Kersten, médecin d’Himmler, Patrice Perna & Fabien Bedouel.

kersten-1-pacte-avec-le-diable-perna-bedouel

23 juin 1941. Un train blindé fonce dans la nuit vers le front de l’Est. À son bord : Heinrich Himmler avec sa garde rapprochée et tous les membres de ses services. Lors des séances de soin avec son médecin particulier, le docteur Félix Kersten, le Reichsführer a pris l’habitude de se confier, délivrant des informations capitales sur les plans secrets du Reich. Fort de sa position, Kersten se livre de son côté à un marchandage : en guise d’honoraires, il obtient la libération de prisonniers de guerre. Mais ce pacte avec le diable commence à intriguer Heydrich, chef de la Gestapo et bras droit d’Himmler, qui voit d’un mauvais œil la complicité entre le médecin et son patient. Il soupçonne Kersten d’être un agent allié infiltré…

Je vous avais déjà brièvement parlé de cette bande-dessinée au mois de mars 2015 mais comme je viens d’en lire le second volet, je pense que la série mérite un petit article pour vous redire à quel point elle est excellente !

Dans le premier volume, on découvre donc comment Félix Kersten, médecin né en Estonie, se retrouve à devoir soigner Himmler. Horrifié par l’ampleur du dérangement mental de son patient et des patrons de celui-ci, Kersten file à l’ambassade et demande à être rapatrié. Mais l’ambassade se dit que ce serait bien dommage, franchement, de se priver d’un tel allié à l’intérieur ! Et voilà comment l’ami Kersten signe un pacte avec le diable mais ne s’avoue pas vaincu : en échange de ses services (Himmler ne peut plus se passer de son masseur, le seul à même de calmer les horribles douleurs qui l’assaillent), Kersten exige de se faire payer en vies humaines. Pour son service auprès d’Himmler, il demande la libération et la clémence pour les prisonniers. Audacieux, non ?

La bande-dessinée est merveilleusement menée car on sent monter la tension page après page. D’autant que les auteurs alternent le récit de la vie de Kersten durant la guerre à celui de sa vie après la fin des hostilités. Kersten essaie désespérément d’obtenir la citoyenneté suédoise. Las, toutes les personnes qu’il a côtoyées ont été gracieusement remerciées, certaines étant soupçonnées de collusion avec l’ennemi. Dans leur hâte à reconstruire, les pays européens ont tiré un trait net et définitif sur la guerre, sans se soucier de savoir qui ils mettaient dans quel panier. De fait, la tension joue alors sur deux axes : Kersten va-t-il réussir à réhabiliter son nom ? Comment va-t-il tirer son épingle du jeu, pris qu’il est entre les nazis ? On a l’impression de lire un véritable thriller historique, la partie contre les nazis étant extrêmement tendue et oppressante.

Le graphisme reprend une esthétique très classique : les découpes sont très droites, le trait souvent austère, les cases saturées de marron, vert-de-gris et autres anthracites bien sombres, mais collant bien au sujet.
Mais le meilleur, c’est que l’on voit de quelle façon Kersten joue avec le feu, récoltant des informations sensibles auprès d’Himmler, les faisant passer aux Alliés. On ne le dit sans doute pas assez, mais cet homme a permis de sauver la vie de 60 000 Juifs emprisonnés dans les camps de la mort et d’éviter aux Hollandais d’être tous déportés. Voilà.

501 KERSTEN T02[BD].indd

Le 4 juin 1942, Reinhard Heydrich, adjoint de Himmler, est assassiné à Prague par des miliciens tchèques. Enfin débarrassé de celui qui se méfiait le plus de lui, le docteur Félix Kersten croit pouvoir enfin mener à bien sa périlleuse mission auprès de Himmler et monnayer des vies en échange de soins. Mais le remplaçant d’Heydrich va s’avérer être un ennemi encore plus dangereux et sournois… Constamment surveillé, épié, Kersten s’adonne à un véritable numéro d’équilibriste entre son marchandage au chevet de Himmler et sa coopération avec les Alliés. Il ne sera jamais vraiment à l’abri, pas même lorsque la guerre sera finie. Car dès 1948, Kersten, installé en Suède, devient la cible d’une enquête qui lui reproche sa proximité avec l’un des pires criminels nazis…

Dans ce second opus, l’enquête de 1948 prend bien plus de place que précédemment : la tension, si elle est toujours présente, est donc un peu moindre que dans le premier volume. On y retrouve pourtant les mêmes jeux de pouvoir que dans Pacte avec le diable : Kersten joue un bras de fer avec Kaltenbrunner (qui remplace Heydrich) d’un côté, Himmler – et, de fait, Hitler – de l’autre. Comme l’essentiel de l’histoire d’espionnage est réglée, c’est surtout le parcours de réhabilitation de Kersten, mené par quelques personnes croyant en lui (et contrecarrées par certains très désireux de mettre un beau tapis sur les souvenirs) qui nous occupe. Et c’est là que l’on voit comment l’Histoire peut avoir la mémoire courte. D’ailleurs, vous je ne sais pas, mais ce personnage n’a jamais été cité dans aucun de mes livres scolaires.

Les auteurs montrent également comment on s’arrange avec la mémoire. D’un côté, on a ce ministre campé sur sa position, qui refuse d’entendre que Kersten a pu jouer un rôle d’espion, mettant sa vie en danger : en effet, les lauriers de son plus gros coup de poker sont revenus au comte Bernadotte, assassiné en 1944, qui n’a donc pas démenti. Mais l’on voit également comment certains, sentant le vent tourner, se dépêchent de retourner leur veste et de s’intéresser, d’une part, à la reconstruction de l’Allemagne et, d’autre part, au meilleur moyen de sauver leurs fesses. On retrouve ce jeune colonel nazi à l’issue de la guerre… travaillant gentiment pour les Alliés, en toute simplicité. Bref : Perna et Bedouel évoquent admirablement ce réseau de petites magouilles et autres compromissions qui a perduré longtemps après le conflit…

Le trait ne change pas d’un iota, mais les couleurs sont, me semble-t-il, encore plus sombres que dans le premier tome. Mention spéciale, d’ailleurs, à la page du cauchemar de Kersten, dont les contours se perdent dans une redoutable noirceur.

Voilà un diptyque que toute bonne bibliothèque se devrait de posséder. D’une part parce que la bande-dessinée fait monter crescendo la tension et maintient l’attention du lecteur de la première à la dernière case, grâce à un scénario efficace et un graphisme percutant. Mais surtout car la série a la bonne idée de réhabiliter la mémoire d’un homme injustement oublié et calomnié alors qu’il a permis de sauver des milliers de vie pendant la guerre et qu’il a été à l’origine du Contrat pour l’Humanité. Son acte finit par être reconnu (en 1949), il obtint la nationalité suédoise (mais seulement en 1953…) et la France le décora même de la Légion d’honneur, en 1960… à titre posthume. 

Kersten, médecin d’Himmler, Patrice Perna & Fabien Bedouel.
Tome 1 : Pacte avec le diable. Glénat (Grafica), janvier 2015, 48 p.
Tome 2 : Au nom de l’humanité. Glénat (Grafica), septembre 2015, 48 p. 

 

L’Aviatrice, Paula McLain.

coupdecoeurl-aviatrice-paula-mc-lain

Beryl Markham a quatre ans lorsque sa famille s’installe au Kenya en 1904. Très vite abandonnée par sa mère, qui rentre en Angleterre avec son fils aîné sous le bras, elle est élevée par son père – entraîneur de chevaux de course – et par les natifs de la tribu Kipsigi, qui vivent sur les terres paternelles. Cette éducation non-conventionnelle pour quelqu’un de son rang fait d’elle une jeune femme audacieuse et farouche, qui voue un amour sans bornes à la nature sauvage et se moque de la bienséance. De mariages ratés en liaisons contrariées – elle tombe éperdument amoureuse de Denys Finch Hatton, l’amant de l’auteure Karen Blixen, laquelle vit à deux pas –, Beryl va peu à peu s’imposer comme l’une des femmes les plus singulières de son temps. Elle sera la première femme entraîneuse de chevaux, mais aussi la première aviatrice à accomplir un vol transatlantique en solitaire d’est en ouest…

De Beryl Markham, j’ignorais tout avant d’entamer cette biographie romancée ; à vrai dire, les mots « fermière » et « Kenya », dans la même phrase, ne m’évoquaient guère que Karen Blixen – que l’on croisera d’ailleurs souvent dans la vie de Beryl Markham.

Au boulot !

Beryl Markham, donc. Sacré personnage. Si elle reste seule avec son père, celui-ci est un peu désemparé : comment élève-t-on une fillette au Kenya, seul, en 1904 ? Réponse : on la laisse courir à moitié nue dans la savane avec Kibi, son meilleur ami et fils du chef de la tribu Kipsigi. Evidemment, ce n’est pas particulièrement convenable. Père engage donc une… gouvernante, Emma – qui, en fait, s’avérera être sa bonne amie, mais ce n’est pas encore la question. Or, Beryl est un tantinet rétive. Soucieuse de ne pas envenimer la situation, Emma fait venir différentes préceptrices que Beryl choie : odieuse, désobéissante, elle n’hésite pas à glisser un cadavre de mamba noir dans le lit de l’une d’elles. C’en est trop : ce sera la pension.  Là encore, échec fracassant. A même pas 15 ans, Beryl revient au domaine et, ô bonheur, travaille avec son père. En fait, précisément là où elle voulait être depuis le départ.

Car notre aventurière est une forte tête, un trait de caractère qui lui sera, par la suite, bien utile. Après avoir décidé – un peu vite et pas pour les bonnes raisons – de se marier à 17 ans avec un voisin, Beryl (Mme Purves, à l’époque)… quitte le domaine conjugal. Pour aller travailler. En 1919, parfaitement, messieurs-dames. Ah et puis, au passage, elle devient la première femme entraîneuse de chevaux de course, domaine dans lequel elle se taille assez vite une bonne réputation. Mais le meilleur, c’est que ce n’est pas pour cela qu’elle est passée à la postérité, puisqu’on se souvient d’elle comme étant la première aviatrice à avoir traverser l’Atlantique d’est en ouest, en 1936.
Si c’est l’aviation qui vous botte, sachez qu’elle n’occupe que la portion congrue de l’ouvrage : l’intro et rapidement un chapitre à la fin.

Beryl Markham à bord de son avion.

Mais ce n’est franchement pas dramatique tant Beryl Markham a semblé vivre mille autre vies avant cela. De ses combats pour exister en tant que femme et mener la vie qu’elle souhaitait à ses grands élans d’enthousiasme, en passant par toutes les désillusions (nombreuses) qu’elle a pu connaître, elle a eu une vie très riche. On sent que Paula McLain a effectué de nombreuses recherches pour réaliser cette biographie : sous sa plume, c’est toute la colonie qui resurgit, dans ses petites gloires et travers. Il n’est aucunement difficile de se figurer tant les paysages que Beryl traverse que l’ambiance qui règne sur ce petit bout de Kenya aux débuts du XXe siècle. De fait, ce sont plutôt les premiers que la seconde qui donnent envie d’aller visiter, soyons honnête. Car la mentalité d’esprit d’une colonie anglaise de l’époque est malheureusement aussi étroite que ce à quoi on pouvait s’attendre.

Gros coup de cœur, donc, pour cette biographie savamment romancée de Beryl Markham, pionnière du XXe siècle. J’ai été charmée par ses aventures aussi modernes qu’exotiques, son caractère volontiers frondeur et son tempérament fonceur. Paula McLain nous rend les personnages très vivants, très proches et on s’immerge totalement dans l’aventure, d’autant que sa plume est aussi fluide qu’évocatrice. C’était une lecture littéralement fascinante !

L’Aviatrice, Paula McLain. Traduit de l’anglais par Isabelle Chapman. Presses de la Cité, octobre 2015, 400 p.

 

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :