Arkana, Sébastien R. Cosset.

Le roi du Lamior, Brant II, est sauvagement assassiné par un mage. Non seulement cela risque de plonger le pays dans le chaos (le roi n’ayant pas de descendance) mais, en plus, son sceptre disparaît. Or, celui-ci dissimulait un fragment de l’Arstaad, un artefact démoniaque surpuissant, objet de toutes les convoitises. Quelqu’un chercherait-il à recréer l’artefact ?
Arkana Staldeïn, amie du défunt, négociante et guerrière hors-norme, se lance dans l’enquête et part à la recherche des quatre fragments, afin d’éviter la reconstruction de l’objet.Elle aura à affronter les périls du désert, à explorer une nouvelle dimension surprenante et à survivre aux différents pièges et trahisons qui parsèmeront son chemin, pour accéder à la terrible vérité.

Parfois, la rencontre avec un roman ne se fait pas… et ici, on peut dire que ça ne l’a pas malheureusement pas fait.

Arkana est un roman de dark fantasy avec un démarrage sur les chapeaux de roue, puisqu’on assiste directement à l’assassinat (sauvage !) du roi Brant. Place ensuite à Arkana, la protagoniste qui a donné son nom au titre et que l’on suivra jusqu’à la fin. Dès le départ, elle est campée comme un personnage fort, au caractère bien trempé, un point sur lequel le récit va lourdement insister (avant de complètement revirer sur la fin). J’aime bien les personnages un peu campés dans leurs bottes, mais là il y avait un côté vraiment too much. Arkana est une héroïne de guerre, versée à la fois dans le maniement d’une énorme épée à deux mains et dans les arts magiques, qui sème la mort sans même y penser, une self-made-woman qui a créé son propre réseau de négoces monopolistique (mais dont l’objectif est d’amener la paix dans le monde…) et qui, bien sûr, a un terrible passé mystérieux et traumatique. Vous la voyez la paladine de JDR qui roule sur la partie, celle qu’on finit par interdire dans les PJ parce que les parties perdent tout leur piquant ? (Vous, qui jouez Red Cap dans Zombicide, je sais que vous comprenez.) On y est. Et c’est un peu cliché, malheureusement, parce qu’à vouloir trop en faire, cela manque de crédibilité. Avec ça, sur la fin, ce caractère est complètement jeté aux oubliettes… Or cela ne colle pas ! D’autant que la plupart des émotions ressenties par le personnage nous sont détaillées dans le texte, à la limite du constat, et non montrées, ce qui ne m’a pas du tout aidée à me sentir impliquée dans ma lecture.

Si Arkana occupe le devant de la scène, les autres personnages semblent, en comparaison, assez pâles. Ils sont esquissés à grands traits (souvent très caricaturaux concernant les opposants), et n’ont que peu d’existence dans le paysage. Ce n’est pas gênant en soi, mais dans la mesure où de nombreux rebondissements reposent sur les personnages secondaires, j’aurais apprécié un peu plus de proximité avec eux.

Le récit est découpé en quatre parties, respectivement intitulées Famine, Pestilence, Guerre et Mort, oui, comme les quatre cavaliers de l’Apocalypse. J’adore l’idée, mais elle est malheureusement sous-exploitée. De fait, je n’en ai pris conscience qu’à la troisième ! Dans chaque partie, on trouve éléments en référence au titre, mais de façon trop légère pour que ce soit véritablement percutant.
Ceci étant dit, le roman est déjà particulièrement dense, aussi cela était-il sans doute difficile de creuser plus. L’héroïne est prise dans une quête certes très linéaire, mais dont chaque étape fonctionne comme une mini-aventure à part entière. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle certaines révélations et péripéties importantes semblent comme plaquées dans le récit : difficile de les insérer autrement, mais cela n’en reste pas moins quelque peu artificiel.

Malgré tout, le roman était prometteur. Si le récit est assez classique (pour ne pas dire couru d’avance dans les développements majeurs et la résolution), l’intrigue s’offre un détour par un rebondissement très original, et peu courant en dark fantasy. Même si on y retrouve tous les points qui m’ont agacée avec la protagoniste (et plus encore), c’était un choix narratif audacieux ! J’ai d’autant plus regretté la fin assez rapide et sans saveur, après ce détour pour le moins réussi.

Une lecture plutôt mitigée, donc. Malgré un univers intéressant et un choix narratif particulièrement audacieux, je n’ai pas accroché au développement du personnage principal, trop caricatural et trop peu nuancé.

Bonus : Galaxie Pop-Fiction propose l’écoute du premier chapitre !

Arkana, Sébastien R. Cosset. Livresque, février 2021, 330 p.

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La Longue nuit, David Moitet.

Mira a un rêve : devenir la première femme enquêtrice du royaume. Mais pour cela, elle doit réussir l’épreuve de la longue nuit, un rite qui permet à chacun de gagner sa place dans la société. L’enjeu est de survivre une nuit entière dans la forêt interdite et de trouver une fleur de Lune… Mira n’est pas au bout de ses surprises, car les secrets de la forêt vont bien au-delà de cette terrible initiation.

J’aime bien ce qu’écrit David Moitet (en tout cas, j’ai aimé tout ce que j’ai lu jusqu’ici !), aussi étais-je assez curieuse de lire son dernier titre en date.

Dès le départ, l’histoire nous plonge dans un univers très original : le royaume dans lequel vit Mira, notre protagoniste, est en effet cerné par deux murs (presque) infranchissables. Le premier, au Nord, sépare sa nation de la redoutable Forêt interdite, objet de toutes les attentions des pairs du royaume. Car telle celle qui entoure Poudlard, la Forêt interdite est le lieu de bien des mystères… A l’Est, nouveau mur, cette fois-ci pour protéger la nation herbivore (dont fait partie Mira), de la nation carnivore (des voisins pas tellement pacifistes). Or voilà donc l’originalité : dans ce roman, on croisera des humains-cervidés, humains-tigres, humains-rhinocéros, humains-antilopes (comme Mira) et autres humains-lapins… chaque peuple portant des signes distinctifs (qu’il s’agisse d’oreilles, de cornes, ou encore de trompes) de son animal tutélaire. Étonnant, non ? Évidemment, des petites bisbilles existent entre les uns et les autres et, cela va sans dire, il est impossible de faire cohabiter herbivores et carnivores (d’où le mur oriental). L’univers est très riche et vraiment bien construit !

Passée cette surprenante entrée en matière, on retombe en terrain connu. Certes, le royaume imaginaire nous envoie en fantasy, mais celle-ci se teinte complètement de dystopie, puisque les habitants sont répartis en deux castes. D’une part, ceux qui, durant la Longue nuit, ont trouvé une fleur de Lune et ceux qui, dans le même temps, ont échoué, ont rejoint les Lowers et donc une vie de servitude. C’est d’ailleurs par cette longue nuit que s’ouvre le roman, longue nuit durant laquelle nous suivrons Mira dans ce rite initiatique plus qu’éprouvant.

Or, la longue nuit, c’est un peu comme le fight club : il est interdit d’en parler, sous peine de conséquences judiciaires plus que déplaisantes. Forcément, cela complique grandement l’enquête de Mira, lorsqu’elle a l’impression que les réponses se trouvent dans la Forêt interdite, et qu’elle pourrait avoir besoin de poser des questions sur la longue nuit, justement. On baigne donc en permanence dans une ambiance très mystérieuse, qui contribue à rendre l’enquête de Mira très prenante. Au fil de ses investigations, elle en découvre de plus en plus sur les rouages de son royaume, ce qui ne fait que renforcer l’ambiance dystopique. En effet, ni la justice royale, ni l’Église (un pouvoir particulièrement puissant) ne voient son enquête de très bon œil (car qui se soucie des lowers, franchement ?!) et s’acharnent à lui mettre des bâtons dans les roues.

L’enquête démarre donc assez doucement, Mira essayant de comprendre où elle a mis les pieds. Bon an mal an, elle récolte des indices et nous avançons en même temps qu’elle. Malgré cette impression de piétiner, l’intrigue avance, car les péripéties s’enchaînent à un rythme confortable, apportant des éléments, mais sans dévoiler trop vite la façon dont ils s’articulent. Mieux : David Moitet m’a surprise à plusieurs reprises avec des rebondissements et retournements de situation que je n’avais pas anticipés, et dont l’intensité m’ont étonnée, tant ils lorgnaient du côté horrifique.
Après cette soigneuse mise en place de tous les éléments, j’ai presque trouvé que la fin arrivait trop vite – ou que tout était, du moins un peu trop facilement résolu, compte tenu des péripéties précédentes. Cela ne m’a pas empêchée de lire ce livre en moins de deux jours, mais je m’étais habituée au rythme un poil lent des débuts.

Encore une bonne pioche, donc, dans la bibliographie de David Moitet. J’ai trouvé son univers particulièrement original, et tout à fait propice au mélange entre fantasy (à tendance animalière), dystopie, enquête avec un soupçon d’horreur. Encore une fois, je me suis laissée porter par sa plume très fluide, qui rend la lecture palpitante ! A tel point que j’étais presque déçue d’arriver déjà à la fin, tant l’ensemble s’est révélé bien construit et palpitant.

La Longue nuit, David Moitet. Didier jeunesse, 6 avril 2022, 265 p.

L’Enfant de poussière, Patrick K. Dewdney.

La mort du roi et l’éclatement politique qui s’ensuit plongent les primeautés de Brune dans le chaos. Orphelin des rues qui ignore tout de ses origines, Syffe grandit à Corne-Brune, une ville isolée sur la frontière sauvage. Là, il survit librement de rapines et de corvées, jusqu’au jour où il est contraint d’entrer au service du seigneur local. Tour à tour serviteur, espion, apprenti d’un maître-chirurgien, son existence bascule lorsqu’il se voit accusé d’un meurtre. En fuite, il épouse le destin rude d’un enfant-soldat.

Vraiment, il est temps que je vous parle de ce bouquin, lu au mois de mai 2018 (groumpf)… et relu cet été (oui, même avec des super notes, ça faisait un peu loin pour la chronique, comme pour enchaîner avec la suite). Surtout que  maintenant, vous avez dû en entendre parler à peu près partout et pas seulement parce qu’il  a été multiprimé – Julia Verlanger 2018, Grand Prix de l’Imaginaire 2019, Pépite à Montreuil, sélections aux Prix Imaginales, excusez du peu. Bref, mieux vaut tard que jamais, L’Enfant de poussière !

Les premières pages nous plongent dans un univers de fantasy rude et sombre – sans doute car il est vu par les yeux d’un orphelin des rues, en plus issu d’une peuplade nomade, clairement méprisée par les villageois brunois.
L’intrigue déroule un roman d’apprentissage découpé en plusieurs grandes parties, chacune dominée par un maître qui prend Syffe en charge, du première-lame Hesse au guerrier-var Uldrick, en passant par le primat Barde Vollonge et le chirurgien Nahir (dont certains font vraiment figure de père de substitution). Chaque apprentissage occasionne son lot de découvertes et d’épreuves qui, peu à peu, forgent le caractère de Syffre. Cela pourrait sembler classique mais j’ai plutôt eu l’impression d’être dans un anti-roman d’apprentissage tant le destin s’abat chaque fois plus violemment sur Syffe, qui semble ne jamais pouvoir en être le maître ! C’est peut-être aussi ce qui donne au récit ces allures de dark fantasy : entre autres calamités, il doit passer outre plusieurs enlèvements,  passages à tabac, mutilations et autres complots visant à le faire pendre. À tout juste sept ans !

En effet, le récit débute alors que le protagoniste est très jeune (et il ne doit pas avoir plus de 12 ou 13 ans à la fin du premier tome). Mais le récit est fait, a posteriori, par le personnage plus âgé, ce qui induit deux décalages que j’ai trouvés vraiment intéressants. D’une part, un décalage de langage. Je me souviens très bien, à ma première lecture, d’avoir relu les premières pages en me demandant si j’avais bien suivi : en effet, le niveau de langue semble un peu élevé par rapport à l’âge du personnage.
Le second décalage tient à la politique : dès le début, on sait que le roi meurt, mais cela a peu d’incidence (du moins cela semble ne pas en avoir) sur la vie des protagonistes. En fait, Syffe est trop jeune, à l’époque, pour comprendre en quoi cette mort lointaine a quoi que ce soit à voir avec lui. Comme il nous raconte l’histoire avec ses souvenirs de l’époque, avec assez peu d’interventions de son présent, on a l’impression que toute la partie politique se déroule complètement en arrière-plan, sans que l’on en voit réellement les rouages. En fait, on en distingue plutôt les conséquences et c’est tout aussi prenant, d’autant qu’on a souvent l’impression que cela aura un impact fort sur la suite.

Le récit se déroule sur un rythme assez lent. L’intrigue prend tout son temps pour se développer et cela colle vraiment bien à sa richesse et à sa densité. D’ailleurs, l’auteur maîtrise à la perfection le rythme du récit, et sait étirer le temps ou l’introspection lorsque le suspense est nécessaire. Il en sort des scènes extrêmement détaillées et une savante façon de laisser monter la tension (avec une mention spéciale pour les scènes de procès, qui m’ont fait dresser les cheveux sur la tête aux deux lectures, tant j’en appréhendais la fin annoncée !). Ce luxe de détails permet aussi d’introduire toutes les spécificités de l’univers : magie, théologie, spiritualités, philosophie. C’est vraiment riche et dense ! De fait, l’apparente lenteur du récit se nourrit de toutes ces précisions. Du coup, difficile de s’ennuyer durant cette lecture, tant tout est bien amené et construit !

« La clairière obscure avait été envahie par un vol de lucioles. Elles virevoltaient en silence, des milliers de lueurs minuscules qui tournoyaient autour du chêne central, comme une procession de bougies féeriques.
Parfois, il y avait un bruissement furtif, un chasseur ailé piquait dans la clairière, une luciole s’éteignait brusquement, et autour, cela faisait comme une vague lumineuse, comme les rides sur l’eau lorsqu’il pleut. Fasciné par le spectacle phosphorescent, j’en oubliai quelque temps les bleus et l’épuisement.  » J’ai toujours aimé les bois de Vaux pour ça », fit Uldrick doucement. « A chaque fois, c’est quand tu commences à ne plus la supporter que cette forêt se rachète pour la lune qui vient. Comme si elle avait besoin qu’on l’aime. » J’acquiesçai, la bouche entrouverte, envoûté par la danse lumineuse.  » On dirait des fées « , fis-je.  » On dirait que c’est la nuit qui… qui ondule.  » Uldrick me lança un regard étrange par-dessus le feu. « C’est vrai « , fit-il.  » On dirait que la nuit ondule. »

Il faut aussi dire que la plume de Patrick K. Dewdney, ciselée, envoûtante, souvent poétique, rend la lecture aussi fluide que prenante. Les passages dédiés à la nature ou à la philosophie alternent avec des scènes d’une grande intensité qui m’ont parfaitement ferrée. La lecture coule d’elle-même et on se retrouve à avaler les 600 pages sans s’en apercevoir.

En bref, L’Enfant de poussière est un excellent tome d’introduction qui réussit à accorder autant d’importance aux personnages, qu’à l’univers et à l’intrigue : chaque élément est creusé, nuancé, d’une riche complexité. Portée par la plume envoûtante de l’auteur, j’ai littéralement dévoré le roman et suis très curieuse de lire les six tomes suivants !

Le Cycle de Syffe #1 : L’Enfant de poussière, Patrick K. Dewdney. Au Diable Vauvert, mai 2018, 624 p.

Rocaille, Pauline Sidre.

Gésill ne dort plus depuis qu’il est mort.
Assassiné puis ramené à la vie par les Funestrelles, des brigands sans scrupules qui voudraient le voir reprendre son trône, l’ancien roi Gésill n’a plus goût à rien.
Son sang vert, autrefois seule source de végétation de la Rocaille, s’est tari. Il pourrit. Seul un représentant des Magistres, ces êtres mythiques exterminés par les ancètres de Gésill, pourrait y remédier.
Aussi, lorsque les Funestrelles, accompagnés du défunt, se mettent en quête de trouver un jeune homme qu’on dit leur dernier descendant, ils sont loin d’imaginer que leur découverte ébranlera toutes leurs certitudes. Sur la Rocaille comme sur eux-mêmes.

Rocaille, ça parle de quoi ? D’un roi un peu nul, désormais mort, pourrissant et souffrant d’insomnies, d’un pays au bout du rouleau affligé d’une météo digne d’un été au Pays basque et de malfrats consanguins pas forcément très futés. Bref : tout cela ne peut que bien se passer.

L’autrice nous plonge dans un univers vraiment intéressant : si le pays est globalement aride et désolé, l’enceinte du château, elle, est florissante, grâce au sang vert de la lignée royale. Laquelle est donc chargée d’approvisionner le pays en légumes, fruits et autres denrées végétales. J’ai trouvé ce concept de magie vraiment original ! Bon, on s’en doute, ceux qui touchent les provisions sont surtout les riches et les bien-nés, les autres se débrouillant avec ce qu’ils parviennent à grappiller de-ci de-là, sachant que rien ne pousse en Rocaille et que les jours de la semaine sont rythmés par une météo apocalyptique.

Brume jour de poix
Ventée jour de souffle
Ore jour d’orage
Grésil jour de grêle
Nive jour de neige
Gelée jour de glace
Fonte jour de pluie
et silence de nuit

L’autre point que j’ai trouvé intéressant, c’est que Gésill, de son vivant, ne s’est pas beaucoup intéressé à la politique, semble-t-il (tout roi qu’il était) et n’a jamais quitté son château. Finalement, c’est sa résurrection par les Funestrelles, une bande de malfrats, qui va l’obliger à prendre le taureau par les cornes. En effet, à leurs côtés, il découvre tout ce qu’il n’a jamais su sur son propre pays : la famine, les maltraitances subies, la misère qui règne, l’absence d’espoir. Tout cela va de pair avec une remise en question de ce qu’on lui a inculqué, ce qui donne au roman des airs de satire sociale vraiment bien amenés.

L’intrigue fait intervenir toute une galerie de personnages. Si Gésill est un peu fade sur le début, il reprend du poil de la bête (même un peu brutalement !) dans les derniers chapitres. Côté Funestrelles, l’autrice reste dans un savant mélange de gris : jamais vraiment bons, pas tous définitivement méchants, chacun taille sa route selon ses intérêts privés ou du moment.

Mais l’histoire s’attache aussi à ce qu’il se déroule au palais, où l’on suit notamment Sénielle, la sœur de Gésill et aux Magistres, une caste de magiciens supposément disparus. 
Le récit choral s’intéresse tour à tour à chaque angle de vue, permettant ainsi à l’univers, comme à l’intrigue, de se développer pleinement. Alors certes, la construction éclatée (géographiquement et temporellement) fait que certains épisodes ont l’air d’être rapidement soldés, mais elle a eu le mérite de rendre ma lecture très prenante !

En bref, Rocaille nous plonge au sein d’un univers de dark fantasy original, qui propose un système de magie (et le secret qui va avec) vraiment bien pensés. L’autrice revisite avec brio le mythe du zombie et donne à son roman de petits airs de satire sociale très appréciables. Une bonne lecture !

Rocaille, Pauline Sidre. Sillex, 2020, 480 p.
#PLIB2021 #ISBN9782490700035

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La Guerre du Pavot #1, R. F. Kuang.


Deux pays s’affrontent depuis des siècles : l’immense empire de Nikara et une petite île voisine, Mugen. Jeune orpheline, Rin décide de tout faire pour échapper au mariage qu’ont arrangé ses parents adoptifs. Aidée d’un bibliothécaire qui s’est pris d’affection pour elle, elle se met à étudier en vue du concours Keju, qui ouvre aux enfants les plus brillants du pays accès à l’académie militaire de Sinegard, chargée de former les futures élites de l’Empire. Sous l’égide d’un vieux maître fantasque et mystérieux, elle s’éveille peu à peu aux pouvoirs chamaniques qui sont les siens, mais quand la guerre larvée éclate de nouveau, sous les coups de boutoir de Mugen, l’Académie est dissoute et ses membres affectés à l’une des douze divisions des Douze Provinces qui composent l’Empire. Rin rejoint les sicaires de l’Impératrice…

Voilà un roman de fantasy qui m’a fait de l’œil dès l’annonce de sa parution. Et une fois terminé ? Eh bien, je suis ravie de l’avoir découvert, et suis curieuse de lire la suite.

La guerre du pavot se découpe, globalement, en deux grosses parties aux ambiances marquées.
La première met à l’honneur le récit d’apprentissage. On y suit Rin lorsqu’elle prépare ardemment le Keju (redoutable concours donnant accès aux académies du pays) et ce qu’il y a après ce fameux concours.
Cette partie m’a vraiment rappelé Le Nom du vent de Patrick Rothfuss, tant les parcours des personnages sont proches (un.e étudiant.e sans le sou qui tente par tous les moyens d’intégrer une académie très sélect, laquelle accueille plutôt des candidats fortunés). Mais les ressemblances s’arrêtent là, puisque le contexte des aventures de Rin est bien différent – mais j’y reviens plus tard. Au cours de cette – copieuse – première partie, émergent des thèmes assez courant dans un récit d’initiation comme la quête de soi, ou la formation. Et on ne parle pas uniquement de la formation estudiantine ou magique, puisque Rin va avoir le déplaisir de découvrir le monde merveilleux des menstruations, dont elle ignorait tout jusque-là et auquel un tierce personnage va la former. J’ai trouvé ça intéressant, car le sujet n’est pas si fréquent en littérature de l’imaginaire (il me semble), même si l’héroïne trouve un moyen un peu radical de résoudre ses problèmes.
Outre cet aspect, on assiste aux révisions acharnées des uns et des autres, comme aux cours (parfois exotiques !) auxquels ils assistent.

– Toute guerre est fondée sur la tromperie.
En vue du Tournoi, la classe entière s’accrochait au dix-huitième Postulat de Sunzi. Les élèves cessaient d’utiliser les salles d’entraînement accessibles à tous durant les heures de cours communes. Ceux qui avaient hérité des arts martiaux de leur famille s’étaient soudainement arrêtés de pavoiser à leur sujet. Nezha lui-même avait renoncé à ses démonstrations du soir.
– C’est comme ça tous les ans, avait dit Raban. Je trouve ça un peu débile, honnêtement. Comme si les pratiquants d’arts martiaux de votre âge avaient quelque chose à cacher.
Débile ou non, les étudiants de leur classe paniquaient sincèrement. On accusait tout le monde de dissimuler une arme dans sa manche, et on soupçonnait ceux qui n’avaient jamais fait démonstration d’un art hérité d’en couver un dans le secret.
Un soir, Niang confia même à Rin que Kitay avait hérité du Poing venteux du nord, un art oublié qui permettait à son pratiquant de neutraliser ses adversaires en touchant quelques points de pression précis.
– J’ai peut-être contribué à propager la rumeur, avoua Kitay quand Rin l’interrogea sur le sujet. Sunzi qualifierait ça de guerre psychologique.
Rin poussa un grognement.
– Sunzi appellerait ça des grosses conneries.

L’autre thème qui émerge est celui du racisme, auquel Rin est confrontée en tant qu’orpheline de guerre mais aussi en tant que ressortissante du sud du pays. Sa peau basanée (et décrite ainsi dans le roman) est mal perçue par ses snobinards de camarades de classes, issus de l’élite et donc dispensés de travail au grand air dans leur jeune âge. À ce stade, j’imagine qu’il faut toucher deux mots de la couverture : il est vraiment dommage que le personnage représenté dessus colle si peu à la description donnée dans les pages. Celle-ci est pourtant sommaire… tant elle se concentre sur le teint de l’héroïne. Vraiment, c’est dommage.

La seconde partie, quant à elle, nous fait changer radicalement d’ambiance, puisque la guerre est arrivée. On quitte donc le récit d’apprentissage pour plonger dans la dark fantasy militaire, qui s’impose par des scènes nettement plus nerveuses, où prédominent l’action, la violence et la peur. Ce sentiment est hyper présent et j’ai apprécié cet aspect. Certes, les personnages que l’on suit sont des miliaires de carrière… mais la plupart sont encore étudiants et ne se sentent pas vraiment à la hauteur de la tâche.
Ceci étant dit, plus l’on avance vers la fin, plus ils s’y mettent : la violence va grandissant, et l’autrice ne nous épargne aucune des scènes terribles que l’on pouvait attendre de la guerre (tortures, viols, etc.), avec une description par le menu de toutes les atrocités. Il faut parfois s’accrocher.
C’est également dans cette partie que se développe le système de magie. Alors que, jusque-là, Rin tâtonne avec ses pouvoirs, elle est amenée à les exploiter de plus en plus. Le système, fortement inspiré du shamanisme (d’ailleurs les guerriers dotés de pouvoirs sont appelés des shamans) est assez simple, mais peut-être sera-t-il un peu plus détaillé par la suite car certains aspects sont laissés un peu en suspens. En tout cas, l’idée est vraiment intéressante !

Bien que l’ambiance de la seconde partie soit bien différente, les thèmes ébauchés dans la première sont toujours présents en toile de fond, notamment celui du racisme. Cela s’explique peut-être par l’inspiration du roman. En effet, au vu des sonorités des noms, et des atrocités décrites, il est difficile de ne pas penser aux guerres sino-japonaises. J’ai eu l’impression de lire de la fantasy historique, même si j’aurais du mal à le classer dans cette catégorie, dans la mesure où l’univers est clairement fictif. Quoi qu’il en soit, on assiste à certaines scènes (notamment dans les laboratoires) qui rappellent fortement des faits réels.

Dès le départ, je me suis laissée embarquer par l’ambiance et l’intrigue. Les péripéties s’enchaînent sans submerger les lecteurs, et l’autrice s’est attachée à développer ses personnages. Toutefois, j’ai trouvé le dernier tiers nettement moins prenant. D’une part, j’ai eu l’impression que la logique d’enchaînement des événements était parfois étrange – comme si tout arrivait trop vite, ou trop à point nommé. De plus, les relations entre personnages ne sont pas hyper développées – ou alors elles sont racontées et pas tellement mises en scène. L’intrigue, de plus, semble un peu plus brouillonne dans cette partie-là, avec des enchaînements que j’ai trouvés soit peu logiques, soit un peu trop faciles. Ce qui m’a laissé une impression de dernier tiers un peu bâclé (ou en tout cas, moins travaillé que les deux précédents), et m’a parfois fait décrocher. Malgré tout, j’ai lu le roman avec intérêt jusqu’au bout, c’est simplement que celui-ci était un peu moindre sur la fin.

Malgré un dernier tiers en demi-teinte, j’ai trouvé ce roman particulièrement prenant. J’ai apprécié l’univers et le système de magie (même si celui-ci reste assez simple), comme l’apparente inspiration historique. Je dois dire que j’ai été assez surprise (positivement !) par le brusque changement de ton entre la première et la seconde partie, mais cela a fait redoubler mon intérêt pour ce que j’étais en train de lire. Je trouve que ce premier tome (car oui, c’est une trilogie) a un bon potentiel, et je suis assez curieuse de lire la suite.

La guerre du pavot #1, R. F. Kuang. Traduit de l’anglais (américain) par Yannis Urano.
Actes Sud (Exofictions), juillet 2020, 565 p.

 

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Pays rouge, Joe Abercrombie.

Farouche Sud aurait aimé oublier son passé une fois pour toutes.
Mais lorsque son frère et sa sœur sont enlevés et sa ferme réduite en cendres par une bande de hors-la-loi, il est temps pour elle de reprendre ses anciennes habitudes. En compagnie du vieux Nordique qui l’a adoptée, un homme lui aussi marqué par ses démons, Farouche entame un long voyage à travers les plaines désertiques. Un voyage qui les emmène jusqu’aux bas-fonds d’une ville cauchemardesque, frappée par la ruée vers l’or, puis dans les montages inexplorées, qu’on dit hantées. Sur leur chemin, règlements de compte, alliances douteuses et trahisons amères se succèdent à la vitesse d’une flèche de barbare.
Car même lorsqu’on croit avoir tout perdu, au Pays Lointain le passé ne reste jamais enterré…

Pays rouge s’inscrit dans la suite formée par Les Héros et Servir froid, mais peut être lu totalement indépendamment – ce que j’ai fait. Et pour une première découverte d’Abercrombie, je suis ravie !

Je ne sais pas exactement à quoi je m’attendais en attaquant ce roman, mais sans doute pas à un mélange aussi dense de dark fantasy et de western – mélange que j’ai, soit dit en passant, hautement apprécié. Si la magie est quasiment absente de l’univers (on nous en parle vite fait mais on ne la voit pas directement à l’œuvre), on retrouve ici tous les codes du western : on a des héros solitaires, des gens sans foi ni loi, des pionniers qui cherchent des terres où s’établir, des prospecteurs avides, des gens en quête de vengeance et, bien sûr, l’équivalent local des Indiens – ici appelés des Fantômes.

Le roman s’ouvre sur une scène sans doute banale au Far West : Farouche Sud, fermière de son état, est venue vendre une partie de sa récolte, en compagnie de Placide, son taciturne et très pacifique compagnon d’infortune, qu’elle rabroue sans cesse. Tout se gâte lorsqu’ils retrouvent la ferme réduite en cendres et qu’ils se lancent à la poursuite des enfants enlevés.
S’ouvre alors une longue quête, menée au pas tranquille des animaux de bât. Mais, si le roman est assez long et qu’il faut vraiment attendre les dernières pages pour une complète résolution de l’intrigue, je ne me suis pas ennuyée pour autant. Car le récit est vif, alternant péripéties endiablées et moments de tension extrême. Il y a quantité de combats, que ce soit contre les éléments ou contre des personnes moins bien intentionnées. Ils viennent entrecouper le voyage, lui-même assez ardu. Du coup, il se passe presque toujours quelque chose !

Par ailleurs, il n’y a pas que la quête de Farouche et Placide en jeu. Assez vite, on comprend que les vastes pays qu’ils traversent sont sous la coupe d’une lutte géopolitique certes lointaine, mais qui risque d’impacter assez vite leur quotidien : l’Union, comme l’Empire, lorgnent sur ces territoires. Et si les uns ont dépêché leurs meilleures troupes, les autres ont envoyé l’Inquisition, assortie d’une bande de mercenaires que rien n’arrête. En sous-main, on a aussi des rebelles qui tentent d’empêcher leur territoire d’être complètement englouti par l’Union et qui sont donc activement recherchés par le grand Inquisiteur, qui finit par les soupçonner de se cacher dans la colonne de pionniers qu’ont rejoint Farouche et Placide. Ainsi, les différents protagonistes finissent-ils par converger vers le petit village de Fronce, au pied des montagnes de la Sokwaya, se cherchant les uns et les autres, mais en ayant toutefois des motivations bien différentes. Or, comme on suit tour à tour ce qui se passe chez les uns et les autres, on ne tarde pas à flairer les catastrophes lorsqu’elles se profilent, ce qui donne un suspens bien agréable à l’ensemble du roman.

Les caractères des personnages sont aussi là pour alimenter le suspens : on en sait (au départ) peu sur eux et, peu à peu, les apparences tombent pour révéler les véritables personnalités. Farouche semble vouloir tourner le dos à un passé peu glorieux dont on sent qu’il est près à ressortir. Elle tacle sans arrêt Placide, qui se révèle, finalement, aux antipodes (voire au-delà) de son sobriquet. Les transformations sont vraiment bien menées, mais tout de même assez terrifiantes, quand on y réfléchit. Mais je crois que c’est surtout l’ambiance qui m’a aussi bien ferrée. Joe Abercrombie dépeint des personnages qui sont allés au bout du bout et qui, pour la plupart, n’ont plus grand chose à perdre. Ça donne à leurs trajectoires une sorte de désespoir un peu poisseux mais qui fournit un souffle incroyable au roman : on sait que tous les coups sont permis, surtout les plus bas et que personne ne reculera. Une attitude tout à fait conforme à l’environnement plus que difficile dans lequel se déroule l’aventure.

C’était donc ma première découverte d’Abercrombie et j’ai été servie. Je me suis régalée avec ce western dense et sombre à souhait, qui fait la part belle aux personnages abîmés et aux quêtes un brin désespérées. L’histoire en elle-même m’a captivée et j’ai adoré sentir que, tout autour, l’univers avait encore de belles surprises sous le coude. Voilà un roman que je relirai sans aucun doute !

Pays rouge, Joe Abercrombie. Traduit de l’anglais par Juliette Parichet. Milady, septembre 2017, 720 p.

Martyrs #2, Oliver Peru.

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Où l’on retrouve Irmine, Helbrand et Kassis. Dans un royaume en proie aux plus vives tensions, chacun va devoir jouer serré pour tirer son épingle du jeu. Alors qu’Alerssen a été envahie par les troupes du Reycorax, il faut aussi compter sur les Arserkers d’Allena prêts à en découdre… 

Le premier tome de Martyrs m’avait beaucoup plu ; ce second opus est même un cran au-dessus ! (Je ne résume volontairement pas plus l’intrigue afin de ne pas vous gâcher l’énorme cliffhanger final de Martyrs 1.)

L’intrigue alterne entre passé et présent ; on découvre, pas à pas, l’itinéraire du fameux borgne qui a causé tant d’inquiétudes dans le premier volume et qui est ici au centre de l’histoire. Saërn (notre borgne, donc) est un personnage pour le moins complexe, passionnant à découvrir, surtout quand on pense aux implications de sa présence. Lui dont on pensait avoir fait le tour – un spadassin comme tant d’autres – s’avère profondément touchant.

C’est aussi l’occasion de développer les personnages ; si on pensait, à l’issue du tome 1, les avoir tous plus ou moins cernés, on s’aperçoit ici qu’Oliver Peru nous réservait encore bien des surprises – et on en vient à se demander si on les a d’ailleurs toutes éclusées. En fait, on a quasiment l’impression d’avoir à faire à de nouveaux personnages tant les évolutions ont été surprenantes. En même temps qu’il dévoile les nouveaux caractères, il nous en apprend plus sur certains épisodes de leur passé (pensez au Père Carnage, par exemple), qui ne font que renforcer des personnages déjà très fouillés. Certains se révèlent bien différents de ce qu’on avait dans le premier tome ; on en vient à apprécier ceux que l’on détestait, et à se sentir mitigé par ceux qui nous plaisaient. C’est le monde à l’envers !

Et l’intrigue est à l’avenant. Maintenant que les diverses alliances, traîtrises et autres masques astucieux sont éventés, place au déploiement de l’intrigue. Celle-ci ressemble furieusement à une redoutable partie d’échecs, les coups pouvant se jouer plusieurs années à l’avance. Le roman comporte son lot d’actions et rebondissements inattendus, mais c’est surtout la politique qui est importante dans cet opus. Du coup, l’intrigue semble un poil moins trépidante que dans le premier tome… mais, curieusement, elle est tout aussi prenante. À côté des grandes manœuvres politiques, il y a les petites combines personnelles, et les destins plus insignifiants qui se mêlent à la trame générale. Tout cela s’organise brillamment et constituent une histoire de plus en plus complexe – mais dans laquelle on ne se perd jamais.
Par ailleurs, l’intrigue, en gagnant en complexité, est aussi devenue bien plus sombre : tous les coup bas sont permis et l’auteur n’hésite pas à sacrifier quelques pions de son échiquier, au grand dam du lecteur…
Cet opus est donc un savant mélange entre actions, complots, retournements de situations, et réflexions plus calmes. Comme dans le premier volume, l’histoire est maîtrisée en tous points, et le suspens au rendez-vous. Résultat ? Des chapitres qui s’avalent presque tout seuls, et une extrême difficulté à lâcher le roman…

Mais là où cela devient génial, c’est qu’à plusieurs reprises, l’intrigue bascule dans des directions totalement inattendues. La fin du premier tome annonçait déjà la couleur et faisait prendre à l’histoire un tour des plus originaux ; la source est loin d’être tarie, quand on voit la qualité et l’originalité de ces nouveaux rebondissements – et donc on s’attend à un tome tout aussi explosif par la suite.
La fin, pleine de poésie et de magie, donne à nouveau furieusement envie d’avoir la suite !

Bref, Martyrs II, c’est du grand art. Et à propos d’art, le roman est illustré de portraits des personnages, et de cartes de tarot. Sublimes ! On regrette juste de les avoir en noir et blanc, car ça ne leur rend pas totalement justice…

Martyrs continue donc de me subjuguer et je trépigne évidemment d’impatience en attendant le troisième volume. L’intrigue est tout bonnement géniale, et file vers des horizons tout à fait inattendus, mais parfaitement amenés. C’est passionnant car la situation politique a été soigneusement fignolée ; on se croirait en pleine partie d’échec et on ne s’ennuie pas un seul instant. Voilà de l’excellente fantasy (française, en plus !) à côté de laquelle il serait extrêmement dommage de passer !

Info bonus : le premier volume sort en poche le 13 mai 2015… à temps pour les Imaginales, donc 🙂

◊ Dans la même série : Martyrs (1) ;

Martyrs, livre II, Oliver Peru. J’ai Lu, 2014, 637 p. 

Lecture commune ! Ils l’ont également lu :  Solessor, DarkToy, erine6, Vashta NeradaLa tête dans les livres, yuya46, Altaira, angelebb, Camille7 et Mypianocanta.

ABC Imaginaire 2015

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Martyrs #1, Oliver Peru.

 

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Irmine et Helbrand, deux frères assassins descendant d’un ancien peuple guerrier, vivent dans les ombres de la plus grande cité du royaume de Palerkan. Alors qu’ils pensent être à l’abri des persécutions dont on souffert leurs ancêtres, leur passé sanglant les rattrape, sous les traits d’un borgne qui semble nourrir pour eux de sombres projets. Tandis que la guerre menace d’embraser le monde, que les puissants tissent en secrets de noires alliances, Irmine et Helbrand vont devoir choisir un camp…

Martyrs est de ces lectures de longue haleine : pas tellement parce qu’il est épais, mais parce que l’histoire est assez dense !
Au départ, on découvre Irmine et Helbrand, deux frères assassins, descendant de la vieille race des Arserkers, qui a été largement décimée par la royauté en place. Irmine et Helbrand sont furtifs, et exercent leur art dans le secret et, globalement, la bonne humeur. Sauf quand Irmine croise son propre fantôme, qui lui susurre le nom d’une jeune fille recluse dans son château depuis sa naissance. Helbrand tente de convaincre Irmine que rien n’est grave, et qu’il a été victime d’hallucination… et c’est le moment que choisit un certain borgne pour apparaître dans leurs vies, par l’entremise d’atouts de tarots qu’il dissémine un peu partout à l’attention des deux frangins. Ami, ennemi ? Difficile de trancher. Et les deux frères vont de surprise en surprise – lesquelles ne sont pas nécessairement bonnes.

Parallèlement à l’histoire des deux frères, on suit l’évolution de la situation politique assez tendue dans le royaume du Reycorax, mené de main de fer par le roi Karmalys, mais quelque peu déstabilisé par de bouillonnants hommes de l’Ouest qui tentent de reconquérir leurs terres. Et également celle de Kassis, princesse Yrasen, dont la famille ne peut quitter son château… et qui rêve de voir le monde au-delà de ses remparts. Peu à peu, toutes les histoires se retrouvent inextricablement mêlées : on l’a dit, c’est assez dense, et il ne faut pas se laisser décourager par la mise en place minutieuse.
En effet, dans cette première partie, Oliver Péru va dresser les portraits des personnages : peu à peu, on découvre leurs histoires, motivations, et la façon dont ils s’installent dans le gigantesque canevas qu’est l’intrigue de Martyrs (qu’on serait bien en peine de résumer en deux lignes, d’ailleurs). On n’a, du coup, pas l’impression de piétiner, tant c’est fouillé et complet. Et, surtout, on a la très agréable impression de connaître les personnages !

L’intrigue, quant à elle, est de facture assez classique : on est dans un univers de fantasy typique, avec ses complots, ses trahisons, et ses petites histoires personnelles qui viennent interagir avec la grande. Au menu, donc : des machinations, des traîtres, des batailles, de l’amour, des désillusions, et pas mal de tentatives de tous bords pour sauver sa peau.
Le tout est mené de façon assez efficace, si on excepte quelques petites longueurs et répétitions dans le texte – mais que l’on oublie rapidement dès que l’action revient en force. L’intrigue est consolidée par tout un réseau de sous-intrigues, qui fait que le suspens est présent de bout en bout : on ne s’ennuie pas à la lecture de ce roman !
Tout cela monte crescendo jusqu’au final… un final pour le moins surprenant, mais d’une efficacité redoutable. Le genre de final qui fait qu’on se demande avec anxiété si l’on va tenir jusqu’à la parution de la suite (vers septembre 2014, semble-t-il, pour ceux qui se posent la question). Le dénouement est vraiment étonnant, et va venir nuancer tout un tas de petits points de détail. Sans compter que l’auteur va devoir fournir un certain nombre d’explications que l’on attend désormais avec impatience – ne serait-ce que pour savoir comment tout cela va se goupiller proprement. Pourtant, il est un peu rapide : au vu de la minutieuse préparation, et de l’énorme révélation qu’il contient, on a l’impression que tout cela est narré un peu à la va-vite, ce qui contribue à l’impression de rester un peu sur sa faim en terminant le roman !

Martyrs se présente donc comme un roman assez classique sur le déroulement de l’intrigue, hormis cette fin très audacieuse : certaines péripéties sont attendues, et certaines révélations se pressentent à l’avance. Mais c’est tout de même très efficace ! L’intrigue est vraiment bien ficelée, et d’une densité bien agréable : difficile à résumer, certes, mais on n’a pas le temps de s’ennuyer tant c’est bien mené – ce qui fait qu’on oublie aisément longueurs et répétitions. 
Au final, la grande force de ce roman, ce sont ses personnages : principaux, secondaires, tous sont fouillés, ce qui fait qu’on ne se lasse pas en changeant de protagoniste, et que l’auteur évite tout manichéisme. C’est captivant, et la fin – quoique rapide – surprend autant qu’elle donne très envie de lire la suite. En conclusion donc, voilà un roman captivant et bien mené, qui devrait plaire aux amateurs de fantasy dense et travaillée !

Lecture commune ! Les avis de Altaira, Lisalor, Acherontia, MarieJuliet, Michou, Vepug, yuya46, Rose, Galleane, Solessor, nanet, Vashta Nerada, angelebb, licorne, Camille, Gilwen et Mypianocanta.

 Martyrs #1, Oliver Péru.
J’ai Lu, 2013, 694 p.
 8/10

 

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La Dernière flèche, Jérôme Noirez.

la-derniere-fleche-jerome-noirezAngleterre, avril 1212.
Diane de Loxley est une adolescente belle et farouche, au caractère trempé comme de l’acier. On n’en attend pas moins de la fille de Robin des Bois et de Marianne. Mais il n’est pas toujours facile d’être l’héritière d’une légende, d’un homme meurtri par le décès de sa non moins célèbre épouse. Au château de Loxley, Diane se languit, et rêve d’action. Un voyage à Londres en compagnie de son père va lui en fournir. La cité tentaculaire, pleine de bruits et de fureur, est contrôlée par des démons. Pour les combattre, une seule solution : Diane va devoir descendre dans les bas quartiers et s’associer avec la crème de la pègre, le prince des mendiants lui-même, et rassembler les anciens compagnons de Sherwood. De préférence sans trop attirer l’attention de l’ennemi intime de son père, le terrible shérif de Nottingham…

Que serait devenu Robin des Bois, des années après ses exploits dans les bosquets de Sherwood ? Voilà le point de départ que choisit Jérôme Noirez pour s’approprier le mythe du prince des voleurs.
Et il n’épargne pas son personnage : veuf, il a du mal à se remettre de la mort de son épouse, la belle Marianne. Sa fille, Diane, quoiqu’aussi volontaire et farouche que ses parents, reste une adolescente : lasse de la vie de château, elle passe son temps à soupirer, et préfère envisager d’entrer dans les ordres plutôt que de se marier. Surtout, et bien que Robin ait récupéré ses biens, c’est un petit seigneur désargenté, ayant du mal à joindre les deux bouts. On est donc loin de l’image du héros béni et surpuissant qu’on pourrait s’imaginer.

Le roman, au départ, peut s’avérer un peu déroutant : Jérôme Noirez ne livre pas là une simple réécriture du mythe de Robin des Bois. Il s’en est approprié les codes, les personnages, l’univers, mais il détourne allègrement l’horizon d’attente créé par tous ces points. Loin de simplement placer Diane à la tête d’une bande de brigands réitérant les exploits de celle de Sherwood, il propose une intrigue originale, jouant sur les superstitions du Moyen-Âge, les réalités de l’époque, et les légendes anciennes tournant autour de Londres. Tout en intégrant, bien sûr, de nombreux clins d’œil à l’histoire de base : on trouve donc un shérif de Nottingham plus enragé que jamais, un frère Tuck encore plus morfalle qu’on pouvait s’en souvenir, et on a même une scène de casse magistral à base de cordages et de sacs en cuirs plein de pièces d’or, de quoi rappeler de bons souvenirs (notamment à ceux qui auraient vu la version animée de cette histoire).

L’intrigue s’installe peu à peu, au point qu’on peut se demander au départ où l’auteur souhaite en venir. Et ce n’est pas plus mal, car on se laisse totalement surprendre par les éléments d’horreur qu’il inclue peu à peu dans le récit. D’intrigant, celui-ci passe à très prenant, voire légèrement angoissant. Les personnages ne sont pas épargnés, et l’auteur prend même à contrepied certains clichés de la fantasy, détournant au dernier moment certaines scènes attendues. C’est vraiment bien fait ! D’autant que le style est vif et précis, et qu’une fois que l’action est lancée, l’auteur va droit au but.
Pourtant, il m’a manqué un petit quelque chose pour être totalement conquise : la fin est très rapide et, malgré la très belle ouverture finale, manque un peu de consistance, ce qui est un peu dommage. Par ailleurs, il y a trop d’insistance sur certains points sans que l’on comprenne exactement leur intérêt : cela revient souvent dans le récit et, au final, ne fait que faire froncer les sourcils. Et la menace démoniaque semble n’être là qu’en toile de fond, et aurait mérité une plus ample exploitation. Malgré cela, on découvre avec curiosité et intérêt cette suite audacieuse au Robin des Bois des origines.

La Dernière flèche, donc, est une suite vraiment bien trouvée au mythe de Robin des Bois. L’auteur joue à la perfection sur les codes du récit, les clins d’œil à l’histoire, les superstitions d’époque, et sur le mythe de la forêt. Après avoir fini ce roman, nul doute que vous ne regarderez plus les arbres et autres bois du même œil ! Ce point est admirablement trouvé, et sert de point de départ à une histoire aussi prenante que glaçante. Inutile donc, d’attendre de La Dernière flèche un simple récit d’aventures jouant sur des références connues, c’est bien plus travaillé que ça ! Au final, ce qui pèche un peu, c’est que l’histoire aurait pu être encore plus poussée et la fin un peu moins rapide : avec ça c’eût été parfait ! On n’en passe pas moins un très bon moment, d’autant qu’il est agréable de côtoyer ce Robin des Bois revisité !

 

 

La Dernière flèche, Jérôme Noirez. Mango, 2010, 349 p.
7/10.

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Le Baiser du rasoir, Daniel Polansky

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Il y a eu la vie dans la rue. Il y a eu la peste. Il y a eu la guerre. Il y a eu la magie… Prévôt a tout vu, et parfois pire encore. Il a survécu. 
Désormais, il règne sur le sordide quartier de Basse-Fosse, où les hors-la-loi sont rois, et les femmes souvent fatales. Après avoir été guerrier, puis agent de la Couronne, Prévôt est devenu dealer. Un des meilleurs. Les faibles et les puissants se l’arrachent. Le reste du temps, Prévôt fait régner la loi sur son territoire. C’est un dur, et personne n’en doute. 
Et puis il y a cette petite fille qui disparaît, et dont on retrouve le corps sans vie. Puis une autre. Et encore un autre enfant. Les agents de la Couronne ne semblent pas bien pressés de résoudre une affaire qui s’annonce longue et difficile. Mais Prévôt n’a pas l’intention de laisser ces crimes impunis, et ré-endosse son rôle d’enquêteur. S’engage alors un dangereux jeu de piste… où le chasseur pourrait bien servir de proie. 

Basse-Fosse. Merveilleux quartier d’une non moins plaisante cité. Après avoir été capitaine dans l’armée, Prévôt fait régner sa loi dans le quartier. Mais pas en tant que représentant de la maréchaussée, non. Prévôt deale, pour les riches et les moins riches, les substances illicites en vogue à Rigus : souffle de farfadet, cep de rêve, et autres herbes hallucinogènes font partie de son fond de commerce. Fort en gueule, cynique et désabusé, Prévôt est un dealer respecté.
On l’aura compris, le personnage tient plus de l’anti-héros que du glorieux protagoniste, mais c’est ce qui fait tout son charme. Jamais à court de traits d’esprits marqués d’humour noir, il porte sur son univers et sa condition un regard sans complaisance et désenchanté.

Cet univers, justement, est extrêmement riche, tant du point de vue historique que du point de vue des personnages. L’ennui, c’est que tout cela manque un peu d’explications : d’innombrables races et créatures se côtoient, sans qu’il y ait suffisamment de descriptions pour qu’on sache exactement qui ressemble à quoi, d’où viennent les différents protagonistes, et pourquoi autant d’ethnies aux mœurs, croyances et cultures si différentes se côtoient dans le mouchoir de poche qu’est réellement Basse-Fosse. Du coup, on manque un peu de perspective. On aimerait savoir, par exemple, pourquoi les hérétiques – dont les noms ont de fortes consonances asiatiques – sont immédiatement soupçonnés des meurtres qui entachent Basse-Fosse, sans avoir à se contenter de leur statut d’hérétiques.

Cela mis à part, on se régale d’une galerie de personnages variés : entre le dealer blasé, l’ex-soldat reconverti en tavernier débonnaire, le gamin des rues débrouillard, la jeune magicienne ambitieuse, ou le chef des triades hérétiques, le choix est vaste.  Et les ambiances sont à l’avenant : quartier défavorisé, arrière-boutiques des chefs de la pègre ou soirées décadentes de nobles en mal de sensations fortes, tout y est. Là-dessus se greffe l’enquête sur les assassinats d’enfants, menée tambour battant de rebondissements en trahisons. Si le contexte, les personnages, l’univers et les ambiances sont riches et travaillés, l’enquête laissera peut-être les amateurs de thriller sur leur faim, son déroulement étant un peu classique. Quoi qu’il en soit, l’univers, les personnages et les histoires entretissées valent largement le coup.

Porté par un personnage atypique, cynique et désabusé, Le Baiser du rasoir est un roman dense, à la narration nerveuse et acide. Mêlant fantasy et thriller haletant, Daniel Polansky propose un premier roman enthousiaste et bien mené, même si la révélation finale pourra être devinée à l’avance par les amateurs de thriller. Basse-Fosse présente un univers minutieusement pensé, dans lequel on ne peut s’empêcher de voir une critique implicite de notre société, pour ne pas citer nommément certaines grandes cités.  En somme, voilà un roman qu’on lit avec plaisir, tant le personnage principal est charismatique et porte merveilleusement ce récit. Voilà un auteur à suivre !

À ne pas rater : la chronique de Licorne, partenaire de lecture !

Titre lu en partenariat avec Livraddict et les éditions Folio : merci à tous!

 

Basse-Fosse #1, Le Baiser du rasoir, Daniel Polansky. Traduction : Patrick Marcel.Folio SF, 2014 (VO 2011), 465 p.
7,5/10

 

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