Les Effets du hasard, Marie Leymarie.

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Maïa a les yeux noisette, les cheveux châtains, un petit nez légèrement retroussé et un QI de 117. Elle correspond en tout point aux critères choisis par ses parents sur catalogue, quinze ans plus tôt. Un soir, elle est abordée par Anthony, un garçon aux yeux verts. Maïa accepte de prendre un verre avec lui, bien qu’il lui semble beaucoup trop intelligent pour elle. Et dans sa tête tourne en boucle l’avertissement de sa prof de biologie : « Si vous tombez amoureux, ne vous affolez pas… ça fait partie des maladies bénignes de l’adolescence. Quelques comprimés de Deluvio 300, et c’est réglé. »

Pas terrible, la vie dans la société de Maïa : oubliez le libre-arbitre, bonjour le Deluvio 300 qui annihile tous sentiments. Pire : les enfants sont choisis sur catalogue, les blonds aux yeux bleus intelligents coûtant, on s’en doute, excessivement cher.
Or, dans la petite vie bien ordonnée de Maïa se glisse rapidement un grain de sable, nommé Anthony. Celui-ci a, semble-t-il, un recul très critique sur la société de Maïa. Pire : il est un enfant naturel, conçu (par Maïa ne sait quel miracle !) par ses deux parents qui s’aiment sincèrement. Pour Maïa, l’audace de ce choix de vie frise la stupidité la plus crasse. Mais, peu à peu, la voilà qui s’interroge… et remet en cause tout ce qu’on lui a inculqué.

Marie Leymarie nous dépeint une société pas si éloignée que cela de la nôtre, ce qui rend son récit d’anticipation d’autant plus effarant. Pas d’émotions, des carrières et des mariages tous tracés, une société tellement lisse qu’elle en est terrifiante de vacuité. Il ne faudrait pourtant pas croire que l’amour en est banni : si la passion est fermement désapprouvée, l’attachement profond existe, lui. Ainsi, si les parents de Maïa n’ont pas de coup de foudre, ils s’aiment tout de même et aiment leur fille, quoi qu’elle en pense.

Au fil des pages, Maïa va peu à peu mettre des mots sur le mal-être qui la tenaille : elle a beau avoir un QI de 117, elle ne se sent pas du tout à la hauteur – sentiment partagé par son amie Lily, qui est malheureuse de décevoir son père. Maïa évoque parfaitement la pression qu’elle ressent sur ses épaules, augmentée par l’annonce de l’achat d’un petit frère, Tom, au QI nettement supérieur au sien. Cela veut-il dire qu’elle a tellement déçu ses parents qu’ils ont préféré la remplacer ? Ces questionnements, toute personne ayant vu sa famille s’agrandir est susceptible de se les être posées un jour.
Mais elle s’interroge aussi sur les relations entre les êtres. Au contact d’Anthony, Maïa se surprend à éprouver une boulimie d’aventures, d’émotions, d’absolu, qu’elle ne connaît pas dans sa petite vie rangée. Tout cela suscite encore plus d’interrogations : si elle change radicalement de ce que ses parents et autres proches attendaient d’elle, continueront-ils à l’aimer ? Peut-on aimer quelqu’un malgré ses imperfections ? L’amour vaut-il l’inévitable déception ressentie lorsqu’on s’aperçoit que l’autre n’est pas celui que l’on rêvait ? Encore une fois, les questions de Maïa sont universelles et devraient parler à chaque lecteur. Et Marie Leymarie s’en sort haut la main ! Dans des termes simples – mais pas simplistes – elle déroule l’évolution pleine de bon sens de la jeune fille, en la saupoudrant d’une bonne dose d’action et de suspens.

Malgré quelques passages qui auraient mérité approfondissement, Les Effets du hasard est un roman très complet. Marie Leymarie y montre l’évolution pleine de bon sens d’une jeune fille touchante, aux questionnements émouvants. En filigrane et sous couvert d’anticipation, l’auteur s’interroge sur la question fondamentale de la valeur que l’on accorde à la liberté et à la sécurité. La seconde vaut-elle que l’on sacrifie la première ? Voilà un court roman prenant et pertinent, à mettre entre toutes les mains !

Les Effets du hasard, Marie Leymarie. Syros, avril 2016, 204 p. 

 

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Là où tombe la pluie, Catherine Chanter.

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Accusée de meurtre, Ruth Ardingly est assignée à résidence. Enfermée, rejetée de tous, elle entreprend de reconstruire le puzzle de la tragédie qui a détruit son mariage et sa famille.
Quelques années auparavant, Ruth et son mari Mark quittent Londres pour fuir leurs souvenirs et reconstruire leur vie. Ils emménagent à La Source, la maison de leur rêve. Tandis que le monde fait face à une sécheresse hors du commun, leur propriété est mystérieusement épargnée. Le couple s’attire la jalousie de ses voisins agriculteurs, la curiosité du gouvernement mais aussi le fanatisme d’une secte, La Rose de Jéricho, dirigée par une femme étrange, Amelia. Ses membres s’insinuent dans la vie de Ruth et Mark, de leur fille, Angie, et de leur petit-fils, Lucien. L’emprise d’Amelia sur Ruth grandit de jour en jour, au grand désarroi de son mari. Les relations s’enveniment entre les habitants de La Source, la tension monte et atteint son point culminant avec un crime odieux. Le meurtrier se cache parmi ses plus proches confidents, Ruth en est sûre.
Seule dans cette enclave, elle se décide à affronter ses plus grandes peurs pour comprendre ce qu’il s’est vraiment passé cette nuit-là à La Source.

Voilà un roman qui mêle les genres, sans vraiment en faire quelque chose de puissant. Dès le départ, avec cette épouvantable sécheresse qui étouffe le monde, on nage en pleine anticipation. Rapidement délaissée au profit du thriller psychologique, ce qui est bien dommage, vu le potentiel que proposait ce parti-pris : la sécheresse n’a bientôt plus vraiment d’impact sur l’histoire, à tel point que l’on se demande à quoi elle servait au départ. Le postulat de départ n’est d’ailleurs, pas très viable : la sécheresse sévit partout, hormis à la Source, alimentée en eau par la-dite source, donc, mais surtout en pluie, quasiment toutes les nuits. Comment, pourquoi pleut-il à l’intérieur des limites du domaine et nulle part ailleurs ? Aucune explication potable n’est donnée… on a donc du mal à y croire.

L’histoire débute par la fin. On sait que Ruth est assignée à résidence, accusée du meurtre de son petit-fils, qu’elle pense n’avoir pas commis, que la maison a été désertée par ses habitants, que tout le monde la déteste et qu’elle est surveillée par ses gardes. Mais il en faut, des chapitres, avant que l’on sache de quoi il retourne au juste ! Le récit alterne récit de la situation présente (au présent…) et analepses (narrées au passé) : si les souvenirs sont intéressants, mais trop longs à faire sens, les passages contant le présent de Ruth sont d’une lenteur exaspérante et répétitifs à souhait – Ruth ressassant le problème dans tous les sens.
De plus, Ruth fait, dès le départ, allusion à des personnages ou événements que le lecteur ne peut pas encore connaître : c’est aussi confus qu’agaçant, on nage en plein brouillard et l’explication est décidément bien longue à venir.

Par ailleurs, le mélange des thèmes n’est pas des plus heureux : il est question de meurtre, de huis-clos, d’anticipation (très très légère), de secte, de culpabilité… et rien n’est véritablement approfondi. On survole donc les événements sans vraiment se concentrer sur l’essentiel. Comme, en plus, justice a déjà été rendue, on ne se sent pas dévorés par l’angoisse de savoir qui a fait quoi, au juste – Ruth faisant un candidat des plus acceptables au meurtre. Heureusement, le récit des souvenirs permet de montrer comment la tension monte à la Source et, surtout, comment la secte étend son emprise sur Ruth. C’est bien la partie la plus intéressante !

En somme, il y a plein de choses intéressantes dans Là où tombe la pluie, mais aucune n’est suffisamment exploitée pour rendre le roman aussi haletant que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Le récit est d’une lenteur exaspérante et l’alternance de souvenirs et scènes du présent ne fait que retarder l’agencement des pièces du puzzle – déjà pas bien rapide. Dommage, car le synopsis était des plus prometteurs. 

Là où tombe la pluie, Catherine Chanter. Traduit de l’anglais par Philippe Loubat-Delranc.
Les Escales, août 2015, 464 p.

Demain la Terre, anthologie

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L’homme est en train de saccager sa planète. Par égoïsme, inconscience, obsession du profit. Effet de serre, bouleversements climatiques, pollutions de l’eau, de la terre, de l’air et du vivant, appauvrissement de la biodiversité, pénurie d’eau : la crise écologique est aiguë. Voilà le thème qu’explorent ces 5 nouvelles. 
Au sommaire, des nouvelles de Jean-Pierre Andrevon, Christophe Lambert, Danielle Martinigol et Jean-Pierre Hubert. 

J’ai toujours été une inconditionnelle de feue la collection Autres Mondes de Mango et cette anthologie dédiée à l’écologie n’a pas démenti la réputation de la collection, les quatre auteurs au sommaire proposant tous d’excellentes nouvelles.

♦ La Dernière pluie, Jean-Pierre Andrevon.

Cela fait des mois qu’il pleut. Une pluie noire de pollution. Chaque jour, le niveau de l’eau monte un peu plus. Cela fait des mois que les villes sont paralysées, des jours que Sébastien n’a plus mis les pieds au collège. Alors que tout le monde fuit vers les montagnes et autres hauteurs, le père de Sébastien, un génial ingénieur, s’acharne à fabriquer une mystérieuse machine, faite de bric et de broc, avec les matériaux récoltés alentours pour s’extraire de la situation et, pourquoi pas, tenter de sauver l’humanité en embarquant sur son arche – puisque c’en est une – autant de couples d’animaux et de spécimens de végétaux que possible.
Cette apocalypse est subie comme la conséquence inévitable des dérives humaines (et de l’effet de serre) et montre à quel point la civilisation tient à peu de choses. Parce que le Déluge en cours n’empêche aucunement les hommes de continuer à se montrer grossiers et agressifs sans raison – c’en est même un peu triste. Bon an mal an, Sébastien et sa famille font donc le tout pour le tout. L’ensemble est un peu angoissant, car la montée des eaux est très bien décrite (et si vous habitez en bord de mer, c’est pire) et, d’autre part, l’animosité ambiante fait qu’on se demande si la petite famille va s’en sortir. Adrénaline à prévoir !
La fin réserve un joli retournement de situation, montrant qu’il subsiste tout de même un peu d’espoir (du moins pour ceux-là). Un très bon texte pour travailler sur l’effet de serre, l’écologie, la montée des eaux !

♦ La Compagnie de l’air, Christophe Lambert.

Christophe Lambert a choisi comme axe l’accès à l’air pur… de plus en plus menacé par les pollutions diverses et variées que l’on s’invente.
Dans son monde, la pollution est telle qu’un masque atmosphérique est nécessaire. Or, la compagnie Yi-Yendi qui vend les cartouches d’air pur (et s’en met plein les poches au passage, puisqu’elle détient le monopole) a des pratiques fort peu orthodoxes, comme l’a constaté Shû Kishida, informaticien de son état… bien décidé à se venger.
La dénonciation est très efficace et la fin proprement jubilatoire ! Cette nouvelle est un peu plus courte que la précédente et le texte intégral est disponible de façon libre (et légale) ici.

♦ Les Chiens de mer, Danielle Martinigol.

Retour à l’eau, un thème qui semble cher à l’auteur (lisez Or Bleu ou, dans une moindre mesure, Les Abîmes d’Autremer) ! Comme dans la nouvelle précédente, c’est la question de l’accès à la denrée qui pose problème et, ici, la denrée rare est l’eau potable, un thème tragiquement d’actualité. L’eau est devenue une marchandise extrêmement rare, qu’il faut acheminer, distribuer et vendre (à prix d’or). Elle est donc, de fait, au centre de tous les conflits du globe et suscite la convoitise des pirates et terroristes de tous poils.
C’est peut-être la nouvelle qui m’a le plus plu car, contrairement aux deux précédentes (excellentes au demeurant), celle-ci prend place dans un contexte géopolitique extrêmement bien décrit et très réaliste. On y suit une jeune interprète attachée à des organismes internationaux chargés de mener des négociations capitales avec les compagnies commerciales. Et c’est là que débarquent les pirates (les fameux Chiens de mer, des écoterroristes !). Non seulement c’est dense et réaliste, mais en plus c’est bourré d’actions et de suspens !

♦ Le temps d’aimer est bien court, Jean-Pierre Hubert.

La dissémination des OGM, la pollution des sols, la radioactivité due à des attentats terroristes ont dénaturé la nature, mais aussi (et surtout) le patrimoine génétique humain. Les « Spids » sont des mutants qui brûlent leur existence en une vingtaine d’années et ne rêvent que de liberté. Attachés à ressentir le plus possible, les Spids communiquent à l’aide de tablettes leur permettant d’échanger mots mais surtout sensations pour étayer leurs messages : la caresse du vent, l’acidité des larmes, le souffle d’un baiser… Miror et Alicia, Spids âgés de 12 ans, ont cruellement conscience de leur rapide obsolescence. Or, mineurs, ils restent cantonnés sous la surveillance de leurs parents alors qu’ils ne brûlent que de s’aimer en toute liberté. Pas facile de vivre sa vie quand on a 12 ans et une espérance de vie très courte !
À nouveau une excellente nouvelle ! Difficile de ne pas être touchés par l’amour que se portent Alicia et Miror et la rage qui les emplit. La tablette de communication (le damcom) est une trouvaille absolument géniale mais le génie de la nouvelle réside ailleurs ! Loin de proposer une réflexion un peu alarmiste (mais nécessaire), l’auteur joue sur les sentiments en transposant à merveille le mythe de deux amants voués à mourir (Roméo et Juliette, suicide en moins, si vous préférez). Déchirant, mais extrêmement réussi !

♦ Marée descendante, Jean-Pierre Andrevon.

On découvre une station spatiale orbitale où quatre météorologistes de nationalités différentes, impuissants, assistent à une succession de catastrophes naturelles (ou moins) et, finalement au Déluge de La Dernière pluie. Ils décident de se placer en sommeil pour ne se réveiller, ensemble, que 100 ans plus tard. Or, problème, l’astronaute principal ne se réveille que 300 ans plus tard, seul à bord, ses compagnons étant tragiquement décédés. Il décide alors de retourner sur Terre … où la géographie a été complètement bouleversée. La France est un pays tropical couvert de bayous et Paris est envahi par des pirates que ne dédaignerait pas Mad Max.
Aventure à gogo, cette fois encore, où l’on retrouve des pirates (esclavagistes, d’ailleurs) et une humanité aussi sympathique que dans la première nouvelle, quoiqu’un poil plus respectueuse de la nature.
Avec ce texte, la boucle est bouclée et, si les autres nouvelles n’ont pas suffi à édifier le lecteur, ce dernier texte devrait tirer la sonnette d’alarme !

Comme d’habitude dans la collection, chaque nouvelle est introduite par un texte précisant et expliquant les enjeux ; la préface, quant à elle, est signée Joël de Rosnay et la postface, comme souvent, permet d’approfondir les pistes de réflexion.
Voilà une très bonne anthologie, avec cinq très bons textes qui, en plus de contenir une bonne dose d’action, poussent à la réflexion et invitent à protéger notre planète, sans toutefois traumatiser le lecteur ou se montrer trop moralisateurs (un équilibre pas toujours facile à maintenir). Les textes ont plus de dix ans mais s’avèrent (malheureusement) toujours d’actualité. À mettre entre toutes les mains !

 

Demain la terre, anthologie sous la direction de Denis Guiot. Préf. de Joël de Rosnay. Mango
La Dernière pluie et Marée Descendante, Jean-Pierre Andrevon.
La Compagnie de l’air, Christophe Lambert.
Les Chiens de mer, Danielle Martinigol.
Le temps d’aimer est bien court, Jean-Pierre Hubert. 
Mango Jeunesse, 2002, 240 p. 
ABC Imaginaire 2015

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Il, Loïc Le Borgne.

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À Templeuve, personne n’aime les fauteurs de troubles. Les ados du coin jouent les caïds et les adultes se méfient comme de la peste des inconnus. Cet été-là, Élouan, treize ans, passe les vacances chez sa cousine. Il suffit de quelques jours pour que son comportement attire l’attention de tout le village. Il a un lien particulier avec les animaux et anticipe les réactions de chacun comme s’il lisait dans les pensées. Ce garçon n’est pas normal, il ressemble à ces «mutants» dont on parle aux informations. À Templeuve, les hommes ne se laissent pas impressionner. Que la traque commence.

Et voilà le nouveau roman de Loïc Le Borgne, au rayon jeunesse ! Dès les premiers chapitres, le ton est donné : Élouan n’est même pas encore arrivé à Templeuve qu’on sent planer une ambiance pesante sur le village. Il est bordé par une friche industrielle – une entreprise ayant fermé – dans laquelle les petits caïds locaux jouent à se faire peur et à devenir de vraies terreurs reproduisant, pour certains, les comportements de leurs parents. C’est ainsi que l’on découvre Valentin, jeune coq chef de bande ayant néanmoins bon fond, dont le second, nettement moins modéré, aspire à être calife à la place du calife. Et pour un simple différend avec Élouan, ceux-là vont décider d’emblée que le garçon est étrange, un peu trop pour son bien.

Mais que lui reproche-t-on, au juste ? Si l’on regarde bien, ce que l’on reproche à Élouan, c’est de ne pas entrer dans le moule, de ne pas être dans la sacro-sainte «norme». Et, si l’on y pense bien, c’est un problème assez courant. Réfléchissez bien : combien de personnes, dans votre entourage, harcelées pour ne pas se conformer au cliché qu’on attend de les voir respecter ? Malheureusement, le sujet est pile poil dans l’actualité…
Loïc Le Borgne va, ainsi, évoquer plusieurs sujets de société au travers de l’histoire. Le harcèlement, donc, mais aussi les maltraitances (dont est victime Valentin) qu’elles soient issues de camarades ou de membres de la famille. À côté de cela, il y a aussi l’aveuglement collectif et la malsaine émulation à laquelle peut mener un groupe. Terrifié, le village se regroupe autour de ses leaders, aux idées rétrogrades et bascule, peu à peu, dans un système répressif qui n’a rien à envier aux heures les plus sombres des gouvernements totalitaires. Si la famille de Romane est « gentiment » priée de dégager, il est prévu de, au mieux, remettre Élouan – en sa qualité de mutant – aux autorités, au pire, le passer par les armes.

Si le roman, avec la présence des mutants aux capacités cognitives supérieures à celles de l’Homo Sapiens, flirte du côté de l’anticipation, il n’en est pas moins réaliste. En effet, si l’on se penche sur l’Histoire, on s’aperçoit assez vite que plusieurs espèces humaines ont cohabité (Néandertal et Homo Sapiens, par exemple), avant qu’une ne supplante l’autre. L’arrivée d’une nouvelle espèce, issue de mutations génétiques spécifiques, est donc loin d’être tirée par les cheveux. L’auteur a choisi de placer son récit en 2019 mais la validité de l’hypothèse scientifique, le fait que les paysages soient familiers (l’histoire se déroule dans le Nord de la France et l’environnement est identique à celui d’aujourd’hui) et, enfin, les réactions bêtes et méchantes mais malheureusement hyperréalistes des villageois contribuent à rendre le roman extrêmement réaliste. Et c’est bien ce qui rend cette anticipation si terrifiante : si on se sentait moins proche de ce qu’il décrit, on ne s’effraierait pas de lire le compte-rendu tragique des événements…

Heureusement, tout n’est pas si pourri au royaume de Templeuve. Car si l’histoire prouve que le groupe fait rarement preuve d’intelligence et qu’il est extrêmement difficile de s’y opposer sans y laisser des plumes, l’auteur nous taille quelques belles figures de résistants, capables de camper sur leur position, malgré les déchirements que cela implique. Ainsi, il évite tout effet de sinistrose et permet de réinsérer une belle note d’espoir dans un roman, globalement, assez sombre.

Il est donc un très bon roman d’anticipation, très lisible et facile d’accès. L’histoire démarre assez vite et on se sent happé dès les premières pages par l’ambiance excessivement pesante qui règne sur le récit. À travers l’histoire de ces mutants persécutés, Loïc Le Borgne évoque des sujets de société d’importance avec autant de justesse que d’intelligence. Voilà un roman qui met en avant de belles valeurs et fait réfléchir sur notre monde ! À mettre entre toutes les mains. 

Il, Loïc Le Borgne. Syros, 2015, 259 p. 

Sovok, Cédric Ferrand.

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Moscou, dans un futur en retard sur le nôtre. Manya et Vinkenti sont deux urgentistes de nuit qui circulent à bord de leur ambulance volante de classe Jigouli. La Russie a subi un brusque infarctus politique, entraînant le pays tout entier dans une lente agonie économique et une mort clinique quasi certaine. Le duo d’ambulanciers est donc le témoin privilégié de la dégradation des conditions de vie des Russes. Surtout que leurs propres emplois sont menacés par une compagnie européenne qui s’implante à Moscou sans vergogne.
Et puis un soir, on leur attribue un stagiaire, Méhoudar, qui n’est même pas vraiment russe, selon leurs standards. Ils vont quand même devoir lui apprendre les ficelles du métier.

Bienvenue en Russie ! La neige, les pots-de-vin, la police militaire, les ambulances volantes. Dans cette Russie post-moderne, la technologie a bien progressé. Enfin… devrait avoir bien progressé. Car quand on y regarde de plus près, la peinture des Jigouli laisse à désirer, les moteurs cliquettent plus qu’ils ne ronronnent et les pièces détachées se font rares. On comprendra donc que les interventions des urgentistes puissent se monnayer sous le manteau et que les ambulanciers fassent monter les mises avant de déposer leurs blessés à l’hôpital.

Dans Sovok, il n’y a pas vraiment d’intrigue façon « grande quête » ou « objectif supérieur » à atteindre mais ça n’en rend pas le roman moins prenant, bien au contraire !
Moscou, ici, fait quasiment office de personnage à elle toute seule : au gré des rondes de la Jigouli, on arpente les rues, les quartiers plongés dans le noir (black-out oblige), on découvre une organisation pas toujours très orthodoxe, mais qui fourmille de tellement d’idées qu’on a du mal à quitter la fine équipe. Les nuits d’intervention se suivent, mais ne se ressemblent pas, guidées par le fil rouge des conversations entre Manya et Vinkenti et les tentatives d’intégration de Méhoudar, le juif Birobidjanais – autant dire, pas vraiment russe.

Les personnages sont vraiment soignés, et bien plus profonds qu’ils ne le laissent penser de prime abord. Au gré de leurs conversations, c’est tout un panorama de cette Russie rétro-futuriste qui s’étale sous nos yeux, dont certains points ne peuvent manquer de rappeler quelques aspects de notre société : la marchandisation de la médecine, les lourdeurs administratives, les montagnes de paperasses inutiles et pourtant réglementaires, les petites magouilles pour survivre… En fait, cette Russie est affreusement réaliste. Et ce portrait qui se dévoile, nuit après nuit, est absolument passionnant ! Et si la chute semble quelque peu abrupte, elle est excellente.
De plus, le tout est servi par un plume soignée, vive et qui ne dédaigne pas un peu d’humour cynique : que demander de plus ? De mon point de vue, rien !

Ces tranches de vie moscovites se lisent toutes seules, car tout y est : les personnages sont creusés et attachants, le portrait de la cité extrêmement réussi, et l’ensemble n’est pas dépourvu d’humour, ce qui ne gâche rien ! En fait, on est quasiment déçus d’arriver à la fin car, honnêtement, on en reprendrait bien une part !

Sovok, Cédric Ferrand. Les Moutons électriques, 2015, 224 p.

 

ABC Imaginaire 2015

Les Damnés de l’asphalte, Laurent Whale.

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Quinze ans ont passé depuis l’invasion venue du Nord… mais le monde ne s’est franchement pas amélioré. La misère et la famine règnent sur un pays ravagé. Villes fantômes, bandes organisées, soldats de fortune et sectes d’illuminés en tout genre se partagent la route du Sud. Il faudrait être fou pour l’emprunter. Fou… ou déterminé.
Lorsque son frère est officiellement porté disparu, Miki, le jeune mécano, se met en tête de rallier la péninsule ibérique. A ses côtés, Toni, le pilote, et Cheyenne, le hors-mur, des alliés de taille !
Commence alors pour eux un périple à travers un pays en proie aux flammes et au chaos. Et, alors que les survivants se disputent les miettes de la civilisation, une menace resurgit des abysses du monde d’avant. Un cauchemar sans nom qui pourrait bien barrer la route aux damnés de l’asphalte…

Les Damnés de l’asphalte se déroule dans le même univers que Les Étoiles s’en balancent, mais 15 ans plus tard, et peut être lu totalement indépendamment – comme je viens de le faire. L’histoire commence lorsque Miki Costa décide de partir à nouveau à la recherche de ses frères disparus. Cette fois, c’est vraiment l’expédition de la dernière chance, la première s’étant soldée par un échec.

Le corps expéditionnaire – Toni le pilote, Cheyenne l’ex-hors-mur, et Vincent le jeune neveu plein de fougue – est prêt à affronter le chaos dans lequel est plongé le pays et qui sévit dès que l’on franchit les portes de Port-Leucate. La première chose que l’on peut dire sur Les Damnés de l’asphalte, c’est que l’ambiance post-apocalyptique est merveilleusement soignée. L’expédition partira à cheval (des Pyrénéens, un excellent choix, soit dit en passant) car le carburant a tout simplement disparu, et que la communauté a besoin de l’hélicoptère solaire. Les balles pour les nombreuses armes à feu sont issues du recyclage (qui nécessite donc de ramasser ses douilles), la nourriture est économisée (et de nombreux mets ne sont désormais plus qu’un lointain souvenir…) et le gîte n’est bien souvent qu’un petit bivouac forestier… Le récit fourmille de ce genre de petits détails qui, en passant, n’ont l’air de rien, mais contribuent à créer un panorama particulièrement riche et dense.
Les humains restants sont organisés en communautés, dans des cités souvent barricadées, où les étrangers ne sont pas les bienvenus. Si ce n’étaient les armes et la façon de parler, on pourrait penser qu’on est revenus au Moyen-Âge !

Et, malheureusement, force est de constater que l’Humanité n’a pas vraiment évolué : comportements bas-du-front, intolérance, bêtise profonde sont la loi commune. Il y a même quelques relents d’Inquisition, c’est dire ! On lit évidemment entre les lignes un portrait de notre propre société, dépeint au vitriol, mais malheureusement assez juste !
On l’a dit, le panorama est vraiment aussi soigné que fouillé, ce qui se lit aussi dans les dialogues :  la majeure partie de l’histoire se déroulant en Espagne, Miki et ses camarades vont avoir l’honneur de pratiquer la langue de Cervantès – mais tout est traduit, pas de panique. D’ailleurs, ce point m’a parfois perturbée, car les passages en espagnol… ne sont pas tous très académiques, qu’ils soient de Miki (qui baragouine, on lui pardonne) ou des locaux. Un reflet de la déconstruction avancée de l’univers ?

Nos personnages, sur la route de Tortosa, vont rencontrer de multiples embûches et, si le schéma de l’histoire est parfois répétitif (voyage, problème/rencontre, résolution -parfois musclée -, reprise de la route, voyage, etc.), on lit tout de même l’histoire avec autant de plaisir que de curiosité, avides que nous sommes de savoir comment la suite va tourner. Car Laurent Whale sait s’y prendre pour rendre un récit addictif : la plume est maîtrisée, le style soigné (et toujours adapté aux différents locuteurs et moments), c’est fluide ; vraiment, on lit Les Damnés de l’asphalte quasiment sans s’en rendre compte, tant c’est bien écrit ! Les paysages espagnols sont extrêmement bien rendus, et on visualise aisément les endroits traversés par nos aventuriers, à tel point qu’on a l’impression de chevaucher avec eux. Encore une fois, tout cela est vraiment vraiment soigné !
Chaque chapitre s’ouvre sur un extrait issu des média du futur : vidéos, journaux, conférences… les papiers sont signés de noms qui ne nous sont pas totalement inconnus, l’auteur ayant repris certains patronymes politiques ou journalistiques ! Chaque extrait touche un point particulier : économie, géopolitique, environnement et vient enrichir l’univers esquissé par Laurent Whale et, parfois, expliquer comment on en est arrivé à un tel point… Si l’univers des Damnés de l’asphalte est particulièrement soigné (y compris dans la critique des comportements humains), c’est probablement avec ces extraits que l’on atteint le point le plus fort de l’anticipation. Difficile de ne pas y voir quelques avertissements… et la proximité que l’on perçoit avec notre propre univers fait vraiment froid dans le dos (ce qui signale, à mon sens, combien le roman est réussi).

L’aventure est rondement menée, et le style y est probablement pour beaucoup. On n’a pas le temps de s’ennuyer, c’est vif, nerveux, et nos aventuriers n’y vont pas par quatre chemins : l’action est omniprésente, c’est plein d’adrénaline, du sueur, de coups de feu à tout va (un peu trop parfois d’ailleurs, surtout lorsqu’on sait combien les munitions sont comptées…), de rebondissements et d’émotions. Finalement, on en arrive à regretter, après la dernière page, que ce soit déjà fini : on en lirait bien un peu plus, d’autant que la fin semble assez rapide par rapport au fabuleux périple que l’on vient de suivre ! Mais ce n’est rien comparé à la qualité d’ensemble. Bref : ce road-trip est aussi convaincant qu’efficace !
En outre, les personnages sont plutôt bien campés ! On ne tombe pas dans les stéréotypes, ni dans des personnages fades. Les caractères sont fouillés et, tour à tour, on les trouve agaçants (quand Miki prend trop souvent les rênes des opérations), drôles, émouvants, ou angoissants (Cheyenne, par exemple) ! Leurs relations sont également bien travaillées : le roman, en plus d’être une aventure trépidante, est aussi une solide histoire d’amitié, ce qui n’est pas désagréable ! Cerise sur le gâteau : ce n’est pas qu’une aventure de mecs. Il y a des personnages féminins dans l’aventure et on ne tombe pas non plus dans le cliché de la faible femme qu’il faut protéger, bien au contraire. Et ça, franchement, ça mérite d’être souligné !

En somme, Les Damnés de l’asphalte est un excellent roman d’anticipation, nerveux à souhait, et extrêmement bien mené. C’est un road-trip bourré d’adrénaline et d’action, servi dans un décor post-apocalyptique particulièrement soigné et très visuel – cela ferait d’ailleurs un excellent film. Si l’intrigue est parfois un peu linéaire, on dévore tout de même l’aventure avec plaisir. Donc, si vous voulez lire un très bon post-apo, avec de l’action, des personnages fouillés, un portrait de la société sans concession, notez ce titre !

 

◊ Dans la même série : Les étoiles s’en balancent (1) ;

 

Les Damnés de l’asphalte, Laurent Whale. Illustration de Ronan Toulhoat. Critic, 2013, 483 p.

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Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Merci Bookenstock ! Si vous voulez en savoir plus sur ce roman, l’auteur répond actuellement aux questions des lecteurs chez Dup & Phooka !

1984, George Orwell.

 

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De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d’en face.

BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston… Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C’était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens.

Mais les patrouilles n’avaient pas d’importance.
Seule comptait la Police de la Pensée.

 

1984 est un titre qui revient fréquemment, lorsqu’on parle de science-fiction. Il a fait date dans l’histoire du genre et fait désormais partie des classiques des romans d’anticipation.

Dès le départ, on est pris à la gorge par l’ambiance étrange qui gouverne le roman. Au bout de quelques pages, cette ambiance est cristallisée par le slogan que Winston dévoile:

 

« LA GUERRE C’EST LA PAIX.
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE.
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE. »

 

Avec ça, le ton est donné. 1984 n’est pas qu’un roman de science-fiction. C’est aussi un roman qui examine les rapports entre autoritarisme et liberté de pensée. Car le crime le plus ignoble que puissent commettre les résidents d’Océania comme Winston, est le crime de double-pensée, consistant à avoir une pensée contraire à la doctrine du Parti unique, présidé par Big Brother. Les citoyens sont sous surveillance constante, ne sachant jamais s’ils sont réellement espionnés ou non, mais  toujours gouvernés par la terreur des microphones potentiels, surveillant leurs paroles – jusque dans leur sommeil. La société décrite par Orwell est dépourvue de notions comme l’amitié ou même la confiance. Les enfants peuvent trahir leurs parents, les amants peuvent se vendre l’un l’autre à la Police de la Pensée. Les divertissements en tous genres sont en voie de disparition, voire totalement interdits. C’est une société bien terrifiante qui est décrite par Orwell, mais on ne peut s’empêcher de se passionner pour ce mode de fonctionnement et, surtout, par la rébellion intérieure de Winston. Orwell pousse son mode sociétal à son paroxysme, allant jusqu’à inventer une nouvelle langue, dont le fonctionnement n’est pas dénué d’intérêt. Réduisant les mots à la plus simple expression de leurs concepts, elle permet, à terme, d’éviter aux gens d’avoir des pensées délictueuses. Le délabrement de la société est donc accompagné d’un délabrement du langage, justifié par la pensée directrice du Parti : il faut éviter le crime  suprême, uniquement et simplement commis par la pensée -il suffit de se dire que le Parti est en tort. La liberté de la société passe donc nécessairement, pour Big Brother et le Parti, par l’esclavage linguistique. Chose qui est admirablement démontrée par Orwell dans la suite de son exposé.

Après une première partie quelque peu contemplative, on passe en quelque sorte au plat de résistance. La rébellion de Winston s’affirme, il prend confiance en lui et progresse dans sa contestation. Même si la situation semble quasiment idyllique ou du moins au mieux de ce qui peut se faire, on ressent une sorte de tension continue, qui empêche le lecteur de se détendre totalement. On sent que la situation a atteint un équilibre fragile, qui risque de voler en éclats à la moindre anicroche. Et même si l’on sait, viscéralement, que l’on s’achemine doucement mais sûrement vers la catastrophe, on ne peut s’arrêter de lire.
La troisième partie change radicalement : plus dure, plus forte, elle est plus difficile à encaisser. Là sont développés les concepts du Parti, et révélée l’ampleur de la domination de Big Brother sur son monde. Autant le dire de suite, c’est dur à avaler, dérangeant, limite cauchemardesque. D’autant plus que certaines choses rappellent des événements réels, et qu’il est difficile de faire calmement la part des choses. On ne peut que frémir à la lecture de ce que décrit George Orwell.

Et pourtant, il est difficile de se détacher du texte. On y revient, on reprend, et on veut en savoir plus. La fin est magistrale. Elle conclut parfaitement le roman. Même si je ne l’ai absolument pas vue venir, même si elle m’a surprise, choquée, découragée, on ne peut dire qu’il s’agisse d’une mauvaise fin. En fait, à la réflexion, il semblerait que ce soit la seule possible. 1984 est une lecture qu’il est difficile d’apprécier, au sens où on ne peut pas dire « j’ai trouvé ça nul » ou bien « j’ai totalement adoré ». Le sujet est difficile à appréhender, difficile à intégrer. Mais 1984 est une œuvre qui m’a happée et que j’ai eu du mal à lâcher ; sans être un coup de cœur, c’est très certainement un livre que je relirai à l’avenir, et même avec plaisir car c’est un excellent roman d’anticipation. En somme, il ne vous reste qu’à le lire, pour vous faire votre propre avis. Mais lisez-le, vraiment !

 

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1984, George Orwell (trad. d’Amélie Audiberti). Gallimard, 2007 (1ère édition 1950), 407 p.
9/10.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être…

 

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L’Oiseau d’Amérique, Walter Tevis.

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Au XXVe siècle, l’humanité s’éteint doucement, abreuvée de tranquillisants prescrits en masse par les robots qu’elle a elle-même programmés à cette fin. Le monde repose désormais sur les épaules de Robert Spofforth, l’androïde le plus perfectionné jamais conçu, qui possède des facultés inouïes… sauf, à son grand regret, celle de se suicider. Mais l’humanité moribonde se fend d’un dernier sursaut. Paul Bentley, petit fonctionnaire sans importance, découvre dans les vestiges d’une bibliothèque l’émerveillement de la lecture, depuis longtemps bannie, dont il partagera les joies avec Mary Lou, la jolie rebelle qui refuse ce monde mécanisé. Un robot capable de souffrir, un couple qui redécouvre l’amour à travers les mots, est-ce là que réside l’ultime espoir de l’homme ?

Dans la droite lignée de 1984 ou du Meilleur des Mondes, L’Oiseau d’Amérique explore l’avenir de l’être humain. Dans une société peu à peu phagocytée par les robots, inondée de drogues et gouvernée par les principes suprêmes de Solitude et d’Individualisme, les humains n’ont presque plus voix au chapitre. Élevés en batterie, comme des animaux, ils en dépassent à peine le stade de conscience; la lecture n’est plus enseignée depuis longtemps, l’écriture non plus -considérées comme souvent comme des activités subversives.

La déchéance de ce monde en fin de course est observée au travers du regard de trois personnages ; Paul Bentley, petit fonctionnaire qui redécouvre la lecture, et se passionne pour Mary Lou, jeune femme rebelle ayant échappé au système, qui lui ouvre les yeux sur bien des sujets. Et puis, Spofforth, le robot intelligent et suicidaire qui aimerait bien quitter cette vie, mais en est incapable. Ces regards entremêlés redessinent la définition de ce qu’est l’existence humaine, tout en examinant ce qui la menace, ou les aspects qu’il serait bon de ne pas développer. Le triple point de vue permet de suivre bien plus précisément les aventures des personnages, et rend l’ œuvre d’autant plus réaliste.
Bien que le livre soit centré sur l’existence et la mainmise des robots sur le monde, c’est une aventure formidablement humaine que nous narre Walter Tevis. Une aventure qui finit, non pas en demi-teinte, mais sur une fin totalement ouverte, et n’excluant pas une possible rédemption, voire une amélioration significative.

Portés par le style sans fioritures de Walter Tevis, c’est avec une certaine crainte mâtinée d’enthousiasme que l’on suit les pérégrinations des personnages; outre les avertissements dispensés en filigrane, on trouve dans l’ouvrage une réflexion plus globale sur les bienfaits de la lecture et, dans une certaine mesure, ses enjeux, portée par trois personnages en quête du bonheur, et en quête d’eux-mêmes. Un roman d’anticipation subtilement réflexif, à lire de toute urgence !

 

L’Oiseau d’Amérique, Walter Tevis. Trad. de Michel Lederer. Gallimard (Folio SF), 2005 (1ère édition 1891), 386 p.
8/10.

 

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1984, de George Orwell.

Zen City, Grégoire Hervier.

 

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Dominique Dubois, cadre trentenaire remarquablement moyen, s’installe plein d’espoir à Zen City, paradis high-tech où, grâce à la puce dont chacun est doté, on peut avoir un réfrigérateur toujours plein sans jamais aller au supermarché et être protégé 24 heures sur 24 sans même s’en rendre compte. Mais quand sa jolie collègue est assassinée chez elle, quand il devient la proie de hackers qui cherchent à miner de l’intérieur la Ville Transparence, sa vie en prépayé bascule… Ce livre est son Journal, le témoignage d’un des rares rescapés de ce que l’on a appelé la  » Tragédie de Zen City « .

Zen City, petite ville pyrénéenne, s’annonce comme la ville dont vous avez toujours rêvé: à la fois pôle de compétitivité et modèle de confort de vie pour cadres, sorte de Silicon Valley à la française.
Vous l’aurez compris, l’accent est mis sur le confort. Mieux! Vous souscrivez au programme Global Life®, La Vie clés en mains. Plus besoin de se préoccuper du quotidien, votre conseiller Global Life® est là pour tout gérer, des tracas administratifs à vos soucis de santé, en passant par vos peines de cœur. A Zen City, vous serez protégé 24h sur 24 sans même vous en rendre compte, dans un environnement idyllique, et vous ne manquerez de rien. Tout ça grâce à la technologie RFID!
Avec une simple puce RFID implantée dans le bras, vous vous assurez de vivre heureux et l’esprit en paix à Zen City. Voilà donc le programme idéal que découvre Dominique Dubois, cadre trentenaire parfaitement  moyen -pour ne pas dire banal. Après une longue série de foirades personnelles, professionnelles ou amoureuses, il souscrit sans hésiter à Global Life® et tourne le dos à son ancienne vie pour rejoindre la ville paradisiaque.
Bon, bien sûr, les autorités de la ville, et même vos voisins peuvent savoir en temps et en heure où vous vous trouvez exactement (et avec un peu d’imagination, ce que vous y faites), mais après tout, quel mal à cela? Zen City est une ville très conviviale, et vos voisins sont vos futurs amis.

Le roman présente un parti-pris original: présenté par un éditeur soucieux de la vérité, il offre un témoignage inédit  sous forme de journal intime sur la fameuse « tragédie de Zen City » (qui a donc déjà eu lieu au début du roman, et dont on retrace l’historique). Bien sûr, dans le pôle de compétitivité technologique qu’est Zen City, ce journal intime ne pouvait être un simple manuscrit… il s’agit donc du blog personnel de Dominique Dubois. Dans une première partie, quelques extraits essentiels sont portés à notre connaissance, avec les commentaires qui y sont associés: on retrouve donc quelques lecteurs assidus, dont notamment un qui s’exprime uniquement en langage sms, ce qui ne manquera pas d’en faire sourire plus d’un. Ce qui n’est pas publié tel quel fait l’objet d’un résumé commenté par l’éditeur lui-même. Dans la seconde partie, on passe à un récit plus immédiat, rédigé à partir des articles du blog de Dominique Dubois non postés sur internet, et qui retracent la dégradation de sa situation. Voilà pour le premier point original.
Le récit joue par ailleurs allègrement avec les codes de divers genres, ce qui rythme assez bien la lecture: le journal intime d’un type très moyen dont la vie est elle aussi moyenne (avec le blog), le thriller (avec l’enquête policière), le roman d’anticipation (avec tout ce qui touche à la RFID, même si tout cela pourrait bien exister réellement…. à court terme.). Le propos est enfin doublé d’une satire bien pensée de la société consumériste actuelle, et donne à réfléchir.

Le roman est multiple donc, et sait renouveler l’intérêt du lecteur par les multiples formes qu’il prend, et par le rythme savamment maintenu jusqu’à la fin. La métafiction, exercice périlleux s’il en est, a été remarquablement maîtrisée, et rend la lecture du roman très agréable.

A noter que l’aventure peut se poursuivre une fois le roman achevé, en se rendant sur le site dédié à Zen City, ce qui donne une nouvelle dimension ludique à ce livre déjà multigenres.

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Zen City
, Grégoire Hervier.
 Au Diable Vauvert, 2009, 347 pages.
8,5/10.

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1984-george-orwell