Les Limites de l’enchantement, Graham Joyce.

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Élevée par Maman Cullen dans la campagne anglaise, Fern vit dans un monde en marge du nôtre. Un monde en osmose avec la nature et les esprits qui la peuplent, un monde sur lequel, si vous êtes initié, vous pouvez avoir prise. Mais Fern va devoir faire face à la réalité et à la société moderne qui la rattrapent. Déjà, des hippies sont venus s’installer près de leur maison, les envahissant avec leurs drôles de mœurs et leur musique hypnotisante. L’expulsion les guette, faute d’avoir payé le loyer. Après avoir aidé tant de personnes des environs, Fern pense bien trouver, à son tour, un peu de réconfort auprès de ses voisins. Mais cela ne sera pas si simple.

J’avais lu, il y a quelques années, Lignes de vie que j’avais littéralement adoré pour son ambiance fantastique légère. Et c’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai retrouvé exactement le même type d’ambiance dans Les Limites de l’enchantement. C’est par petites touches que le fantastique s’invite dans le récit, avec une sorte de légèreté qui fait la marque des bons textes fantastiques : jusqu’au bout, on se demandera si, oui ou non, il se passe bien ce à quoi on pense assister ou si, à l’instar de certains personnages, on surinterprète.
Avec un faisceau de petits éléments, Graham Joyce baigne le lecteur dans un cocon plein de féerie, dans une fantasmagorie diaphane. L’auteur livre, en fait, un très beau portrait, un peu doux-amer, certes, de l’Angleterre rurale des années 1960.

Fern a été élevée par Maman Cullen, qui n’est autre que la rebouteuse-accoucheuse du coin : tout le monde sait la trouver pour les petits-bobos. Or, les esprits chagrins en guerre contre l’obscurantisme savent aussi la trouver lorsqu’il s’agit de taper sur les – braves – gens. On reconnaît là l’ambiance des années 1960 à la campagne, lorsqu’une frange de la population n’aspire qu’à entrer dans la modernité, tandis que les traditions et autres usages restent bien vivaces – et toujours aussi mal perçus. La médecine naturelle commence à faire grincer des dents alors que, d’un autre côté, tout le monde ou presque y a encore recours. Il y a donc une ambivalence assez forte, que l’auteur met très bien en valeur.
L’autre intromission du fantastique vient, évidemment, des pouvoirs de Maman Cullen et de ceux, supposés, de Fern. Celle-ci n’est pas totalement en accord avec les croyances et pratiques de sa mère et se situe dans une sorte d’entre-deux parfois inconfortable, qui lui font se poser des montagnes de questions. Ce n’est qu’une jeune femme qui tente, tant bien que mal, d’avancer dans la vie, en conciliant son héritage et ses rêves.

L’auteur croque une galerie de personnages très attachants, chacun à leur façon, même ceux qui semblent, au premier abord, un tantinet acariâtres – comme la sage-femme qui dispense les cours à Fern et au reste de la promotion. On y trouve des personnages plutôt sensibles aux traditions défendues par Maman Cullen – mais pas au point de se mouiller pour Fern lorsqu’elle est dans la panade -, les amis initiés de Maman Cullen, les réfractaires au merveilleux, les hippies des années 1960 vivant en communauté dans une ferme, et les tenants du progrès à toute force.

Graham Joyce a une plume incroyable, littéralement envoûtante. L’histoire se déroule très tranquillement, sur un rythme très posé. Pourtant, on ne s’ennuie pas un seul instant, car l’auteur s’est attaché aux personnages et à l’ambiance avec le même soin. Le merveilleux émerge doucement et plane de façon diffuse sur l’ensemble du récit.

J’avais adoré Lignes de vie et Les Limites de l’enchantement m’a autant plu. D’une plume envoûtante, Graham Joyce y livre une ode à la nature et, surtout, un bel hommage à la différence et à la tolérance. Splendide !

Les Limites de l’enchantement, Graham Joyce. Folio SF, 2015, 432 p.