Malboire, Camille Leboulanger.

Un coin entre mer et montagne. Une lande, longtemps après un désastre qui a laissé la terre exsangue et toxique. Ses rares habitants vivent les yeux tournés vers le ciel dans l’attente de la pluie, ou vers le sol où la mort les attend. La faute au Temps Vieux dont les traces subsistent encore sous forme de micro-organismes, qui devaient faire pousser le maïs plus vite et plus droit, et de monstres autonomes qui continuent à labourer une terre depuis longtemps désertée par leurs concepteurs. Heureusement, il y a Arsen, qui a gardé des souvenirs, un appétit d’avenir, et surtout un projet : forer le sol pour trouver de l’Eau potable sous la Malboire afin d’échapper au diktat de la pluie. Et il y a surtout Zizare, qu’Arsen a tiré de la Boue et recueilli, tout comme Mivoix, sa compagne. Il leur donne le goût de l’aventure et ne les retient pas lorsqu’ils partent, obnubilés par la rumeur d’un barrage derrière lequel se trouverait une immensité d’Eau… Faire route avec Zizare, c’est entreprendre une quête d’un monde qui se fonde sur la quête des mots, c’est découvrir que géographie physique et géographie psychique se répondent, c’est entendre la leçon d’une fable écologique qui se conjugue pour le lecteur au futur antérieur.

Troisième lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires et, à ce stade, mon favori (oui, peut-être même devant L’Enfant de poussière, dont je tarde vraiment à vous rebattre les oreilles).
L’ouverture du roman nous fait découvrir un mangeur de boue (comprenez un presque zombie) qui, doucement, revient à la conscience, dans un monde ravagé par une catastrophe écologique de grande envergure. La nourriture est rare, la terre aride et tout est recouvert d’une boue aussi toxique que nauséabonde, au nom évocateur : la Malboire.
Heureusement, il reste quelques îlots d’humanité, parmi lesquels Arsen, vieil inventeur taciturne que l’on peut penser un peu farfelu, mais qui va prendre Zizare (ainsi qu’il se nommera) sous son aile, afin de l’aider à y voir plus clair.

Je dois avouer que le début du roman m’a laissée quelque peu dubitative : la renaissance de Zizare est un peu longue, et j’avais l’impression d’être parachutée en terre très très inconnue et sans grandes indications. Et pourtant, il ne saurait en être autrement, puisque le premier chapitre voit le personnage reprendre conscience de lui, de ce qui l’entoure, et redécouvrir tout cela. Le flou du départ est donc très bien vu !
Or, une fois passés ces quelques paragraphes de prise de contact, j’ai été ferrée par l’univers – pas encore par l’intrigue, car c’est venu plus tard. Les terres sont arides, désolées, et portent les stigmates d’une agriculture et d’une utilisation intensives. On y croise des cadavres rouillés de monstrueuses machines agricoles, ou l’on évoque à demi-mots des termes que l’on reconnaîtra facilement. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé tout ce qui touchait à la langue dans ce roman : il y a des mots perdus, et des périphrases ou de nouveaux mots utilisés pour désigner des objets qui nous sembleraient quotidiens (ou du moins habituels). De même, il y a beaucoup de références à la vie ou au monde d’autrefois, que l’on peut traquer dans le texte. J’ai vraiment aimé me demander régulièrement « Mais est-ce qu’il parle de insérer ici l’objet ou la référence culturelle ? » et tenter de recoller entre eux les morceaux de ce monde à vau-l’eau.
Rapidement, donc, cet aspect du récit et le voyage initiatique de Zizare et Mivoix m’ont littéralement embarquée. L’action n’est pourtant pas si trépidante que cela : il y a une lenteur poétique dans ces page, une façon de prendre son temps qui m’ont littéralement charmée. Cette même poésie décrit à merveille des paysages post-apocalyptiques désolés, dans lesquels il ne fait pas toujours bon traîner.

Car, sans surprise, le propos écologique est ici très fort, sans être moralisateur – très bon point à noter. Pas besoin de démonstration à coups d’arguments massue, les seules descriptions suffisent à faire comprendre l’évidence : ce serait pas mal de ne pas ravager la seule planète disponible, merci. Sincèrement, même si j’ai adoré ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de le lire avec un affreux frisson dans le bas du dos, à la pensée que tout cela quitte progressivement le champ de la science-fiction pour n’être plus que de l’anticipation – mais au sens le plus littéral du terme, puisque cela nous pend au nez. Faut-il pourtant se pendre à la lecture du livre ? Non, car j’ai trouvé qu’il y avait malgré tout une lueur d’espoir dans le récit, sans doute renforcée par le récit laissant de la place à la poésie !

Comme j’ai mis à peu près six mois pour terminer cette chronique, je peux vous le dire maintenant : Malboire faisait partie de mes deux chouchous de la sélection du PIB ! Malgré un début un peu déstabilisant (où, comme Zizare, j’avais l’impression d’être une nouvelle-née !), j’ai vite été embarquée dans l’univers et la quête des personnages. Et ce bien que le fond m’ait littéralement fait froid dans le dos, chaque fois que je reposais le livre, j’avais follement envie de le reprendre pour savoir de quoi il allait retourner. Très belle découverte, donc !

Malboire, Camille Leboulanger. L’Atalante (La Dentelle du Cygne), août 2018, 256 p.

Les Ailés, Eric Simard.

les-ailés-simard

Il y a onze ans, une catastrophe a englouti Paris sous l’eau. Rudy vit au sommet d’un gratte-ciel. Pour retrouver sa mère disparue, il prend le risque insensé d’infiltrer la communauté des pirates. De son côté, Elorn, un garçon qui communique avec les dauphins, est averti qu’une terrible menace plane sur les siens, réfugiés sur la tour Eiffel. S’agirait-il de ce navire qui remonte lentement la Seine ? Un navire appartenant à des êtres mi-humains mi-oiseaux, les Ailés, qui semblent vouloir s’installer sur le Sacré-Cœur.

Plus jeune, j’avais adoré Le Souffle de la pierre d’Irlande (première version) d’Éric Simard ; mais si j’ai passé un bon moment avec Les Ailés, il m’a quelque peu laissée sur ma faim.

Les Ailés est le troisième volume du Cycle des Destins, mais chaque tome peut se lire indépendamment dans le grand univers créé par Éric Simard – et dans lequel se déroule également L’Arche des derniers jours.

Dès les premières pages, on découvre un Paris post-apocalyptique immergé où ne surnagent guère que la tour Eiffel, les tours de la Défense, la colline de Montmartre… différents endroits où vivent autant de communautés. Celle d’Elorn, les enfants de Dyoun, a colonisé les abords de la Dame de Fer : ils pratiquent les vagues, nagent avec les dauphins, communiquent par télépathie avec les animaux.
Rudy, de son côté, vit avec son père à la Défense, dans la communauté de l’Aviateur, qui possède quelques ULM. Rudy l’insolent a deux rêves : retrouver la trace de sa mère et devenir pilote.
Notre troisième protagoniste, Myrha, est une Ailée : mi-humaine, mi-oiseau, elle vogue sur un navire convoyant un mystérieux container cachant la Chose, une entité qu’elle doit amener à Montmartre au chef de son peuple.

L’auteur alterne les récits liés aux trois personnages, chacun ayant des objectifs et préoccupations particuliers. Les chapitres sont courts, ce qui offre un certain dynamisme ; malheureusement, on a parfois l’impression de sauter de l’un à l’autre un peu trop vite, sans réellement approfondir aucun des points de l’histoire. De plus, l’opposition qui se dessine s’avère, finalement, un peu trop manichéenne pour réellement fonctionner.
Heureusement, les amateurs de récits post-apocalyptiques, de villes transformées et de récits d’aventures (avec des pirates !) devraient s’y retrouver.

De fait, l’histoire est assez riche, chaque communauté ou personnage ayant des objectifs différant concernant leur univers. Si Elorn et Rudy n’ont guère de visée hégémonique, les Ailés, eux, entendent bien contrôler tout le territoire ; mais ce n’est dans les derniers chapitres que l’intrigue politique prend toute son ampleur, accentuant cette impression de survol en surface de certains éléments. Avant cela, l’auteur offre de nombreuses péripéties, variées, offrant de nombreux retournements de situation, quel que soit le personnage que l’on suit. Ce qui est intéressant, c’est qu’Éric Simard ne se cantonne pas à l’histoire purement post-apocalyptique : en faisait le lien avec ses autres romans (qu’il n’est vraiment pas nécessaire d’avoir lus, les rappels sont suffisants et complets), il développe ses personnages et leurs sentiments naissants – sans niaiserie aucune ! D’ailleurs, le fait que l’on suive les trois personnages, tour à tour, contribue sans doute à l’impression de lenteur initiale : il leur faut un moment avant d’enfin se rencontrer.

En somme, Les Ailés est un roman post-apocalyptique avec un grand nombre d’éléments plus qu’intéressants mais qui malheureusement, semble ne pas atteindre son plein potentiel. L’intrigue est un peu longue à se mettre en place et, lorsque c’est fait, s’avère un tantinet manichéenne, ce qui est un peu dommage. À côté de cela, on se régale d’aventures de pirates, de nageurs télépathes et d’hommes taquinant les cieux, en découvrant les destinées de trois adolescents décidés à prendre leurs vies en main. Le roman est un peu inégal, mais plaira peut-être aux amateurs d’aventures originales.

Les Ailés, Éric Simard. Syros, 2015, 300 p. 

challenge-52-semaines

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

les-sous-vivants-johan-heliot