de sa fille, celle de ses congénères. Elle est plutôt passive devant la situation et découvrira tardivement dans le roman qu’il existait pourtant une résistance (pas seulement menée par des femmes, d’ailleurs !). Et bizarrement, j’ai aimé ce point de vue, aussi passif soit-il. Cela change de ce à quoi je me suis habituée en dystopie !
J’ai trouvé que cela contribait au réalisme du récit. Évidemment, dans une situation similaire, on aimerait sans doute – j’imagine ? – toutes être Katniss. Mais soyons réaliste, pour une Katniss, il y a probablement mille Jean, passives et abasourdies. La bascule et le cheminement parcouru par cette Amérique puritaine et extrémiste semblent si doux et imperceptibles, que l’on imagine sans peine une telle aberration se produire, d’autant que nous sommes dans un contexte où il faut de plus en plus être vigilants sur les droits accordés, ou retirés, aux femmes (entre autres).

Pour être tout à fait honnête, bien que je sois restée suspendue à la voix de Gaëlle Savary, j’ai un peu décroché dans la seconde partie, ce qui me fait penser que si je l’avais lu en papier, j’aurais sans doute expédié certains chapitres. Non pas que ce soit inintéressant, mais dès l’instant où Jean se met dans l’action, j’ai trouvé le récit moins palpitant. Malgré tout, les fins de chapitres sont généralement assez percutantes, ce qui a relancé mon intérêt. Mais je me suis justement dit à plusieurs reprises que mon intérêt tenait sans doute au fait que le texte m’était lu. Malgré cela, le récit se tient et les péripéties sont prenantes jusqu’à la fin, quoiqu’un ou deux développements m’aient semblé un peu faciles – il y a notamment un adjuvant qui se révèle sur la fin, et j’ai trouvé ça un peu trop pratique pour être honnête.

Sans être un coup de cœur, voilà une dystopie portant sur les droits des femmes et l’égalité des sexes, qui gratte un peu aux entournures, et qui m’a bien plu, même si je dois reconnaître que le fait de l’avoir écoutée plutôt que lue y est sans doute pour beaucoup !

Vox, Christina Dalcher. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michael Belano. Lizzie, 2019, 10h51. Lu par Gaëlle Savary.

Thunderhead, La Faucheuse#2, Neal Shusterman.

Intelligence artificielle omnipotente qui gère la Terre pour l’humanité, le Thunderhead ne peut en aucun cas intervenir dans les affaires de la Communauté des Faucheurs. Il ne peut qu’observer… et il est loin d’aimer ce qu’il voit.
Une année s’est écoulée depuis que Rowan a volontairement disparu des radars. Depuis, il est devenu une véritable légende urbaine, un loup solitaire qui traque les Faucheurs corrompus et les immole par le feu. La rumeur de ses faits d’armes se propage bientôt à travers tout le continent Méricain.
Désormais connue sous le nom de Dame Anastasia, Citra glane ses sujets avec beaucoup de compassion, manifestant ouvertement son opposition aux idéaux du « Nouvel Ordre » institué par Maître Goddard. Mais lorsque sa vie est menacée et ses méthodes remises en question, il devient clair que les faucheurs ne sont pas tous prêts à embrasser le changement qu’elle propose.
Le Thunderhead interviendra-t-il ? Ou se contentera-t-il d’observer la lente descente aux enfers de ce monde parfait ?

Vous le savez sans doute si vous traînez souvent vos basques dans le coin, Neal Shusterman fait partie de mes auteurs fétiches. Donc j’attendais avec une impatience à peine quantifiable la suite de sa série La Faucheuse (que j’ai lue le mois dernier, mais que je n’avais pas pris le temps de chroniquer, shame on me). Et, une fois de plus, il m’a ravie, alors que je démarrais avec quelques appréhensions.

Je ne vais pas mentir, on sent très clairement que Thunderhead est un tome de transition mais, quoi qu’il en soit, il est excellent ! La situation a bien changé depuis le premier volume : Citra a remporté le combat, elle est désormais une Faucheuse assermentée, tandis que Rowan, lui, embrasse avec ferveur une carrière nettement moins légale. Tour à tour, on suit les deux Faucheurs, ce qui instaure dans le récit un agréable suspense. D’autant que la galerie des personnages ne tarde pas à s’enrichir de deux autres points de vue récurrents : celui de Grayson, une pupille du Thunderhead dont le parcours va subitement connaître quelques péripéties dont il se serait passé et celui, bien plus surprenant… du Thunderhead lui-même. Les passages narratifs consacrés à l’intelligence artificielle qui régit désormais l’univers sont absolument passionnants et éclairent d’un jour nouveau (et pas toujours très rose) les choix et agissements de la Communauté des Faucheurs. Ces deux points de vue amènent de nouvelles et passionnantes perspectives sur l’affaire en cours – notamment celui du Thunderhead, dont on découvre subitement toute la puissance… et l’impuissance.
Ainsi, au fil des chapitres, on s’interroge sur les conséquences politiques, mais surtout éthiques, des décisions prises par la Communauté. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a foule de questionnements à envisager et que les choix moraux opérés laissent rarement indifférents !

La première partie est assez posée, voire un peu lente, car elle met en place une foule d’éléments qui serviront dans la suite. L’action prend peu à peu, alimentant les tensions du récit, qui grimpent jusqu’au final littéralement explosif  – et qui nous laisse très clairement sur les dents dans l’attente du troisième tome !

Thunderhead est donc un très bon tome de transition : si le rythme est globalement plutôt lent, c’est pour mieux installer de nouveaux personnages et de nouvelles situations. Les rebondissements sont nombreux et maintiennent parfaitement le suspens, alimentant une tension qui va crescendo, jusqu’au final trépidant. Comme dans le premier tome, le roman pose un tas de questions, notamment éthiques, laissées à la libre interprétation des lecteurs, ce qui fait partie du côté hautement addictif du roman. Bref : vivement la suite !

◊ Dans la même série : La Faucheuse (1) ;

La Faucheuse #2, Thunderhead, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Stéphanie Leigniel.
R. Laffont, mars 2018, 571 p.

Les Libérés, Les Fragmentés #4, Neal Shusterman.

Les Citoyens Proactifs, l’entreprise tentaculaire à l’origine de la création du premier formaté, s’est alliée avec l’armée américaine. Leur but : créer un bataillon de formatés, l’équipe mosaïque. Pire encore, ils ont pris soin de dissimuler une découverte scientifique capitale qui rendrait la fragmentation inutile.
Alors que Connor, Risa et Lev tentent de les arrêter, des adolescents marchent sur Washington pour demander la fin de la fragmentation. Tout pourrait bientôt changer, mais chacun doit conquérir sa propre liberté.

Si vous êtes familiers de ce blog, vous savez à quel point j’apprécie les romans de Shusterman et plus particulièrement sa série Les Fragmentés, qui restera sans aucun doute au sommet du podium des dystopies que j’ai pu lire. Raison pour laquelle j’ai autant attendu avant de lire ce quatrième et dernier tome : j’étais à la fois hyper pressée de savoir la suite et, en même temps, hyper craintive à l’idée de le terminer. Mais ces craintes étaient infondées : Neal Shusterman clôt la série en beauté !

Le début de l’histoire nous fait retrouver Connor et Risa, cachés dans une cave avec d’autres fragmentés et surtout… l’imprimante d’organes. Lev, quant à lui, est dans la Réserve du Peuple d’Argent et tente de leur faire accepter de devenir terre d’asile pour tous les déserteurs: plus facile à dire qu’à faire.
Dehors, c’est toujours la foire : l’armée crée des formatés dans le même genre que Cam (mais moins soignés, uniquement pour créer de la chair à canon), les Frags sont de sortie, les trafiquants de chair aussi, et même au sein des déserteurs, ce n’est pas le nirvana. En effet, Rufus Starkey, qui dirige la Brigade des Refusés, à force de tueries de masse (certes en libérant des camps de fragmentation !) est en train de retourner encore un peu plus, et si c’était possible, la population contre les adolescents. L’occasion de montrer, si c’était nécessaire, que la violence aveugle et le terrorisme sont rarement des réponses adéquates aux problèmes que l’on rencontre.

Comme on est dans le dernier tome, tous les fils d’intrigue se nouent ou se dénouent et nous amènent inexorablement vers une fin qu’on a du mal à discerner en amont. Le suspense est donc à son comble d’un bout à l’autre du roman et ce d’autant que Neal Shusterman n’est pas avare en péripéties échevelées ou autres rebondissements de dernière minute.
J’ai bien cru, à plusieurs reprises, que j’allais défaillir à la lecture du roman, tant j’ai été mise à rude épreuve. Je peux vous avouer tout net que les derniers chapitres m’ont vraiment mise dans tous mes états. (À ce titre, si vous êtes une âme sensible, attendez-vous à quelques scènes hardcores qui ne laissent pas indifférents).

Ici, Neal Shusterman a repris la formule fort efficace du tome précédent : le récit est entrecoupé de publicités diverses et variées, venant des différents partis politiques en lice pour les élections (qui sont de plus en plus proches). De même, entre les chapitres, on retrouve des extraits d’articles de presse évoquant des progrès médicaux en termes de greffe, des faits divers sordides ayant trait avec le trafic d’organes, ou des lois nouvellement promulguées. C’est passionnant. Mais aussi terrifiant. Car tous ces articles ne sont pas du fait de journalistes fictifs, mais ont bel et bien été publiés dans des périodiques qui existent pour de bon (et vous pouvez d’ailleurs les lire directement sur internet, sur les sites des journaux respectifs). Ainsi, l’intrigue n’est plus si science-fictive, et tout juste se pare-t-elle des atours de l’anticipation. Ce qui ne la rend que d’autant plus efficace.

C’est presque à regrets que j’ai tourné la dernière page de cette série qui, comme je le disais, entre au Panthéon de mes séries favorites – et restera ma dystopie de référence. C’est en beauté que Shusterman clôt une tétralogie d’une efficacité redoutable qui interroge les limites de la science, du progrès scientifique et de l’éthique. Le tout est, de plus, extrêmement bien écrit et prenant, ce qui ne gâche rien. Voilà donc une dystopie absolument passionnante que je recommanderai encore et encore !

◊ Dans la même série : Les Fragmentés (1); Les Déconnectés (2) ; Les Éclairés (3).

Les Fragmentés #4, Les Libérés, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Sébastiens Guillot.
MsK, octobre 2015, 498 p.

La Faucheuse #1, Neal Shusterman.

Les commandements du Faucheur :     
Tu tueras.
Tu tueras sans aucun parti pris, sans sectarisme et sans préméditation.
Tu accorderas une année d’immunité à la famille de ceux qui ont accepté ta venue.
Tu tueras la famille de ceux qui t’ont résisté.

Dans le futur, le monde a fait de grandes avancées scientifiques. En 2042, le Cloud est devenu le Thunderhead, une super intelligence artificielle qui règle aussi bien les problèmes de gouvernement (il n’y en a plus un seul) que l’éducation des orphelins.
Dans un monde où on a vaincu la mort depuis des lustres, seuls les Faucheurs dûment ordonnés par la Communauté sont en droit et en capacité de glaner (le terme politiquement correct pour « tuer ») des gens, selon des quotas et des règles très stricts – tout contrevenant est censé être sévèrement discipliné. En tant que tels, les Faucheurs sont craints, mais aussi vénérés.
Le jour où Maître Faraday se présente à l’appartement de la famille Terranova, simplement pour prendre le dîner, selon ses dires, Citra s’inquiète et s’insurge devant la cruauté du traitement que le Faucheur inflige à sa famille (va-t-il glaner quelqu’un ? Si oui, qui ? Et pourquoi leur infliger sa présence ?). Quelques jours plus tard, le même Maître Faraday vient glaner un élève du lycée de Rowan Damish, un adolescent issu d’une famille tellement nombreuse que personne ne se soucie vraiment de lui. Mais Rowan s’interpose puis accompagne son camarade dans ses derniers instants, ce qui lui vaut de devenir le bouc émissaire du lycée, tout le monde le soupçonnant d’avoir, au mieux, exigé la mort de son camarade, au pire, des accointances avec les Faucheurs. Aussi, lorsque quelques mois plus tard Maître Faraday vient prendre en apprentissage Citra et Rowan, aucun ne voit son arrivée d’un très bon œil. Aucun des deux ne veut devenir un faucheur et c’est pour cela que Maître Faraday les a choisis pour les former. Pourtant, il reste un peu d’espoir à l’un d’eux. A l’issue de leur apprentissage, seul l’un d’entre eux deviendra faucheur ; le perdant retournera à sa vie d’avant. Mais la Communauté des Faucheurs ne voit pas cette mise en compétition d’un très bon œil…

Voilà pour un petit bout de résumé. Si vous êtes familiers du blog, vous savez déjà que Neal Shusterman a sa place parmi les auteurs chouchou des lieux. Aussi commencé-je le roman avec quelques appréhensions : serait-il aussi bon que Les Fragmentés  et La Trilogie des Illumières ? Verdict !

Dès les premières pages, Neal Shusterman nous offre une double plongée dans son univers avec, d’une part, le récit de ce qu’il s’y passe dans le présent et, d’autre part, des extraits des journaux de bord des différents faucheurs que l’on croisera (Dame Curie, Maîtres Faraday ou Goddard, ou d’autres encore). Par l’entremise de ces deux points de vue, on se fait donc assez rapidement une idée de ce dans quoi on met les pieds. Rapide mais, ceci dit, pas encore bien nette car l’univers dans lequel évoluent Citra et Rowan est truffé de faux-semblants et autres apparences trompeuses. Ainsi, Maître Faraday nous fait découvrir le microcosme des Faucheurs, leur art de vivre, leur philosophie, leurs règles et leurs mantras. L’ennui, c’est que cette organisation, qui semble — à tous points de vue ! — rodée et idéale, comporte ses outsiders et ses objecteurs de conscience. Ceux-ci sont menés par un Faucheur à l’extrême mauvais goût, qui dévoie sans aucune vergogne les principes maîtres de sa caste.

Ainsi, comme souvent dans les romans de Shusterman, on part de petits points qui peuvent sembler banals mais qui, à l’usage, s’avèrent particulièrement révélateurs. L’intrigue bascule donc très vite sur un plan politique, avec moult échauffourées de Faucheurs aux points de vue diamétralement opposés à la clef. Les personnages qui portent l’intrigue sont d’ailleurs particulièrement réussis. Ils sont profonds et particulièrement touchants (pour la plupart) ; l’auteur leur fait se poser de bonnes questions en lien avec la profession qu’ils doivent exercer. Celles-ci tournent donc essentiellement autour de la mort, du deuil et de l’acte de tuer, avec tout ce qu’il implique. Alors, certes, c’est assez glauque, mais c’est aussi absolument passionnant.

Au premier abord, l’intrigue peut sembler linéaire mais Neal Shusterman maintient la tension constante grâce à des rebondissements plus échevelés et surprenants que les autres – mais néanmoins logiques dans l’histoire. L’histoire est tout simplement haletante et il est vraiment très difficile de s’arrêter entre deux chapitres.

J’ai ouvert le roman avec quelques attentes, qu’il a hautement comblées. J’y ai retrouvé tout ce que j’aime chez Shusterman : des personnages très humains, des questionnements profonds amenés par une intrigue soignée et particulièrement prenante et, comme souvent, un ton cynique particulièrement efficace. De plus, le roman a la double qualité de faire office de très bonne porte d’entrée sur l’univers des Faucheurs et d’excellent singleton : l’intrigue apporte une vraie conclusion – et, si l’univers a plu, la tenace envie d’en savoir plus. J’ai toutefois regretté le choix de traduction du titre qui gâche, à lui seul, une grosse partie de l’intrigue ; dommage que le titre VO n’ait pas été conservé ! 
Neal Shusterman nous fait découvrir, encore une fois, un futur peu enviable, mais qu’il questionne avec un grand talent : il ne m’en fallait pas beaucoup plus pour avoir un énorme coup de cœur. 

La Faucheuse #1, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Cécile Ardilly.
R. Laffont, février 2017, 493 p. 

New Earth Project, David Moitet.

En 2125, la majorité de la population est pauvre et parquée dans des bidonvilles, tandis que l’élite profite d’une vie confortable sous le Dôme. Sur Terre, les meilleurs élèves cotoient la même école. C’est ainsi qu’Isis rencontre Orion, le fils du dirigeant du NEP et qu’elle lui ouvre les yeux sur son monde. Le jour où Isis est tirée au sort avec sa famille pour partir sur la Nouvelle Terre, Orion va mener son enquête sur le fonctionnement du NEP… et faire de terribles découvertes.

Dire que j’ai dévoré ce court roman de science-fiction ne serait pas tout à fait exact : il a fait l’affaire de pas même une journée !
La narration alternée nous fait découvrir les aventures d’Isis Mukeba (Immaculée-Sissy, de son petit prénom… véridique !) et d’Orion Parker. Si le second est le fils du multimilliardaire qui a mis sur pieds le projet NEP, la première survit avec ses parents au sein du bidonville flottant, et fréquente l’école dans l’espoir d’un avenir meilleur.
La société que l’on découvre a donc toutes les caractéristiques d’une dystopie, opposant les riches (très très riches) aux pauvres (très très pauvres, dans leur cas, et surnommés les Gris).

Et c’est grâce à un TP social qu’Isis va pouvoir ouvrir les yeux de nantis d’Orion, en lui faisant découvrir les réalités de son bidonville et en lui montrant que les Gris ont de la ressource à revendre – contrairement à ce que pensent les élites. Et ce qui est intéressant, c’est que l’on voit évoluer le jeune homme (contrairement à sa peste de camarade Miranda), tout comme Isis, qui cesse de penser que tous les riches sont à jeter. Leur découverte progressive des rouages de leur univers est l’occasion d’évoquer l’écologie (la Terre a été irrémédiablement abîmée par des générations d’humains peu scrupuleux) : partage des ressources, techniques d’agriculture novatrices (comme l’aquaponie et la permaculture), gestion durable des stocks et ressources, le panorama est large et c’est vraiment passionnant.

Autre point qui fait que l’on lit sans s’arrêter : la tension du récit. Le rythme se tient d’un bout à l’autre et, lorsque l’on pense que l’intrigue principale est résolue, un rebondissement vient relancer la tension. D’ailleurs, à partir de ce second élément perturbateur, le roman prend des accents de polar aussi réussis qu’efficaces.

En somme, New Earth Project est un roman de science-fiction très court, mais hautement efficace. L’intrigue, en plus d’être prenante, évoque des sujets d’importance : inégalités sociales (et pire si affinités), écologie, protection de l’environnement, le tout venant nourrir l’intrigue, sans imposer de discours se voulant bien-pensant ou moralisateur. Résultat ? Un roman palpitant qui se dévore littéralement !

New Earth Project, David Moitet. Didier Jeunesse, février 2017, 217 p.