L’Âme de l’Empereur, Brandon Sanderson.

La jeune Shai a été arrêtée alors qu’elle tentait de voler le Sceptre de Lune de l’Empereur. Mais au lieu d’être exécutée, ses geôliers concluent avec elle un marché : l’Empereur, resté inconscient après une tentative d’assassinat ratée, a besoin d’une nouvelle âme. Or, Shai est une jeune Forgeuse, une étrangère qui possède la capacité magique de modifier le passé d’un objet, et donc d’altérer le présent. Le destin de l’Empire repose sur une tâche impossible : comment forger le simulacre d’une âme qui serait meilleur que l’âme elle-même ? Shai doit agir vite si elle veut échapper au complot néfaste de ceux qui l’ont capturée.

Étant arrivée au bout de mes lectures d’été (car oui, cette lecture date du mois d’août), j’ai pioché dans ma bibliothèque ce court roman (parfait pour tenir jusqu’au départ !). Et comme à chaque Sanderson, je dois dire que je n’ai pas été déçue de ma lecture !

Le récit est extrêmement court, puisqu’il fait moins de 200 pages. Malgré cela, l’auteur parvient à installer un univers total. Il faut toutefois noter que l’histoire s’inscrit dans celui d’Elantris, mais est tout à fait lisible indépendamment — du coup, ça m’a donné envie de lire ce roman qui se trouve être également dans ma PAL. Ceci étant dit, c’est vraiment quelque chose que je trouve extraordinaire avec Sanderson : il n’a pas besoin de beaucoup de pages ou de mots pour nous plonger dans des univers hyper complexes et riches, de la même façon qu’il sait comment faire avancer l’histoire par très petites touches (ça m’avait déjà frappée dans La Voie des rois.)
Ici, on est clairement dans un univers de fantasy. Certains personnages sont doués d’une magie très particulière (c’est le cas de Shai), qui leur permet de modifier le passé d’un objet. Dit comme cela, cela semble d’un rien, mais modifier le passé de l’objet permet d’en modifier la forme et la texture. Ainsi, au détour d’un chapitre, elle convainc la fenêtre de sa cellule qu’elle était autrefois un vitrail travaillé et récupère une fenêtre délicatement ouvragée. Pour ce faire, elle crée des tampons spécifiques, qui vont indiquer à l’objet quelle nouvelle forme prendre, tout en l’inscrivant dans une longue tradition (on dirait presque de l’ADN recodant, mais sous forme de tampon et d’encre).
Ce talent (pas hyper bien vu) la place donc dans une position assez compliquée, puisqu’on lui demande tout simplement de forger un tampon d’âme pour l’Empereur (celui-ci étant plongé dans le coma). Honnêtement, après Fils-des-Brumes et La Voie des Rois, je pensais avoir fait le tour des idées novatrices de Sanderson. Mais non ! Il innove encore, avec une magie qui confine ici à la science.

Bien que le récit soit vraiment court, Sanderson prend le temps de détailler la psychologie de ses personnages. Shai est, sans trop de surprise, le personnage le plus développé, mais ceux qui gravitent autour d’elle sont eux aussi travaillés – particulièrement Gaotona, son geôlier et tourmenteur. Sans surprise, ils sont tous « utiles » à l’intrigue principale, mais ce n’est vraiment pas gênant. Ce qui est intéressant, c’est que c’est par ces personnages-là que l’on en apprend plus sur l’univers, l’Empereur, la façon dont est vue la magie et les tenants et aboutissants de l’intrigue. Au fil des leurs dialogues avec Shai, et de quelques scènes annexes, on se fait une parfaite idée de la situation.

L’autre point que j’ai trouvé extraordinaire, c’est que l’intrigue est quasiment un huis-clos : en effet, Shai est enfermée dans sa cellule de travail tout du long, et on ne voit que rarement ce qui se passe à l’extérieur. Et pourtant, l’histoire est loin d’être chiante ou plate — vraiment, j’ai passé chaque chapitre à m’épater devant le talent de Sanderson.

Plus ça va et plus le nom de Brandon Sanderson est pour moi synonyme de « valeur sûre ». En ouvrant ce roman, vu sa maigreur, je dois dire que je ne m’attendais pas à une révélation et chaque chapitre a été un enchantement. L’histoire est courte, mais bien équilibrée. Il y a ce qu’il faut de suspense, de trouvailles originales, d’explications sur l’univers (même si le début est un peu complexe) ou quant aux tenants et aboutissants de l’intrigue. En plus de cela, il y a une vraie réflexion sur l’art (celui que pratique Shai, bien sûr, mais aussi celui des artistes assermentés de son univers), ce qui ne gâche rien.
Bref : une très très bonne découverte !

L’âme de l’empereur, Brandon Sanderson. Traduit de l’anglais par Mélanie Fazi. Le Livre de Poche, 2014, 195 p.

Le Héron de Guernica, Antoine Choplin.

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Avril 1937, Guernica. Quand il ne donne pas un coup de main à la ferme du vieux Julian, Basilio passe son temps à peindre des hérons cendrés dans les marais, près du pont de la Renteria.
Ce matin du 26, alors que nombre d’habitants ont déjà fuit la ville dans la crainte de l’arrivée des Nationalistes, le jeune homme rejoint son poste d’observation au bord de l’eau. Amoureux de Celestina, une jeune ouvrière de la confiserie, il veut lui peindre un héron de la plus belle élégance, lui prouver sa virtuosité et son adresse de coloriste, alors que, déjà, les premiers bombardiers allemands sillonnent le ciel. Près de Basilio, il y a un soldat déserteur qui rampe dans les marais et le supplie de garder le silence. Ensemble, ils regardent les bombes tomber sur le village.
Basilio a laissé le vieil Antonio et Julian au marché. Alors, il rejoint la ville à toute vitesse pour voir, de ses propres yeux, l’horreur à l’oeuvre, et essayer de retrouver ses proches. 
Eusebio, son ami prêtre, lui demdande de  photographier les avions allemands, pour témoigner de ce massacre. Mais comment rendre la vérité de ce qu’ils sont en train de vivre, ceux de Guernica, dans ce cadre limité de la plaque photo ? « Ce qui se voit ne compte pas plus que ce qui est invisible » dit-il.

Basilio est un jeune homme rêveur, peut-être un peu naïf. Il pense à conquérir Celestina, demande une chemise blanche à Maria pour le bal, et peint toujours plus de hérons, fasciné qu’il est par l’énergie qui parcourt le héron même lorsque celui-ci est parfaitement immobile. Sujet de préoccupation frivole en pleine guerre ? Pas tant que ça. Car Basilio est obsédé par la question du rendu du réel. Ses hérons de papier ne seront-ils jamais autre chose que du papier ? Une question qui va, rapidement, prendre une ampleur dramatique.

Sous des dehors de roman court et facile à lire, Le Héron de Guernica cache une redoutable profondeur. Si Basilio est naïf, attachant,  sympathique à souhait, on sent qu’il évolue dans un contexte tendu, en témoignent ces gens qui quittent Guernica pour échapper aux nationalistes, ou à ces bandes de soldats en déroute. Pourtant, le roman est empreint de fraîcheur, du moins jusqu’au moment fatidique où Basilio et le soldat aperçoivent les premiers appareils de la Légion Condor.
Les dialogues ne sont pas matérialisés par des tirets ou des guillemets : simplement placés à la ligne, avec juste ce qu’il faut de verbes introducteurs pour qu’on sache qui parle, ils coulent naturellement. Ajouté au style fluide, cela fait que l’on progresse dans l’histoire sans aucune difficulté, en emmagasinant l’impression de soleil et de sérénité qui se dégage de la vie de Basilio.

Enfin, jusqu’au lundi matin, bien sûr. Là, la sérénité disparaît mais pas, comme on s’y attendrait, avec violence et éclat. C’est une disparition presque délicate, constatée dans la douceur du marais, dans l’hébétude qui suit les grandes catastrophes. Même lorsqu’il se rue vers Guernica, Basilio semble étrangement calme, presque détaché de ce qui est en train de se passer. Et, en même temps, Basilio – et le lecteur – ressent avec une violente acuité tout ce qui se déroule. Arrivé sur place, l’enfer se déchaîne. Décrit avec une économie de mots toute pudique, esquissé seulement des traits essentiels, ce passage est un morceau de bravoure de description, dont de nombreux extraits m’ont donné envie de pleurer tout ce que je savais tant c’était, à la fois, beau et horrible.
J’en retiendrai l’image très forte des deux taureaux en feu qui s’échappent de la grange dans laquelle ils étaient enfermés, image qui ne peut qu’évoquer la peinture de Picasso dont on retrouve, ça et là, les motifs parsemés.

Guernica, Pablo Picasso, 1937. Cette toile n’a été exposée en Espagne (au Reina Sofia) qu’à partir de 1981, après la mort de Franco, conformément aux vœux de Picasso.

Picasso, justement, s’invite tout au long du roman. Dès le titre, on pense à lui et, justement, le roman s’ouvre avec le Guernica de Picasso que Basilio est venu voir à Paris pour l’Exposition Universelle de 1937. Vous ne le savez peut-être pas, mais Picasso n’était pas à Guernica. Ce qui pose la question suivante : comment rendre compte d’une chose à laquelle on n’a pas assisté ? Cette question taraude Basilio. Car lui, à Guernica, il a tout vu, et il a même vu bien plus que ce qu’il aurait aimé voir. Les ruines, les corps, la douleur, l’horreur. Et Basilio, hormis des hérons cendrés, n’a rien peint. Lorsqu’Eusebio lui donne l’appareil photo avec pour mission de photographier les bombardiers, Basilio se rend compte que ce qui se voit ne compte pas plus que ce qui est invisible, et il photographie la bicyclette couchée, seule au milieu de la place.

«J’ai fait treize photographies des avions et une autre un peu différente.
Du moment que tu les as eus et qu’on a des preuves de tout ça. Qu’on puisse faire savoir ce qui s’est passé ici, à Guernica, c’est ça qui compte.
J’ai photographié la bicyclette, aussi.
Quelle bicyclette ?
Celle qu’on voit là-bas, couchée par terre au milieu de la place.
C’est une drôle d’idée dit le père Eusebio en regardant vers la bicyclette.
Les avions, ça suffit pas pour raconter ce qui se passe ici, dit Basilio. Dès que tu te mets la tête sous le drap noir et l’oeil dans le viseur, tu te rends compte que ça suffit pas.
Si on peut voir les bombardiers, juste là-au dessus des toits, c’est déjà beaucoup, non ?
Sur la photographie, on verra les bombardiers.
Ben oui, bien sûr, Basilio. Les bombardiers.
Le front plissé, le regard inquiet du père Eusebio.
Je veux dire, continue Basilio, on verra que les bombardiers. Ils prendront toute la place, sur la photographie. Surtout que ça occupe beaucoup de place, un bombardier.
C’est bien ce qu’il nous faut, bredouille le curé.
C’est pas comme une bicyclette.
Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
Rien que ça, une bicyclette qui repose à terre, au milieu d’une place déserte. Je crois que c’est pas mal pour donner une à deviner tout ce qu’on voit pas sur l’image. Toutes ces choses qui flottent dans l’air et qui fabriquent notre peur de maintenant. Qu’on peut pas graver sur du papier mais qui nous empêchent presque de respirer, par moments. Tu vois ce que je veux dire ?
Oui.
Alors je trouve que cette image de bicyclette, elle fait la place à tout ça et c’est dans ce sens qu’elle vaut bien une photographie de bombardier.»

Au milieu des fracas des bombes et de la terrible douleur que laisse l’attaque se pose donc la question de la nécessité de l’art pour dire la fureur des conflits, et pour survivre aux massacres. L’art comme la seule façon de témoigner et de surpasser ce qu’il s’est passé.
Le roman s’achève, comme il a commencé, avec l’évocation du tableau qui a fait connaître au monde entier la tragédie de Gernika.

Le Héron de Guernica est un petit bijou de délicatesse et de poésie, évoquant la guerre et les rapports que l’art, façon de témoigner et de surpasser l’horreur, entretient avec elle. Antoine Choplin fait preuve d’une économie de mots qui, sans édulcorer le propos, évoque la douleur tout en pudeur. On ne peut que s’attacher à Basilio qui voit son univers s’écrouler mais tente, malgré tout, de garder la tête hors de l’eau. Pour résumer, Le Héron de Guernica est de ces romans qui vous prennent aux tripes, un coup de cœur que l’on ne reconnaît qu’à la dernière page, et qui vous remue encore bien longtemps après l’avoir tournée. 

La Héron de Guernica, Antoine Choplin. Points, 2015, 158 p. 

 

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Forger le lien, Lune et l’Ombre #2, Charlotte Bousquet

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Échappant de justesse à Malco, Lune et Léo se réfugient chez la belle Rosalie et sa sœur, en bord de mer. Une parenthèse de douceur dans cette course effrénée… jusqu’à ce que Malco les rattrape. Cette fois, Lune ne veut plus fuir. Cette fois, Lune veut agir, vaincre ces ombres maléfiques et leur maître, qui la privent des couleurs de la vie et font souffrir sa mère. Pour cela, Lune doit retrouver une partie de son âme et réussir plusieurs épreuves au cœur d’une étrange ville-labyrinthe…

On retrouve Léo et Lune, toujours traqués par le terrifiant Malco. La fuite continue, et ils passent à nouveau de tableau en tableau.
La structure de ce tome est donc assez proche de celle du volume précédent : Lune et Léo enchaînent les découvertes picturales, en fuyant de toile en toile, poussés par Malco qui les traque.Le schéma et l’intrigue restant assez proches, on a la légère impression qu’il y a redite. Mais, comme l’auteur introduit de nouveaux éléments dans l’histoire, cette impression s’estompe assez vite !

Lune découvre assez vite que sa présence peut avoir des conséquences sur les occupants des tableaux – des conséquences néfastes, bien sûr, mais on s’en doutait. Cette découverte va entraîner le second changement majeur : Lune cesse de fuir, et elle passe à l’offensive. Et elle le fait seule.

Le roman bascule, du coup, en quête initiatique. Lune se retrouve à devoir résoudre une série d’énigmes, chacune correspondant à une toile en particulier, le tout dans le but de retrouver Llama, l’héroïne du tableau de Remedios Varo. Les tableaux qu’elle visite, des chefs d’oeuvre de l’art, se révèlent tous assez décevants, une fois que Lune y pénètre : loin des couleurs chatoyantes et des paysages qui font rêver, Lune découvre des situations affreusement glauques, et qui filent le frisson. La réflexion sur le gouffre entre apparence et réalité est vraiment intéressante et bien menée.
L’histoire est extrêmement directe, et on aurait parfois apprécié un peu plus de détails… d’autant que la décision de Lune de combattre intervient assez tard dans le roman. La fin, de son côté, intervient en plein moment de tension, et nous laisse avec beaucoup de questions !

Forger le lien est un bon tome de transition ; Lune se décide enfin à combattre plutôt que fuir, et on commence à se diriger vers la résolution. Le choix des tableaux est, à nouveau, excellent et amène une foule de questions et réflexions vraiment intéressantes – mais on regrette presque que les illustrations ne soient pas dans le corps de l’ouvrage. Bien que ce volume ressemble fortement au premier et soit un peu moins riche en révélations et actions, on meurt d’envie d’en savoir plus, et de découvrir comment Lune va retrouver ses couleurs. Vivement le tome 3 !

◊ Dans la même série : Fuir Malco (1) ;

Lune et L’Ombre #2, Forger le lien, Charlotte Bousquet. Gulf Stream, 2015, 192 p. 

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