Pour qui meurt Guernica ?, Sophie Doudet.

Espagne. Janvier 1937.
La guerre civile fait rage. Alors que les rebelles du général Franco ont conquis une grande partie du Pays basque, Maria est envoyée par ses parents dans la petite cité de Guernica, pour l’éloigner du danger. Or, l’inaction n’est pas du tout du goût de Maria, adolescente passionnée, qui a forgé sa conscience politique au feu républicain, qui ne rêve que de modernité et de progrès social, d’émancipation, et de liberté pour tous. L’arrivée dans le foyer très catholique et, de son point de vue, affreusement conservateur de Josepha et de Domenico se fait dans la douleur. D’autant qu’avec son accoutrement d’ouvrière, son écharpe rouge et sa manie de crier haut et fort ses idéaux, Maria fait un peu tache dans le paysage. Heureusement, la demeure est aussi celle de Tonio, 17 ans, un adolescent rêveur et poète à ses heures perdues, qui saura soutenir la réfugiée dans son épreuve. Malheureusement, il ne fait pas bon avoir 17 ans en 1937 à Guernica…

 

Vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre que j’étais assez impatiente de découvrir ce que cachait ce titre… et que j’ai été emballée par cette lecture ! Je ne déflore pas trop l’intrigue en vous annonçant d’ores et déjà que le bombardement de Guernica prend une part assez importante dans le récit. En même temps, un roman qui s’y déroule et qui débute trois mois avant la date fatidique, c’était à prévoir. Dans des conditions, le récit est évidemment assez linéaire et fortement marqué par un « avant » et un « après » bombardement. Et autant la première partie sert essentiellement à planter le décor (mais pas que, c’est vrai), autant la deuxième est plus portée sur la réflexion.

Sans trop de surprises non plus, on a tout loisir de s’attacher aux personnages avant qu’il ne leur pleuve du métal sur le coin de la figure.
Sophie Doudet a d’ailleurs accordé un soin tout particulier à ses personnages, les faisant tout d’abord paraître assez caricaturaux, pour mieux les nuancer par la suite. Ainsi, au départ, il est difficile de ne pas blâmer la mollesse de Josepha, de s’indigner devant la tyrannie que fait régner Domenico. Avant de s’apercevoir que l’un comme l’autre ne sont peut-être pas aussi obtus que l’on pouvait le croire. Je dois d’ailleurs avouer tout net que Maria m’a parfois donné envie de lui coller des baffes : autant j’ai apprécié son côté jusque-boutiste aux idées bien arrêtées, autant je l’ai parfois trouvée bien difficile avec sa famille d’accueil. (Il faut bien que jeunesse se passe, j’imagine !).

Comme de juste, nos personnages sont assez largement traumatisés par ce qu’ils ont vécu. Qui ne le serait pas ? Mais là où l’autrice a fait très fort, c’est en embrassant l’affaire d’un point de vue très large, englobant la situation géopolitique de l’époque. Et si les personnages vivent des choses difficiles (guerre civile, exode, déracinement), ce n’est rien en comparaison des épreuves qui les attendent. Dans cette seconde partie, le roman propose en effet de nombreuses reproductions de documents d’époque qui viennent ponctuer les inter-chapitres et qui, mises bout à bout, montrent l’ampleur de la campagne de désinformation internationale qui a suivi le bombardement. Pour certains, le bombardement était un mythe, pour d’autres il avait été perpétré par les rebelles nationalistes directement. Et cela rend la question du titre particulièrement prégnante. À la lumière de ces éléments, on se demande bien pour qui est morte Guernica…
Le fait d’avoir intercalé ces documents induit une tension extraordinaire : en tant que lecteur, on comprend légèrement avant les personnages la situation dans laquelle ils se trouvent : perdus, orphelins, en plein exode… et soupçonnés de mentir. Au fil des chapitres, on comprend mieux pourquoi ce qui s’est passé à Guernica a pu rester (et semble toujours l’être !) si confidentiel, malgré l’acharnement et le soin qu’ont mis les nazis à ravager la cité. Et ce qui est intéressant, c’est que cette partie du récit suscite de nombreuses réflexions sur la résilience et l’acceptation, mais aussi sur la puissance (et les dangers) de la propagande étatique. Ce qui, évidemment, résonne encore très fort dans notre actualité…

Très bonne surprise donc, que ce roman historique de Sophie Doudet. Le fouillis de l’affaire géopolitique est clairement et bien exposé, ce qui la rend assez limpide. Les personnages, de plus, s’avèrent assez attachants, quelles que soient leurs réactions à ce qu’ils traversent. Un roman très percutant, à mettre entre toutes les mains !

Pour qui meurt Guernica ?, Sophie Doudet. Scrineo, 23 août 2018, 212 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Les Écailles d’or, Yin et le Dragon #2, Richard Marazano et Xu Yao.

Yin et son grand-père se sont habitués à la présence du Dragon d’or, qui les aide dans leur pêche quotidienne. Mais la guerre fait rage à Shanghai : derrière les assauts de l’armée japonaise, qui donnent lieu au terrible massacre de Nankin, c’est le Dieu Xi Qong, maître des Dragons, qui s’exprime pour dominer le monde des hommes. Tandis que Yin et ses amis survivent tant bien que mal à l’invasion japonaise, le dragon d’or, qui s’est affranchi de Xi Qong, va tenter d’affronter son ancien maître. Mais sera-t-il assez puissant face à ces forces de l’ombre ?

Le premier tome dégageait une certaine douceur mais, cette fois, on est passés aux choses sérieuses et, dès le début de ce tome 2, on sent que l’ambiance s’est considérablement noircie.
Shanghai vit toujours sous occupation japonaise et on sent que les soldats ne sont pas là pour faire dans la dentelle. D’ailleurs, les auteurs évoquent sans détour le massacre de Nankin perpétré par les troupes japonaises à la même époque. La précision historique fait partie des bons points de cette bande-dessinée ; ceci étant, l’histoire est majoritairement narrée du point de vue de Yin, aussi reste-t-elle tout adaptée à un public jeunesse.

La partie fantastique, quant à elle, fait la part belle aux mythes chinois, notamment liés aux dragons. L’amour de la littérature du capitaine japonais nous apporte de précieux éléments sur ces fameux mythes — lesquels sont mis en scène sous forme de flashbacks. On découvre alors une sombre histoire de rivalités, qui alimente un violent désir de vengeance. Et c’est justement le pire qui guette la population : les Japonais sont certes un réel danger, mais la vengeance amoureusement préparée par Xi Qong va frapper vite et fort, et on se demande si Guang Xinshi saura enrayer la menace.

L’ambiance nettement plus sombre de l’intrigue se lit également dans le graphisme : on retrouve, comme dans le premier tome, les cases opposant des tons gris-bleutés aux ors lumineux du Dragon d’Or mais, maintenant, on trouve aussi des couleurs nettement plus sombres, liées à Xi Qong, le dragon maléfique : noirs, rouges et anthracites dominent les cases. Les contrastes sont clairement lisibles et le tout très réussi !

Malheureusement, je n’ai pu m’empêcher de me sentir un tantinet déçue ; alors que le premier tome installait une ambiance assez douce (mais néanmoins tendue), ici j’ai eu l’impression que tout était nettement survolé. Les événements s’enchaînent, c’est assez peu approfondi et, au final, on n’a pas vraiment l’impression d’avoir tout à fait suivi les événements.

Si Les Écailles d’or est clairement un tome de transition, il sert à installer une ambiance prenante, empreinte d’un réel suspense. Il annonce, au passage, un tome 3 qui mettra en scène la confrontation entre les deux dragons et qui s’annonce terrible ! Voilà une série de bande-dessinée mêlant Histoire et intrigue fantastique, qui plaira aux jeunes lecteurs, et dont j’ai hâte de lire la suite et fin. 

◊ Dans la même série : Créatures célestes (1) ;

Yin et le Dragon #2, Les Écailles d’or, Richard Marazano et Xu Yao.
Rue de Sèvres, avril 2017, 60 p.

Créatures célestes, Yin et le dragon #1, Richard Marazano & Xu Yao.

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Shanghai 1937. L’armée impériale japonaise a fait main basse sur une large partie de la côte chinoise. En ces temps de tristesse, la menace de l’antique prophétie plane, celle de l’invincible dragon noir Gongong qui doit venir anéantir les hommes quand le désespoir et la haine régneront. Yin, petite fille d’une dizaine d’année, est élevée par son grand-père pêcheur, Liu. Un soir, alors que Liu sort en mer, Yin se faufile sur le bateau. Soudain une bête puissante se débat dans ses filets : un dragon d’or, blessé, que Yin convint son grand-père de cacher et de soigner… Une décision qui les emmènera bien plus loin qu’ils ne le pensaient. Heureusement, Yin a plus d’un tour dans son sac.

Voilà un premier tome de série réussi ! Déjà car il est difficile de ne pas craquer pour la bouille irrésistible de Yin !
Richard Marazano met en scène des personnages très attachants : Yin, on l’a vu, est une délicieuse petite fille. Débrouillarde, fine, elle a aussi bon cœur et sait faire preuve de ruse quand il le faut. Son grand-père, quelque peu dépassé par les facéties de sa petite-fille doit à la fois subvenir aux besoins de sa famille et faire avec l’occupation japonaise, qui n’est rien moins que tendre. De ce côté-là, on suit d’ailleurs un capitaine dont les motivations semblent troubles : n’est-il qu’un occupant brutal ou a-t-il des sympathies pour les occupés ? Ses actes laissent, pour l’instant, pencher pour la deuxième option, et viennent nettement nuancer les actes de ses compatriotes.

Ce premier volume sert à mettre en scène personnages, décor et ambiance. De ce côté-là, l’intrigue mêle avec une grande habileté Histoire chinoise et intrigue proprement fantastique liée au dragon et à la prophétie, les deux pans occupant des parts égales. Et difficile de savoir lequel passionne le plus. Au premier rang, on observe la façon dont les Japonais s’approprient le territoire et la façon dont les habitants tentent de cohabiter malgré la peur et les sévices. De l’autre, Marazano met en scène la – très – difficile cohabitation entre Yin, son grand-père et le dragon. Y parviendront-ils ? Question que l’on peut, de fait, appliquer aux Chinois et Japonais.
Autre inquiétude : que manigancent, au juste, ces derniers ?

Si l’histoire est assez posée et suit un rythme plutôt calme, ces questions en suspens induisent un suspens qui se maintient tout du long. Et ce n’est pas la révélation finale qui le fait retomber !

Xu Yao, au dessin, magnifie l’histoire de son trait plein et rond, souligné par des couleurs sombres, relevées par les ocres du dragon. En un mot : sublime !

Créatures célestes débute en douceur la trilogie. En mêlant aussi habilement mythologie chinoise et guerre sino-japonaise, Richard Marazano et Xu Yao signent un album soigné, dynamique, très prenant et dont on attend – évidemment – impatiemment la suite. 

Yin et le dragon #1, Créatures célestes, Richard Marazano et Xu Yao. Rue de Sèvres, janvier 2016, 54 p.