Clémente nous soit la pluie, Récits du Demi-Loup #4, Chloé Chevalier.

Au fond d’elles-mêmes, elles le savaient déjà. Depuis le début. Elles s’étaient juste efforcées de l’oublier, pendant toutes ces années. Pourtant la solution se tapissait là, patiente, attendant son heure dans le plus sombre recoin de leur mémoire.
L’unique et dernier espoir du Demi-Loup. Mais aussi le plus fondamental, le plus douloureux, de tous leurs devoirs de Suivantes. Nersès et Lufthilde ne peuvent plus feindre de l’ignorer. L’heure est venue de l’ultime sacrifice.
Une question, toutefois, demeure en suspens : à quoi bon ?
Cet Empire qui se dresse, immense, tout puissant, face au Demi-Loup moribond, faut-il le craindre ou l’espérer ?

Attention, cette chronique contient des spoilers sur l’ensemble de la série, et particulièrement ce tome-ci. La conclusion est sûre !

Cela fait maintenant cinq ans que j’ai attaqué cette série dont j’ai attendu chaque tome plus impatiemment que les précédents – et celui-ci peut-être plus encore, car l’attente a été longue. Presque trois ans, mais trois ans d’attente qui en valaient clairement la peine vu la qualité de cet épisode !

À l’issue de ma lecture, je m’aperçois que j’ai à la fois détesté et adoré ce dernier tome. Détesté car c’est le dernier tome, bien sûr, mais aussi parce que tout n’a pas forcément tourné comme je l’espérais. En finissant le tome 3, j’avais la sensation que l’affaire ne pouvait que mal tourner et, de ce point de vue-là, j’ai été servie ! Lorsque l’on ouvre le roman, le Demi-Loup est au bord du gouffre. La rupture est consommée entre la reine des Éponas et la future reine de Véridienne, la dissenssion gronde parmi les Chats (une partie de l’armée étant fidèle à Édelin, l’autre lui préférant Lufthilde), la Preste Mort ravage le royaume, la Suivante Nersès a pris la fuite pour cuver son chagrin, et le coup d’état fomenté par Cathelle et Aldemor semble de plus en plus près d’aboutir. Au fil des chapitres, tout semble aller de mal en pis, et rien n’est fait pour épargner les personnages, lesquels se mettent à commettre de plus en plus de choix discutables et à s’enliser dans les pires situations. Combien de fois n’ai-je pas grogné contre l’un ou l’autre qui – au choix – manque de discernement ou commet une aberration ?
Mais en même temps, j’ai adoré ma lecture. À tel point que je me suis un peu réfrénée pour ne pas la terminer trop vite ! Donc non, les choses ne tournent pas forcément au mieux pour tout le monde (encore que ça dépend de quel point de vue on se place !) mais tout s’agence à merveille. Chaque fil d’intrigue est bouclé et toutes les annonces faites dans le récit trouvent leur révélation – ou presque toutes, mais j’y reviens plus bas. Plus j’avançais dans la lecture (et voyais le nombre de pages restantes se réduire), plus je m’inquiétais : l’histoire allait-être réellement être bouclée ? Des sous-intrigues seraient-elles sacrifiées au profit du reste ? Eh bien non. Et c’est vraiment bluffant de maîtrise !

Comme dans les opus précédents, le récit est fait a posteriori, et en suivant différentes époques, alors que jusque-là le récit était parfaitement linéaire. On retrouve évidemment les écrits des Suivantes Lufthilde et Nersès, comme ceux de Crassu, plus quelques échanges épistolaires. Premier étonnement pour ma part : les journaux de Cathelle et Aldemor sont d’abord totalement absents. Or, j’avoue que je m’étais bien habituée à lire leur point de vue, qui donne un aperçu vraiment complet de la situation (et qui jusque-là permettait souvent au lecteur d’avoir une ou deux longueurs d’avances sur les paires royales). Or là, nada, silence radio. Pire, on découvre même leur implication dans certains événements sur le vif, ou dans les récits des autres qui n’ont que partiellement identifié ce qui se déroulait pourtant sous leurs yeux. Conséquence immédiate ? J’avais la nette impression (sans doute comme les protagonistes), de m’agiter dans le noir, sans pouvoir discerner ce qui m’attendait ou allait se produire. Le suspense en a été décuplé, tout comme mon investissement dans la lecture ! À la moitié du roman, nouveau changement narratif : on est alors 25 années après ce qui se déroulait précédemment, et revoilà le couple maudit, interrogé par le poète Chantrenard qui s’attelle à la rédaction d’une chronique du Demi-Loup. Quoi ?! Comment ?! Mais revenons à nos moutons !! Car on a laissé les protagonistes dans de beaux draps et on ne sait rien, mais absolument rien de ce qui leur est, dès lors, arrivé. Inutile de dire que j’ai trépigné tout du long en lisant le – long, mais passionnant – chapitre d’aparté, d’autant que celui-ci multiplie les effets d’annonces ou les subtiles références à ce qui s’est déroulé (sans en dévoiler le moindre aspect). Effet de suspense garanti ! Or, la suite est à l’avenant : finis les écrits des Suivantes, puisque l’on passe directement… à leur procès. La construction a un côté implacable qui scotche au récit – que j’ai d’ailleurs lu la boule au ventre, tant j’étais prise par ma lecture. J’avais trouvé les trois tomes précédents vraiment très bien menés, mais là on est encore un cran au-dessus.

Malgré tout, il m’est resté, à la fin de ma lecture, quelques questions en suspens : qui est vraiment Tinek ? Quel est cet Empire qui n’aime pas l’Empire ? Qui est ce brillant orateur cité par Chantrenard, Aldemor et Cathelle et qui semble avoir pris la succession de cette dernière ? Pourquoi l’Empire de Gloire tremble-t-il sur ses fondations ? Que sont devenus Orelond et les Chats des Éponas ?
Autant de petits mystères qui ne sont pas vitaux à l’intrigue, mais qui donnent du corps au roman et qui, surtout, sont la marque d’une bonne fin ouverte. Car Chloé Chevalier réussit ici un tour de force : donner à la fois une véritable conclusion à la série, tout en laissant quelques portes entrouvertes. Celles-ci n’appellent pas nécessairement à une suite mais elles ont l’immense avantage de laisser vagabonder l’esprit du lecteur après la dernière page tournée (et d’appeler à une relecture ceux qui, comme moi, auraient peut-être expédié un peu trop vite la fin, car trop pressée de savoir comment cela allait terminer).

Indéniablement, ce tome est le plus sombre des 4. Le plus politique, aussi, alors que, paradoxalement, toutes les grandes décisions semblent avoir déjà été prises ; les personnages se retrouvent donc à jongler avec leurs conséquences – décisions difficiles voire horribles, guerre et batailles rangées, puisque l’on a dépassé depuis longtemps les petits jeux d’espionnage. Chacune livre son point de vue sur ses actions et chacune est persuadée soit du bien-fondé de ce qu’elle a entrepris, soit d’avoir fait au mieux avec les éléments dont elle disposait. L’autrice ne se pose jamais en faveur de l’une ou de l’autre, et évite de trousser des caractères manichéens. Oui, il y a des « gentils » et des « méchants » mais, plus l’on avance dans l’histoire, plus il devient difficile de savoir qui appartient à quel bord (Crassu en est d’ailleurs le parfait exemple, lui qui est sans cesse balloté entre les trois camps). Cela rend la réflexion sur le pouvoir et les choix qui en découlent d’autant plus passionnante. L’autre point absolument passionnant, est d’avoir suivi, de l’enfance à l’âge adulte, les cinq protagonistes. D’adolescentes choyées et frivoles, elles sont devenues des reines implacables ou perdues, des maîtresses de guerre, ou encore des espionnes chevronnées. Le récit permet de suivre la subtile évolution – et surtout l’érosion – de leurs relations. Il semble que chaque trait de caractère, chaque nouvelle dispute, découle d’une adolescence mal guérie, que l’autrice a parfaitement mise en scène. Les portraits de femme qu’elle dresse sont à l’image du reste du roman : parfaitement menés.

En somme, j’ai attendu cette conclusion avec une immense impatience et une attente démesurée, et les deux sont comblées. La construction du récit, mêlant narrateurs et époques, rend le roman absolument passionnant, d’autant que la montée en puissance des opus précédents trouve ici son apothéose. J’ai adoré chaque page. J’ai lu avec la boule au ventre, tant l’intrigue est menée de façon aussi implacable que magistrale à sa conclusion. Juste avant de lire ce dernier tome, j’avais relu les trois précédents mais, une fois tournée la dernière page de la série, j’en sors avec une certitude : je relirai sans aucun doute toute cette série, qui est entrée tout droit au panthéon des mes romans favoris. Avec trois coups de coeur sur quatre tomes, c’est le minimum syndical.

◊ Dans la même série : Véridienne (1) ; Les Terres de l’Est (2) ; Mers brumeuses (3).

Récits du Demi-Loup, #4 : Clémente nous soit la pluie, Chloé Chevalier.
Les Moutons électriques, 10 avril 2020, 544 p.

 

Mers brumeuses, Les Récits du Demi-Loup #3, Chloé Chevalier.

Pour Cathelle et Aldemor, l’heure n’est plus aux regrets. Rien n’arrêtera ce qu’ils ont déclenché.
Véridienne et les Éponas, pour la première fois, lèvent les armes l’un contre l’autre. Sur les rivages des Mers Brumeuses, les Chats de Calvina et les guerrières de Malvane se jaugent, et les deux Suivantes, résignées et amères, se préparent à devoir verser le sang de leurs camarades d’enfance. Alors que leurs reines, à tort ou à raison, leur retirent peu à peu toute confiance et que leurs terres se transforment en cimetières, plus rien ne semble pouvoir empêcher les désastres à venir.
Les rêves se fanent, les espoirs se muent en vaines illusions, amitiés et amours se délitent, tandis que le Demi-Loup, les yeux bandés, danse au bord du gouffre.

Après deux coups de cœur pour les deux premiers tomes, je ne pouvais pas passer à côté de la suite des Récits du Demi-Loup !
Cette fois encore, le temps a passé depuis la fin de l’opus précédent et les querelles se sont envenimées. Ce sont donc deux royaumes au bord de la guerre que l’on retrouve — inconscients, qui plus est, de la menace grandissante que représente l’Empire de l’Est, sous la savante houlette d’Aldemor. D’ailleurs, les points de vue des personnages nous permettent de suivre l’évolution de la situation : on oscille donc entre Véridienne, les Éponas et l’Empire, avec des narrateurs de tous bords.

Côté narrateurs, on suit à nouveau les Suivantes Nersès et Lufthilde (respectivement attachées à Véridienne et aux Êponas), le prince Aldemor, la Suivante déchue Cathelle, ces deux derniers faisant partie du contre-pouvoir (et qui m’ont semblés un poil moins au centre de l’histoire). Surgit également une nouvelle voix, que j’ai découverte et suivie avec passion : celle de Crassu, le fils aîné adoptif de Nersès et Firment, sourd de naissance – mais non muet, détail qui a son importance. Crassu est un adolescent bringuebalé dans une guerre qu’il n’a pas demandée, moqué en sus en raison de son handicap et très souvent sous-estimé. Comme, en outre, il est assez jeune, on ne le juge que rarement à sa juste valeur, ce qui lui permet d’avoir un point de vue inédit sur le conflit et de noter une foule de détails capitaux qui échappent aux autres. Ainsi, le roman a un petit côté récit d’espionnage pas désagréable du tout – car Crassu en capte, des secrets ! Et avec les informations dont on dispose à la fin du roman et qui ne sont pas encore arrivées à qui de droit partout… j’étais littéralement sur des charbons ardents !

La narration garde sa forme particulière : elle se fait au travers des écrits des narrateurs, qu’il s’agisse de leurs journaux (où ils couchent scrupuleusement ce qui leur arrive) ou de leurs échanges épistolaires. Si j’ai (à nouveau) regretté que la version numérique ne fasse pas apparaître les blasons immensément pratiques qu’il y avait dans la version papier (du moins du tome 1), je n’ai eu aucune difficulté à me repérer dans les voix, tant celles-ci peuvent être différentes. Mais surtout, l’avantage considérable qu’apporte ce type de discours rapporté, c’est le suspense incroyable qu’il distille dans l’intrigue. Les personnages écrivent avec du recul sur ce qu’ils ont vécu et multiplient les effets d’annonce… celles-ci n’étant pas nécessairement dans les pages qui suivent immédiatement ! On ronge son frein, on patiente, on stocke l’information dans un coin de cerveau en guettant le moment où elle va surgir et on grogne de frustration lorsqu’elle n’arrive pas avant la fin du roman !
Attention, spoiler : Par exemple, je meurs d’envie de savoir qui est ce Tinek qui erre aux Éponas et sert de précepteur aux enfants…

J’ai eu l’impression, dans ce tome, qu’il se passait quelque chose à peu près toutes les deux pages : les vengeances des unes et des autres se dessinent de plus en plus clairement et se mettent vraiment en place. On a la nette sensation qu’on a dépassé, ici, le point de non-retour et qu’on s’achemine doucement – mais sûrement – vers la catastrophe. Et le pire, c’est qu’on a hâte de voir ce que ça va donner !
Outre le volet politique, complexe à souhait, Chloé Chevalier accorde aussi beaucoup d’attention aux vies privées de ses personnages : entre leurs histoires (ou leurs peines) de cœurs, leurs préoccupations personnelles et leurs aventures qui ne semblent pas directement liées à l’enjeu politique, on est servis. C’est agréable, car les personnages ne sont pas réduits au simple rôle de pantins inexistants en dehors du conflit politique dans lequel ils se sont embarqués. Et cela donne d’autant plus envie de suivre leurs pérégrinations. Cela tient sans doute aussi au temps qui a passé : les princesses et leurs Suivantes ont grandi (la preuve en sont les enfants qui se mettent à naître), elles se sont endurcies (et pas toujours pour le mieux, d’ailleurs). Le roman a même un petit goût d’innocence perdue un tantinet mélancolique, mais qui sied parfaitement à l’intrigue !

Il y aurait encore tant à dire, mais il y a déjà bien assez de détails révélés dans cette chronique. Je m’arrêterai là en disant que j’ai littéralement dévoré ce roman, pressée que j’étais de savoir comment tout cela allait tourner, tout en ayant la certitude que ça ne pouvait que mal tourner. L’histoire est devenue bien plus sombre : non seulement nos cinq têtes de linottes ont brutalement grandi mais, en plus, le récit nous emmène vers de sombres lendemains (entre la Mort de l’Eau, l’Est ou les petits plans machiavéliques des uns et des autres, il y a de quoi faire). Chloé Chevalier, une fois de plus, nous présente des personnages attachants, pour les péripéties desquels il n’est pas difficile de se passionner. J’ai donc terriblement hâte, une fois de plus, de découvrir la suite de leurs aventures !

◊ Dans la même série : Véridienne (1) ; Les Terres de l’Est (2) ;

Les Récits du Demi-Loup #3, Mers brumeuses, Chloé Chevalier. Les Moutons Électriques, 1er juin 2017, 368 p.

Les Terres de l’Est, Récits du Demi-Loup #2, Chloé Chevalier.

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Deux ans ont passé. La Preste Mort poursuit ses ravages et la scission entre les deux domaines du royaume, Véridienne et les Éponas, se creuse chaque jour davantage. Aux deux Suivantes, Lufthilde et Nersès, il revient d’œuvrer dans l’ombre de leurs reines pour éviter le pire. Ballottées entre la frivolité de Calvina, les lubies imprévisibles de Malvane et la colère grandissante des comtes et du peuple, l’une comme l’autre peinent à se montrer à la hauteur de la tâche.
Tandis que de vieilles querelles de jeunesse se muent peu à peu en dangereux jeux de pouvoir, à l’est, l’Empereur tourne son regard et ses légions vers le Demi-Loup. Pour Cathelle et Aldemor, la Suivante et le prince renégats, l’heure approche de sortir de l’ombre et, enfin, de prendre leur revanche.

L’an dernier, j’avais succombé au charme de Véridienne ; inutile de préciser que j’attendais Les Terres de l’Est avec une certaine impatience, largement récompensée. Dans le premier volume, on suivait essentiellement les tribulations des deux cousines, au travers des journaux de leurs trois Suivantes et du prince Aldemor. Cette fois, l’histoire se concentre bien plus sur Aldemor, le prince renégat et sur Cathelle, la Suivante déchue, qui a suivi Aldemor dans sa disgrâce.
Au travers des écrits d’Aldemor, on en apprend plus sur son passé à l’Est et cela éclaire à la fois sa personnalité et quelques événements du premier volume.

La situation politique ne cesse de se complexifier et il est intéressant de voir l’angle sous lequel Chloé Chevalier envisage la situation. Le Demi-Loup n’est, finalement, qu’un royaume de bouseux mal dégrossis, menacé par la proximité d’un immense empire bien plus brillant. Les échanges de Nersès et Lufthilde, à ce titre, sont particulièrement édifiants, et permettent de mieux saisir les évolutions sanitaires, politiques et sociales en marche – et il y a du boulot. Comme dans le premier volume, on ne voit jamais les deux reines, mais on les suit tout de même pas à pas. Ces longs échanges de lettres sont également l’occasion de revenir sur leurs erreurs de jeune fille et, si en lisant le premier tome on ne s’est pas arrêté sur certains détails, les implications de leurs petits conflits sont maintenant plus claires.

On passe aisément d’un narrateur à l’autre – mais je regretterai tout de même que les blasons, bien pratiques pour les identifier, n’apparaissent pas dans la version numérique – car Chloé Chevalier les a tous dotés d’une voix bien particulière. Et dès que l’on passe à un nouveau personnage, c’est pour regretter de ne pas suivre plus longtemps le précédent, preuve que l’auteur a su rendre leurs tribulations littéralement passionnantes.

Si, dans le premier tome, les querelles juvéniles des cinq filles donnait au roman de faux airs lents, le rythme est nettement plus soutenu dans ce deuxième tome. Entre ceux qui se lancent dans une quête vengeresse presque promise à échouer, ceux qui tentent vaille que vaille de résoudre les problèmes et celles qui décident qu’elles ont mieux à faire, une certaine tension s’installe.
Mais, parallèlement à cela, l’auteur écrit, encore une fois, un roman très humain, centré sur les relations des personnages et leurs quêtes personnelles, qui viennent nourrir l’intrigue générale. Sans en révéler de trop, les quêtes politiques se doublent de quêtes identitaires, en se nourrissant les unes les autres.

De plus, on a enfin quitté les murs glacés de Véridienne – qu’on ne retrouve plus que par l’entremise des échanges épistolaires entre Nersès et Lufthilde. On voyage beaucoup plus dans cet opus, passant des murailles de Véridienne à celles des Éponas, des Plaines Jaunes aux immenses cités de l’Est, des recoins les plus obscurs du Demi-Loup aux bourgades les plus étranges. Chloé Chevalier nous donne à voir un univers vaste, riche de coutumes, légendes et d’une histoire secouée, quel que soit l’endroit que l’on visite.

Véridienne était un excellent premier tome, Les Terres de l’Est poursuit sur sa très bonne lancée ! Chloé Chevalier signe une aventure très humaine, portée par un contexte géopolitique complexe à souhait. J’espère de tout cœur que la suite sera à la hauteur de ces deux premiers tomes ambitieux et fascinants !

◊ Dans la même série : Véridienne (1) ;

Récits du Demi-Loup #2, Les Terres de l’Est, Chloé Chevalier. Les Moutons électriques, 19 août 2016, 327 p. 

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Véridienne, Récits du Demi-Loup #1, Chloé Chevalier

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Au bord de l’implosion, le royaume du Demi-Loup oscille dangereusement entre l’épidémie foudroyante qui le ravage, la Preste Mort, les prémisses d’une guerre civile, et l’apparente indifférence de son roi. Les princesses Malvane et Calvina, insouciantes des menaces qui pèsent sur le monde qui les entoure, grandissent dans la plus complète indolence auprès de leurs Suivantes. Nées un jour plus tard que les futures souveraines auxquelles une règle stricte les attache pour leur existence entière, les Suivantes auraient dû être deux. Elles sont trois. Et que songer de la réapparition inopinée du prince héritier, Aldemor, qu’une guerre lointaine avait emporté bien des années auparavant ? Avec lui, une effroyable réalité rattrape le château de Véridienne, et le temps arrive, pour les Suivantes et leurs princesses, d’apprendre quels devoirs sont les leurs.

Très belle surprise de la rentrée fantasy ! Au royaume du Demi-Loup, le quotidien des princes et princesses est géré par une règle très stricte : on adjoint à chaque enfant un Suivant, du même sexe, né un jour après l’héritier et auquel on dispense le même enseignement. En cas de disparition de ce dernier, le Suivant pourrait être appelé à assurer la régence et doit donc devenir à la fois l’ami et le confident de son aîné. Or, au royaume du Demi-Loup, question Suivants, les affaires semblent plutôt mal embouchées. D’une part, le Suivant du prince Aldemor – parti depuis bien longtemps mener l’armée contre l’empire de l’est – est décédé lorsqu’ils étaient jeunes enfants. D’autre part, pour écourter une chasse à la Suivante décidément trop longue, le roi Aldemar a ramené à sa fille cadette Malvane une fillette née deux jours après elle (Nersès), avant qu’une autre fillette (Cathelle) née le bon jour n’arrive au château ! Double scandale ! Mais vaille que vaille, Malvane a deux suivantes. Les ennuis ne sont pas terminés. Alors que la princesse a une douzaine d’années, deux fillettes dépenaillées débarquent au château de Véridienne : il s’agit de Calvina, cousine de Malvane et princesse des Éponas (royaume méridional) et de Lufthilde, sa Suivante, tout juste réchappées du coup d’État qui voit passer la couronne des Éponas de la tête de feu le roi à celle de son ex-général des Armées. Bon an mal an, la famille royale recueille les deux rescapées et tente de leur offrir le meilleur, ce qui, dans un premier temps, fonctionne plutôt bien… avant de partir en quenouille.

Véridienne ouvre une série de fantasy ambitieuse. Ce premier volume vient poser le décor d’un univers riche à souhait. La géopolitique, d’un côté, est très dense : le Demi-Loup se partageait en deux royaumes satellites, Véridienne et les Éponas, gérés par deux rois frères, jusqu’à ce que le général de l’armée des Chats ne s’empare des Éponas. Mais cette épine dans le pied n’est rien comparée à la puissance du gigantesque empire de l’est, à côté duquel le Demi-Loup fait figure de piqûre d’épingle sur la carte. Et il faut un certain nombre de chapitres pour s’en apercevoir, car l’auteur introduit les éléments peu à peu.

Il y a en effet une sorte de lenteur qui règne sur l’ensemble de ce premier tome et qui sied parfaitement à l’intrigue, tenue presque à huis-clos dans les murs du château. Les princesses vivent leurs vies dans une sorte d’indolence confortable, sans trop se poser de questions, et toutes aux bisbilles adolescentes qui peuvent les opposer ou les réunir. La réalité n’a, finalement, que peu de prises sur leur petit univers douillet – avant qu’elle ne leur tombe violemment dessus. Du coup, c’est l’occasion pour le lecteur de découvrir l’univers, les hiérarchies, les coutumes. Dans une grosse première partie, on suit essentiellement les cinq filles, jusqu’à ce que la réalité du monde extérieur ne s’invite dans leur bulle – et dans celle de la famille royale, plus globalement, le roi étant lui-même particulièrement inactif et indolent. Malgré la lenteur globale du récit, qui prend son temps pour s’installer, le récit est rythmé. D’une part, la vie des adolescentes ne manque certainement pas de piquant et, d’autre part, les perspectives de l’épidémie et de la guerre induisent un suspense tenace.

Malvane, Nersès, Cathelle, Calvina et Lufthilde sont cinq feu follets qui virevoltent dans les couloirs glacés et humides du palais. L’auteur s’est attachée à chaque fille, affinant leurs caractères, dessinant leurs relations, semant les graines de la discorde entre elles. Car évidemment, la belle entente de l’enfance vire en inimitiés féroces, renforcées par les caprices des unes et des autres. De fait, alors que diverses menaces (toutes plus létales les unes que les autres) pèsent sur le royaume, c’est une intrigue très humaine que tisse Chloé Chevalier. Les princesses aiment, détestent, se passionnent pour des sujets, en exècrent d’autres, étudient, s’émancipent, comme des adolescentes parfaitement normales. Et leurs caractères évoluent grandement au fil des pages. Du coup, lorsque le fil rouge s’installe pour de bon, on a la délicieuse impression d’avoir affaire à des personnages complexes et consistants.

À cela il faut ajouter la forme que prend Véridienne. C’est un roman choral, mais qui ne se contente pas d’alterner les points de vue. Certes, on passe d’un personnage à un autre, mais toujours par le biais d’un écrit – un point intéressant, quand on pense que la lecture et l’écriture sont des compétences extrêmement rares dans le Demi-Loup et qui ont donné lieu à des méthodes parallèles parmi le peuple ! D’un chapitre l’autre, on lit donc les journaux intimes des personnages, entrecoupés de correspondances, rapports et autres messages qui viennent enrichir ces différents angles de vue. Autre point très original : jamais nous ne connaissons les points de vue intimes des princesses en titre. En effet, on suit les journaux de Nersès, Cathelle et Lufthilde, les trois suivantes, ainsi que celui du prince Aldemor, astucieusement signalés par un système de blasons en tête de chapitre – qui pallient l’uniformité des récits, les voix étant assez similaires. Ce système laisse libre champ à chacun pour interpréter (ou surinterpréter !) les paroles et réactions des autres, et chacun s’en donne à cœur joie !

Excellent début en fantasy pour Cholé Chevalier, donc, qui met en place un univers riche, aux coutumes vraiment intéressantes. Ce premier volume sert d’introduction à une intrigue politique pour le moins dense. En prenant le temps de développer les caractères de ses protagonistes de l’enfance à l’âge adulte – avec tout ce que cela suppose de remous – Chloé Chevalier tisse brillamment une intrigue à échelle humaine, avec des personnages agréablement complexes. Voilà qui est prometteur pour la suite que j’ai hâte de lire !

Récits du Demi-Loup #1, Véridienne, Chloé Chevalier. Les Moutons électriques, 2015, 376 p.