La Ville sans vent #1, Eléonore Devillepoix. #PLIB2021

À dix-neuf ans, Lastyanax termine sa formation de mage et s’attend à devoir gravir un à un les échelons du pouvoir, quand le mystérieux meurtre de son mentor le propulse au plus haut niveau d’Hyperborée.
Son chemin, semé d’embûches politiques, va croiser celui d ‘Arka, une jeune guerrière à peine arrivée en ville et dotée d’un certain talent pour se sortir de situations périlleuses. Cela tombe bien, elle a tendance à les déclencher…
Lui recherche l’assassin de son maître, elle le père qu’elle n’a jamais connu. Lui a un avenir. Elle un passé.
Pour déjouer les complots qui menacent la ville sans vent, ils vont devoir s’apprivoiser.

L’histoire commence très fort avec rien de moins qu’un meurtre (de l’avis de Lastyanax, du moins) : enquête au programme. Arka, parallèlement, cherche à retrouver son père, qu’elle n’a jamais connu, mais dont elle sait qu’il est Hyperboréen : double enquête au programme, donc. Qui, sans trop de surprises, vont s’entrecroiser au fil des chapitres !

Premiers problèmes : Lastyanax se retrouve confronté à l’indifférence de la classe politique (tant pour sa personne que pour l’assassinat de son mentor…), à laquelle il appartient pourtant ; Arka, quant à elle, est en butte à la mentalité hyperboréenne assez particulière.
En effet, Hyperborée, sise sous un dôme (d’où l’absence de vent qui donne le titre), est une cité particulièrement inégalitaire, construite sur plusieurs niveaux. Les niveaux les plus bas sont réservés à la plèbe, le niveau supérieur abrite les classes les plus riches, les instances politiques et l’école de magie. Entre les deux, des classes populaires à aisées, des marchands, des malfrats et toute la population que peut contenir une société de ce type. Pour passer d’un niveau à l’autre, il y a un péage, dont la valeur augmente non seulement à chaque niveau, mais additionne en plus les montants des niveaux précédents ! Une simple montée est donc exorbitante et hors d’atteinte de la plupart des bourses. D’ailleurs, le niveau d’origine a son importance : les transfuges de classe sont globalement mal vus par les riches qui cultivent l’entre-soi (toute ressemblance avec une situation réelle n’est sans doute pas fortuite). Et devinez quoi ? Lastyanax en est justement un, de transfuge (sans parler d’Arka qui a le bon goût d’être une fille, et une étrangère). C’est donc très ironiquement que Last hérite du poste de Ministre du Nivellement, chargé de réduire les inégalités entre les niveaux (ou de les cacher habilement, comme il le comprendra rapidement).
Cette question des inégalités traverse tout le récit : outre l’indifférence des puissants vers les concitoyens, les personnages – notamment Arka – sont confrontées à du bon vieux machisme comme on l’aime. Quoi ?! Une femme faisant de la magie ou de la politique ? Mais vous n’y pensez pas ! La question de la place des femmes est même le cheval de bataille de Pyrrha, une des rares magiciennes d’Hyperborée, qui n’entend pas se laisser cantonner à sa cuisine et à son futur mariage.

« Au loin se dressait Hyperborée, dont le dôme surgissait de la neige comme une gigantesque bulle dorée. Si Arka n’avait pas été affamée, elle aurait pu passer des heures à contempler la ville. Derrière la surface transparente où se reflétaient les nuages, une multitude de tours rondes, plus hautes les unes que les autres, frôlaient par endroits la paroi intérieure du dôme. Du vert, du bleu, de l’ocre, du rose : cette débauche de couleurs semblait irréelle au milieu des nuances grises de la lande, du ciel et de la montagne. »

L’univers dans lequel se déroule le récit m’a proprement enchantée. Hyperborée est décrite de façon hyper visuelle et regorge d’inventions aussi audacieuses qu’ingénieuses – la palme allant aux canaux qui relient les niveaux et que l’on arpente à dos de tortues. N’est-ce pas génial, comme idée ? Si le récit se déroule presque exclusivement au sein de la cité, on a quelques aperçus des autres contrées, au-delà du territoire glacial qui entoure la riche cité. Les Amazones, grand opposant politique, sont justement citées à de nombreuses reprises, tant elles terrorisent la population, qui ne les a pourtant plus vues depuis plusieurs siècles – là encore, des femmes en position de pouvoir, ça en chatouille plus d’un.
Un grand ennemi politique (même si on ne l’a plus vu depuis des lustres), un risque majeur (des femmes au pouvoir) agité sous le nez des vieux barbons, un souverain (le Basileus) en poste depuis deux siècles… Oui, tout cela sent bien le complot à plein nez et, justement, sur ce point, on est servis. L’intrigue, simple en apparence, repose en fait sur plusieurs couches de complots et de manipulations qui se révèlent au fur et à mesure. Le suspense est donc très présent, soutenu par un rythme mené de main de maître : non seulement il est impossible de s’ennuyer, mais j’avais en plus du mal à m’arrêter en fin de chapitres !

Le système de magie, de son côté, est original et bien pensé, surtout dans la façon dont on le neutralise, à l’aide d’une pierre, le vif azur, qui va justement se retrouver au sein du récit. C’est très ingénieux !
Le récit semble mélanger plein d’influences et en tirer systématiquement le meilleur : au vu des noms, des coutumes et des forces en présence, on pense évidemment à l’antiquité gréco-romaine mais le récit convoque aussi des références plus récentes comme Harry Potter (les personnages passant un temps considérable à faire des recherches à la bibliothèque !) ou Wonder Woman (forcément, les Amazones et l’iconographie qu’elles invoquent étant passée par là).

« C’est fermé à clé. Vous savez forcer une serrure, Maître ?
– Je suis mage.
– Y a rien d’incompatible.
« 

Autre excellent point : l’humour de l’ensemble. Oui, l’histoire est, par bien des aspects, éminemment tragique. Elle est aussi hautement palpitante et pleine d’une tension qui ne se dément jamais. Mais elle est aussi très drôle, que ce soit en raison des piques que s’échangent les personnages, un d’une narration qui ne dédaigne pas une petite dose de sarcasme bien dosé. Il faut également dire qu’Arka, brut de décoffrage et plus encline à distribuer des baffes qu’à faire preuve de finesse, est un régal à elle seule. Bref : c’est génial.

Si je ne m’étais pas (pour une fois !) astreinte à suivre notre rythme de lecture commune, La ville sans vent est un roman que j’aurais sans doute englouti en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant j’ai été embarquée dans cet univers. Le récit est imaginatif, ingénieux, plein d’audace et m’a plongée dans un émerveillement constant. Coup de cœur amplement mérité, donc, et j’ai hâte de lire la suite (et fin) !

C’était ma dernière lecture dans le cadre du PLIB, et c’est pour ce titre que j’ai voté parmi les cinq finalistes !


La Ville sans vent #1, Eléonore Devillepoix. Hachette romans, juin 2020, 448 p.
#PLIB2021 #ISBN9782017108443

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La Fille de Pharaon, Le Roi de Paille #1, Isabelle Dethan.

Dans la ville de Saïs, en Égypte, la jeune Neith, fille de Pharaon, est remarquée par son père lors de sa danse pour un rituel sacré. Et contre toute attente, c’est elle qu’il choisit pour effectuer la danse de la purification. L’une de ses sœurs la met aussitôt en garde : il vaut mieux qu’elle échoue dans sa prestation si elle ne veut pas finir dans la couche de leur père…… Incapable de se ridiculiser devant tant de monde, Neith n’a plus d’autre choix que de s’échapper avec Sennedjem, son demi-frère, qui compte quitter discrètement le Palais.
Mais leur fuite s’avère de courte durée. Capturés par des marchands d’esclaves, ils sont amenés auprès de leur ennemi, Nabù-kudduri-usur, roi de Babylone. Le rang social de Neith et Sennedjem est rapidement percé à jour et le roi y voit là une occasion en or. Tout laisse à penser qu’il a trouvé son roi de paille, ce substitut royal destiné à tromper les dieux durant la période prédite comme néfaste… avant d’être sacrifié pour conjurer le mauvais sort !

J’ai découvert Isabelle Dethan au collègue avec sa série Sur les Terres d’Horus et elle reste, à ce jour, parmi mes autrices illustratrices favorites ! Je crois que j’ai carrément sautillé de joie en découvrant la parution de cette nouvelle BD !

Cette nouvelle série est annoncée en deux tomes – et vu le premier, j’ai hâte que le second paraisse – avec des personnages phares un peu plus jeunes que dans Les Terres d’Horus. 
Comme dans la série précédemment mentionnée, le récit se déroule durant l’Antiquité, et en Egypte dans un premier temps. On y (re)découvre cette charmante coutume consistant, pour les pharaons, à épouser leurs propres filles… Raison pour laquelle le récit bascule bien vite à Babylone, nation concurrente de l’Egypte. Le récit est donc prétexte à la découverte de la civilisation babylonienne, notamment au travers du rituel du roi de paille, qui donne son titre à l’album. Mais on découvre également la géopolitique de l’époque, et les charmantes relations qui unissent les égyptiens et les babyloniens – dans la mesure où le roi babylonien décide de sacrifier ce prince égyptien opportunément tombé sous sa main, je vous laisse imaginer… L’intrigue est vraiment bien menée : la charge documentaire passe complètement dans le récit, sans que l’on sente la leçon d’histoire. On découvre sous un autre jour la vie des enfants royaux – égyptiens comme babyloniens – certes privilégiés, mais aussi fortement contraints par leurs statuts. Le suspense est bien présent, malgré la brièveté de l’album – que voulez-vous, 56 pages, quand on aime, cela paraît toujours trop court ! Et la fin laisse sur des charbons ardents !!

Côté graphismes, c’est un régal. Les aquarelles sont sublimes et fourmillent de détails à tous les niveaux : l’architecture est précise, les personnages hyper soignés, les décors léchés… Il n’y a rien à redire !

La Fille de Pharaon est mon premier coup de coeur de 2020, mais quel coup de coeur ! J’ai retrouvé tout ce que j’aime dans les bandes-dessinées d’Isabelle Dethan : un récit hyper bien mené et rigoureusement documenté sans être lourd, et des graphismes à faire se damner un saint. Il va sans dire que j’attends très impatiemment la suite !

Le Roi de paille #1 : La fille de Pharaon, Isabelle Dethan. Dargaud, janvier 2020, 56 p.

Le Sanctuaire des Dieux, Terre de Brume #1, Cindy van Wilder

Depuis le Bouleversement, cataclysme qui a recouvert son monde d’une brume toxique en ne laissant que de rares survivants, Héra vit à Taho dans le Sanctuaire des Prêtres de l’eau, où elle apprend à maîtriser la magie pour devenir guerrière. Au cours d’une mission, elle rencontre Intissar, une Sœur de Feu capable de communiquer avec les esprits. Intissar a bravé sa propre communauté pour venir avertir les habitants de Taho d’un terrible danger. Mais il est déjà trop tard : une vague de Brume, peuplée de créatures ni mortes ni vivantes, s’est levée… et frappe le Sanctuaire. Et elle frappera encore. Héra et Intissar s’allient afin d’empêcher leur monde de sombrer dans l’oubli, mais en est-il encore temps ?

Sans grande surprise, je guettais cette nouvelle parution de Cindy van Wilder aussi, lorsque Solessor a annoncé l’avoir dans ses prochaines lectures, je n’ai pas été longue à sauter sur l’occasion pour quémander une petite lecture commune !
Avec Terre de brume, l’autrice retourne à la fantasy, post-apocalyptique de surcroît : le monde a été noyé sous une brume toxique et quasi dépourvu de ses ressources en eau, ce qui rend la vie des habitants pour le moins difficile, d’autant que la brume commence à se comporter d’étrange manière. Vu d’ici, cela semble juste être du post-apo, mais il faut ajouter que certains personnages maîtrisent les éléments et sont capables d’utiliser la magie, d’où la mention de la fantasy. Et ce mélange des genres fonctionne plutôt bien.

Si on résume l’intrigue à ses grandes lignes, elle n’est pas follement originale et on retombe sur une trame fantasy assez classique (mais qui a prouvé son efficacité) : deux personnages que tout oppose vont se retrouver à faire front commun pour atteindre un but supérieur (la survie de leurs clans respectifs) ; la société est hyper clivée, et les clans ne se mélangent absolument pas, chacun étant persuadé d’être supérieur ; les opposants, quant à eux, ont une vraie dent contre cette société et entendent bien fomenter leurs petites vengeances dans leur coin. J’en conviens, vu comme ça, l’ensemble pourrait paraître assez cliché et, s’il est vrai que je n’ai pas été toujours très surprise par les péripéties, je dois avouer que l’univers m’a malgré tout emballée, sans doute à cause des petits à-côtés !

Avec, au premier chef, l’imprégnation antique du monde dans lequel on évolue. Difficile, en lisant le roman, de ne pas visualiser les personnages vêtus de longues toges blanches et se gavant d’olives du matin au soir – si tant est qu’ils en aient eu. Les noms des personnages, des lieux, des mythes, ou les descriptions fleurent bon l’Antiquité grecque ce qui, d’un côté, colle à merveille avec la magie fondée sur les quatre éléments et, de l’autre, induit un décalage avec l’aspect post-apo. Le système de magie, quant à lui, s’appuie sur les quatre éléments : Eau, Feu, Air, Terre, quoique le dernier soit quasiment absent de ce premier tome – mais la fin laisse à penser qu’on va savoir de quoi sont capables les Semeurs dans la suite, ce que j’ai évidemment hâte de découvrir.

Par ailleurs, l’intrigue repose sur un arc écologique qui m’a beaucoup plu. En effet, la brume n’est ni plus ni moins qu’un déchet généré par l’utilisation de la magie et qu’aucune génération n’a, jusque-là, pris la peine de stocker/neutraliser/recycler correctement, ce qui fait que leur monde est désormais littéralement englouti par ces déchets irréductibles. Toute ressemblance avec une situation bien connue me semble tout sauf fortuite ! Avec ça, le discours n’est pas moralisateur, car cet aspect n’est vraiment là qu’en toile de fond !

Enfin, dernier point qui m’a plu, et non des moindres : les personnages ! Le récit présente successivement les points de vue d’Héra et Intissar, deux adolescentes, donc. Pas de garçons puissant à l’horizon, je répète, pas de héros dans la place ! Voilà qui change de l’ordinaire ! Encore une fois, le récit n’est absolument pas vindicatif ni militant – façon « Girl-power-forever-ces-hommes-tous-des-nazes » : non, on a juste deux personnages aux caractères bien trempés, qui portent l’intrigue, et il se trouve que ce sont des filles. (J’ai l’air d’insister un peu, mais je trouve ça suffisamment rare pour être souligné). Ha et puis, autre bon point : pas de romance ! Du moins dans ce premier tome, car j’ai peut-être totalement surinterprété ce que j’ai lu, mais j’ai l’impression d’avoir décelé quelques indices qui iraient en ce sens. Verdict au moment de la suite, donc ! En tout cas, j’ai apprécié que, contrairement à leurs camarades de papier (en général), nos deux héroïnes se concentrent exclusivement sur leur quête et non sur leurs hormones. Cela rend l’histoire plus prenante et plus crédible, ce qui a sans doute contribué à mon rythme (élevé) de lecture sur ce titre.

En somme, j’ai vraiment apprécié ce début de diptyque, même si je dois avouer que le côté très classique de l’intrigue m’a un tantinet effrayée au départ. Finalement, cet aspect est plutôt bien contrebalancé par l’originalité des personnages et de l’univers, et les messages positifs que véhicule l’intrigue. Même si l’on voit assez vite comment vont tourner les choses, il reste du suspense quant à la suite de l’histoire, ce que le rebondissement final ne dément pas. Je suis donc assez curieuse de lire la suite, dont je guetterai sans aucun doute la parution !

Livre lu en commun avec Solessor !

Terre de brume #1, Le Sanctuaire des Dieux, Cindy van Wilder. Rageot, 12 septembre 2018.

Le Sang des Dieux et des Rois, Eleanor Herman.

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Imaginez une époque ou les dieux s’amusent des souffrances des hommes.
Ou des forces maléfiques se déchaînent aux confins du monde connu.
Ou des cendres des villes naissent des empires.
Alexandre, héritier du trône de Macédoine, est en passe de découvrir son destin de conquérant, mais il est irrésistiblement attiré par une nouvelle venue.
Katerina doit naviguer dans les eaux troubles des intrigues de la cour sans dévoiler sa mission secrète : tuer la reine.
Jacob est prêt à tout sacrifier pour gagner le cœur de Katerina. Même s’il doit pour cela se mesurer à Héphestion, tueur sous la protection d’Alexandre.
Enfin, par-delà les mers, Zofia, princesse persane fiancée à Alexandre malgré elle, part en quête des légendaires et mortels Dévoreurs d’Âmes, seuls capables d’infléchir son destin.

La fantasy historique est un de mes péchés mignons en littérature ; malheureusement, ce titre n’entrera certainement pas au panthéon des lectures du genre…

Premier point qui fâche : la narration au présent, ce qui est encore plus dommageable pour un roman se déroulant dans le passé. Comme de juste, le récit est lourd et fade – et truffé d’erreurs de syntaxe, dues à des confusions entre discours direct et discours indirect, hautement agaçantes !
D’autre part, l’auteur abuse lourdement des diminutifs pour ses personnages. Alors certes, c’est bien pratique. Mais c’est aussi parfaitement anachronique et d’autant plus malvenu lorsque le diminutif sonne nettement plus anglosaxon que… persan, par exemple (dans le cas de la princesse persane Roxane, appelée… Roxie. En toute simplicité.). Et tout cela manque tout de même de classe. Heureusement, on évite de peu le « roi Phil’ » ; mais pas le « prince Alex », malheureusement.
Ceci étant dit, tous ces diminutifs correspondent parfaitement au caractère encore foncièrement adolescent de nos personnages, dont la maturité est plus que bredouillante : entre ceux qui se boudent pour de faux prétextes et celle qui s’invente des problèmes (Katerina, pour ne pas la nommer) avant de se plaindre de la complexité de son existence, on est servis.
Cet usage va de pair avec un vocabulaire simpliste et des anachronismes incroyables, notamment dans les dialogues. Certes, les diminutifs y préparaient ; le transport à l’époque antique, à la simple lecture, est donc plus qu’ardu…Si vous aviez du Gemmell en tête, abandonnez l’idée immédiatement.

Côté intrigue, difficile de se rattraper. L’univers est assez complexe, puisque l’on doit composer avec les diverses forces en présence : Macédoniens, seigneurs ésariens (une sorte de confrérie autoproclamée rappelant douloureusement l’Inquisition) et perses – tout ce petit monde se disputant un territoire grand comme un mouchoir de poche. L’auteur prend le temps de bien dépeindre chaque partie en présence, en fournissant d’intéressants détails sur la façon dont chaque société vit et s’organise, en décrivant les lieux et les personnages. Fatalement, cela induit quelques longueurs qui, malheureusement, ne sont pas rattrapées par l’intrigue, dont le fil est d’une extrême simplicité. Or, passées les quelques péripéties qui émaillent le récit, il ne reste guère de suspens à se mettre sous la dent, les indices distillés permettant de saisir dès la première occurrence de quoi il retourne au juste. Et c’est d’autant plus vrai que nos personnages semblent bénéficier d’une chance proprement insolente : hormis Zofia à qui il arrive quelques bricoles, Katerina arpente la Carie en sifflotant et Cynané se collette joyeusement à grands coups d’épées avec des guerriers aguerris sans recevoir la moindre égratignure. À 16 ans et quand on connaît la liberté dont jouissaient les femmes dans cette aire géographique, il y a de quoi rester pantois.

De plus, l’auteur colle sur la foisonnante Antiquité un appareil magique qui manque franchement d’explications : il y a le Sang-Serpent, le Sang-Fumée, des oracles et autres pythies, des magiciens et magiciennes, des gens qui s’essaient à la magie noire, sans qu’aucun des systèmes soit expliqué ou intégré logiquement dans l’histoire… Tout cela est fort confus et colle difficilement à l’appareil proprement historique, un peu comme si les deux genres étaient incompatibles – alors que la fantasy historique propose tout de même quelques pépites.
D’autre part, ce tome étant manifestement le prologue, on a du mal à percevoir les enjeux de la présence de certains personnages : si tous ceux qui végètent dans le palais royal de Pella se croisent forcément à un moment donné, la présence de Zofia reste bien plus ambigüe – tout autant que sa quête, dont on ne sait si elle vise à éviter à la jeune fille un mariage arrangé ou si, comme l’annonce le résumé, elle consiste à aller chercher des magiciens particuliers. À cela, il faut ajouter le manichéisme qui caractérise les personnages et les développements clichés à souhait : les méchants sont très méchants, les gentils sont de sympathiques niaiseux à qui la destinée ne sourit pas. Soit.
Je passe rapidement sur l’ (les) inévitable(s) triangle(s)  amoureux, j’imagine que la seule lecture du résumé et l’annonce de la pléthore de personnages avaient vendu la mèche.

Pas de révélation, donc, avec Le Sang des Dieux et des Rois qui passera à la postérité dans la case « Oui, MAIS. » Oui, l’idée de l’intrigue est bonne mais les personnages manquant de profondeur, l’intrigue dépourvue de piquant, le manque de fluidité dans le mélange entre Histoire et fantasy et surtout – surtout !! – la plume simpliste alignant anachronismes et pauvreté stylistique, auront eu raison de ma patience. Je m’abstiendrai de lire la suite. 

Le Sang des Dieux et des Rois #1, Eleanor Herman. R. Laffont (R), avril 2016, 452 p.

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Aylus, La Voie des oracles #3, Estelle Faye.

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Les temps ont beaucoup changé. Thya la Jeune vit désormais à Rome, où les oracles sont appréciés, recherchés. Mais Thya fait de drôles de rêves. Des rêves dans lesquels le monde est extrêmement différent… 

Vous aurez remarqué que le résumé est volontairement vague. Je vous déconseille vivement de lire le résumé officiel avant de lire le roman si vous ne voulez pas vous gâcher une bonne part de l’intrigue ! 
Et on va donc tâcher d’évoquer ce roman sans en divulgâcher le point principal 🙂

C’est un début un peu laborieux que nous offre cet opus : quoi ? Mais que fait-il là, celui-là ? Qui est cette personne, déjà ? L’histoire est sans dessus-dessous, c’est à n’y rien comprendre. Une brève relecture de la fin du tome 2 s’impose, d’ailleurs…
Il faut donc quelques pages avant de comprendre ce qu’a fait l’auteur… Et là, on ne peut qu’admirer la façon dont elle triture la matière de son récit pour nous proposer un angle de vue radicalement différent et une perspective toute neuve !

Si le tome s’intitule Aylus, c’est plutôt Thya qui est au centre de l’histoire – et quelle histoire ! Aylus est là, bien sûr, mais il évolue en marge de ce que fait Thya – et sans trop en révéler, celle-ci est vraiment sur tous les fronts.
L’auteur a, à nouveau, réservé une évolution magistrale à ses personnages. Aylus, oncle de Thya et père adoptif d’Enoch, oracle lui aussi, se révèle enfin sous toutes ses facettes, dont certaines qu’on n’aurait pas soupçonnées. Aedon, de son côté, cède à ses travers de comploteurs et tente, une fois de plus, de mener la danse. Quant à Enoch et Thya, cette nouvelle perspective nous offre de belles découvertes, des revirements de positions, de nouveaux arrangements : c’est passionnant. Le roman fait également la part belle à un nouveau personnage, d’une importance capitale : l’Oracle Brûlée. Celle-ci tente, comme elle peut, de lier entre eux les fils du destin et entraîne assez vite le lecteur dans une spirale infernale mais néanmoins efficace.

Comme dans les autres volumes, la question de la religion est primordiale, d’autant qu’on assiste ici à un léger renversement. Autant les premiers volumes montraient combien la religion chrétienne a bridé toute spontanéité et toute manifestation du folklore païen, autant là on voit combien une trop grande importance accordée aux devins peut s’avérer néfaste. C’est absolument passionnant, car cela questionne beaucoup le rapport à la spiritualité.
De même, comme dans les volumes précédents, la part belle est laissée au voyage. Dans le premier volume, Thya s’échinait sur les routes de l’empire ; ensuite, elle visitait l’Orient ; cette fois, elle part pour Britannia, lieu qui va laisser à l’auteur toute latitude pour faire appel à un folklore bien ancré et fort différent des deux précédents opus.
Cette fois, donc, il faudra compter avec le Sidh et ses redoutables habitants : dullahans, kelpies et autres sylvains locaux s’invitent dans les chapitres (et s’ajoutent à ceux rencontrés précédemment), instaurant une ambiance confinant au mystique et toujours un peu sombre. Et plus les chapitres avancent, plus on se sent comme oppressé par cette ambiance sombre, fantastique, un peu onirique – la preuve que tout, dans ce roman, fonctionne à merveille. De plus, alors que l’on est toujours dans l’empire romain, on perçoit combien cette entité englobait de peuples et de cultures différents : difficile, au contact des Pictes et du petit peuple celte de toujours sentir l’influence de l’imperator. Malgré l’aspect foncièrement surnaturel de l’univers, cette réalité historique est parfaitement palpable.

Si le début du roman peut laisser un peu dubitatif du fait de la confusion instaurée, une fois les marques prises, on fond dans une intrigue aussi rythmée que les précédentes. La quête de Thya est loin d’être terminée et au vu des enjeux divins et terrestres phénoménaux qui s’entrecroisent, on vient à douter de la réussite de la jeune femme. Aucun répit n’est laissé au lecteur et on se demande bien comment l’auteur va parvenir à retomber sur ses pattes – spoiler : elle y arrive, et de fort belle façon avec cela.

On n’en dira pas plus au risque de divulgâcher l’énorme twist qui fait tout le sel de ce dernier volume de La Voie des oracles. Comme le laissait présager la couverture sombre, en opposition aux blanches couvertures des deux premiers tomes, on bascule dans un univers bien moins léger et riant que précédemment.
Estelle Faye s’est parfaitement approprié l’Antiquité et, au fil des tomes, nous fait découvrir l’empire Romain sous toutes ses coutures, en faisant voyager son personnage sur le continent européen, en Orient mais aussi sur l’île de Britannia, nous permettant ainsi de découvrir les particularités des différentes mythologies et croyances liées à ces divers endroits. Surtout, elle révolutionne totalement son intrigue dans ce dernier tome, lui donnant de nouvelles facettes et perspectives, tout en conservant le rythme et l’univers merveilleux des premiers épisodes. Tout simplement fantastique ! 

◊ Dans la même série Thya (1) ; Enoch (2).

La Voie des oracles #3, Aylus, Estelle Faye. Scrinéo, 2016, 315 p.

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J’ai tué Philippe II de Macédoine, Isabelle Dethan.

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Moi, Pausanias d’Orestide, j’ai tué Philippe II de Macédoine, le père d’Alexandre le Grand, pour assouvir ma soif de vengeance. Mais par les dieux, je vous le jure, je n’ai été qu’un jouet entre les mains impitoyables des rois de ce monde…

Vents d’Ouest lance une nouvelle série historique thématique. Après Communardes, dont les trois tomes mettent Lupano et un(e) illustrateur/trice aux commandes de chaque tome, l’éditeur propose une collection revisitant l’Histoire, par les meurtres qui l’ont marquée, en choisissant le point de vue original du meurtrier ; chaque album a été confié à un ou plusieurs auteurs de bande-dessinée. Pour le troisième volume (sur 5), c’est Isabelle Dethan qui revisite l’Antiquité et le meurtre de Philippe II de Macédoine.

Cette fois, Isabelle Dethan explore la Grèce Antique et la succession entre Philippe de Macédoine et le futur Alexandre le Grand.
L’histoire débute au moment où Philippe s’apprête à prendre une nouvelle épouse, la jeune et belle Cléopâtre. Or, si le roi apprécie son grand fils, déjà héros de guerre, Cléopâtre est bien décidée à ne pas sacrifier sa beauté et sa jeunesse pour rien : sa descendance prendra place sur le trône de Macédoine.
On commence donc par un tour d’horizon des personnages : Alexandre, bien sûr, jeune guerrier prêt à tout pour faire ses preuves ; Olympias, sa tyrannique mère, peu disposée à être écartée du palais par une pimbêche ; Philippe, qui semble peu réceptif aux intrigues l’entourant ; Pausanias, qui a, semble-t-il, une revanche à prendre…

La bande-dessinée est à la fois très didactique et très romanesque : la charge de notions relatives à l’histoire et à l’écheveau politique à mettre en place n’est jamais pesante. Isabelle Dethan installe, peu à peu, les éléments d’intrigue qui mettent en place un fort suspens. De fait, on sait que Philippe va mourir, on sait par la main de qui, mais on ignore comment et pourquoi, ainsi que la façon dont tous les protagonistes s’inscrivent dans l’histoire.

Comme dans ses autres albums, elle fait évoluer les personnages dans des décors aux détails aussi soignés que fouillés. À vrai dire, la beauté des planches vaut, à elle seule, le détour.

L’auteure offre aussi à ses personnages une agréable profondeur psychologique. Il est particulièrement intéressant de voir comment Alexandre passe, peu à peu, de fils aimant à comploteur et assassin. De même, sous des dehors hautement antipathiques, Philippe finit par s’avérer touchant en père soucieux de descendance.
Mais c’est avec ses personnages féminins qu’Isabelle Dethan fait très fort : l’histoire est, en effet, portée par l’antagonisme entre Olympias et Cléopâtre. Chacune a conscience de n’être qu’un pion sur l’échiquier des puissants et chacune le déplore, puisqu’elles s’exclament respectivement :

« Je hais ce monde, où il y aura toujours un homme pour nous dicter sa volonté, à nous autres femmes ! »

Et, un peu plus tôt :

« Oh, par les dieux… Pourquoi ne puis-je épouser un beau et jeune prince ? Tiens, même cet Alexandre ferait l’affaire…
– Maîtresse, tais-toi, tu ne sais plus ce que tu dis…
– Ne t’inquiète pas Eleni, je saurai tenir mon rôle, et je prendrai ma revanche… Je sacrifie ma jeunesse, ma beauté et mes rêves. J’entends bien, en échange, installer mon sang sur le trône de Macédoine. »

Que vous soyez ou non déjà convaincus par le travail d’Isabelle Dethan, vous devriez jeter un œil à cette bande-dessinée qui a le double mérite d’être sublime et instructive. Elle y revisite l’Histoire avec un talent graphique indéniable et noue l’intrigue avec beaucoup de talent. Encore une belle réussite à noter à son palmarès !

J’ai tué Philippe II de Macédoine, Isabelle Dethan. Vents d’Ouest, septembre 2015, 56 p.

◊ De la même auteure : Les Ombres du Styx, Le Maître de l’Éternité (1) ; Les Ombres du Styx, Vox populi (2) ;

Enoch, La Voie des oracles #2, Estelle Faye.

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Poursuivis par les hommes d’Aedon, Thya, Enoch et Aylus fuient dans les terres barbares…
Sur les routes, les trois acolytes vont découvrir un monde très divers, coloré, fabuleux, où des magies et des mystiques plusieurs fois centenaires côtoient des aspirations farouches à la liberté. Un monde plus vaste et plus étrange que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.
Au cours de ce nouveau voyage, Thya et Enoch vont à nouveau être mis à l’épreuve, et se révéler, ou se perdre…. Avec, en fond, la menace grandissante d’Aedon, soutenu cette fois par un nouvel allié surnaturel…

Après la très bonne découverte qu’a été le premier tome, ce deuxième volume était très attendu… et ça en valait la peine !

Dans le premier opus, on suivait Thya, Enoch et Mettius sur les routes de Gaule et d’Italie. Cette fois, changement de décor : Thya file d’abord vers la Germanie, avant d’embarquer pour l’Orient, Constantinople et l’empire sassanide.

Un peu de géo…

Le roman est donc placé sous le signe du voyage et on est servis : on sent littéralement le vent chaud du désert jouer dans nos vêtements, la soif qui tenaille les voyageurs avant de rencontrer les oasis, le sable chaud sous nos pieds tandis qu’on arpente la Route de la Soie. C’est tout simplement fabuleux ! D’autant que l’univers extrêmement fouillé et évocateur est soutenu par une mythologie toujours plus creusée. Dans le premier volume, une large place était laissée aux créatures mythologiques gréco-romaines : dryades, faunes, sylvains et autres sirènes côtoyaient nos personnages. On les retrouve ici avec plaisir, mais l’auteur va encore plus loin en mettant en scène un grand nombre de divinités presque oubliées des divers panthéons (on est au Ve siècle après Jésus-Christ et les chrétiens ont veillé à ce que soient fermés les temples pour se débarrasser des cultes dits païens). Or, ces divinités en perte de vitesse n’ont pas l’intention de se laisser faire : voilà que Dionysos, Culsans (le dieu des portes dans la mythologie étrusque), Apollon et Hécate se mêlent à la partie – chacun voyant, évidemment, midi à sa porte. En bref ? Gros bazar cosmogonique en prévision ! Et c’est ce qui fait tout le sel du roman. À la quête personnelle de Thya (qui prend un tour dramatique !) s’ajoute l’intrigue proprement divine, où chacun tente de mettre des bâtons dans les roues du voisin (et de Thya si possible), pour faire avancer ses propres plans.

De fait, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Car si la quête est, au départ, assez linéaire et permet d’installer posément les différentes sous-intrigues, le fait de suivre tour à tour plusieurs personnages (Thya, Enoch, Aylus et même le très charmant Aedon) laisse souvent le lecteur sur des charbons ardents. Surtout lorsque l’on passe à un autre personnage en laissant le précédent… dans les ennuis jusqu’au cou – et plus si affinités. Le roman est, de plus, bien rythmé : aux scènes d’introspection ou de réflexion succèdent des batailles proprement épiques qui font monter l’adrénaline !

Et les personnages, dans tout ça ? Dans le premier tome, ils étaient déjà assez complexes… et cela continue. Comme l’annonce le titre, Enoch est au centre de l’histoire et son évolution est proprement captivante. On s’intéresse aussi à Aedon, le très énigmatique et ambigu frangin, que l’on apprécie de découvrir sous tous ses angles. Thya, enfin, fascine tant et plus. Seul petit bémol : on a parfois du mal à réellement ressentir les émotions qui agitent les personnages, malgré la justesse de leurs réactions. Le roman est assez court et cette brièveté dessert légèrement la charge émotionnelle – heureusement, c’est minime tant le reste est passionnant !

En refermant ce deuxième opus, on se surprend à se demander avec anxiété quand arrivera le troisième volume. Car au gré d’un ultime rebondissement, Estelle Faye nous laisse avec des interrogations sans fin !
Plus dense, plus complexe, bien rythmée, cette suite s’inscrit dans la parfaite continuité du premier volume. On replonge avec un immense plaisir dans un univers fascinant, extrêmement original, qui explore les mythologies latines et orientales antiques. Voilà de la fantasy historique comme je l’aime !

◊ Dans la même série : Thya (1) ;

Merci à Livraddict et Scrinéo !

La Voie des oracles #2, Enoch, Estelle Faye. Scrinéo, 2015, 331 p.

 

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Le Premier, Nadia Coste.

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Vaïn est un jeune homme frêle. Tout l’inverse de son frère, Urr, un vrai colosse, le préféré de ses parents. Le jour où Urr doit devenir un homme, le petit Vaïn ne peut s’empêcher de le suivre et voit son frère boire à la source du loup, réputée pour être maudite. Fou de rage, Urr violente son frère… et le tue. Pourtant… Vaïn se relève. A-t-il ressuscité ? C’est probablement le signe que lui aussi vaut autant que son frère, et la tribu s’en rendra compte. Mais le soleil brûle Vaïn. Et la nourriture a le goût du sable, seul le sang parvient à le sustenter. 
Forcé de se rendre à l’évidence, Vaïn se convainc que la Nature l’a sauvé de la mort pour éliminer son frère et la descendance maudite de ce dernier. La terrible et périlleuse traque commence. Elle lui prendra des siècles. 

Voilà un sujet au roman très original !
D’une part, le contexte surprend. Vaïn, Urr et Milana vivent en effet… au Néolithique. Et à cette époque-là, il vaut mieux être un gros costaud plutôt qu’une allumette comme Vaïn. Heureusement, celui-ci va faire l’expérience de la non-vie, qui va lui permettre de prendre sa revanche contre son butor de frère. D’autant qu’il découvre que ce dernier est, lui aussi, un maudit, dont la race se met à proliférer. Vaïn se donne  alors comme mission de l’éradiquer, lui et sa descendance, ce qui l’amène à entamer un très long périple.

Le roman est prenant dès le départ : on découvre Urr, le jeune premier (le fils prodigue !) et son frère Vaïn, le gringalet que personne n’apprécie. Spontanément, on s’intéresse à Urr, celui qui est présenté comme le plus méritant des deux. Mais… Urr est tellement antipathique qu’il mériterait des claques. Alors on s’intéresse à Vaïn. Le début est rudement habile : le protagoniste n’est pas immédiatement en pleine lumière, mais on en vient à adhérer à son projet. Mais pas vraiment à l’apprécier, et ce sera vrai jusqu’à la fin du roman. Vaïn est un personnage assez étrange, antipathique, aux raisonnements parfois tordus, et qui laissent le lecteur dubitatif. Pourtant… pourtant on ne peut que se passionner pour l’histoire !

La traque est, en effet, très prenante. En suivant Vaïn, on n’ignore rien de ses doutes, angoisses, et de la solitude qui l’étreint. Tout immortel soit-il, Vaïn n’est ni omniscient, ni omnipotent. Il tâtonne, tire des plans sur la comète, se débrouille comme il peut et fait pas mal d’erreurs – et pas seulement au début.
A travers l’opposition atavique des deux frères, Nadia Coste revisite habilement l’opposition vampires et loups-garous, tous pourvus d’une longévité exceptionnelle. Au fil des affrontements et découvertes, ce sont peu à peu tous les codes de ces créatures qui apparaissent : le soleil, le feu ou les pointes de bois sont mortels, Vaïn se nourrit de sang – qui le revigore – et un collier d’ail suffit à le rendre nauséeux. De l’autre côté, la lune a une influence importante, et l’aconit est extrêmement toxique. Dans un cas comme dans l’autre, les effets de chacun de ces éléments sont découverts par expérimentation : Le Premier est vraiment un roman initiatique !

Au-delà de cette mythologie passionnante, il y a aussi la richesse de l’univers qui est particulièrement séduisante. Le roman débute au Néolithique, à l’époque où les populations commencent à se sédentariser. Chasseurs-cueilleurs, éleveurs, agriculteurs, chamans… les classes sociales sont détaillées et les rites sociaux de l’époque – notamment mortuaires – bien intégrés au récit. C’est un vrai plaisir à découvrir. De plus, les maudits étant dotés d’une longévité exceptionnelle, on les suit jusqu’aux prémisses de l’Antiquité. Comme pour les codes liés aux vampires et loups-garous, Nadia Coste replace suffisamment de petits détails pour que, sans précision de date ou d’époque précise, on sache où on en est. Les descriptions de bâtiments, d’armes, de costumes ou de coutumes sont si détaillées qu’on pourrait penser parcourir les rues à la suite des personnages. Côté période historique, la fin permet de faire le lien avec la légende fondatrice de Rome : toutes ces petites références ne font que renforcer l’originalité du roman !

Faire du neuf avec du vieux – dans tous les sens du terme ! – est donc possible. Nadia Coste innove sur les sujets des vampires et loups-garous, tout en plaçant son roman dans un contexte historique extrêmement riche allant de la Préhistoire aux débuts de l’Antiquité. Malgré l’antipathie qu’inspire le personnage, ou grâce à elle, on se passionne pour cette longue traque, pleine de surprises – tant pour les protagonistes que pour le lecteur. Par bien des aspects, Le Premier est un roman jeunesse très surprenant, mais c’est surtout un roman extrêmement original, mêlant histoire et fantastique avec talent.

Le Premier, Nadia Coste. Scrinéo, 2015, 312 p.

 

Merci à Scrinéo et Livraddict pour la lecture de ce roman !

Thya, La Voie des oracles #1, Estelle Faye.

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Gaule, début du cinquième siècle après Jésus-Christ. Récemment christianisé, cerné par les barbares, miné par les intrigues internes et les petits jeux de pouvoir, l’Empire romain décline lentement mais sûrement. Dans une villa perdue au milieu des forêts d’Aquitania, Thya, seize ans, fille du général romain Gnaeus Sertor, cache ses dons d’oracles ; dans l’Empire chrétien tout neuf, il ne fait pas bon être devin, ou lié à l’ancienne religion païenne… Le secret a toujours commandé la vie de Thya qui est devenue une adolescente solitaire et renfermée, protégée par son général de père. Or, celui-ci tombe sous le coups d’une bande de pirates pictes au cours d’une de ses visites ; alors que Thya se retrouve sous la responsabilité de son odieux frère… une vision lui montre à un moyen de sauver son père. Elle entrevoit la forteresse de Brog, où il a obtenu sa plus grande victoire sur les Vandales. Comprenant qu’elle doit s’y rendre, elle s’enfuit à la faveur de la nuit. 
Mais la route est pavée d’embûches… surtout pour une jeune patricienne qui n’est jamais sortie de chez elle, et dont les dons intéressent un peu trop de monde !

 

Thya vit sa vie tranquille au fin fond de l’Aquitania, où son père cache ses dons d’oracle. Mais évidemment, cela ne dure pas, car dès que son père est attaqué, Thya se retrouve en danger. Et la voilà lancée sur les routes d’Aquitania, en direction de la forteresse de Brog. Son but ? Elle n’en sait rien, si ce n’est qu’elle pressent que la solution est là-bas, à Brog. Commence donc un périple riche en aventures, qui fait la part belle au trio de personnages.
Thya, tout d’abord, un improbable mélange entre patricienne romaine, petite sauvageonne posant des collets, jeune oracle usant de ses pouvoirs pour lire l’avenir. Face à elle, Enoch, un bâtard barbare, maquilleur de profession, fanfaron accompli et coureur de jupons de haute volée. Mettius, enfin, ancien soldat aux ordres du général Sertor… et qui devient rapidement le protecteur de Thya.
Dans leur périple, les personnages sont talonnés par Aedon, un bien grossier personnage qui tente de ramener Thya au bercail par tous les moyens ; c’est, finalement, le seul personnage clairement estampillé comme étant mauvais. Les autres ont tous leurs bons comme leurs mauvais côtés, ce qui fait que l’auteur évite tout manichéisme, ce qui n’est franchement pas désagréable.
Le voyage permet aux personnages une belle évolution ; leurs relations s’étoffent, leurs caractères se dévoilent… on en vient quasiment, par moments, à lire le roman plus pour savoir comment le trio va évoluer que pour connaître le fin mot de la quête !

La quête, d’ailleurs, reste assez mystérieuse. Et au fil des péripéties, c’est surtout sur eux-mêmes que les compagnons vont apprendre des choses. Et cela ne rend l’affaire que plus passionnante, d’autant que certaines confidences se mêlent précisément de ce qu’il s’est passé à Brog, des années auparavant… et dont Thya pense que cela peut sauver son père.

Dès les premières pages, le surnaturel vient se mêler à l’histoire ; Thya, tout d’abord, possède des pouvoirs que l’on peut qualifier de magiques. Et ces pouvoirs intéressent tout un petit peuple que l’église aimerait bien voir disparaître : faunes, dryades, sirènes, divinités oubliées… un petit monde parallèle hante les forêts et les chemins de l’empire romain déclinant. Estelle Faye joue la corde de la fantasy historique, et avec talent ! On s’immerge sans peine dans son imaginaire dense, qui colle tout à fait à l’histoire. Les personnages sont bien esquissés, et l’auteur n’en cache ni les qualités ni les défauts ; ce trait s’applique également au reste de l’univers. Tour à tour lumineux, ou bien très sombre, son petit peuple attaché à la magie se pose tout en ambivalences. Et c’est ce qui fait le charme du roman : si la quête est assez linéaire (on suit le voyage de Thya) et comporte quelques épisodes sans surprise, c’est le contexte qui ferre habilement le lecteur. D’une part parce qu’un récit de fantasy dans la Gaule du Vè siècle après Jésus-Christ est assez original pour surprendre (après tout, il n’y en a pas tant que ça), d’autre part car l’auteur a un imaginaire prolixe que l’on découvre avec beaucoup de plaisir. D’autant que sa plume est fluide qu’agréable à lire : en somme, ce premier volume de La Voie des Oracles a tout pour plaire.

Avec Thya, Estelle Faye initie une série de fantasy historique prometteuse ; si ce premier tome sert essentiellement la mise en place du contexte et des personnages (dont l’évolution est particulièrement intéressante), il annonce une suite alléchante, que l’on attend désormais avec impatience. Tous les ingrédients sont là : style fluide et plaisant, quête initiatique, intrigue opposant ancien et moderne, imaginaire complexe, personnages fouillés… tout concourt à faire de ce premier tome un roman que l’on lit avec autant de curiosité que de plaisir. Pour une première rencontre littéraire avec Estelle Faye, on peut dire que c’est une rencontre réussie !

◊ Dans la même série : Enoch (2) ;

 

Merci à Livraddict et Scrinéo pour ce partenariat !

 

La Voie des Oracles #1, Thya, Estelle Faye. Scrinéo, 2014, 337 p.

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La Chute des rois, Troie #3, David & Stella Gemmell.

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Les ténèbres tombent sur la Grande Verte, et le Monde Ancien est cruellement déchiré.
Sur les champs de batailles autour de Troie, la cité d’or, se réunissent les armées fidèles au roi mycénien, Agamemnon. Parmi ces troupes se trouve Ulysse, le fameux conteur, devenu leur allié malgré lui. Il sait que rien n’arrêtera Agamemnon pour s’emparer du trésor que renferme la cité,et qu’il devra bientôt affronter ses anciens amis en un combat à mort.
Malade et amer, le roi de Troie attend. Ses espoirs reposent sur deux héros: Hector, son fils préféré, le plus puissant guerrier de son époque, et le redoutable Hélicon, déterminé à venger la mort de son épouse.
La guerre a été déclarée. Même si ces ennemis, qui sont aussi des parents, laissent libre cours à leur soif de violence, ils savent que certains d’entre eux, hommes ou femmes, deviendront des héros, dont les exploits vivront à tout jamais dans un récit transmis à travers les âges...

 

Et voilà la conclusion d’une magnifique trilogie! C’est toujours avec un léger sentiment de tristesse que je referme le dernier tome d’une trilogie que j’ai appréciée. Troie n’a pas dérogé à la règle ; voilà une saga que j’apprécie de relire de temps en temps.

La Chute des rois s’ouvre sur un drame. Mais le lecteur s’y attendait, au vu de la fin du second tome. Dès les premières pages, on sent qu’on a encore franchi un cap dans la gravité. Il n’est plus question ici que du siège – inévitable – de la cité aux toits d’or et de ce qui en découlera.

Ce tome est, très certainement, celui que j’ai le moins apprécié des trois. Non pas parce qu’il est moins intéressant, mais surtout parce que c’est le plus triste. Tout le monde connaît plus ou moins l’histoire de la chute de Troie, ne serait-ce que par des souvenirs parcellaires de l’Iliade, l’Odyssée, ou l’Énéide. Mais au vu des modifications qu’a apportées Gemmell jusque-là, on se surprend à espérer. Malheureusement, certains passages sont en quelque sorte obligatoires et pour servir le propos de l’auteur – qui narre la fin d’une époque de héros – absolument nécessaires. Au travers de ce récit, Gemmell s’attache à démontrer que la noblesse et l’héroïsme se moquent bien des notions du bien et du mal. Quel que soit le camp suivi, on trouve des hommes bons et d’autres profondément mauvais – ce qui en fait des personnages très attachants, et d’une richesse intéressante. Comme dans les précédents opus, ce sont les personnages qui portent réellement le récit, l’habitent et le font vivre.

On retrouve tous les ingrédients qui ont fait des deux premiers volumes de Troie une vraie réussite : des scènes d’action au millimètre, parfaitement décrites, entrecoupées de scènes intensément émouvantes, des dilemmes, des choix cornéliens, des situations déchirantes. Oui, pour ce tome-là, vous pouvez sortir une boîte de mouchoirs. Le fait qu’il ait été achevé par Stella, l’épouse de David Gemmell, après le décès de ce dernier, ne se ressent que très peu. Une petite scène par-ci ou par-là fait tiquer, c’est sûr, mais elles sont fort heureusement très rares. Le fait que La Chute des rois ait été écrit à quatre mains ne se ressent que très peu, et c’est bien agréable.

Sur la fin, Gemmell prend de larges libertés avec l’histoire officielle ; sa réinterprétation des faits est aussi audacieuse que maîtrisée. Surtout, les divers fils mis en place dès le tome 1 se rejoignent ici : Kalkhéus découvre enfin la formule du fer et met symboliquement fin à l’ère du bronze et des héros. Avec l’éruption volcanique de Théra (Santorin), c’est Ulysse qui entame sa longue et pénible odyssée, nourrie des récits dont le conteur abreuve ses camarades depuis le premier tome (car, mine de rien, Gemmell a réussi à en replacer un certain nombre, ce qui tient de la prouesse). C’est dans ce tome qu’on voit à quel point l’auteur maîtrise son sujet, et à quel point il en joue ; les codes du récit et de l’épopée de style antique sont aussi bien maîtrisés les uns que les autres. Le final est grandiose, à la hauteur de ce qu’a inventé Gemmell jusque-là ; ce tome clôt parfaitement la saga, même si c’est à regrets que l’on quitte cet univers fabuleux.

Avec Troie, Gemmell propose une saga mêlant habilement récit antique et fantasy, facile d’accès, et qu’il est difficile d’abandonner!

 

Retrouvez la chronique du tome 1 ici, celle du 2 .

 

Lecture commune : les chroniques de nekotenshi, Minidou, & Luna.

La Chute des rois, Troie #3, David & Stella Gemmell. Bragelonne, 2009 (1ère édition 2008), 479 p.
9/10.