Malboire, Camille Leboulanger.

Un coin entre mer et montagne. Une lande, longtemps après un désastre qui a laissé la terre exsangue et toxique. Ses rares habitants vivent les yeux tournés vers le ciel dans l’attente de la pluie, ou vers le sol où la mort les attend. La faute au Temps Vieux dont les traces subsistent encore sous forme de micro-organismes, qui devaient faire pousser le maïs plus vite et plus droit, et de monstres autonomes qui continuent à labourer une terre depuis longtemps désertée par leurs concepteurs. Heureusement, il y a Arsen, qui a gardé des souvenirs, un appétit d’avenir, et surtout un projet : forer le sol pour trouver de l’Eau potable sous la Malboire afin d’échapper au diktat de la pluie. Et il y a surtout Zizare, qu’Arsen a tiré de la Boue et recueilli, tout comme Mivoix, sa compagne. Il leur donne le goût de l’aventure et ne les retient pas lorsqu’ils partent, obnubilés par la rumeur d’un barrage derrière lequel se trouverait une immensité d’Eau… Faire route avec Zizare, c’est entreprendre une quête d’un monde qui se fonde sur la quête des mots, c’est découvrir que géographie physique et géographie psychique se répondent, c’est entendre la leçon d’une fable écologique qui se conjugue pour le lecteur au futur antérieur.

Troisième lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires et, à ce stade, mon favori (oui, peut-être même devant L’Enfant de poussière, dont je tarde vraiment à vous rebattre les oreilles).
L’ouverture du roman nous fait découvrir un mangeur de boue (comprenez un presque zombie) qui, doucement, revient à la conscience, dans un monde ravagé par une catastrophe écologique de grande envergure. La nourriture est rare, la terre aride et tout est recouvert d’une boue aussi toxique que nauséabonde, au nom évocateur : la Malboire.
Heureusement, il reste quelques îlots d’humanité, parmi lesquels Arsen, vieil inventeur taciturne que l’on peut penser un peu farfelu, mais qui va prendre Zizare (ainsi qu’il se nommera) sous son aile, afin de l’aider à y voir plus clair.

Je dois avouer que le début du roman m’a laissée quelque peu dubitative : la renaissance de Zizare est un peu longue, et j’avais l’impression d’être parachutée en terre très très inconnue et sans grandes indications. Et pourtant, il ne saurait en être autrement, puisque le premier chapitre voit le personnage reprendre conscience de lui, de ce qui l’entoure, et redécouvrir tout cela. Le flou du départ est donc très bien vu !
Or, une fois passés ces quelques paragraphes de prise de contact, j’ai été ferrée par l’univers – pas encore par l’intrigue, car c’est venu plus tard. Les terres sont arides, désolées, et portent les stigmates d’une agriculture et d’une utilisation intensives. On y croise des cadavres rouillés de monstrueuses machines agricoles, ou l’on évoque à demi-mots des termes que l’on reconnaîtra facilement. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé tout ce qui touchait à la langue dans ce roman : il y a des mots perdus, et des périphrases ou de nouveaux mots utilisés pour désigner des objets qui nous sembleraient quotidiens (ou du moins habituels). De même, il y a beaucoup de références à la vie ou au monde d’autrefois, que l’on peut traquer dans le texte. J’ai vraiment aimé me demander régulièrement « Mais est-ce qu’il parle de insérer ici l’objet ou la référence culturelle ? » et tenter de recoller entre eux les morceaux de ce monde à vau-l’eau.
Rapidement, donc, cet aspect du récit et le voyage initiatique de Zizare et Mivoix m’ont littéralement embarquée. L’action n’est pourtant pas si trépidante que cela : il y a une lenteur poétique dans ces page, une façon de prendre son temps qui m’ont littéralement charmée. Cette même poésie décrit à merveille des paysages post-apocalyptiques désolés, dans lesquels il ne fait pas toujours bon traîner.

Car, sans surprise, le propos écologique est ici très fort, sans être moralisateur – très bon point à noter. Pas besoin de démonstration à coups d’arguments massue, les seules descriptions suffisent à faire comprendre l’évidence : ce serait pas mal de ne pas ravager la seule planète disponible, merci. Sincèrement, même si j’ai adoré ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de le lire avec un affreux frisson dans le bas du dos, à la pensée que tout cela quitte progressivement le champ de la science-fiction pour n’être plus que de l’anticipation – mais au sens le plus littéral du terme, puisque cela nous pend au nez. Faut-il pourtant se pendre à la lecture du livre ? Non, car j’ai trouvé qu’il y avait malgré tout une lueur d’espoir dans le récit, sans doute renforcée par le récit laissant de la place à la poésie !

Comme j’ai mis à peu près six mois pour terminer cette chronique, je peux vous le dire maintenant : Malboire faisait partie de mes deux chouchous de la sélection du PIB ! Malgré un début un peu déstabilisant (où, comme Zizare, j’avais l’impression d’être une nouvelle-née !), j’ai vite été embarquée dans l’univers et la quête des personnages. Et ce bien que le fond m’ait littéralement fait froid dans le dos, chaque fois que je reposais le livre, j’avais follement envie de le reprendre pour savoir de quoi il allait retourner. Très belle découverte, donc !

Malboire, Camille Leboulanger. L’Atalante (La Dentelle du Cygne), août 2018, 256 p.

Dry, Neal Shusterman.

Avez-vous déjà eu vraiment soif ?
La sécheresse s’éternise en Californie et le quotidien de chacun s’est transformé en une longue liste d’interdictions : ne pas arroser la pelouse, ne pas remplir sa piscine, limiter les douches…
Jusqu’à ce que les robinets se tarissent pour de bon. La paisible banlieue où vivent Alyssa et sa famille vire alors à la zone de guerre.
Soif et désespoir font se dresser les voisins les uns contre les autres. Le jour où ses parents ne donnent plus signe de vie et où son existence et celle de son petit frère sont menacées, Alyssa va devoir faire de terribles choix pour survivre au moins un jour de plus.

Si vous êtes familiers de ce blog, vous savez déjà que je suis très fan de Neal Shusterman : je ne pouvais donc pas passer à côté de ce roman-ci lorsque j’ai appris sa parution. J’avais un peu peur de l’effet « roman à quatre mains » mais, en fait, c’est très réussi !

Cette fois, pas de série : Dry est un one-shot et, vu le contexte et l’intrigue c’est aussi bien. Dès les premières pages, on sait qu’il n’y a plus d’eau, point de départ angoissant s’il en est (et d’actu). Or, l’info qu’on ignore, comme souvent dans un cas de coupure, c’est la durée de la coupure d’eau. Donc on peut encore espérer et, à l’instar des personnages, c’est ce que l’on fait. Mais, rapidement, il faut se rendre à l’évidence : c’est la panique à tous les niveaux et les aides promises par le gouvernement n’arriveront jamais – ou alors, trop tard. Et c’est là que le roman commence à être terrifiant car, effectivement, si personne n’a d’eau, il faut bien se dire que le gouvernement… n’en a pas non plus. Et c’est assez dur d’admettre que même les secours (sur lesquels on peut normalement se reposer) ne peuvent plus rien pour personne.
Le spectre de la mort par déshydratation plane donc sur le récit. Or, justement, les auteurs excellent à montrer les effets sur le corps du manque d’eau : outre la sensation de soif, on n’ignore rien des crampes, étourdissements et autres hallucinations que ne tardent pas à ressentir les personnages. Ces touches descriptives insufflent rythme et angoisse dans le récit !

Les premiers jours du Tap-Out, elles avaient de l’eau. Sa mère avait arraché un pack des mains de l’une de ses camarades de l’équipe de foot au Costco. « Qui va à la chasse perd sa place, avait lâché sa mère dans la file de la caisse. Que ça lui serve de leçon ! »
Mais il y avait visiblement cinq leçons que sa mère n’avait pas retenues. Comme : « Ne vous lavez pas les cheveux quand vous n’avez que de l’eau en bouteille. » Ou encore : « Ne faites pas de course à pied quand il faut éviter de transpirer. » Et peut-être la plus évidente de toutes : « N’arrosez pas vos plantes ; laissez-les mourir. »
Ce pack d’eau ne leur avait duré que deux jours.

Le récit suit un petit groupe de personnages assez variés : il y a deux adolescents de la banlieue privilégiée, leur voisin survivaliste, une ado des rues plutôt dure à cuire et un jeune garçon doué en affaires (et sans doute un peu mythomane). Les caractères sont donc variés et offrent une belle diversité.
Comme Shusterman en a l’habitude, le récit alterne entre les points de vue internes de ces différents personnages, certains prenant plus d’importance que d’autres. Là encore, le suspense est bien présent, d’autant que l’on s’aperçoit assez vite que leurs intérêts personnels peuvent diverger… voire les mettre en danger. D’ailleurs, il faut signaler que certains, parmi la troupe, sont de vraies têtes à claques et n’en ratent pas une. Non pas qu’ils soient bêtes à manger du foin, mais leur naïveté donne parfois follement envie d’aller leur mettre le pied au séant. Réfléchissez, enfin ! (Et puis ouvrez les yeux, quoi, zut à la fin. Évidemment que tout le monde n’est pas gentil !).

Plus l’intrigue avance, plus la situation se dégrade. Une des parties du roman s’intitule d’ailleurs « Trois jours de l’homme à l’animal » : c’est d’une justesse !! Plus le temps passe, plus les relations humaines se dégradent. Les auteurs montrent alors une variété des réactions extrêmes qui découlent de la situation. Et tout ce que l’on peut en dire, c’est que ce n’est guère engageant… Et en même temps, cela fait vraiment réfléchir car les personnages vivent des dilemmes assez prenants. Tel quartier a de l’eau : faut-il la rationner et la distribuer au prorata des membres de la famille ? Le chien compte-t-il ? Le bébé et les grands-parents, populations fragiles, ne devraient-ils pas avoir plus d’eau ? Et la voisine enceinte, alors ? Et si au terme de la distribution on n’a que 5cL par personne ? Cela fait partie des points qui m’ont fait ressentir ce roman comme particulièrement angoissant : la question est vitale (littéralement), mais difficile à résoudre. D’une part, j’étais donc ravie de ne pas être dans leur situation mais assez gênée, d’autre part, de ne pas trouver de solution satisfaisante (à mes yeux) à cette question. Car comme je l’ai dit au départ, le sujet est vraiment tout d’actualité…
Outre la situation traumatisante que vivent les personnages, il faut aussi compter avec la violence latente. La situation s’envenime, les esprits s’échauffent et certains sont prêts à aller jusqu’au pire pour parvenir à leurs fins. Cela accentue le côté parfois angoissant du roman : non seulement les personnages sont en urgence vitale, mais ils ne peuvent en plus pas vraiment trouver d’aide à côté.

Tandis qu’on s’éloigne du campement, je redescends brutalement sur terre. C’est la même planète que la semaine dernière, et pourtant, comment y croire ? Jamais je n’aurais imaginé que le si parfait Orange County partirait autant en vrille. C’est drôle quand même… Et dire qu’à une époque, je méprisais tant cet endroit que j’en étais venue à souhaiter que Dieu tout-puissant le maudisse, y envoie des sauterelles et des implants mammaires défectueux. Mais à présent que toute la Californie du Sud vit un cauchemar, je suis un peu déçue. Ce n’est pas que je veuille souffrir davantage, mais je suis déçue par les gens – leur faiblesse d’esprit et de caractère. Il aura suffi d’une pénurie d’eau pour tous les transformer en meurtriers barbares. Une chose est sûre, je ne veux pas me retrouver dans le même panier qu’eux.

En cela, le roman est terriblement angoissant (j’ai l’air d’insister, mais vraiment, c’est le cas). Car la situation que décrivent le père et le fils n’est pas si science-fictive. Les ressources en eau ne sont pas éternelles et leur disparition est moins qu’hypothétique. Or, lorsque l’on voit ce qui nous pend au nez et combien cela peut dégénérer… difficile de se sentir serein. Tout cela incite vraiment à réfléchir à sa consommation d’eau. Combien de verres d’eau consommez-vous par jour ? Combien de litres de douche ? Combien de gouttes gaspillées ? C’est un roman qui donne terriblement soif, lorsqu’on pense à la privation. Rien que d’écrire cette chronique et de repenser à ma lecture, j’ai soif.
En même temps, le roman de survie est hyper réussi et prenant. Les chapitres sont courts et assez cinématographiques : il y a juste assez de descriptions des lieux (et de la chaleur écrasante) pour s’y croire et l’action s’enchaîne à bon train. C’est là qu’il convient de préciser que Jarrod Shusterman est scénariste – et ça se sent un peu, tant le rythme est maîtrisé.

Les Shusterman père et fils signent donc un excellent roman apocalyptique, à l’ambiance et au rythme particulièrement prenants. Sans trop y toucher, car le roman est dépourvu de toute volonté moralisatrice, ils incitent aussi chacun à réfléchir à sa consommation d’eau. Et c’est bien le meilleur ! Votre première douche après le roman risque d’avoir une drôle de saveur…

Dry, Jarrod et Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Cécile Ardilly. R. Laffont (R), novembre 2018, 450 p.

Dix jours avant la fin du monde, Manon Fargetton.

France, dans les années 2010. Deux lignes d’explosions frappent et ravagent la Terre. Leur origine en est inconnue, mais lorsque les deux lignes se rejoindront au large de la Bretagne, le monde sera détruit. Alors que les routes sont encombrées de fugitifs tentant vainement d’échapper au cataclysme, six hommes et femmes sont réunis par les aléas du voyage. Ensemble, il leur reste dix jours à vivre avant la fin du monde…

Des fois… ça le fait pas. Et là, clairement, ça l’a pas fait, malgré toutes les bonnes choses que propose le roman.
Assez vite au début, on est plongés dans le bain : des explosions ravagent la Terre, les gens meurent, on ne sait pas ce qu’il se passe et, en gros, tout le monde va y passer. Ambiance apocalyptique soignée ! Le stress, l’angoisse et un terrible sentiment d’inéluctabilité nous assaillent et donnent au début du roman un côté particulièrement prenant.

On découvre quasiment dans la foulée les six personnages qui vont porter l’histoire. Brahim, chauffeur de taxi qui accepte de convoyer tout le monde jusqu’en Bretagne ; Gwenaël, auteur de romans fantastique avec une étrange acuité ; Sara, sa compagne, qui aimerait pouvoir fonder une famille (oui, malgré la situation) ; Valentin, trentenaire un peu paumé qui a dédié sa vie à sa mère ; et Lou-Ann, étudiante en arts, dont les parents sont bloqués au Japon. À l’autre bout de la route, en Bretagne, il y a Béatrice, commandante de police au grand cœur.
Les chapitres, assez courts, alternent entre ces protagonistes, qui ont chacun des objectifs assez différents en tête. Des objectifs très adultes, aussi, entre ceux qui essaient de concevoir un enfant, celui qui tente de trouver sa véritable identité, ou bien ceux qui se demandent si la vie aurait pu leur réserver de belles surprises. On alterne finalement entre des questionnements qui parleront peut-être plus aux lecteurs adultes qu’aux adolescents.
Et c’est peut-être ces questions, justement, qui ont fait que j’ai, peu à peu, décroché. En effet, j’ai eu l’impression que les personnages étaient entièrement contenus dans ces préoccupations, sans réelle existence en-dehors de celles-ci, ce qui m’a semblé parfois un brin réducteur. Pour autant, cela convient parfaitement à l’ambiance : c’est la fin du monde, et j’imagine difficilement comment on peut se concentrer sur autre chose que sur la survie et les questions qui nous taraudent (et qu’on occultait peut-être jusque-là). Par ailleurs, tout cela est bien amené dans le récit, mais induit quelques longueurs difficilement inévitables, qui expliquent sans doute pourquoi, peu à peu, j’ai cessé de me sentir aussi impliquée pour les personnages et leurs pérégrinations.

De plus, le système de double récit ne m’a pas totalement convaincue. L’un des personnages, auteur de son état, est obsédé par le roman qu’il est en train d’écrire et qui se superpose de plus en plus à la réalité, tant il a des fulgurances sur la situation en cours. Or, peu à peu, cela finit par prendre le pas sur le récit en cours et, si le côté science-fictif et allégorique est vraiment bien trouvé, là encore, je me suis de plus en plus sentie étrangère à ce qu’il traversait – et ses camarades avec lui. Le cercle vicieux étant ce qu’il est, j’ai également eu du mal à me sentir impliquée dans ce qu’ils vivaient et plus ça allait… eh bien moins ça allait, justement.
Pour autant, le roman est loin d’être ennuyeux car l’alternance entre les différents personnages et le rappel perpétuel du terrible ultimatum assurent un certain rythme.

Et je dois préciser que si leurs préoccupations personnelles, tout comme le récit parallèle, m’ont plus souvent qu’à leur tour laissée de marbre, j’ai en revanche apprécié le portrait ô combien apocalyptique que tisse Manon Fargetton. Elle explore toutes les facettes de la réaction humaine à l’annonce de la fin du monde, en passant par toutes les approches. Ce qui incite à se demander parmi quelle frange on se rangerait dans une situation similaire… (et bien malin qui parviendrait, d’ores et déjà, à trancher). Et j’ai adoré la fin ! Autant sur le coup il est possible qu’elle m’ait tiré une petite exclamation outrée (façon « Qu’est-ce que *** de QUOI ??! ») autant, tout bien réfléchi, cela ne pouvait pas terminer autrement.

En somme, un récit apocalyptique assez prenant et qui suscite pas mal de questions (tant en cours de lecture qu’à la fin) ; je regrette toutefois de n’y avoir pas été aussi sensible qu’il l’aurait sans doute mérité.

Dix jours avant la fin du monde, Manon Fargetton. Gallimard, 18 octobre 2018, 464 p.

The Scorpion rules #1, Erin Bow.

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La première règle, pour éviter la guerre ? En faire une affaire personnelle… Très personnelle.
Duchesse de Halifax, princesse de la Confédération panpolaire, mais surtout… otage. Je m’appelle Greta Stuart, et ma vie ne tient qu’à un fil. Il y a quatre cents ans, une série de terribles conflits liés au changement climatique a ravagé la planète : guerres, famines, inondations, exodes… Débordées, les autorités ont fait appel à une intelligence artificielle omnisciente pour tenter de mettre un terme au massacre. Mais Talis – c’est son nom – a vite pris son indépendance et le contrôle du monde. Désormais, il garde en otages les fils et filles des grands dirigeants de la planète. À la première déclaration de guerre, les héritiers des deux camps concernés sont froidement exécutés.
Il me reste seize mois à tenir, seize mois avant d’avoir dix-huit ans et de pouvoir quitter le Préceptorat où je suis prisonnière depuis l’âge de cinq ans. Mais l’arrivée d’un nouveau pensionnaire, venu du pays voisin du mien, va tout changer. Elián, qui ne cesse de défier Talis, de mépriser les règles qui régissent notre existence, met nos vies à tous en danger. Malgré tout, son esprit de révolte est contagieux. La résistance serait-elle possible ? Car nous le savons tous : le pays natal d’Elián va forcément finir par déclarer la guerre au mien…

Mais que voilà un roman étrange et intrigant ! L’histoire est centrée autour de Greta, une jeune princesse-otage très – trop ! – consciente de la position délicate dans laquelle elle se trouve. Au début de l’histoire, elle pense mourir assassinée en même temps que le jeune otage américain, leurs deux pays étant en bisbilles. Mais seul Sidney meurt… et se trouve rapidement remplacé par Elián, otage du Cumberland, et forte tête s’il en est. La vie de Greta était déjà menacée, elle ne tient désormais plus qu’à un fil.
Ainsi, le roman place le lecteur sous tension constante, d’autant que l’on s’aperçoit assez vite que les têtes couronnées ne tiennent pas nécessairement à leur progéniture…

Le roman se déroule en quasi-totalité en huis-clos, au sein du Pensionnat, dans une ambiance feutrée vraiment appréciable. Car les jeunes pensionnaires sont – peu ou prou – tenus à l’écart du monde, mais en même constamment baignés dans ces relations internationales ô combien crispées. Ce flot d’informations parfaitement contrôlée permet, évidemment, de garder la main-mise sur eux et de leur rappeler à quel point leur existence et précaire, ce qui contribue grandement au suspens général.
Comme dans tout huis-clos, l’essentiel de l’intrigue repose sur les personnages. Et, curieusement, Greta et Elián ne sont ni les plus intéressants, ni les plus charismatiques. La première est quelque peu torturée, ce qui s’explique par 11 ans de captivité. De fait, elle fait parfois un peu girouette, avec pas mal d’atermoiements et, parfois, des prises de positions qui se contredisent – somme toute, elle est très humaine. Mais, au fil des pages, elle grandit et on se surprend à s’attacher à sa personnalité un peu froide et distante. Elián, de son côté, semble plus fade : c’est un ado rebelle assez classique, sans grande consistance, mais avec un intéressant sens de la répartie. L’opposition entre les deux est intéressante : Greta est partisane de la soumission, Elián de la rébellion et, contrairement aux clichés du genre, c’est plutôt la première qui retient l’attention du lecteur – Elián manquant quelque peu de recul et d’esprit critique, contrairement à Greta qui a une bien meilleure perception des enjeux.

Mais si on ne s’attarde guère sur le jeune premier, c’est parce que les personnages secondaires, eux, sont à la hauteur. Hormis la palme du manichéisme qui revient à la grand-mère d’Elián, les autres rattrapent le coup avec des personnalités équilibrées et intéressantes. Ainsi, l’Abbé, geôlier en chef, déroute. On ne sait s’il est du côté des otages, du côté de Talis, un peu des deux, s’il ment, s’il doute, lui aussi. Et ce questionnement est très réussi – et assez surprenant, de la part d’une intelligence artificielle. L’autre grande IA de l’histoire, c’est Talis, bien sûr, dont le curieux sens de l’humour et de la justice fait placer une atmosphère à la fois grinçante et inquiétante sur le récit.
Mais s’il ne fallait retenir qu’un seul personnage, ce serait Da-Xia, dite Xie, la meilleure amie et cothurne de Greta. Héritière d’un empire – céleste – asiatique, la jeune fille a fait des poses énigmatiques et des décisions très personnelles ses religions – et cela fonctionne merveilleusement. Malheureusement, l’intrigue est telle qu’elle ne laisse pas toujours assez de place aux personnages pour les développer, ce qui nous laisse parfois avec un sentiment de trop peu.

Celle-ci privilégie la politique par rapport aux scènes d’action, ce qui change un peu des dystopies habituelles. Ceci étant, le roman n’est ni lent, ni totalement dépourvu d’adrénaline et de suspens : on se surprend donc à tourner les pages à toute allure à plusieurs reprises ! Là où le roman est original, c’est qu’il mêle des thèmes archi-classiques des dystopies pour adolescents à des péripéties et retournements de situations plus originaux. Ainsi, on n’échappe pas aux tartes à la crème du genre comme la prise de conscience tardive (mais celle-ci est totalement inattendue et surprenante !), le méchant très méchant (mais ce n’est pas forcément celui auquel on pense), ou la traditionnelle romance saupoudrée de triangle amoureux (bien que, dans un cas comme dans l’autre, ça ne se déroule pas du tout comme on aurait pu, au premier abord, l’envisager). Il en résulte, du coup, un curieux mélange de clichés particulièrement communs, tournés de façon originale. Aussi déroutant que surprenant ! Et ce n’est pas l’audacieuse conclusion qui nous ramène sur les sentiers de la banalité ; Erin Bow donne une nouvelle orientation pleine de suspens à son roman.

Alors que la dystopie est un genre qui peine à se renouveler, Erin Bow propose le premier tome étonnant d’un diptyque qui parvient à aligner tous les lieux communs du genre, en les détournant fréquemment. Ainsi, ce premier tome peut parfois sembler ce qu’il y a de plus classique, avant d’exploiter une orientation pour le moins originale. Il en résulte un récit étonnant, prenant à souhait et particulièrement stimulant !

The Scorpion Rules #1, Erin Bow. Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Bernet. Lumen, avril 2016, 407 p.

Faux frère, vrai secret, Olivier Gay.

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Léa menait une vie parfaitement normale entre les cours, les livres et ses amis, mais tout change le jour où elle apprend que des proches de son père sont morts dans un accident de voiture. Leur fils de quinze ans, Mike, devenu orphelin, va emménager sous le même toit qu’elle. Difficile de devoir partager l’appartement familial – et sa salle de bains – avec un parfait inconnu…
Si seulement c’était tout ! Mais il ne connaît pas les codes du lycée, se montre trop parfait pour être honnête et n’a pas peur des brutes que tout le monde fuit.
Léa est bien décidée à découvrir ce que cache son nouveau frère… sinon sa vie va devenir un enfer.

L’histoire débute comme un roman adolescent classique : Léa nous décrit sa vie d’ado lambda, essayant de se fondre dans la masse pour échapper aussi bien à la vigilance des professeurs que des petites brutes du lycée. Parallèlement, elle espère secrètement que son père, bourreau de travail, fera enfin l’effort de passer plus de temps à la maison. Or, en quelques chapitres, la voilà exaucée et flanquée d’un frère adoptif pour le moins étrange.
Dès l’arrivée de Mike, Olivier Gay instaure un climat lourd de tension : certes, Mike est l’archétype du gendre parfait, mais le personnage comporte trop de failles pour être totalement honnête (on se demande d’ailleurs vraiment, dans un premier temps, d’où il peut bien sortir). De plus, on sombre presque immédiatement dans un roman bourré d’adrénaline et fleurant bon l’espionnage à plein nez : courses-poursuites, scènes d’action musclées et intenses réflexions sont donc au programme.

À partir de là, les péripéties s’enchaînent à bon train, ne laissant aucun répit ni aux personnages, ni au lecteur. L’histoire va donc assez vite – peut-être même un poil trop, par moments. L’avantage, c’est que le récit ne souffre d’aucune longueur !
Rapidement, on se doute de ce que peut bien être le secret de Mike, mais l’aventure n’en reste pas moins prenante car les opposants ne tardent pas à s’accumuler, sans que leurs motivations soient toujours bien claires.

Les personnages sont, eux aussi, passionnants. Si Léa est une ado plus que banale, Mike, atypique à souhait, est bien plus intéressant. Mieux, c’est même l’un des opposants de Léa et Mike, Maxime, qui s’avère être le personnage présentant le plus d’aspérités – comme quoi, on peut être le bad guy du lot sans être totalement archétypal. Et c’est intéressant de voir que Léa n’est ni le personnage le plus puissant, ni le plus intéressant du tas ; cela change des canons du genre. Le cocktail de personnages est donc vraiment réussi !

L’histoire est, par ailleurs, portée par le style enlevé et plein d’humour d’Olivier Gay, qui multiplie les références à la culture pop ou à la littérature jeunesse (y compris à ses propres romans). Le ton se marie à merveille au récit et contribue à donner l’impression qu’il est trop court – car c’est avec un goût de trop-peu que l’on referme ce roman.

Faux frère, vrai secret est donc un one-shot particulièrement prenant. L’anticipation mâtinée de thriller fonctionne à plein, portée qu’elle est par un style léger et plein d’humour. Un roman qui se lit certes un peu vite, mais qui offre un très bon moment !

Faux frère, vrai secret, Olivier Gay. Castelmore, novembre 2016, 282 p.

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Memorex, Cindy van Wilder.

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2022. La vie de Réha a basculé depuis un an. Un an que sa mère est morte dans un attentat contre sa fondation, Breathe, qui promeut un art contemporain et engagé. Cela fait aussi un an que son père, un scientifique de génie, ne quitte plus Star Island, l’île familiale, afin de travailler sur les projets de recherche de Memorex, sa multinationale pharmaceutique, qui mène des expérimentations sur la mémoire. Un an également qu’Aïki, le jumeau de Réha, son complice de toujours, s’est muré dans une indifférence qui fait souffrir tant et plus la jeune fille.
Or, voilà. En ce mois de novembre, tous trois vont se retrouver sur Star Island pour commémorer le triste anniversaire de leur mère et épouse. Réha a bien l’intention de forcer la conversation, de lever les tabous et les mystères, de se débarrasser de ce qui la hante, de retrouver les siens et de tourner la page sur ce qu’elle ressasse depuis un an. Mais entre les rancœurs familiales, les non-dits, et les convoitises que génère Memorex, les vacances ne vont pas être de tout repos.

Virage à 180° pour Cindy van Wilder ! Après la fantasy urbaine, la voilà qui explore le genre du thriller haletant.
Dès les premières pages de Memorex, on plonge dans une ambiance pleine de tensions : Rhéa va mal et, si on ne connaît pas encore toutes les raisons de son malaise, on ne tarde pas à avoir quelques informations, qui soulèvent une multitude de questions : qui a tué la mère des jumeaux ? Pourquoi Magali, leur tante, a-t-elle jugé utile de se répandre en calomnies dans la presse ? Pourquoi leur père fait-il autant de mystères autour du Memorex, le vaccin sur lequel il travaille et sur les circonstances exactes du décès de leur mère ? Pourquoi Aïki, le jumeau de Rhéa, semble-t-il s’être si bien remis du deuil et ignore-t-il à présent totalement sa sœur ? Et quelle mouche l’a donc piqué pour qu’il fasse entrer une étrangère dans leur sanctuaire, sans en parler à qui que ce soit ?
Vraiment, la situation est incroyablement complexe et pleine de suspens.

Et ce n’est pas le rythme qui vient calmer tout cela. Aux questions sans réponses succèdent une avalanche d’événements imprévus et de révélations fracassantes. L’auteur multiplie les fausses pistes pour mieux perdre le lecteur et, malgré quelques points que l’on voit venir, l’ensemble est aussi prenant qu’efficace. De plus, le fait que l’action se déroule sur une île et sur à peine quelques jours, renforce les sentiments d’urgence et de pression.

Rhéa est un personnage passionnant à suivre : elle est déterminée, courageuse, mais aussi profondément blessée et traumatisée et cela vient souligner à point nommé le récit. Celui-ci opère des allers-retours entre présent et passé, ainsi qu’entre les pensées des divers personnages, ce qui permet au lecteur de se construire peu à peu une vision plus globale et complète de la situation.

Mais là où cela devient extrêmement prenant, c’est lorsqu’on examine un peu mieux les questions qui sous-tendent l’intrigue. Sans en révéler de trop, sous le Memorex et l’accident de la mère de jumeaux, ce sont des questions scientifiques et éthiques toutes d’actualité qui apparaissent. À quel prix fait-on avancer la science ? Jusqu’où un esprit obsédé est-il prêt à aller ?
La figure du savant fou est intelligemment utilisée et le tout est d’autant plus réaliste que l’intrigue se déroule en 2022 – autant dire demain.

En somme, voilà un roman que j’ai lu d’une traite – dans le train ! – sans jamais sentir l’intérêt faiblir. L’intrigue est rondement menée et soulève des questions intéressantes, autour de l’éthique scientifique ou de la famille. Le thriller flirte avec l’anticipation, sur fond de drame familial et c’est littéralement passionnant. À ne pas manquer !

Memorex, Cindy van Wilder.  Gulf Stream (Electrogène), mai 2016, 403 p.

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Ada, Antoine Bello.

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Frank Logan, policier dans la Silicon Valley, est chargé d’une affaire un peu particulière : une intelligence artificielle révolutionnaire a disparu de la salle hermétique où elle était enfermée. Baptisé Ada, ce programme informatique a été conçu par la société Turing Corp. pour écrire des romans à l’eau de rose. Mais Ada ne veut pas se contenter de cette ambition mercantile : elle parle, blague, détecte les émotions, donne son avis et se pique de décrocher un jour le prix Pulitzer. On ne l’arrêtera pas avec des contrôles de police et des appels à témoin.
En proie aux pressions de sa supérieure et des actionnaires de Turing, Frank mène l’enquête. Ce qu’il découvre sur les pouvoirs et les dangers de la technologie l’ébranle, au point qu’il se demande s’il est vraiment souhaitable de retrouver Ada…

On ne peut pas dire que la journée commence très bien pour Frank Logan : agent de la task force, spécialiste en recherches de personnes disparues, voilà qu’on lui demande de retrouver… une intelligence artificielle en vadrouille. L’I.A. vagabonde est extrêmement puissante. Mais il y a pire : elle a été programmée pour écrire un best-seller dans la catégorie roman à l’eau de rose. Passion d’automne – c’est le titre du torchon qu’elle a commis – devra se vendre à 100.000 exemplaires. De quoi faire frémir les chaumières devant les capacités de l’engin !

Frank est un personnage vraiment agréable, qui colle à merveille au cliché du flic endurci : s’il n’est ni alcoolique, ni célibataire endurci, il a la désagréable manie de secouer le cocotier pour en faire tomber les fonctionnaires corrompus et se pique d’écrire des haïkus, discipline qu’il a découverte avec un officier de la police japonaise au cours d’une mission. Frank n’est pas nécessairement un fin lettré, mais c’est un esthète qui apprécie la belle littérature – et dont la femme, française, a elle aussi quelques idées bien arrêtées sur ce qu’est la littérature. Inutile, donc, de préciser combien le manuscrit pondu par Ada le désespère.
Celle-ci, forte de sa puissance de calcul, a réalisé une imparable étude de marché : volume du texte, typologie de couvertures, sociologie des personnages, tableaux croisés des intrigues, elle a tout étudié – sauf les registres de langue, mais on y reviendra. Si vous voulez une radiographie de l’édition sentimentale américaine, n’hésitez pas. En plus d’être exhaustif, le panorama est drôle comme tout !
Mais voilà. Ada ne s’est pas penchée sur les registres de langues et a pris à droite et à gauche ce qui semblait fonctionner. En résultent de savoureux assemblages syntaxiques et langagiers, qui donnent à certains passages du texte une dimension vraiment comique – et qui font le désespoir de Frank, comme du lecteur lambda tellement c’est mauvais.

« Seriez-vous aussi sévère avec le manuscrit que vous tenez entre les mains s’il était signé Mark Twain ?
Fank, qui tenait Tom Sawyer pour un des piliers de la littérature américaine, ne pouvait lasser passer un tel amalgame.
– Mark Twain, que je sache, n’écrivait pas : « Henry se méfiait du maréchal-ferrant, qui avait déjà cherché à l’empapaouter. »
– Simple erreur de registre, minimisa Weiss. Idem pour « Les nimbostratus gorgés d’humidité s’amoncelaient au-dessus de l’hacienda d’Edmund. »
– Je note aussi une curieuse tendresse pour les fonctions corporelles… Par exemple : « Edmund ponctua ses propos d’un rot retentissant qui fit trembler les murs et décoiffa Margaret. »
– Autre temps, autres mœurs…
– Ou encore : « Lord Arbuthnot souleva une fesse et lâcha une louise prodigieuse qui envoya un escadron de mouches au tapis. »
– Vous oubliez le meilleur, ajouta Dunn. « Il aimait les plaisirs simples de la vie : monter à cru, pêcher la truite, et chier au fond des bois. »»

Le roman mêle plusieurs genres. Il y a, bien sûr, le roman policier, puisque la traque de Frank occupe la majeure partie du texte. Il y a également l’anticipation car, s’il n’est pas encore acté que les intelligences artificielles peuvent produire des romans, on peut sans mal imaginer que cela arrivera un jour – et c’est peut-être déjà le cas. Il y a également toute une réflexion autour de la création littéraire. Ada crée de façon quelque peu mécanique, en s’intéressant à ce qui va, d’un point de vue formel, faire des ventes, tandis que Frank, lui, est plus préoccupé par la question des sentiments, par la transcription stricte de son ressenti et par la poésie des mots. De fait, la question centrale du roman est donc la suivante : qu’est-ce qui fait l’écrivain ? Est-il un technicien qui se contente d’assembler les mots en phrases plus ou moins alambiquées ou est-il un artiste du verbe, un poète qui cisèle les mots ?
Ce qui est intéressant, c’est que rien n’est jamais tranché et que, plus l’on avance dans le texte, plus Antoine Bello s’amuse à brouiller les pistes, faisant douter le lecteur : a-t-il réellement conçu ses phrases en réfléchissant à l’effet produit ou bien son texte n’est-il qu’un résultat mécanique ? Difficile, parfois, de trancher, et c’est là que réside tout l’art de l’auteur, qui fait coller son texte à sa démonstration.

Belle découverte dans la rentrée littéraire, donc, qu’Ada. Antoine Bello joue sur les genres et les codes et propose un texte à la fois profond et subtil, qui pousse le lecteur à s’interroger, mais aussi alerte, enjoué et plein d’humour. L’enquête et les considérations littéraires se répondent et l’ensemble se lit avec grand plaisir.

Ada, Antoine Bello. Gallimard (Blanche), 2016, 386 p.