La Guerre des Fleurs, Jane Thynne

Août 1938. Dans le cadre d’un tournage, Clara Vine est en tournage à Paris, ville qui ressent plus que jamais les tensions liées à la guerre imminente. Clara, elle aussi, est sous tension. Elle sait qu’elle est dans le collimateur de Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande, de plus en plus soupçonneux à son égard. Inquiétude doublée par la purge qui semble être en cours parmi les actrices proches du ministre et de sa famille, celui-ci n’étant plus vraiment en odeur de sainteté.
Là-dessus, Clara est approchée par Guy Hamilton, un agent anglais infiltré, qui lui confie une mission de la plus haute importance : se lier d’amitié avec Eva Braün, en apprendre plus sur les plans du Führer et transmettre aux services secrets britanniques tout ce qu’elle pourra apprendre sur elle. Une expérience qui ne sera pas sans danger mais dont Clara sait qu’elle est absolument vitale…

Depuis le premier tome, cinq ans ont passé et Clara a cessé de regarder Berlin avec de grands yeux énamourés, ce qui se ressent dans l’intrigue de ce tome, plus sombre que la précédente. À tel point qu’on ressent son stress et son malaise à la simple lecture. Clara est manifestement sous la surveillance constante de la Gestapo, ce qui suffirait à n’importe qui pour avoir peur de son ombre. Si l’on ajoute à cela qu’elle s’inquiète beaucoup pour Erich, son filleul, cela donne un premier panorama de la situation. Celui-ci, justement, demande à Clara d’enquêter sur une jeune femme décédée durant la croisière qu’il a faite avec le KdF et qu’il soupçonne d’avoir été assassinée. Soucieuse de ne pas se mettre à dos l’ombrageux adolescent, Clara tâche de se renseigner, le plus discrètement possible : en effet, poser des questions gênantes, sous le IIIe Reich, n’est pas exactement l’activité la plus saine qui soit – surtout quand on se rapproche d’Eva Braün et donc, par extension, d’Hitler.

Par cette entremise, Jane Thynne nous fait entrer dans l’intimité de la jeune maîtresse du Führer – à ce moment de l’Histoire, Eva est un des secrets d’états les mieux gardés. Confinée dans ses appartements, raillée pour ses passions jugées frivoles (le cinéma, la création de parfums, la mode…), interdite d’écrire un journal intime, la jeune femme a une vie bien grise (elle fera d’ailleurs deux tentatives de suicide). Et Clara ne peut s’empêcher de compatir à la situation de la jeune femme, tout en percevant l’importance qu’elle prend dans le contexte national.
Car, parallèlement aux petits déboires domestiques d’Eva Braün, Jane Thynne nous dresse un panorama assez complet (et complexe) de la situation internationale : collusion de certains grands noms, plus particulièrement dans les milieux artistiques que fréquente Clara (on croise notamment Coco Chanel et son amant nazi), hésitation grandissante des chefs d’état-major adverses allant jusqu’à la fascination totale, aveuglement inhérent des ministres divers et variés. Clara étant britannique, la visite de Chamberlain au Berghof et la signature des accords de Munich résonnent assez fortement sur sa vie et l’inquiètent grandement – à raison.  Même si l’on maîtrise son Histoire sur le bout des doigts, la situation semble particulièrement complexe.

J’ai évoqué, au début de cet article, l’ambiance très sombre qui se dégage des pages. Jane Thynne nous donne à voir la situation internationale, certes, mais s’attache aussi à dresser un panorama aussi précis que possible de l’Allemagne en 1938. Les Juifs sont spoliés dans l’indifférence générale, traqués, expulsés, au mieux. Mais ils ne sont pas les seules cibles du régime nazi. Les personnes handicapées, dont les goûts ou les opinions ne plaisent pas le sont également. On suit notamment le parcours d’une famille dont le fils, peut-être un peu plus rêveur que ses camarades, va justement se retrouver sur la sellette. C’est un des aspects que j’aime dans cette série : Jane Thynne glisse une histoire d’espionnage tout à fait convaincante dans les interstices de l’Histoire, mais elle s’attache aussi à ceux qui ont traversé ces périodes sans forcément les marquer ou avoir maille à partir avec les autorités. Et c’est diablement efficace.

J’ai donc beaucoup aimé ce troisième tome. En raison de la situation de plus en plus dangereuse, l’espionnage auquel se livre Clara peut sembler plus ténu que dans les deux tomes précédents, mais l’on étouffe littéralement sous la pression. Du coup, j’ai eu du mal à m’arrêter entre deux chapitres – bien que je connaisse l’orientation tragique de l’Histoire : je pense que cela prouve toute la maîtrise de Jane Thynne ! De plus, elle conclut ce tome sur un rebondissement assez inattendu et qui me laisse penser que la suite (s’il devait y en avoir une), serait tout aussi prenante ! 

◊ Dans la même série Les Roses noires (1) ; Le Jardin d’hiver (2) ;

Clara Vine #3, La Guerre des Fleurs, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.
JC Lattès, février 2017. 

Le Jardin d’hiver, Jane Thynne.

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Berlin, 1937. La ville respire la séduction et l’ambition. Mais partout, le danger rôde…
Anna Hansen, future mariée, est pensionnaire d’une de ces fameuses écoles créées par Hitler pour former les jeunes femmes dans l’art de devenir la parfaite épouse d’un officier SS. Mais, une nuit, elle est sauvagement assassinée dans les jardins de l’école. On fait vite disparaître le corps. La nouvelle de sa mort est étouffée, son existence oubliée.
Clara Vine est actrice dans les fameux studios de la Ufa à Berlin. Mais cette activité en masque une autre, clandestine celle-là : elle est agent au service du Renseignement britannique. Or elle connaissait Anna et la nouvelle de sa mort l’inquiète. Elle n’arrive pas à comprendre pourquoi on l’occulte ainsi. Elle enquête donc, et découvre peu à peu que le meurtre d’Anna est lié à un lourd secret, compromettant les plus hauts dignitaires du troisième Reich.
Avec la prochaine visite à Berlin d’Édouard VIII – qui a récemment abdiqué – accompagné de sa femme Wallis – et la présence des célèbres sœurs Mitford qui rivalisent pour occuper le devant de la scène mondaine, Clara se doit d’œuvrer dans l’ombre pour découvrir la vérité et en informer Londres. C’est une voie périlleuse, d’autant qu’elle bénéficie de l’aide d’un de ces artistes juifs taxés de « dégénérés » par Goebbels. La survie de Clara ne tient qu’à un fil…

Deuxième enquête sous tension pour l’actrice et agente Clara Vine, en sous-marin dans l’Allemagne nazie ! Premier bon point : ce deuxième volet est aussi bon que le premier – et il y en a au moins quatre parus en VO !

Aussi bon, mais peut-être un peu plus lent. En effet, dans le premier tome, Clara avait des difficultés à trouver un rôle et se consacrait entièrement à l’espionnage. Là, tout a changé : quatre ans se sont écoulés, Leo Quinn est – malheureusement – reparti en Angleterre sans plus donner de nouvelles, Clara tourne sans arrêt et n’a pas de mission plus définie que glaner des infos au gré des réceptions auxquels les Goebbels et autres camarades la convient. De fait, l’intrigue met un certain temps à se mettre en place car elle concentre plusieurs niveaux. Il y a, tout d’abord, l’histoire du meurtre d’Anna Hansen, qui inquiète Clara et sur lequel elle mandate son amie, la journaliste américaine Mary Harker. Parallèlement, Clara doit se lier d’amitié avec un pilote de la Légion Condor, chargé d’établir des photographies cartographiques extrêmement précises.  Il y, enfin et surtout, la vie privée de Clara qui doit jongler entre ses deux métiers, ses peines de cœur, et son inquiétude grandissante pour Erik, le fils de feue son ami Helga dont elle est devenue la tutrice et qui, l’adolescence aidant, embrasse le nazisme avec enthousiasme par le biais des Jeunesses hitlériennes. De fait, tout cela s’entremêle et crée un roman au suspens très prenant.
En effet, Jane Thynne nous rend les personnages extrêmement proches et sympathiques. Point de femmes de hauts dignitaires nazis, cette fois, mais des soldats qui cachent bien leurs sentiments. Clara côtoie Ernst Udet, son ami Arno – fameux officier balafré chargé des photos – et l’insupportable Ralph, lequel navigue en eaux troubles. L’opus est vraiment placé sous le signe des faux-semblants : difficile de savoir qui espionne qui, pour le compte de qui, au juste… Voilà qui contribue à l’impression de danger permanent qui flotte sur les chapitres. D’autant que l’on sait Clara surveillée par la Gestapo – mais sur ordre de qui ? – et en grand danger !
On retrouve également Mary Harker, la journaliste, donc, qui semble directement inspirée par Martha Gellhorn, la première femme reporter de guerre : en faisant de Mary la première journaliste présente à Guernica, Jane Thynne la fait marcher dans les pas de l’illustre journaliste de guerre !

Autre point positif : Jane Thynne investit les mystères et autres mythes qui entourent la période et le régime nazi. Tout cela contribue à renforcer la toile de fond du fascisme montant de la nouvelle Allemagne. Les enjeux géopolitiques sont bien exploités et expliqués, hormis peut-être les quelques analepses consacrées au bombardement de Guernica qui, si elles ont le mérite de clarifier les relations entre personnages, sont amenées de façon confuse et nébuleuse. Mais l’essentiel est là : on voit comment, au tournant de l’année 1937, avec ce bombardement civil perpétré dans l’indifférence générale, on s’achemine doucement mais sûrement vers l’invasion de la Pologne au 1er septembre, deux ans plus tard.
De plus, si elle utilise des mythes non avérés, elle le fait avec intelligence et de façon à les rendre plausible, laissant, ce faisant, le lecteur douter.

En somme, Jane Thynne offre une deuxième belle aventure à son actrice et agente Clara Vine – lisible indépendamment de la première, en plus. On y retrouve l’ambiance soignée des romans d’espionnage mêlant danger et séduction, le tout avec l’irrémédiable montée du nazisme en toile de fond. On a hâte de découvrir la suite de ses aventures !

◊ Dans la même série : Les Roses noires (1) ;

Clara Vine #2, Le Jardin d’hiver, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.
JC Lattès,février 2016, 380 p.
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Si vous avez envie d’en savoir plus, vous pouvez lire

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Les Roses noires, Jane Thynne.

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1933. Clara Vine a 26 ans, et les contrats d’actrice ne courent pas les rues à Londres. Pleine d’ambition, et pouvant compter sur son joli minois, elle part tenter sa chance à Berlin, où un de ses amis connaît un réalisateur. Elle découvre alors les mythiques studios de l’Ufa, et Magda Goebbels. Mais Clara n’a pas de travail, et accepte d’intégrer le bureau de la mode allemande dirigé par Magda. Rapidement coincée dans le cercle des femmes de dirigeants nazis, Clara Vine doute. 
Lorsque Leo Quinn, agent des renseignements anglais travaillant sous couverture, rencontre la jeune actrice, il voit en elle l’informatrice idéale. Et la jeune femme, horrifiée par les actions et prévisions des nazis, embrasse sa nouvelle carrière avec passion, n’hésitant pas à jouer de ses talents d’actrice pour espionner et recueillir les confidences, malgré le danger. Or, les secrets qu’elle apprend pourraient bien remettre en cause ses certitudes, et tirailler sa loyauté… 

Les Roses noires est le premier tome d’une série de romans d’espionnage historique mettant en scène l’actrice et espionne Clara Vine. Et vu les qualités du premier tome, on attend impatiemment la suite !
Les Roses noires, c’est tout d’abord un contexte extrêmement riche : Clara Vine quitte une Angleterre figée, et débarque dans un Berlin très actif, en pleine effervescence. Sur ses traces, on découvre les studios de l’Ufa, les films qui y étaient produits, le microcosme des acteurs berlinois, et toutes les questions autour de l’art. C’est très riche, le décor est fouillé, et on s’immerge sans aucun problème dans l’aventure. Car si l’ambiance effervescente est bien rendue, la danger qui plane l’est également ; l’ambiance est oppressante, et on s’angoisse assez vite devant la montée du nazisme à laquelle assiste la protagoniste.

Clara découvre rapidement le petit cercle des femmes de dirigeants nazis, en devenant mannequin pour le bureau de la mode allemande. Et ces femmes sont, somme toute, extraordinairement normales. L’une ne jure que par les pâtisseries, toutes se pâment pour la haute-couture, elles sont jalouses des infidélités de leurs maris… mais les soutiennent dans toutes leurs décisions, sans vraiment se poser de question (pour la plupart). Et c’est assez déstabilisant, car l’auteur les montre aussi bien dans leurs aspects inhumains, que leur facettes profondément humaines. On se prend à s’attacher aux personnages, alors même que l’on sait ce qu’il advient par la suite.
Ce qui n’est pas le cas de leurs maris, conjoints et autres camarades de jeux. Les portraits sont réalistes, glaçants, et viennent compléter l’atmosphère de danger qui baigne le roman. Pourtant, on ne ressent pas de manichéisme là-dedans, peut-être car Jane Thynne s’attache à décrire les personnages dans leur quotidien, sans forcément revenir systématiquement à leurs opinions monstrueuses. On découvre ainsi un Müller transi d’amour, un peu pathétique par moments, et absolument terrifiant le reste du temps.
Pour rester dans le chapitre des personnages, il faudrait évoquer le duo d’espions, Clara et Leo. Si la première est un peu frivole, mais avec la tête sur les épaules et un grand ses du devoir et de l’héroïsme, le second est plus difficile à cerner. Ce qui ne le rend que plus intéressant, car on se demande dans quelle mesure il utilise Clara… et jusqu’où celle-ci va supporter le rôle qui lui a été confié.

À ce titre, on note que Jane Thynne maîtrise parfaitement les codes du roman d’espionnage. Tout y est : des filatures aux embuscades, en passant par une intrigue complexe, qui n’oublie ni le suspens, ni les passages plus légers. Comme le récit est très fluide, il n’est pas difficile de se passionner pour l’affaire !

Les Roses noires est donc un très bon premier volume (qui dispose d’une vraie fin, en plus !). On plonge avec délice dans le décor du Berlin des années 30 : le roman d’espionnage, inscrit dans un contexte plus frivole, est extrêmement réussi. De plus, il n’y a pas de longueurs, et on se passionne littéralement pour les tribulations des personnages. En bref, tout est bon. Vivement la suite !

◊ Dans la même série : Le Jardin d’hiver (2) ;

Clara Vine #1, Les Roses noires, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Philippe Bonnet.
JC Lattès, janvier 2015, 506 p. 

 

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