La Guerre du Pavot #1, R. F. Kuang.


Deux pays s’affrontent depuis des siècles : l’immense empire de Nikara et une petite île voisine, Mugen. Jeune orpheline, Rin décide de tout faire pour échapper au mariage qu’ont arrangé ses parents adoptifs. Aidée d’un bibliothécaire qui s’est pris d’affection pour elle, elle se met à étudier en vue du concours Keju, qui ouvre aux enfants les plus brillants du pays accès à l’académie militaire de Sinegard, chargée de former les futures élites de l’Empire. Sous l’égide d’un vieux maître fantasque et mystérieux, elle s’éveille peu à peu aux pouvoirs chamaniques qui sont les siens, mais quand la guerre larvée éclate de nouveau, sous les coups de boutoir de Mugen, l’Académie est dissoute et ses membres affectés à l’une des douze divisions des Douze Provinces qui composent l’Empire. Rin rejoint les sicaires de l’Impératrice…

Voilà un roman de fantasy qui m’a fait de l’œil dès l’annonce de sa parution. Et une fois terminé ? Eh bien, je suis ravie de l’avoir découvert, et suis curieuse de lire la suite.

La guerre du pavot se découpe, globalement, en deux grosses parties aux ambiances marquées.
La première met à l’honneur le récit d’apprentissage. On y suit Rin lorsqu’elle prépare ardemment le Keju (redoutable concours donnant accès aux académies du pays) et ce qu’il y a après ce fameux concours.
Cette partie m’a vraiment rappelé Le Nom du vent de Patrick Rothfuss, tant les parcours des personnages sont proches (un.e étudiant.e sans le sou qui tente par tous les moyens d’intégrer une académie très sélect, laquelle accueille plutôt des candidats fortunés). Mais les ressemblances s’arrêtent là, puisque le contexte des aventures de Rin est bien différent – mais j’y reviens plus tard. Au cours de cette – copieuse – première partie, émergent des thèmes assez courant dans un récit d’initiation comme la quête de soi, ou la formation. Et on ne parle pas uniquement de la formation estudiantine ou magique, puisque Rin va avoir le déplaisir de découvrir le monde merveilleux des menstruations, dont elle ignorait tout jusque-là et auquel un tierce personnage va la former. J’ai trouvé ça intéressant, car le sujet n’est pas si fréquent en littérature de l’imaginaire (il me semble), même si l’héroïne trouve un moyen un peu radical de résoudre ses problèmes.
Outre cet aspect, on assiste aux révisions acharnées des uns et des autres, comme aux cours (parfois exotiques !) auxquels ils assistent.

– Toute guerre est fondée sur la tromperie.
En vue du Tournoi, la classe entière s’accrochait au dix-huitième Postulat de Sunzi. Les élèves cessaient d’utiliser les salles d’entraînement accessibles à tous durant les heures de cours communes. Ceux qui avaient hérité des arts martiaux de leur famille s’étaient soudainement arrêtés de pavoiser à leur sujet. Nezha lui-même avait renoncé à ses démonstrations du soir.
– C’est comme ça tous les ans, avait dit Raban. Je trouve ça un peu débile, honnêtement. Comme si les pratiquants d’arts martiaux de votre âge avaient quelque chose à cacher.
Débile ou non, les étudiants de leur classe paniquaient sincèrement. On accusait tout le monde de dissimuler une arme dans sa manche, et on soupçonnait ceux qui n’avaient jamais fait démonstration d’un art hérité d’en couver un dans le secret.
Un soir, Niang confia même à Rin que Kitay avait hérité du Poing venteux du nord, un art oublié qui permettait à son pratiquant de neutraliser ses adversaires en touchant quelques points de pression précis.
– J’ai peut-être contribué à propager la rumeur, avoua Kitay quand Rin l’interrogea sur le sujet. Sunzi qualifierait ça de guerre psychologique.
Rin poussa un grognement.
– Sunzi appellerait ça des grosses conneries.

L’autre thème qui émerge est celui du racisme, auquel Rin est confrontée en tant qu’orpheline de guerre mais aussi en tant que ressortissante du sud du pays. Sa peau basanée (et décrite ainsi dans le roman) est mal perçue par ses snobinards de camarades de classes, issus de l’élite et donc dispensés de travail au grand air dans leur jeune âge. À ce stade, j’imagine qu’il faut toucher deux mots de la couverture : il est vraiment dommage que le personnage représenté dessus colle si peu à la description donnée dans les pages. Celle-ci est pourtant sommaire… tant elle se concentre sur le teint de l’héroïne. Vraiment, c’est dommage.

La seconde partie, quant à elle, nous fait changer radicalement d’ambiance, puisque la guerre est arrivée. On quitte donc le récit d’apprentissage pour plonger dans la dark fantasy militaire, qui s’impose par des scènes nettement plus nerveuses, où prédominent l’action, la violence et la peur. Ce sentiment est hyper présent et j’ai apprécié cet aspect. Certes, les personnages que l’on suit sont des miliaires de carrière… mais la plupart sont encore étudiants et ne se sentent pas vraiment à la hauteur de la tâche.
Ceci étant dit, plus l’on avance vers la fin, plus ils s’y mettent : la violence va grandissant, et l’autrice ne nous épargne aucune des scènes terribles que l’on pouvait attendre de la guerre (tortures, viols, etc.), avec une description par le menu de toutes les atrocités. Il faut parfois s’accrocher.
C’est également dans cette partie que se développe le système de magie. Alors que, jusque-là, Rin tâtonne avec ses pouvoirs, elle est amenée à les exploiter de plus en plus. Le système, fortement inspiré du shamanisme (d’ailleurs les guerriers dotés de pouvoirs sont appelés des shamans) est assez simple, mais peut-être sera-t-il un peu plus détaillé par la suite car certains aspects sont laissés un peu en suspens. En tout cas, l’idée est vraiment intéressante !

Bien que l’ambiance de la seconde partie soit bien différente, les thèmes ébauchés dans la première sont toujours présents en toile de fond, notamment celui du racisme. Cela s’explique peut-être par l’inspiration du roman. En effet, au vu des sonorités des noms, et des atrocités décrites, il est difficile de ne pas penser aux guerres sino-japonaises. J’ai eu l’impression de lire de la fantasy historique, même si j’aurais du mal à le classer dans cette catégorie, dans la mesure où l’univers est clairement fictif. Quoi qu’il en soit, on assiste à certaines scènes (notamment dans les laboratoires) qui rappellent fortement des faits réels.

Dès le départ, je me suis laissée embarquer par l’ambiance et l’intrigue. Les péripéties s’enchaînent sans submerger les lecteurs, et l’autrice s’est attachée à développer ses personnages. Toutefois, j’ai trouvé le dernier tiers nettement moins prenant. D’une part, j’ai eu l’impression que la logique d’enchaînement des événements était parfois étrange – comme si tout arrivait trop vite, ou trop à point nommé. De plus, les relations entre personnages ne sont pas hyper développées – ou alors elles sont racontées et pas tellement mises en scène. L’intrigue, de plus, semble un peu plus brouillonne dans cette partie-là, avec des enchaînements que j’ai trouvés soit peu logiques, soit un peu trop faciles. Ce qui m’a laissé une impression de dernier tiers un peu bâclé (ou en tout cas, moins travaillé que les deux précédents), et m’a parfois fait décrocher. Malgré tout, j’ai lu le roman avec intérêt jusqu’au bout, c’est simplement que celui-ci était un peu moindre sur la fin.

Malgré un dernier tiers en demi-teinte, j’ai trouvé ce roman particulièrement prenant. J’ai apprécié l’univers et le système de magie (même si celui-ci reste assez simple), comme l’apparente inspiration historique. Je dois dire que j’ai été assez surprise (positivement !) par le brusque changement de ton entre la première et la seconde partie, mais cela a fait redoubler mon intérêt pour ce que j’étais en train de lire. Je trouve que ce premier tome (car oui, c’est une trilogie) a un bon potentiel, et je suis assez curieuse de lire la suite.

La guerre du pavot #1, R. F. Kuang. Traduit de l’anglais (américain) par Yannis Urano.
Actes Sud (Exofictions), juillet 2020, 565 p.

 

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Pays rouge, Joe Abercrombie.

Farouche Sud aurait aimé oublier son passé une fois pour toutes.
Mais lorsque son frère et sa sœur sont enlevés et sa ferme réduite en cendres par une bande de hors-la-loi, il est temps pour elle de reprendre ses anciennes habitudes. En compagnie du vieux Nordique qui l’a adoptée, un homme lui aussi marqué par ses démons, Farouche entame un long voyage à travers les plaines désertiques. Un voyage qui les emmène jusqu’aux bas-fonds d’une ville cauchemardesque, frappée par la ruée vers l’or, puis dans les montages inexplorées, qu’on dit hantées. Sur leur chemin, règlements de compte, alliances douteuses et trahisons amères se succèdent à la vitesse d’une flèche de barbare.
Car même lorsqu’on croit avoir tout perdu, au Pays Lointain le passé ne reste jamais enterré…

Pays rouge s’inscrit dans la suite formée par Les Héros et Servir froid, mais peut être lu totalement indépendamment – ce que j’ai fait. Et pour une première découverte d’Abercrombie, je suis ravie !

Je ne sais pas exactement à quoi je m’attendais en attaquant ce roman, mais sans doute pas à un mélange aussi dense de dark fantasy et de western – mélange que j’ai, soit dit en passant, hautement apprécié. Si la magie est quasiment absente de l’univers (on nous en parle vite fait mais on ne la voit pas directement à l’œuvre), on retrouve ici tous les codes du western : on a des héros solitaires, des gens sans foi ni loi, des pionniers qui cherchent des terres où s’établir, des prospecteurs avides, des gens en quête de vengeance et, bien sûr, l’équivalent local des Indiens – ici appelés des Fantômes.

Le roman s’ouvre sur une scène sans doute banale au Far West : Farouche Sud, fermière de son état, est venue vendre une partie de sa récolte, en compagnie de Placide, son taciturne et très pacifique compagnon d’infortune, qu’elle rabroue sans cesse. Tout se gâte lorsqu’ils retrouvent la ferme réduite en cendres et qu’ils se lancent à la poursuite des enfants enlevés.
S’ouvre alors une longue quête, menée au pas tranquille des animaux de bât. Mais, si le roman est assez long et qu’il faut vraiment attendre les dernières pages pour une complète résolution de l’intrigue, je ne me suis pas ennuyée pour autant. Car le récit est vif, alternant péripéties endiablées et moments de tension extrême. Il y a quantité de combats, que ce soit contre les éléments ou contre des personnes moins bien intentionnées. Ils viennent entrecouper le voyage, lui-même assez ardu. Du coup, il se passe presque toujours quelque chose !

Par ailleurs, il n’y a pas que la quête de Farouche et Placide en jeu. Assez vite, on comprend que les vastes pays qu’ils traversent sont sous la coupe d’une lutte géopolitique certes lointaine, mais qui risque d’impacter assez vite leur quotidien : l’Union, comme l’Empire, lorgnent sur ces territoires. Et si les uns ont dépêché leurs meilleures troupes, les autres ont envoyé l’Inquisition, assortie d’une bande de mercenaires que rien n’arrête. En sous-main, on a aussi des rebelles qui tentent d’empêcher leur territoire d’être complètement englouti par l’Union et qui sont donc activement recherchés par le grand Inquisiteur, qui finit par les soupçonner de se cacher dans la colonne de pionniers qu’ont rejoint Farouche et Placide. Ainsi, les différents protagonistes finissent-ils par converger vers le petit village de Fronce, au pied des montagnes de la Sokwaya, se cherchant les uns et les autres, mais en ayant toutefois des motivations bien différentes. Or, comme on suit tour à tour ce qui se passe chez les uns et les autres, on ne tarde pas à flairer les catastrophes lorsqu’elles se profilent, ce qui donne un suspens bien agréable à l’ensemble du roman.

Les caractères des personnages sont aussi là pour alimenter le suspens : on en sait (au départ) peu sur eux et, peu à peu, les apparences tombent pour révéler les véritables personnalités. Farouche semble vouloir tourner le dos à un passé peu glorieux dont on sent qu’il est près à ressortir. Elle tacle sans arrêt Placide, qui se révèle, finalement, aux antipodes (voire au-delà) de son sobriquet. Les transformations sont vraiment bien menées, mais tout de même assez terrifiantes, quand on y réfléchit. Mais je crois que c’est surtout l’ambiance qui m’a aussi bien ferrée. Joe Abercrombie dépeint des personnages qui sont allés au bout du bout et qui, pour la plupart, n’ont plus grand chose à perdre. Ça donne à leurs trajectoires une sorte de désespoir un peu poisseux mais qui fournit un souffle incroyable au roman : on sait que tous les coups sont permis, surtout les plus bas et que personne ne reculera. Une attitude tout à fait conforme à l’environnement plus que difficile dans lequel se déroule l’aventure.

C’était donc ma première découverte d’Abercrombie et j’ai été servie. Je me suis régalée avec ce western dense et sombre à souhait, qui fait la part belle aux personnages abîmés et aux quêtes un brin désespérées. L’histoire en elle-même m’a captivée et j’ai adoré sentir que, tout autour, l’univers avait encore de belles surprises sous le coude. Voilà un roman que je relirai sans aucun doute !

Pays rouge, Joe Abercrombie. Traduit de l’anglais par Juliette Parichet. Milady, septembre 2017, 720 p.

Martyrs #2, Oliver Peru.

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Où l’on retrouve Irmine, Helbrand et Kassis. Dans un royaume en proie aux plus vives tensions, chacun va devoir jouer serré pour tirer son épingle du jeu. Alors qu’Alerssen a été envahie par les troupes du Reycorax, il faut aussi compter sur les Arserkers d’Allena prêts à en découdre… 

Le premier tome de Martyrs m’avait beaucoup plu ; ce second opus est même un cran au-dessus ! (Je ne résume volontairement pas plus l’intrigue afin de ne pas vous gâcher l’énorme cliffhanger final de Martyrs 1.)

L’intrigue alterne entre passé et présent ; on découvre, pas à pas, l’itinéraire du fameux borgne qui a causé tant d’inquiétudes dans le premier volume et qui est ici au centre de l’histoire. Saërn (notre borgne, donc) est un personnage pour le moins complexe, passionnant à découvrir, surtout quand on pense aux implications de sa présence. Lui dont on pensait avoir fait le tour – un spadassin comme tant d’autres – s’avère profondément touchant.

C’est aussi l’occasion de développer les personnages ; si on pensait, à l’issue du tome 1, les avoir tous plus ou moins cernés, on s’aperçoit ici qu’Oliver Peru nous réservait encore bien des surprises – et on en vient à se demander si on les a d’ailleurs toutes éclusées. En fait, on a quasiment l’impression d’avoir à faire à de nouveaux personnages tant les évolutions ont été surprenantes. En même temps qu’il dévoile les nouveaux caractères, il nous en apprend plus sur certains épisodes de leur passé (pensez au Père Carnage, par exemple), qui ne font que renforcer des personnages déjà très fouillés. Certains se révèlent bien différents de ce qu’on avait dans le premier tome ; on en vient à apprécier ceux que l’on détestait, et à se sentir mitigé par ceux qui nous plaisaient. C’est le monde à l’envers !

Et l’intrigue est à l’avenant. Maintenant que les diverses alliances, traîtrises et autres masques astucieux sont éventés, place au déploiement de l’intrigue. Celle-ci ressemble furieusement à une redoutable partie d’échecs, les coups pouvant se jouer plusieurs années à l’avance. Le roman comporte son lot d’actions et rebondissements inattendus, mais c’est surtout la politique qui est importante dans cet opus. Du coup, l’intrigue semble un poil moins trépidante que dans le premier tome… mais, curieusement, elle est tout aussi prenante. À côté des grandes manœuvres politiques, il y a les petites combines personnelles, et les destins plus insignifiants qui se mêlent à la trame générale. Tout cela s’organise brillamment et constituent une histoire de plus en plus complexe – mais dans laquelle on ne se perd jamais.
Par ailleurs, l’intrigue, en gagnant en complexité, est aussi devenue bien plus sombre : tous les coup bas sont permis et l’auteur n’hésite pas à sacrifier quelques pions de son échiquier, au grand dam du lecteur…
Cet opus est donc un savant mélange entre actions, complots, retournements de situations, et réflexions plus calmes. Comme dans le premier volume, l’histoire est maîtrisée en tous points, et le suspens au rendez-vous. Résultat ? Des chapitres qui s’avalent presque tout seuls, et une extrême difficulté à lâcher le roman…

Mais là où cela devient génial, c’est qu’à plusieurs reprises, l’intrigue bascule dans des directions totalement inattendues. La fin du premier tome annonçait déjà la couleur et faisait prendre à l’histoire un tour des plus originaux ; la source est loin d’être tarie, quand on voit la qualité et l’originalité de ces nouveaux rebondissements – et donc on s’attend à un tome tout aussi explosif par la suite.
La fin, pleine de poésie et de magie, donne à nouveau furieusement envie d’avoir la suite !

Bref, Martyrs II, c’est du grand art. Et à propos d’art, le roman est illustré de portraits des personnages, et de cartes de tarot. Sublimes ! On regrette juste de les avoir en noir et blanc, car ça ne leur rend pas totalement justice…

Martyrs continue donc de me subjuguer et je trépigne évidemment d’impatience en attendant le troisième volume. L’intrigue est tout bonnement géniale, et file vers des horizons tout à fait inattendus, mais parfaitement amenés. C’est passionnant car la situation politique a été soigneusement fignolée ; on se croirait en pleine partie d’échec et on ne s’ennuie pas un seul instant. Voilà de l’excellente fantasy (française, en plus !) à côté de laquelle il serait extrêmement dommage de passer !

Info bonus : le premier volume sort en poche le 13 mai 2015… à temps pour les Imaginales, donc 🙂

◊ Dans la même série : Martyrs (1) ;

Martyrs, livre II, Oliver Peru. J’ai Lu, 2014, 637 p. 

Lecture commune ! Ils l’ont également lu :  Solessor, DarkToy, erine6, Vashta NeradaLa tête dans les livres, yuya46, Altaira, angelebb, Camille7 et Mypianocanta.

ABC Imaginaire 2015

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Martyrs #1, Oliver Peru.

 

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Irmine et Helbrand, deux frères assassins descendant d’un ancien peuple guerrier, vivent dans les ombres de la plus grande cité du royaume de Palerkan. Alors qu’ils pensent être à l’abri des persécutions dont on souffert leurs ancêtres, leur passé sanglant les rattrape, sous les traits d’un borgne qui semble nourrir pour eux de sombres projets. Tandis que la guerre menace d’embraser le monde, que les puissants tissent en secrets de noires alliances, Irmine et Helbrand vont devoir choisir un camp…

Martyrs est de ces lectures de longue haleine : pas tellement parce qu’il est épais, mais parce que l’histoire est assez dense !
Au départ, on découvre Irmine et Helbrand, deux frères assassins, descendant de la vieille race des Arserkers, qui a été largement décimée par la royauté en place. Irmine et Helbrand sont furtifs, et exercent leur art dans le secret et, globalement, la bonne humeur. Sauf quand Irmine croise son propre fantôme, qui lui susurre le nom d’une jeune fille recluse dans son château depuis sa naissance. Helbrand tente de convaincre Irmine que rien n’est grave, et qu’il a été victime d’hallucination… et c’est le moment que choisit un certain borgne pour apparaître dans leurs vies, par l’entremise d’atouts de tarots qu’il dissémine un peu partout à l’attention des deux frangins. Ami, ennemi ? Difficile de trancher. Et les deux frères vont de surprise en surprise – lesquelles ne sont pas nécessairement bonnes.

Parallèlement à l’histoire des deux frères, on suit l’évolution de la situation politique assez tendue dans le royaume du Reycorax, mené de main de fer par le roi Karmalys, mais quelque peu déstabilisé par de bouillonnants hommes de l’Ouest qui tentent de reconquérir leurs terres. Et également celle de Kassis, princesse Yrasen, dont la famille ne peut quitter son château… et qui rêve de voir le monde au-delà de ses remparts. Peu à peu, toutes les histoires se retrouvent inextricablement mêlées : on l’a dit, c’est assez dense, et il ne faut pas se laisser décourager par la mise en place minutieuse.
En effet, dans cette première partie, Oliver Péru va dresser les portraits des personnages : peu à peu, on découvre leurs histoires, motivations, et la façon dont ils s’installent dans le gigantesque canevas qu’est l’intrigue de Martyrs (qu’on serait bien en peine de résumer en deux lignes, d’ailleurs). On n’a, du coup, pas l’impression de piétiner, tant c’est fouillé et complet. Et, surtout, on a la très agréable impression de connaître les personnages !

L’intrigue, quant à elle, est de facture assez classique : on est dans un univers de fantasy typique, avec ses complots, ses trahisons, et ses petites histoires personnelles qui viennent interagir avec la grande. Au menu, donc : des machinations, des traîtres, des batailles, de l’amour, des désillusions, et pas mal de tentatives de tous bords pour sauver sa peau.
Le tout est mené de façon assez efficace, si on excepte quelques petites longueurs et répétitions dans le texte – mais que l’on oublie rapidement dès que l’action revient en force. L’intrigue est consolidée par tout un réseau de sous-intrigues, qui fait que le suspens est présent de bout en bout : on ne s’ennuie pas à la lecture de ce roman !
Tout cela monte crescendo jusqu’au final… un final pour le moins surprenant, mais d’une efficacité redoutable. Le genre de final qui fait qu’on se demande avec anxiété si l’on va tenir jusqu’à la parution de la suite (vers septembre 2014, semble-t-il, pour ceux qui se posent la question). Le dénouement est vraiment étonnant, et va venir nuancer tout un tas de petits points de détail. Sans compter que l’auteur va devoir fournir un certain nombre d’explications que l’on attend désormais avec impatience – ne serait-ce que pour savoir comment tout cela va se goupiller proprement. Pourtant, il est un peu rapide : au vu de la minutieuse préparation, et de l’énorme révélation qu’il contient, on a l’impression que tout cela est narré un peu à la va-vite, ce qui contribue à l’impression de rester un peu sur sa faim en terminant le roman !

Martyrs se présente donc comme un roman assez classique sur le déroulement de l’intrigue, hormis cette fin très audacieuse : certaines péripéties sont attendues, et certaines révélations se pressentent à l’avance. Mais c’est tout de même très efficace ! L’intrigue est vraiment bien ficelée, et d’une densité bien agréable : difficile à résumer, certes, mais on n’a pas le temps de s’ennuyer tant c’est bien mené – ce qui fait qu’on oublie aisément longueurs et répétitions. 
Au final, la grande force de ce roman, ce sont ses personnages : principaux, secondaires, tous sont fouillés, ce qui fait qu’on ne se lasse pas en changeant de protagoniste, et que l’auteur évite tout manichéisme. C’est captivant, et la fin – quoique rapide – surprend autant qu’elle donne très envie de lire la suite. En conclusion donc, voilà un roman captivant et bien mené, qui devrait plaire aux amateurs de fantasy dense et travaillée !

Lecture commune ! Les avis de Altaira, Lisalor, Acherontia, MarieJuliet, Michou, Vepug, yuya46, Rose, Galleane, Solessor, nanet, Vashta Nerada, angelebb, licorne, Camille, Gilwen et Mypianocanta.

 Martyrs #1, Oliver Péru.
J’ai Lu, 2013, 694 p.
 8/10

 

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La Dernière flèche, Jérôme Noirez.

la-derniere-fleche-jerome-noirezAngleterre, avril 1212.
Diane de Loxley est une adolescente belle et farouche, au caractère trempé comme de l’acier. On n’en attend pas moins de la fille de Robin des Bois et de Marianne. Mais il n’est pas toujours facile d’être l’héritière d’une légende, d’un homme meurtri par le décès de sa non moins célèbre épouse. Au château de Loxley, Diane se languit, et rêve d’action. Un voyage à Londres en compagnie de son père va lui en fournir. La cité tentaculaire, pleine de bruits et de fureur, est contrôlée par des démons. Pour les combattre, une seule solution : Diane va devoir descendre dans les bas quartiers et s’associer avec la crème de la pègre, le prince des mendiants lui-même, et rassembler les anciens compagnons de Sherwood. De préférence sans trop attirer l’attention de l’ennemi intime de son père, le terrible shérif de Nottingham…

Que serait devenu Robin des Bois, des années après ses exploits dans les bosquets de Sherwood ? Voilà le point de départ que choisit Jérôme Noirez pour s’approprier le mythe du prince des voleurs.
Et il n’épargne pas son personnage : veuf, il a du mal à se remettre de la mort de son épouse, la belle Marianne. Sa fille, Diane, quoiqu’aussi volontaire et farouche que ses parents, reste une adolescente : lasse de la vie de château, elle passe son temps à soupirer, et préfère envisager d’entrer dans les ordres plutôt que de se marier. Surtout, et bien que Robin ait récupéré ses biens, c’est un petit seigneur désargenté, ayant du mal à joindre les deux bouts. On est donc loin de l’image du héros béni et surpuissant qu’on pourrait s’imaginer.

Le roman, au départ, peut s’avérer un peu déroutant : Jérôme Noirez ne livre pas là une simple réécriture du mythe de Robin des Bois. Il s’en est approprié les codes, les personnages, l’univers, mais il détourne allègrement l’horizon d’attente créé par tous ces points. Loin de simplement placer Diane à la tête d’une bande de brigands réitérant les exploits de celle de Sherwood, il propose une intrigue originale, jouant sur les superstitions du Moyen-Âge, les réalités de l’époque, et les légendes anciennes tournant autour de Londres. Tout en intégrant, bien sûr, de nombreux clins d’œil à l’histoire de base : on trouve donc un shérif de Nottingham plus enragé que jamais, un frère Tuck encore plus morfalle qu’on pouvait s’en souvenir, et on a même une scène de casse magistral à base de cordages et de sacs en cuirs plein de pièces d’or, de quoi rappeler de bons souvenirs (notamment à ceux qui auraient vu la version animée de cette histoire).

L’intrigue s’installe peu à peu, au point qu’on peut se demander au départ où l’auteur souhaite en venir. Et ce n’est pas plus mal, car on se laisse totalement surprendre par les éléments d’horreur qu’il inclue peu à peu dans le récit. D’intrigant, celui-ci passe à très prenant, voire légèrement angoissant. Les personnages ne sont pas épargnés, et l’auteur prend même à contrepied certains clichés de la fantasy, détournant au dernier moment certaines scènes attendues. C’est vraiment bien fait ! D’autant que le style est vif et précis, et qu’une fois que l’action est lancée, l’auteur va droit au but.
Pourtant, il m’a manqué un petit quelque chose pour être totalement conquise : la fin est très rapide et, malgré la très belle ouverture finale, manque un peu de consistance, ce qui est un peu dommage. Par ailleurs, il y a trop d’insistance sur certains points sans que l’on comprenne exactement leur intérêt : cela revient souvent dans le récit et, au final, ne fait que faire froncer les sourcils. Et la menace démoniaque semble n’être là qu’en toile de fond, et aurait mérité une plus ample exploitation. Malgré cela, on découvre avec curiosité et intérêt cette suite audacieuse au Robin des Bois des origines.

La Dernière flèche, donc, est une suite vraiment bien trouvée au mythe de Robin des Bois. L’auteur joue à la perfection sur les codes du récit, les clins d’œil à l’histoire, les superstitions d’époque, et sur le mythe de la forêt. Après avoir fini ce roman, nul doute que vous ne regarderez plus les arbres et autres bois du même œil ! Ce point est admirablement trouvé, et sert de point de départ à une histoire aussi prenante que glaçante. Inutile donc, d’attendre de La Dernière flèche un simple récit d’aventures jouant sur des références connues, c’est bien plus travaillé que ça ! Au final, ce qui pèche un peu, c’est que l’histoire aurait pu être encore plus poussée et la fin un peu moins rapide : avec ça c’eût été parfait ! On n’en passe pas moins un très bon moment, d’autant qu’il est agréable de côtoyer ce Robin des Bois revisité !

 

 

La Dernière flèche, Jérôme Noirez. Mango, 2010, 349 p.
7/10.

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Le Baiser du rasoir, Daniel Polansky

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Il y a eu la vie dans la rue. Il y a eu la peste. Il y a eu la guerre. Il y a eu la magie… Prévôt a tout vu, et parfois pire encore. Il a survécu. 
Désormais, il règne sur le sordide quartier de Basse-Fosse, où les hors-la-loi sont rois, et les femmes souvent fatales. Après avoir été guerrier, puis agent de la Couronne, Prévôt est devenu dealer. Un des meilleurs. Les faibles et les puissants se l’arrachent. Le reste du temps, Prévôt fait régner la loi sur son territoire. C’est un dur, et personne n’en doute. 
Et puis il y a cette petite fille qui disparaît, et dont on retrouve le corps sans vie. Puis une autre. Et encore un autre enfant. Les agents de la Couronne ne semblent pas bien pressés de résoudre une affaire qui s’annonce longue et difficile. Mais Prévôt n’a pas l’intention de laisser ces crimes impunis, et ré-endosse son rôle d’enquêteur. S’engage alors un dangereux jeu de piste… où le chasseur pourrait bien servir de proie. 

Basse-Fosse. Merveilleux quartier d’une non moins plaisante cité. Après avoir été capitaine dans l’armée, Prévôt fait régner sa loi dans le quartier. Mais pas en tant que représentant de la maréchaussée, non. Prévôt deale, pour les riches et les moins riches, les substances illicites en vogue à Rigus : souffle de farfadet, cep de rêve, et autres herbes hallucinogènes font partie de son fond de commerce. Fort en gueule, cynique et désabusé, Prévôt est un dealer respecté.
On l’aura compris, le personnage tient plus de l’anti-héros que du glorieux protagoniste, mais c’est ce qui fait tout son charme. Jamais à court de traits d’esprits marqués d’humour noir, il porte sur son univers et sa condition un regard sans complaisance et désenchanté.

Cet univers, justement, est extrêmement riche, tant du point de vue historique que du point de vue des personnages. L’ennui, c’est que tout cela manque un peu d’explications : d’innombrables races et créatures se côtoient, sans qu’il y ait suffisamment de descriptions pour qu’on sache exactement qui ressemble à quoi, d’où viennent les différents protagonistes, et pourquoi autant d’ethnies aux mœurs, croyances et cultures si différentes se côtoient dans le mouchoir de poche qu’est réellement Basse-Fosse. Du coup, on manque un peu de perspective. On aimerait savoir, par exemple, pourquoi les hérétiques – dont les noms ont de fortes consonances asiatiques – sont immédiatement soupçonnés des meurtres qui entachent Basse-Fosse, sans avoir à se contenter de leur statut d’hérétiques.

Cela mis à part, on se régale d’une galerie de personnages variés : entre le dealer blasé, l’ex-soldat reconverti en tavernier débonnaire, le gamin des rues débrouillard, la jeune magicienne ambitieuse, ou le chef des triades hérétiques, le choix est vaste.  Et les ambiances sont à l’avenant : quartier défavorisé, arrière-boutiques des chefs de la pègre ou soirées décadentes de nobles en mal de sensations fortes, tout y est. Là-dessus se greffe l’enquête sur les assassinats d’enfants, menée tambour battant de rebondissements en trahisons. Si le contexte, les personnages, l’univers et les ambiances sont riches et travaillés, l’enquête laissera peut-être les amateurs de thriller sur leur faim, son déroulement étant un peu classique. Quoi qu’il en soit, l’univers, les personnages et les histoires entretissées valent largement le coup.

Porté par un personnage atypique, cynique et désabusé, Le Baiser du rasoir est un roman dense, à la narration nerveuse et acide. Mêlant fantasy et thriller haletant, Daniel Polansky propose un premier roman enthousiaste et bien mené, même si la révélation finale pourra être devinée à l’avance par les amateurs de thriller. Basse-Fosse présente un univers minutieusement pensé, dans lequel on ne peut s’empêcher de voir une critique implicite de notre société, pour ne pas citer nommément certaines grandes cités.  En somme, voilà un roman qu’on lit avec plaisir, tant le personnage principal est charismatique et porte merveilleusement ce récit. Voilà un auteur à suivre !

À ne pas rater : la chronique de Licorne, partenaire de lecture !

Titre lu en partenariat avec Livraddict et les éditions Folio : merci à tous!

 

Basse-Fosse #1, Le Baiser du rasoir, Daniel Polansky. Traduction : Patrick Marcel.Folio SF, 2014 (VO 2011), 465 p.
7,5/10

 

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Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être : 

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Druide, Oliver Peru.

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1123 après le Pacte.
Au nord vivent les hommes du froid et de l’acier, au sud errent les tribus nomades et au centre du monde règnent les druides. Leur immense forêt millénaire est un royaume d’ombres, d’arbres et de mystères. Nul ne le pénètre et tous le respectent au nom du Pacte Ancien. Les druides, seigneurs de la forêt, aident et conseillent les hommes avec sagesse mais un crime impensable bouleverse la loi de toutes les couronnes : dans la plus imprenable citadelle du Nord, quarante-neuf soldats ont été sauvagement assassinés sans que personne ne les entende seulement crier.
Certains voient là l’œuvre monstrueuse d’un mal ancien, d’autres usent du drame comme d’un prétexte pour relancer le conflit qui oppose les deux principales familles régnantes. Un druide, Obrigan, et ses deux apprentis ont pour mission de retrouver les assassins avant qu’une nouvelle guerre n’éclate. Mais pour la première fois, Obrigan, l’un des plus réputés maître loup de la forêt, se sent impuissant face à l’énigme sanglante qu’il doit élucider… Chaque nouvel indice soulève des questions auxquelles même les druides n’ont pas de réponses.
Une seule chose lui apparaît certaine : la mort de ces quarante-neuf innocents est liée aux secrets les plus noirs de la forêt.

La sombre impression qui se dégage du résumé n’est pas démentie par les premières pages. Druide s’ouvre sur un récit sanglant, glauque, à la limite du supportable. Si vous cherchez un récit fantasy tout mignon avec histoire romantique à la clef, passez votre chemin ; Oliver Peru joue plutôt la carte de la dark fantasy, et propose ici un one-shot sombre et efficace. Car oui, Druide est un one-shot de quelques 600 pages et fait partie des espèces en voie de disparition au rayon fantasy des librairies.
On y suit les pérégrinations d’Obrigan, un druide de la caste des loups, chargé d’enquêter sur un meurtre sordide, au sein d’une citadelle. Deux problèmes se posent à lui : primo, les assassins sont passés par un chemin invisible, et sont entrés dans une forteresse imprenable et bien défendue ; secundo, ce massacre pourrait bien déclencher une guerre sans précédent. La tension dramatique s’installe donc dès les premières pages, et les chapitres initiaux sont assez éprouvants. Difficile, après avoir lu ce roman, d’emprunter seul un escalier plongé dans les ténèbres – on ne peut s’empêcher de sursauter au moindre craquement. Oliver Peru maîtrise à la perfection les codes de l’horreur et instille fort bien sentiments d’angoisse et ambiance malsaine dans son récit, ce qui le rend, évidemment, d’autant plus prenant.

Pourtant, l’écriture m’a quelque fois chagrinée, la faute à quelques phrases bizarrement construites. Elles sont, heureusement, peu nombreuses, ce qui évite que l’on se déconcentre de trop. Il faut, en effet, être un minimum concentré, car l’intrigue est très dense, et très complexe. Bien qu’elle ne fasse que 600 pages, l’histoire est amenée peu à peu : on début par le massacre dans la citadelle, et l’enquête d’Obrigan. Assez vite, on s’aperçoit que ce massacre cache peut-être autre chose. Ainsi, les différentes strates de l’histoire se révèlent les unes après les autres, et le lecteur plonge dans une intrigue à tiroirs. C’est très habile, et le suspens est au rendez-vous, au fur et à mesure que les tenants et les aboutissants s’entremêlent, pour offrir une aventure assez trapue. Parallèlement à l’enquête, Oliver Peru parvient à nous décrire assez précisément l’univers dans lequel évoluent ces personnages, et qui s’adosse à une histoire longue et fournie, dont on a quelques aperçus, sans que cela plombe le récit. L’ordre des druides, quant à lui, est très bien décrit, dans toute son ampleur, et sa complexité.
Si la première partie est extrêmement dynamique, j’ai regretté que la seconde s’installe dans une sorte de routine – certes agréable, mais moins survoltée que la première – essentiellement due au sujet choisi. Malgré cette partie un peu plus calme, le roman est prenant à lire, et on s’arrête à regrets (car évidemment, on veut connaître la résolution).

Voilà donc ce qui fait tout le charme de ce roman : dans un univers très riche et détaillé (mais pourtant accessible), Oliver Peru fait évoluer des personnages fouillés (dont certains restent énigmatiques jusqu’au bout, et dont on se demande jusqu’à la fin de quel côté ils se placent), et propose une intrigue aussi soignée que variée. Mêlant les genres, il nous livre un bon roman qui alterne batailles grandioses et désespérées, ambiance sombre et glauque, enquête minutieuse, le tout en seulement 600 pages : preuve, si besoin était, qu’il n’est pas nécessaire de faire une série de 12 tomes pour détailler son univers (toute ressemblance avec un auteur en particulier serait, bien évidemment, totalement fortuite). Dernier petit détail pour la fin : parlons de la couverture. Fait assez rare pour être signalé, elle a été dessinée par l’auteur lui-même, dont la talent artistique est indéniable.
En somme, si vous souhaitez passer un bon moment de lecture, avec une intrigue et un univers fournis, le tout dans un thème dépaysant, vous savez ce qu’il vous reste à lire.

 

Merci à Dup & Phooka de Bookenstock, qui m’ont permis de découvrir l’univers d’Oliver Peru, dans le cadre du « Mois de… » !

 

Venez rencontrer Oliver Peru chez Bookenstock au mois d’avril !

 

Druide, Oliver Peru. J’ai Lu, 2012 (1ère édition 2010), 602 p.
7,5/10.

 

 

Le Prince écorché, L’Empire brisé #1, Mark Lawrence.

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A treize ans il est le chef d’une bande de hors-la-loi sanguinaires. Il a décidé qu’à quinze ans, il serait roi. L’heure est venue pour le prince Jorg Ancrath de regagner le château qu’il avait quitté sans un regard en arrière, et de s’emparer de ce qui lui revient de droit. Depuis le jour où il fut contraint d’assister au massacre de sa mère et de son frère, il avance porté par sa fureur. Il n’a plus rien à perdre. Mais, de retour à la cour de son père, c’est la traîtrise qui l’accueille. La traîtrise et la magie noire. Or le jeune Jorg ne craint ni les vivants ni les morts. Animé d’une volonté farouche, il va affronter des ennemis dont il n’imagine même pas les pouvoirs. Car tous ceux qui ont pris l’épée doivent périr par l’épée.

Annoncé comme LE roman de l’année, par son thème et son style, Le Prince écorché a fait pas mal parler de lui, avant même sa sortie. Jorg Ancrath, prince à peine âgé de 13 ans, se retrouve à la tête d’une bande de hors-la-loi sanguinaires, et met la campagne à feu et à sang. Sa motivation ? La vengeance, et la haine de ses congénères. Son but ? Devenir roi à quinze ans.
Avec un tel background, on s’attend donc à un roman d’une noirceur confondante.

Et pourtant, il a été loin, très loin d’être un coup de cœur pour moi. Dès le départ, le style ne m’a pas semblé si transcendant que ça : il y a des phrases bizarrement construites, des choix de mots assez étranges … ce faux départ ne concerne heureusement que les quelques premiers chapitres ; la suite s’améliore nettement, et on relève un grand nombre de phrases aussi bien tournées que trouvées.
Autre point gênant : l’âge du protagoniste. Jorg Ancrath est bel et bien âgé de 13 ans. Malheureusement pour lui, il a les réactions d’un vétéran, qui aurait arpenté toutes les routes de l’empire, et vécu plusieurs vies. Il semble avoir tout vu, tout vécu, et tout, de ses réactions à ses paroles, fleure bon le soudard malpropre. On se demande, du coup, quel était l’intérêt de le faire si jeune, si c’est pour lui donner le comportement d’un adulte. D’autant qu’on ne sait pas exactement au nom de quoi ses compagnons de route le suivent. Certes, c’est un garçon de grande taille, certes, il manie plutôt bien l’épée et les mots, mais cela s’arrête là. Il n’a ni expérience, ni charisme, malgré les nombreuses scènes où on tente de nous le faire croire – mais comme elles sont toutes similaires, et donc répétitives, c’est assez agaçant. Ses actions sont, souvent, assez similaires ; l’ensemble manque de cohérence et souffre d’une juxtaposition qui rend le tout assez long.

D’autre part, les raisons d’agir de Jorg ne m’ont pas semblé les meilleures: ayant perdu sa mère et son frère, et voyant que son père préfère marchander ce décès, il décide dans un premier temps d’aller se faire justice lui-même, avec des mercenaires – pour, finalement, changer d’avis, et se contenter de terroriser des paysans. N’était-il pas plus simple, sincèrement, d’attendre d’être sur le trône et utiliser l’armée? Manifestement pas.

Pourtant, l’univers est intrigant : si le lieu exact de l’action (le royaume d’Ancrath) semble être imaginaire – quoique d’inspiration clairement médiévale – des références à l’univers réel fourmillent dans le récit. Ainsi, la princesse est teutonne ; le meilleur ami de Jorg est un Nubain (il est donc le seul homme noir de l’armée, et est en butte à un racisme primaire, notamment de la part des prêtres). Surtout, les auteurs fétiches de Jorg sont bien connus : Platon, Euclide, Socrate, ou même Nietzsche. Et il est fréquemment fait référence à des Bâtisseurs mystérieux, qui possédaient des armes pour le moins étranges. A ce point-là du récit, l’histoire prend une autre dimension, nettement plus intéressante que les pérégrinations de Jorg, qui a tout de la tête à claques immature. On se surprend à traquer, dans le texte, les petits indices sur la nature exacte de cet univers, et sur la façon dont il s’articule avec le nôtre et ce, au détriment de l’action principale – qui, de toute façon, peine à passionner.

Le portrait du jeune prince n’aide en rien à se concentrer sur cet étrange univers : méchant, voire maléfique, il est d’une puérilité sans nom. S’il s’appuie sur des textes et philosophes classiques, son attitude dévie souvent de ce qu’ils préconisent – son interprétation des textes est, parfois, pour le moins personnelle. Le plus agaçant ici, est cette façon dont tourne le récit : « Je suis super méchant / Ah non, en fait c’était pas moi / Ah finalement, p’têt ben qu’si ». Ha, décidez-vous!!

Ceci étant dit, il est évident que ce tome est le prélude à quelque chose de bien plus étoffé et, on l’espère, de plus intéressant que la banale existence de ce prince déprimé. Si ce tome souffre des quelques défauts évoqués (nature de l’univers, âge du personnage), il suit en plus un schéma classique, parfois un peu ennuyeux. Il y a de bonnes idées, mais le développement laisse parfois à désirer, tout reposant sur un personnage central fort (mais qui m’a semblé exagéré) ; une lecture en demi-teinte, donc. La suite sera peut-être meilleure, mais je ne suis pas certaine de rempiler.

 

Le Prince Ecorché, L’Empire brisé #1, Mark Lawrence. Bragelonne, 2012, 382 p.
6,5/10.

 

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D’autres anti-héros nettement mieux campés, dans un univers lui aussi très sombre !

Arachnae, Charlotte Bousquet.

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Des bas-fonds les plus sordides aux éclats de la cour princière, la cité d’Arachnae se livre sans fards, gangrenée par l’horreur et les excès. Dans le Labyrinthe où se côtoient la misère et le vice, des cadavres d’enfants torturés sont retrouvés. Théodora, la belle bretteuse libertine, est contrainte de s’allier avec l’austère Capitaine Gracci pour faire cesser ces crimes, alors qu’une guerre souterraine sans merci se joue entre le prince Alessio et les Moires, ses conseillères, et qu’une secte mystérieuse semble étendre son influence sur l’aristocratie décadente. Ces alliés que tout oppose parviendront-ils à dénouer la trame des possibles, ou se laisseront-ils engluer dans la toile de la Destinée ?

« Celui qui croit pouvoir démêler l’écheveau du Destin est un insensé, car les Moires qui en ont la garde se jouent des désirs des mortels et les poussent inexorablement dans les chemins secrets qu’elles ont tissés pour eux. Ainsi commencent les contes, dans l’Archipel des Numinées. »

Voilà comment fonctionnent les vies dans l’Archipel des Numinées: le Destin décide pour vous de votre avenir. Vous pouvez le suivre (et tout ira presque bien) ou le refuser, mais ce sera alors à vos risques et périls.

La cité d’Arachnae se découpe en plusieurs quartiers aux attributs bien définis; dans le Labyrinthe, sorte de cour des miracles dévoyée, on trouve tous les commerces les plus sordides, et les crimes les plus glauques. Mais au Palais, la situation n’est guère plus reluisant: dans les recoins des corridors, diverses puissances s’affrontent à mort pour le pouvoir. Suite à un imbroglio politique, le prince Alessio occupe le trône d’Arachnae, qui est traditionnellement gouvernée par une femme; sa tête est donc rapidement mise à prix de toutes parts, car il ne saurait être question de garder cet homme – ou son fils – sur le trône.
A l’Académie, on forme les futures élites; gardes, espions, assassins ou courtisanes arpentent les couloirs du bâtiment . La jeune et belle Théodora, bretteuse libertine et farouche, promise à une grande destinée, déçoit quelque peu ses magister. Plutôt que d’accepter et honorer la voie que le destin lui a choisie, elle préfère s’enivrer dans le jeu, l’ambroisie, et les caresses de son amante. Elle se voit alors confier la terrible enquête qui secoue le capitaine de la garde, sur les enfants torturés et assassinés qui fleurissent dans le Labyrinthe.
Âmes sensibles, s’abstenir! Si rien ne nous est épargné du calvaire subi par ses jeunes enfants, on comprend que c’est essentiel pour dessiner la psyché du personnage central, Théodora. A des lieues des représentations habituelles des femmes guerrières dans la fantasy, elle fascine par ses moeurs libertines et audacieuses, son caractère piquant et son apparente inhumanité. Enquêtrice et duelliste hors pair, elle porte une partie de l’intrigue, sans toutefois en être l’unique pilier. Ornella, jeune courtisane formée aux arts de la Cour, également issue de l’Académie, a  son importance dans l’enquête et prend peu à peu la place qui lui revient. L’ambiance générale du roman, sombre, prend les accents d’une tragédie classique, réhaussée de poésie poignante. Ces deux aspects, poésie et théâtre, prennent une grande place dans l’histoire; pas seulement car les personnages y sont formés (comme Mercutio ou Ornella), mais aussi par certaines scènes qui ont un fort aspect visuel et théâtral (surtout vers la fin). Ils servent par ailleurs à illustrer cette aristocratie décadente, aux moeurs douteuses, qui s’ébaubit devant des comédies romantiques, mais tisse des tragédies sanglantes derrière les portes closes de ses manoirs.
L’intrigue est servie par un background assez impressionnant: on sent que l’auteur n’a laissé au hasard ni la mythologie, ni les légendes ou l’imaginaire de son univers. Ainsi, de nombreuses citations des contes de l’Archipel sont insérées dans le roman, ainsi que des extraits d’un livre d’histoire qui servent à la fois à illustrer l’intrigue et à lui donner un double niveau de lecture.
Si les descriptions des sévices sont parfois sordides, à vous mettre le coeur au bord des lèvres, elles s’inscrivent parfaitement dans cet univers que l’on sent gangrené jusqu’à la moëlle, déteignant sur les personnages et leurs mentalités. Ces derniers sont bien dessinés, pensé dans la complexité sans fin de leurs mentalités, et certains auraient peut-être mérité un peu plus d’attention (comme les jeunes Artemisia et Noria, par exemple, mais peut-être est-ce parce que j’ai beaucoup apprécié ces deux jeunes filles fortes et réfléchies).
L’écriture, enfin, est assez condensée, ce qui fera peut-être dire à certains que l’intrigue est trop rapidement bouclée; au contraire, elle incite le lecteur à réfléchir par lui-même et à tirer les conclusions qui s’imposent. Construite à la manière d’un puzzle dont on emboîte peu à peu les pièces, l’enquête trouve une résolution aussi simple que logique (sans être simpliste) et se double de l’aspect politique avec les intrigues de la cour – qui ne sont heureusement pas laissées de côté au profit de l’enquête sur les meurtres.
A noter enfin que le roman dispose d’une vraie fin, ce qui se fait rare en fantasy de nos jours et n’en est donc que plus appréciable! Bien qu’il s’agisse d’une fin ouverte, on dispose d’une conclusion dépourvue de cliffhanger commercial.

L’histoire est vraiment prenante et la toile du Destin englue rapidement le lecteur, qui ne sort pas indifférent ce roman magistral au ton bien à lui, tissé par les volontés puissantes de la Destinée.

« Car nul ne peut échapper à la Destinée: tout est filé, tissé sur la Grande Tapisserie du monde. Et la Lune, déesse au triple visage, veille à ce que nul accroc ne vienne en altérer la trame.
Ainsi se terminent les contes, dans l’Archipel des Numinées. »

« Le soleil hivernal brillait. Se réfléchissant en myriades de particules dorées sur les toits encore humides d’averse, il dissimulait sous une lueur aveuglante les obscures venelles d’Arachnae et protégeait ses plus sombres secrets. De frauduleux trafics dans les venelles du Labyrinthe. Des crimes abjects dans les culs de basse-fosse du Cloaque. Des commerces abominables et des meurtres sanglants dans les entrailles d’Inferna. Et, à la surface, cette vive lumière. Ces parfums de neige et de pain chaud. »

Arachnae, Numinées #1 Charlotte Bousquet. Editions Mnémos, 2009, 302 pages.
8/10.

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La Voie du Cygne, Laurent Kloetzer.

 

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Dans la cité de Dvern, capitale du Domaine, règne l’effervescence : Jeophras Denio, le génial et fantasque inventeur, aurait mis au point un merveilleux engin capable – en théorie – d’imiter le vol des oiseaux !
Mais Dvern est soudain en deuil : le prince Nerio de Lethys, cousin de la famille royale, a été assassiné. Et tout accuse Carline, la fille adoptive de Jeophras. Comment l’innocenter ? Dans cette ville perverse aux mille intrigues, où chacun dissimule de sombres secrets, s’improviser détective n’est pas une mince affaire.
Une enquête en forme de labyrinthe s’engage, où Jeophras devra suivre les règles tortueuses d’un jeu de l’oie grandeur nature. Où il devra emprunter la difficile voie du cygne…

On connaissait les romans dont la structure est basée sur le jeu d’échec.
Sur le jeu de l’oie, en revanche, c’est plus rare. C’est pourtant le pari un peu fou qu’a pris ici Laurent Kloetzer, et qu’il a admirablement tenu !

Construit comme le labyrinthe de Dédale, le roman tient en haleine tout du long: les cases et combinaisons de dés les plus remarquables figurent les chapitres de cette enquête policière en forme de course contre la montre… elle-même fortement inspirée du jeu de l’oie. Les personnages se démènent, courent en tous sens d’un indice à l’autre, et tentent de se dépêtrer du guêpier dans lequel ils se sont fourrés, découvrant au fur et à mesure à quel point ils peuvent être les dindons de la farce.

De la jeune et belle fille fougueuse au galopin des rues effronté, en passant par l’inventeur aux idées loufoques et au trio décadent et arrogant d’altesses princières, on découvre une galerie de personnages tout aussi attachants que particuliers et dont les caractères sont bien dessinés.

Jonglant avec cette enquête effrénée semblant se dérouler au son des dés, les souvenirs pas toujours heureux de l’enfance des princes et le récit de la nuit fatidique, l’auteur trimballe subtilement son lecteur d’un indice à un autre, mêlant ambiances, informations et époques.

Mis à part un langage parfois inutilement ordurier (mais qui colle bien au personnage concerné) et une vision très décadente de l’aristocratie (cœurs sensibles s’accrocher), c’est un roman passionnant qui nous plonge tantôt dans l’enquête trépidante, tantôt dans l’horreur de la folie humaine, que l’on ne peut s’empêcher de contempler avec une certaine fascination, très certainement due à la plume efficace de l’auteur. L’auteur nous livre ici une fantasy originale, fondée sur la Renaissance – d’inspiration peut-être italienne ? On verrait sans souci Léonard de Vinci surgir entre deux pages, tant les inventions techniques hors du commun ont leur importance – mâtinée d’éléments plus classiques parfaitement intégrés et adaptés pour les biens de la fiction.

 Un roman dont j’ai beaucoup apprécié la lecture, quoique la contemplation des turpitudes de la folie humaine ait parfois été quelque peu ardue, tout en restant parfaitement juste et bien dosée.

 

 Laurent Kloetzer, La Voie du Cygne. Editions Mnémos, 1999, 320 p.
8/10