L’Enfant de poussière, Patrick K. Dewdney.

La mort du roi et l’éclatement politique qui s’ensuit plongent les primeautés de Brune dans le chaos. Orphelin des rues qui ignore tout de ses origines, Syffe grandit à Corne-Brune, une ville isolée sur la frontière sauvage. Là, il survit librement de rapines et de corvées, jusqu’au jour où il est contraint d’entrer au service du seigneur local. Tour à tour serviteur, espion, apprenti d’un maître-chirurgien, son existence bascule lorsqu’il se voit accusé d’un meurtre. En fuite, il épouse le destin rude d’un enfant-soldat.

Vraiment, il est temps que je vous parle de ce bouquin, lu au mois de mai 2018 (groumpf)… et relu cet été (oui, même avec des super notes, ça faisait un peu loin pour la chronique, comme pour enchaîner avec la suite). Surtout que  maintenant, vous avez dû en entendre parler à peu près partout et pas seulement parce qu’il  a été multiprimé – Julia Verlanger 2018, Grand Prix de l’Imaginaire 2019, Pépite à Montreuil, sélections aux Prix Imaginales, excusez du peu. Bref, mieux vaut tard que jamais, L’Enfant de poussière !

Les premières pages nous plongent dans un univers de fantasy rude et sombre – sans doute car il est vu par les yeux d’un orphelin des rues, en plus issu d’une peuplade nomade, clairement méprisée par les villageois brunois.
L’intrigue déroule un roman d’apprentissage découpé en plusieurs grandes parties, chacune dominée par un maître qui prend Syffe en charge, du première-lame Hesse au guerrier-var Uldrick, en passant par le primat Barde Vollonge et le chirurgien Nahir (dont certains font vraiment figure de père de substitution). Chaque apprentissage occasionne son lot de découvertes et d’épreuves qui, peu à peu, forgent le caractère de Syffre. Cela pourrait sembler classique mais j’ai plutôt eu l’impression d’être dans un anti-roman d’apprentissage tant le destin s’abat chaque fois plus violemment sur Syffe, qui semble ne jamais pouvoir en être le maître ! C’est peut-être aussi ce qui donne au récit ces allures de dark fantasy : entre autres calamités, il doit passer outre plusieurs enlèvements,  passages à tabac, mutilations et autres complots visant à le faire pendre. À tout juste sept ans !

En effet, le récit débute alors que le protagoniste est très jeune (et il ne doit pas avoir plus de 12 ou 13 ans à la fin du premier tome). Mais le récit est fait, a posteriori, par le personnage plus âgé, ce qui induit deux décalages que j’ai trouvés vraiment intéressants. D’une part, un décalage de langage. Je me souviens très bien, à ma première lecture, d’avoir relu les premières pages en me demandant si j’avais bien suivi : en effet, le niveau de langue semble un peu élevé par rapport à l’âge du personnage.
Le second décalage tient à la politique : dès le début, on sait que le roi meurt, mais cela a peu d’incidence (du moins cela semble ne pas en avoir) sur la vie des protagonistes. En fait, Syffe est trop jeune, à l’époque, pour comprendre en quoi cette mort lointaine a quoi que ce soit à voir avec lui. Comme il nous raconte l’histoire avec ses souvenirs de l’époque, avec assez peu d’interventions de son présent, on a l’impression que toute la partie politique se déroule complètement en arrière-plan, sans que l’on en voit réellement les rouages. En fait, on en distingue plutôt les conséquences et c’est tout aussi prenant, d’autant qu’on a souvent l’impression que cela aura un impact fort sur la suite.

Le récit se déroule sur un rythme assez lent. L’intrigue prend tout son temps pour se développer et cela colle vraiment bien à sa richesse et à sa densité. D’ailleurs, l’auteur maîtrise à la perfection le rythme du récit, et sait étirer le temps ou l’introspection lorsque le suspense est nécessaire. Il en sort des scènes extrêmement détaillées et une savante façon de laisser monter la tension (avec une mention spéciale pour les scènes de procès, qui m’ont fait dresser les cheveux sur la tête aux deux lectures, tant j’en appréhendais la fin annoncée !). Ce luxe de détails permet aussi d’introduire toutes les spécificités de l’univers : magie, théologie, spiritualités, philosophie. C’est vraiment riche et dense ! De fait, l’apparente lenteur du récit se nourrit de toutes ces précisions. Du coup, difficile de s’ennuyer durant cette lecture, tant tout est bien amené et construit !

« La clairière obscure avait été envahie par un vol de lucioles. Elles virevoltaient en silence, des milliers de lueurs minuscules qui tournoyaient autour du chêne central, comme une procession de bougies féeriques.
Parfois, il y avait un bruissement furtif, un chasseur ailé piquait dans la clairière, une luciole s’éteignait brusquement, et autour, cela faisait comme une vague lumineuse, comme les rides sur l’eau lorsqu’il pleut. Fasciné par le spectacle phosphorescent, j’en oubliai quelque temps les bleus et l’épuisement.  » J’ai toujours aimé les bois de Vaux pour ça », fit Uldrick doucement. « A chaque fois, c’est quand tu commences à ne plus la supporter que cette forêt se rachète pour la lune qui vient. Comme si elle avait besoin qu’on l’aime. » J’acquiesçai, la bouche entrouverte, envoûté par la danse lumineuse.  » On dirait des fées « , fis-je.  » On dirait que c’est la nuit qui… qui ondule.  » Uldrick me lança un regard étrange par-dessus le feu. « C’est vrai « , fit-il.  » On dirait que la nuit ondule. »

Il faut aussi dire que la plume de Patrick K. Dewdney, ciselée, envoûtante, souvent poétique, rend la lecture aussi fluide que prenante. Les passages dédiés à la nature ou à la philosophie alternent avec des scènes d’une grande intensité qui m’ont parfaitement ferrée. La lecture coule d’elle-même et on se retrouve à avaler les 600 pages sans s’en apercevoir.

En bref, L’Enfant de poussière est un excellent tome d’introduction qui réussit à accorder autant d’importance aux personnages, qu’à l’univers et à l’intrigue : chaque élément est creusé, nuancé, d’une riche complexité. Portée par la plume envoûtante de l’auteur, j’ai littéralement dévoré le roman et suis très curieuse de lire les six tomes suivants !

Le Cycle de Syffe #1 : L’Enfant de poussière, Patrick K. Dewdney. Au Diable Vauvert, mai 2018, 624 p.

L’Art du naufrage, Le Royaume de Pierre d’Angle #1, Pascale Quiviger.

Après deux années à sillonner les mers avec son équipage, le prince Thibault décide de rentrer sur sa bienheureuse île natale, où l’attend son père le roi pour qu’il prenne sa succession. Mais le retour est semé d’embûches : outre les inévitables tempêtes, Thibault ne tarde pas à découvrir à son bord une passagère clandestine. Ema, une jeune esclave en fuite, n’a pas l’intention de débarquer, au grand dam de l’amiral et de l’équipage. Or, un œil neuf ne sera pas de trop à Thibault : car Pierre d’Angle ne s’est pas arrêtée de vivre en l’absence de Thibault. Son demi-frère, le prince Jacquard, a finement manœuvré en sous-main pour s’assurer la succession. Et il faut également compter avec l’inavouable secret sur lequel repose la prospérité de Pierre d’Angle et qui ne va pas tarder à faire de nouveau parler de lui…

Ce roman m’a été chaudement recommandé par Camille – qui est toujours d’excellent conseil. Et ça n’a pas raté, le conseil était extra !
Pourtant, pour une raison inexplicable, j’ai eu du mal à m’y mettre, alors même que l’introduction du roman nous offre une scène maritime parfaitement troussée, comme je les aime. Sans doute manquais-je de concentration ! Quoi qu’il en soit, une fois que j’ai eu réussi à m’y mettre, on ne m’arrêtait plus.

Car Pascale Quiviger maîtrise parfaitement l’art du récit. L’intrigue se compose de deux parties assez distinctes : la première, pleine d’allant et d’aventures, sur le bateau, est assez divertissante, alors que la seconde, plus consacrée aux complots politiques et aux désillusions quant à Pierre d’Angle, est nettement plus sombre.
Évidemment, des traces de la seconde partie affleuraient déjà dans la première, car on sait dès le départ à quel point le demi-frère de Thibault peut s’avérer manipulateur, ce qui pimente indéniablement l’histoire. De plus, l’autrice jalonne son récit d’effets d’annonce tous plus sombres les uns que les autres, ce qui rend le suspense particulièrement présent – et ce avec excessivement peu de retournements de situation de fin de chapitres.  Résultat ? C’est extrêmement prenant ! Car le narrateur omniscient glisse très régulièrement des allusions au futur funeste des personnages, ce qui empêche très clairement de s’arrêter à la fin du chapitre, comme on se l’était pourtant promis – en tout cas, c’est ce qui m’est arrivé.

« Ema était déjà profondément endormie. Ses boucles éparpillées autour d’elle, sa respiration profonde et régulière rassurait Thibault, mais la dague l’empêchait de se détendre. Il ne comprenait rien à sa propre anxiété. Il se sentait comme un pèlerin en visite sur les lieux d’une tragédie. Il avait l’impression de recevoir des indices sur la nature de son propre destin sans avoir la capacité de les déchiffrer. De fait, il aurait dû se méfier de ce que cachait le manoir d’Ys. Il aurait dû se méfier du bourdonnement inexplicable de la grotte de Frenelles, de sa constellation fossilisée et de l’étoile qui brillait plus fort que toutes les autres. Il aurait dû se méfier du gel précoce et des cartes colorées de son vieux précepteur. Mais il n’avait aucun moyen de le savoir puisque tous les morceaux ne tomberaient en place que bien plus tard.»

Cela tient sans doute également à la galerie de personnages que l’on croise. Ils sont assez nombreux et pourtant, et pourtant ! L’autrice parvient à rendre chacun d’entre eux intéressant, consistant. Malgré cela, c’est à propos des personnages que viendra mon seul point noir du roman : pourquoi s’acharner autant sur Félix ? Certes, il présente un caractère plutôt traditionnellement (et de façon pour le moins sexiste) attribué à une femme, mais ces traits ne sont justement pas réservés aux femmes ! J’ai trouvé dommage de s’appesantir autant dessus, alors que tous les autres personnages sont si soignés, et que le récit se paie même le luxe d’afficher un couple parfaitement égalitaire.
Ce point mis à part, il faut reconnaître que les personnages sont un des atouts majeurs de ce roman. Alors qu’ils sont nombreux, l’autrice parvient à nous les brosser en quelques coups de pinceaux, à leur attribuer personnalités et caractères particuliers, à nous les rendre attachants ou détestables. A ce propos, le prince Jacquard est particulièrement réussi (en odieux méchant que l’on adore détester !), mais je suis certaine qu’il se révélera un peu plus dans les tomes suivants . Outre cet empêcheur de tourner en rond, on navigue entre l’équipage de Thibault, le personnel du château, et quelques figures notables – comme celle de la reine-mère, Sidra, que je trouve follement intrigante. Et est-ce que l’on s’y perd ? Que nenni ! C’est même confondant de fluidité, la preuve que l’on peut maintenir une histoire avec une foultitude de personnages.

Peut-être cela vient-il aussi du style de l’autrice. Sa plume est riche, et d’une incroyable poésie ! Il y a dans ce roman un choix de métaphores assez élevé, ce qui ne rend la lecture que plus agréable. Si vous êtes réfractaires à la poésie, pas de panique, car le récit est tout à fait accessible, ce qui ne gâche rien.

« Un instant plus tard, les beaux étalons de l’écurie royale chevauchaient à travers bois au pas lent des chevaux de labour. Impatient d’arriver et impatient de revenir, Thibault n’avait qu’une seule envie, la même qu’Épinal : parcourir la distance au galop. Mais les troncs resserraient le sentier. Seulement des pins noirs, d’abord, puis aussi des érables, des ormes, des peupliers et des bouleaux grinçants. Le verglas qui, la veille au soir, les avait transformés en poème, venait de passer la nuit à déchirer leur écorce et à massacrer leurs bourgeons. »

Et puis, l’air de rien, le roman aborde un tas de sujets avec beaucoup de tact – et ça non plus, ça ne gâche rien.
Car Ema, notre protagoniste, est noire, ce qui paraît ô combien étrange aux habitants de Pierre d’Angle – qui, rappelons-le, est une île de bouseux perdue dans les confins Nord de l’univers que l’on arpente. Cela ouvre toute une réflexion autour de la différence et du racisme, plutôt intelligemment traitée. J’espère toutefois qu’Ema prendra plus de place dans le tome 2, car je me suis parfois sentie frustrée par l’écrasante présence de Thibaut à ses côtés, alors même qu’Ema est un personnage hyper fort.

L’univers semble de prime abord assez classique. Si on résume, Pierre d’Angle est une île, assez vaste, située au nord. Le climat y est tempéré, l’agriculture bien présente, le paysage découpé en ports, villes, villages, champs et forêts. Une forêt, ou  plutôt, LA forêt, que l’on sent maléfique. Au fil des chapitres sont évoquées des légendes, parfois à demi-mot, parfois plus longuement. Des légendes dont certaines ont un impact très fort sur le récit, ce qui contribue d’une part au suspense de l’intrigue et, d’autre part, à donner de la consistance au territoire que l’on arpente. J’ai adoré cette façon de faire, parce que c’est subtil et vraiment bien fait.

Malgré l’épaisseur du roman, je l’ai englouti d’une traite cet été l’été dernier, pour mon plus grand bonheur. L’autrice a réussi un parfait mélange entre fantasy, aventure et récit initiatique dans un décor qui fait la part belle à une nature pour le moins hostile – voire carrément maléfique. La plume de l’autrice est extraordinaire : soignée sans être ampoulée, riche en métaphores et petites allusions poétiques, c’est un vrai bonheur de lecture. Le récit, de son côté, est épique à souhait. Raison pour laquelle ce roman a été un énooorme coup de cœur (confirmé par le tome 2 lu cet été), que je vous conseille très très chaudement !

Le Royaume de Pierre d’Angle, tome 1, L’Art du naufrage, Pascale Quiviger.
Le Rouergue (Épik), avril 2019, 483 p.

Citation pour la route :

« Thibault l’avait suivie.
– J’aimerais que tu sois sa femme de chambre, Madeleine, si tu veux bien, annonça-t-il en refermant la porte.
– Moi ? La femme de chambre de la princesse ? Moi, sire, vous êtes certain ?
C’était une promotion subite, inattendue, injustifiée. Mais Thibault avait réfléchi que Madeleine, naïve et bien intentionnée, ne représentait aucun danger pour Ema. La preuve : elle adorait le lait chaud à la vanille. C’était peut-être un préjugé, mais Thibault ne s’attendait à aucune activité politique de la part d’une personne qui aime le lait chaud à la vanille. Les chances que Madeleine ait trempé dans les magouilles de Jacquard étaient pratiquement nulles. »