1869 : La Conquête de l’espace, Alex Alice.

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Et si la conquête de l’espace avait un siècle d’avance ?

1868. Au seuil d’une incroyable découverte à bord de son ballon de haute altitude, la mère de Séraphin disparaît mystérieusement à la frontière de l’espace. Un an plus tard, une lettre anonyme révèle que son carnet de bord a été retrouvé…
Séraphin et son père, échappant de justesse à un enlèvement, suivent la piste du carnet jusque dans les contreforts des Alpes. C’est là, à l’ombre d’un château de conte de fées, que le roi Ludwig de Bavière a entrepris la construction d’un engin spatial de cuivre et de bois qui s’apprête à changer le cours de l’histoire…

Le Château des étoiles est une bande-dessinée en deux tomes, pré-publiée sous forme de fascicules (la seconde série de fascicules et le second tome sont à paraître) narrant… la conquête de l’espace, sur la fin du XIXe siècle.
Ambiance steampunk au programme, donc !
L’émerveillement débute avec la couverture : l’album est en partie toilé, et l’agencement de la première de couverture rappelle vraiment les publications de l’époque.

La suite de la découverte est tout aussi bonne : pour aller droit au but, cet album est une merveille.
Parlons un peu de l’histoire : Séraphin a perdu sa mère alors qu’elle effectuait un vol en dirigeable pour trouver l’éther. Depuis, il ne pense qu’à ça et aspire à découvrir l’éther, bien que son père tente de l’en empêcher pour sa propre sécurité. Finalement, l’éther rencontre à nouveau leur chemin et, alors qu’ils se préparent à aller récupérer les carnets de la défunte en Bavière, ils se retrouvent à fuir, avec des Prussiens aux trousses – lesquels aimeraient mettre la main sur la précieuse substance avant tout le monde. L’histoire se déroule donc majoritairement en Bavière, à l’époque où Bismarck essaie de l’annexer, et tandis que Louis II poursuit ses chimères.
Une grande partie de l’histoire se déroule donc dans le fabuleux décor du château de Neuschwanstein, merveilleusement représenté. Le trait est léger, le dessin est fouillé, les couleurs restent dans les tons pastels de l’aquarelle… c’est splendide.

Le contexte historique est très détaillé et inscrit l’intrigue confinant à la science-fiction dans un contexte extrêmement réaliste : Séraphin et son père trouvent un Louis II de Bavière à deux doigts d’être renversé par un coup d’état, au moment où la Bavière tombe dans l’escarcelle allemande. L’intrigue entremêle donc intrigue proprement historique, et quête scientifique de l’éther. Il y a quelque chose de très prenant dans la façon dont s’entrecroisent les différents mystères, un sentiment souligné par un découpage vraiment bien pensé.

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Pour résumer, ce premier volume du Château des Étoiles est un gros coup de cœur : pour l’histoire, originale et bien menée, pour les personnages bien campés (quels qu’ils soient), pour le dessin d’une légèreté et d’une beauté incomparables, et pour l’ambiance steampunk, sorte de mélange entre les romans de Jules Verne et les films d’Hayao Miyazaki. Une merveille, disais-je, un titre à avoir absolument dans sa bibliothèque !

◊ Dans la même série : Les Naufragés des étoiles (gazette, épisode 4) ; 1869 : La Conquête de l’espace (2).

Le Château des étoiles #1, 1869 : La Conquête des étoiles, Alex Alice. Rue de Sèvres, 2014, 63 p.

Le petit plus : interview d’Alex Alice sur French Steampunk.

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The Young world, Chris Weitz

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New York, XXIe siècle. La Maladie, un virus fulgurant, a anéanti la population des États-Unis, à l’exception des adolescents, qui ont vu leur avenir se désintégrer sous leurs yeux. Plus d’électricité, plus d’eau courante, plus de transports, plus d’Internet : les jeunes sont livrés à eux-mêmes dans la ville qui ne dort jamais. Rapidement, des tribus se forment, se partagent le territoire et coexistent plus ou moins pacifiquement.
Jefferson, le tout nouveau leader des Washington Square, tente d’organiser la survie des siens avec l’aide de Donna, leur guérisseuse, qui ne le laisse pas complètement indifférents. C’est alors que Brainbox, un des membres de la tribu, annonce avoir découvert l’origine de l’épidémie… et peut-être un antidote. 
Lassés d’attendre l’âge adulte qui signe leur mort, et n’ayant pas mieux à faire, ils partent à travers Manhattan pour tenter de retrouver l’origine du virus qui a décimé le continent. Une promenade de santé… sur le papier. 

 

Le roman de Chris Weitz prend place dans un décor post-apocalyptique : suite à une contamination, seuls les adolescents ont survécu, protégé par leurs hormones. Une protection qui s’écroule dès la maturité physique atteinte. Les adolescents sont donc confrontés à un double problème : l’absence des adultes, et leur propre fin en approche. C’est pourquoi Jeff et les siens sautent sur la proposition de Brainbox : traverser New-York pour aller à la bibliothèque, afin d’y chercher un article scientifique qui pourrait tout changer.

Le récit est narré par les voix de Jefferson, qui vient de prendre la direction de la tribu, et celle de Madonna, dite Donna, la guérisseuse officielle. Ils se connaissent depuis l’école primaire mais n’auraient, bien sûr, jamais imaginé devoir survivre ensemble, ni assurer la survie d’autres adolescents. Les deux voix sont assez différenciées (bien que Donna abuse du « genre » et en truffe presque toutes ses phrases) et l’alternance des points de vue est intéressante : elle permet de livrer les sentiments et pensées de chaque personnage, mais aussi leurs points de vue sur les scènes auxquelles ils assistent. On a donc deux sons de cloche, ce qui va nuancer le récit à de nombreuses reprises. D’autant que Donna et Jeff n’ont pas exactement les mêmes idées : lui est résolument tourné vers leur (bref) avenir, tandis que Donna se complaît dans un passé révolu et semble plus réfractaire à tout changement. Et si on a envie de lui coller des claques, on comprend tout à fait son ressenti, très réaliste – et qui change des adolescents hyper motivés et n’ayant aucun doute que l’on croise habituellement dans ce type de romans. Un premier bon point !

Mais cette alternance n’est pas toujours des plus réussies : en effet, il y a quelques ellipses, et ces passages vont manquer à l’histoire, tandis que certaines transitions s’avèrent un peu brutales. Chris Weitz est réalisateur de cinéma, et cela se sent dans la façon dont est écrit ce roman. Ces transitions brusques ressemblent furieusement à des changements de plans dans un film, qui permettent d’embrasser la scène d’un simple coup d’œil – exercice plus périlleux en littérature.  On a donc parfois l’impression que les transitions sont un peu hachées, ce qui laisse une sensation de succession de plans très marquants, mais manquant un peu de liant entre eux.
De même, le récit est extrêmement visuel : les péripéties fourmillent d’action, et le décor est soigné. L’approche de l’histoire est (à nouveau) très cinématographique, avec des scènes à l’ambiance forte (la rencontre avec les Résidents, ou la scène à la bibliothèque… qui n’est pas sans rappeler le film Le Jour d’après !), et que l’on sent comme très esthétiques, mais dont certaines n’apportent pas forcément quelque chose à l’histoire – notamment la scène des tambours du Bronx, durant laquelle l’équipe de Jeff échappe à une tribu dont la moitié joue du tambour, tandis que l’autre leur tire dessus ; c’est prenant, hypnotique, mais finalement sans grand impact. L’ensemble est donc un peu irrégulier : certains passages sont très courts alors qu’il y aurait matière à développer, tandis que d’autres souffrent de quelques longueurs. Ainsi, la fin est extrêmement abrupte, avec un revirement à peine compréhensible : quelques pages de plus auraient été appréciables pour mieux peser les enjeux de cette conclusion. Le cliffhanger final, en revanche, est bien amené, et nous laisse avec un bon lot de questions.
Malgré cela, l’ensemble se lit assez vite, car hormis les quelques longueurs citées, il n’y a pas vraiment de temps mort : les séquences s’enchaînent, et on veut savoir comment la petite bande va s’en sortir.

L’univers de The Young world, dans toute sa noirceur, pose d’intéressantes questions : il y est question de survie, et des différents modes que l’on peut appliquer dans une société : est-elle libre et basée sur l’égalité de ses membres ? Est-elle basée sur un monopole économique ? Dans leurs pérégrinations, Jeff et les siens vont croiser quelques modèles d’organisation assez différents du leur, et qui vont les amener à réfléchir sur quelques points essentiels. Et le roman n’est pas dépourvu de passages sordides, voire dérangeants, mais qui viennent nourrir la réflexion de fond.
On appréciera également que la Maladie soit expliquée et justifiée de façon assez réaliste ; on a donc l’impression de lire un roman d’anticipation se déroulant dans un futur proche, plutôt que de la science-fiction pure. Impression nettement renforcée par tous les clins d’œils à des références culturelles qui nous sont bien connues et qui émaillent le récit, et devant lesquelles on ne manque pas de sourire !

Avec The Young world, Chris Weitz fait une intéressante incursion en territoire post-apocalyptique. La fin remet l’ensemble du récit en question, et laisse le lecteur avec plein de questions, tant sur l’univers présenté que sur les personnages. L’intrigue n’est pas particulièrement révolutionnaire, mais voilà un roman qui se lit avec plaisir, et qui introduit une histoire efficace.
Si le roman est un peu irrégulier, ses nombreuses péripéties bourrées d’action et son côté très cinématographique en font un efficace page-turner. Affaire à suivre !

The Young world #1, Chris Weitz. Traduit de l’anglais par Sébastien Guillot. MsK, 2015, 369 p.

 

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Zita, la fille de l’espace #1, Ben Hatke

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Zita et son ami Joseph jouent dans les bois quand ils trouvent un étrange appareil… qui projette Joseph dans la galaxie. Ni une ni deux, Zita suit le même chemin pour tenter de sauver son ami. Elle débarque à l’autre bout de l’univers, sur la planète Sciptorius, peuplée d’espèces multiformes et multicolores, menacée de destruction par l’arrivée imminente d’un astéroïde géant. 
Zita n’a que trois jours pour mener à bien sa mission : retrouver Joseph… et rentrer à la maison !

Voilà une bande-dessinée qui devrait plaire aux jeunes lecteurs. On y suit les aventures de Zita, subitement propulsée à l’autre bout de la galaxie, et tentant de retrouver son ami Joseph, afin de rentrer chez eux. Un projet qui serait plus simple si un astéroïde ne devait pas détruire la planète sur laquelle ils se trouvent trois jours plus tard…

Les aventures de Zita sont extrêmement lisibles : le scénario n’est pas trop alambiqué, tout en étant tout de même bien construit. Les dialogues sont simples (mais pas simplistes) et bien tournés, et il y a ce qu’il faut de suspens pour accrocher le lecteur. Si la quête est un peu linéaire, on ne s’ennuie pas pour autant : trahisons, complots, batailles épiques… il y a de tout !
L’univers est plein de créatures toutes plus étranges les unes que les autres, dont la plupart sont plus amusantes que réellement terrifiantes : robots, faune variée, humanoïdes ou véritables humains aux motivations complexes croisent le chemin de Zita, et lui mettent, pour la plupart, des bâtons dans les roues.

Mais Zita ne se laisse pas abattre et continue, coûte que coûte, de chercher Joseph. On s’attache donc extrêmement vite à cette aventurière intrépide, audacieuse et extrêmement touchante – sans compter que, pour une fois, c’est l’héroïne qui va sauver le garçon des griffes des méchants : une situation que l’on croise trop peu souvent !
L’histoire véhicule, de plus, de belles valeurs autour de l’entraide et l’amitié, sans être moraliste, ni convenue (que demander de plus ?), via un dessin simple, clair, sans fioritures inutiles, et des couleurs qui donnent une impression de fraîcheur et de pages aérées. L’ensemble est aussi agréable à lire qu’à regarder !

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En somme, Zita, la fille de l’espace est une très belle bande-dessinée de science-fiction, accessible aux jeunes lecteurs (dès 8 ans) : la simplicité des dialogues, la fluidité de l’histoire et la sobriété du trait devraient leur plaire. L’histoire est bien ficelée, le dessin agréable et l’ensemble est touchant. Un très bon titre !

◊ Dans la même série : La Légende de Zita (2)Le Retour de Zita (3).

Zita, la fille de l’espace, tome 1, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Basile Bèguerie. Rue de Sèvres, 2013, 192 p.

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Feed, Mira Grant.

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Été 2014. La médecine a vaincu les rhumes et le cancer n’est plus qu’un mauvais souvenir. Mais elle a créé une chose terrible, que personne n’a su arrêter. Ce qui devait n’être que des remèdes s’est transformé en infection virale, qui s’est propagée à la vitesse de l’éclair sur la planète, le virus prenant le contrôle des cerveaux, laissant à leurs propriétaires une seule obsession : se nourrir. 
2034. Georgia et Shaun Mason, issus de cette génération sacrifiés, sont blogueurs indépendants, les blogs étant devenus les seuls media proclamant la vérité sur ce qu’il se passe dans le monde réel. Shaun est la tête brûlée, Georgia l’âme du duo. Et ils doivent couvrir la plus grosse affaire de leur carrière : la course à la présidentielle du sénateur Ryman. 
Sauf que les magouilles politiques sont bien plus coriaces qu’ils ne le pensaient. Et que faire éclater la vérité pourrait bien s’avérer fatal… 

 

En attaquant Feed, je m’attendais à passer d’affreuses nuits blanches. Je ne m’attendais certainement pas à un coup de cœur !
Car Feed est bien plus qu’une simple histoire de zombies. Dès le début de l’histoire, les zombies sont traités comme une simple donnée de l’univers : cela fait 20 ans que l’infection a eu lieu, et l’humanité fait désormais avec. L’intrigue ne se concentre donc pas tellement sur les scènes apocalyptiques de zombies en goguette boulottant de l’humain (même s’il y en a) mais plutôt sur la vie quotidienne dans un univers totalement bouleversé.
On suit donc une équipe de journalistes, Shaun, Georgia et Buffy, qui vont couvrir la campagne politique du sénateur Ryman, lequel vise la présidence des États-Unis. Car contrairement à la plupart des romans post-apocalyptiques à la mode en ce moment, Feed ne présente pas une société totalement désorganisée, ou ayant sombré dans une organisation liberticide (la dystopie est à la mode) ; l’univers dans lequel vivent Shaun, Buffy et Georgia ressemble, peu ou prou, au nôtre, les zombies et règles de sécurité en plus. La preuve, la course aux primaires (et donc aux présidentielles) se fait à l’ancienne, en visitant les états les uns après les autres, à grands coups de meetings et autres réunions : les véhicules et campements sont simplement plus sécurisés.
Du coup, on est loin du roman d’horreur que l’on lit avec les cheveux dressés sur la tête du début à la fin : c’est nettement plus subtil. L’auteur joue avec la peur des zombies, qui est présente tout au long du texte, comme un péril important, mais souvent lointain (la plupart du temps, du moins). Mais lorsqu’il y a confrontation avec les morts-vivants, on est fouettés à l’adrénaline, ce qui contraste avec la légère appréhension que l’on ressentait jusque-là, et démultiplie l’effet : c’est diablement efficace.

Les personnages sont extrêmement attachants : le duo Shaun-Georgia fonctionne extrêmement bien avec, d’un côté, la tête brûlée, l’aventurier baroudeur et, de l’autre, la femme d’affaires (dit comme cela, ça semble un peu cliché, mais l’auteur décrit avec une grande justesse leur relation leurs caractères. C’est brillant !). Autour d’eux gravitent des personnalités attachantes : Buffy, l’informaticienne poète, Rick, le journalise, le sénateur Ryman, son épouse Emily, les divers gardes du corps… Les personnages sont tous complexes, très travaillés, attachants et particulièrement crédibles, même si la froideur des blogueurs est parfois un peu forcée. Néanmoins, c’est vraiment autour de ces personnages qu’est construite l’histoire. Finalement, Feed est une histoire très humaine, dans un univers quelque peu déshumanisé.

Le décor, de son côté, est très consistant : anecdotes, jurisprudences, petits faits de la vie quotidienne viennent dessiner un univers riche, complexe, et pensé dans les moindres détails. C’est aussi ce qui fait que le roman est aussi prenant : tout est tellement détaillé (et sans être plombant pour deux sous) que l’on s’immerge totalement dans l’histoire.
L’intrigue est l’occasion d’égratigner quelque peu (et intelligemment) la politique (ses magouilles, ses compromissions) et le journalisme (pour les mêmes raisons). Les personnages étant des blogueurs, il va évidemment être question des blogs dans les médias, avec tous les à-côtés que cela comprend : course à l’audimat, recherche de rédacteurs compétents, rédactions de billets percutants, le tout au service de la vérité. Ces points sont clairement expliqués, mais prennent parfois un peu trop de place, et introduisent quelques longueurs dans le roman, heureusement vite dissipées. De plus, on déplorera que l’opposition blogs/média traditionnels soit un peu manichéenne (les premiers étant purement objectifs, les seconds totalement subjectifs).

Plus l’histoire avance, plus la tension monte : la campagne politique cache de sombres agissements, et on comprend rapidement que le fin mot de l’histoire pourrait ne pas plaire à tout le monde. Plus que dans un roman d’horreur, on est dans un véritable thriller politique, mené de façon redoutable, et à l’intrigue très efficace. Si l’ultime révélation n’est pas particulièrement surprenante, on profite tout de même à fond de l’histoire, tant elle est bien menée. Car l’auteur sait alterner passages purement informatifs, scènes quotidiennes, enquête, billets de blogs, découvertes retentissantes, séquences émotion, et péripéties haletantes. Pas le temps de souffler, le rythme est savamment entretenu, et le lecteur est rapidement captivé ! Le roman est assez angoissant… alors que les zombies ne sont là qu’en toile de fond : il vaut mieux se méfier des humains et de leurs mensonges, un point de vue que l’auteur démontre parfaitement tout du long.

En bref, voilà un roman excellent à tous points de vue : certes, il y a quelques longueurs, et les personnages sont parfois un peu trop froids pour être honnêtes. Mais le reste est tellement bon qu’on oublie rapidement ces désagréments. Feed est angoissant à souhait (alors que les zombies et scènes d’horreur sont, finalement, peu présents) ; on nage en plein thriller politique, et celui-ci est diablement efficace. Le style est fluide à souhait, et l’auteur varie les scènes avec talent. De plus, elle donne à voir un univers d’une richesse incroyable, et fait passer le lecteur par toute une palette d’émotions : vraiment, c’est excellent. 
Au vu de la fin, je suis extrêmement curieuse quant à la suite : si le tome permet de clore cette histoire, on sent que l’univers a encore des ressources. Et j’ai hâte de découvrir lesquelles.

 

Newsflesh #1, Feed, Mira Grant. Traduit de l’anglais par Benoît Domis. Bragelonne, 2012, 450 p.

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Déserteur, Imposteur #2, Suzanne Winnacker.

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Tessa a mené sa première mission à bien et permis d’arrêter un serial killer. Mais cette mission lui a laissé plein de questions sur ces Variants rebelles, l’armée d’Abel, qui volent les agents de la CAE.
Cette fois, la mission de Tessa est très simple : elle doit prendre la place d’un sénateur pour un discours, car il craint pour sa vie. Et cette mission recèle pas mal de surprises pour Tessa. Tout d’abord car l’armée d’Abel enlève son amie Holly par erreur. Ensuite car elle comprend que l’armée d’Abel la veut, elle. Enfin, parce qu’elle s’aperçoit qu’Alec, son ami de toujours, lui ment depuis le départ et la manipule, et que le commandant lui cache beaucoup d’informations sur la CAE, elle-même… ou ses parents. Rapidement, Tessa comprend que c’est en cherchant les réponses dans son passé qu’elle s’en sortira… 

 

Eh bien, voilà ce qu’on appelle une bonne surprise. Alors que le premier tome m’avait laissé un goût d’inachevé et de superficialité, Déserteur rattrape le niveau.
D’une part parce que le rythme de l’intrigue est bien mieux géré que précédemment : il y a peu de temps mort, actions et moment plus calmes s’équilibrent bien mieux, cette fois-ci. Les découvertes faites par Tessa n’arrivent pas par grappes, mais sont étalées sur l’ensemble du roman. Alors, certes, on ne cachera pas que certains développements sont cousus de fil blanc, et qu’on voit venir certaines révélations de loin (au hasard, l’identité des parents de Tessa). Mais le tout est amené de telle façon que c’est assez plaisant à découvrir, et que cela se lit plutôt bien.

L’univers est clairement approfondi : on en sait plus sur les Variants, on découvre de nouveaux pouvoirs, et leurs relations avec le reste de l’humanité est éclaircie. Mieux, l’univers un peu manichéen qui se dessinait (Variants de la CAE VS Armée d’Abel, en gros) se nuance agréablement. Au fil des chapitres, on en vient à douter de ce que l’on sait, de ce que l’on pressentait et, surtout, de qui joue pour quel bord. Et cette incertitude règne jusqu’aux toutes dernières pages, la dernière scène laissant le lecteur avec encore plus de questions ! Du coup, le suspens est à son comble, et il est difficile de deviner la direction que prendra le troisième tome… En somme, Déserteur est un très bon tome de transition !

D’autant que l’histoire progresse également côté personnages. Si l’on regrettera que l’auteur sacrifie à la mode décidément bien implantée du triangle amoureux, on lui sera reconnaissant de mener intelligemment sa barque, et de proposer un triangle cohérent et consistant – chose assez rare pour être soulignée – même si l’on aurait apprécié qu’elle pousse l’idée jusqu’au bout. La psychologie des personnages est affinée ; comme c’est Tessa qui narre l’aventure, on n’ignore rien de ses propres sentiments et cheminements d’esprit. L’état de la jeune fille est plutôt bien rendu même si, parfois, on aimerait vraiment en savoir plus : certains développements de la pensée de Tessa sont un peu courts, au regard de ce que l’auteur souhaite traduire. Heureusement, ces petits manques sont assez peu nombreux.
Si la narration à la première personne est bien utile pour savoir ce que pense Tessa, elle nous prive des ressentis des autres personnages, ce qui est parfois un peu dommage. On donnerait cher pour savoir ce que vivent Alec, Devon et Holly, par moments.

En définitive, dans ce lot de bonnes surprises, la seule chose qui pêche est le style. L’histoire est narrée  à la première personne du singulier, par Tessa elle-même, et sa façon de parler n’est pas particulièrement soignée. Voilà qui est donc très réaliste, mais qui se fait au détriment d’un style soigné.

 Déserteur est donc une agréable surprise. Tome de transition, il se pose comme une charnière assez fournie, qui permet d’approfondir univers, personnages, et intrigue. Mieux, il nuance tout ce que l’on a appris dans le premier tome, et laisse planer un suspense bien agréable sur la suite de l’histoire. Le premier tome était vraiment superficiel, mais celui-ci s’en sort avec les honneurs. On est même impatients de connaître le fin mot de l’histoire !

◊ Dans la même série : Imposteur (1) ;

Imposteur #2, Déserteur, Suzanne Winnacker. R, 2014, 384 p.

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Au-delà des étoiles #1, Beth Revis

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À 17 ans, Amy et ses parents rejoignent la mission spatiale Godspeed, qui part à la conquête de Centauri, une nouvelle planète. Pour survivre aux trois siècles prévus pour le voyage, ils sont cryogénisés, et n’ont qu’à sagement attendre d’être réveillés après l’atterrissage. Mais Amy est subitement débranchée, cinquante ans trop tôt. La vie sur Terre qu’elle a connue est révolue, et elle se retrouve seule au monde sur un vaisseau qui fonctionne selon des règles qu’elle ne connaît pas, et ne comprend pas, malgré l’aide d’Elder, le futur commandant du vaisseau, qui l’épaule comme il peut. Jugée dangereuse, l’adolescente est rapidement confinée au service hospitalier. Mais lorsqu’un second passager cryogénisé est débranché et retrouvé trop tard, Amy comprend que son réveil n’était malheureusement pas dû à une bête panne informatique. Et que ses parents sont peut-être les prochains sur la liste, si elle ne découvre pas très vite qui tue les passager endormis. L’ennui, c’est que la jeune fille comprend très vite qu’Elder, son seul soutien à bord, est tout en haut de la liste des suspects… 

 

Les romans de science-fiction destinés aux adolescents dont l’intrigue se déroule à bord d’un vaisseau spatial sont assez rares pour être notés, a fortiori lorsqu’ils présentent une intrigue aussi alléchante. Malheureusement, Au-delà des étoiles n’a pas tout à fait tenu les promesses de son résumé…

L’intrigue est narrée selon les points de vue d’Amy et Elder, le seul autre adolescent à bord. Si le procédé rend le récit dynamique, puisqu’on change sans cesse de narrateur, il le limite aussi. En effet, le récit étant mené à la première personne et les personnages avares de déductions concernant leurs coreligionnaires, on a du mal à savoir qui pense quoi. De plus, les voix des deux adolescents sont très peu différenciées, ce qui fait qu’il est aisé de s’y perdre. L’alternance n’est, d’ailleurs, pas toujours très heureuse : personne n’ayant aucune information à l’ouverture du roman, le début de l’histoire est assez répétitif…

Au-delà des étoiles propose une intrigue mêlant science-fiction et thriller. Pour ce qui est de la première, l’auteur compte sur la suspension d’incrédulité du lecteur : les détails et explications sont extrêmement rares, pour ne pas dire inexistants. Ainsi, le vaisseau comptant quelques 3 000 passagers est réparti selon plusieurs secteurs : la ville, les champs, l’hôpital, la salle des machines, les labos… On a du mal à imaginer quelques hectares de champs de blé à l’arrière-plan desquels se dresse le bâtiment blanc de l’hôpital, le tout confiné dans un vaisseau spatial. À l’instar de Mission Nouvelle Terre, aucune explication n’est apportée sur le fonctionnement d’un tel vaisseau, et cela manque un peu.

L’intrigue, en elle-même, est assez peu complexe : il n’est pas difficile de deviner qui est le meurtrier, et comment il s’y est pris, et les motivations des uns et des autres sont rapidement assez claires. Il y a peu de suspens, probablement à cause de la narration au présent qui gomme tout relief du récit. Et côté personnages, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent : leurs psychologies sont à peine esquissées que l’on s’en détourne pour contempler autre chose. Entendons-nous bien : leurs sentiments nous sont donnés, leurs peurs, leurs intentions, tout est présent dans le texte. Mais tout cela reste un peu trop dans le « dire » (tell), et pas assez dans le « montrer » (show), ce qui fait que l’on a du mal à éprouver de l’empathie pour leurs problèmes ou angoisses. L’effet pervers, c’est que cela donne également des personnages extrêmement lisses et trop peu approfondis ; et ce n’est pas la narration à la première personne qui va arranger la chose : puisqu’il n’y a que deux narrateurs, on manque de points de vue.

En revanche, il y a du mystère à revendre. D’une part car l’on espère découvrir ce que cache le débranchement des passagers cryogénisés et, d’autre part, car l’organisation du vaisseau repose sur quelques concepts nébuleux que l’on brûle de percer, malgré le suspens peu présent. Mais c’est surtout sur l’organisation de la vie à bord que cela devient intéressant. Commençons par ces personnages cryogénisés. Le vaisseau est rempli de scientifiques brillants, d’ingénieurs, d’artistes… mais la mission transporte également des sommités militaires, scientifiques, artistiques, culturelles dans des congélateurs, sans que personne ne se soit demandé ce qu’il se passerait à l’atterrissage – question qu’Amy finira par soulever, en arrivant près de la résolution, et qui questionne l’organisation d’un tel périple.
La jeune fille découvre également une vie à bord très sectorisée et stéréotypée qui lui déplaît souverainement : pour prévenir les ennuis, toute différence est interdite ; les croyances et religions sont reléguées au rang de contes de bonnes femmes ; les agriculteurs sont intellectuellement limités, tandis que toute personne un peu créative est immédiatement internée. L’amour n’existe pas, et les naissances sont hyper contrôlées ; il y a même une période de reproduction, la Saison, qui transforme les 3/4 des passagers en bestiaux en rut. La vie à bord est proprement effarante, mais montre que l’auteur a bien pensé aux petits détails : comment maintenir la démographie sans avoir rapidement un problème d’espace vital crucial ? Comment préparer une population née à bord aux pires nouvelles ? Comment éviter les mutineries ? Comment contrôler l’information ? Sur ce dernier point, Amy est assez vite effarée de constater que l’histoire terrienne qu’elle a connue a disparu et a été adaptée pour correspondre aux visées des colons : ainsi, le discours de Gettysburg, prononcé par Abraham Lincoln contre l’esclavage, devient un plaidoyer pour l’Apartheid… et les dictateurs sont présentés comme des modèles à suivre en matière de gouvernement. Cela pose, bien sûr, la question de la transmission de l’Histoire par-delà les générations, de ce que devient le savoir quand il est contrôlé, et de la façon dont un gouvernant peut s’en servir à des fins malveillantes. Autant de questions qui peuvent sembler d’actualité, donc.

Au-delà des étoiles est donc une série qui affiche un gros potentiel, mais dont le premier tome reste faible ; l’intrigue est trop simple, et le suspens n’est pas au rendez-vous. Les personnages sont lisses, trop peu fouillés, et on voit immédiatement comment cela va tourner entre eux – d’ailleurs, ça ne rate pas. Le style, de son côté, n’est pas particulièrement marquant, et le récit au présent rend le tout un peu fade. 
Malgré d’intéressantes questions de fond esquissées dans ce premier volume, Au-delà des étoiles démarre un peu faiblement. 

 

 

Au-delà des étoiles #1, Beth Revis. Traduit de l’anglais par Cécile Chartres.
Pocket Jeunesse, septembre 2014, 439 p.

 

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Le Passeur, Lois Lowry.

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La vie de Jonas est réglée au millimètre, comme celle de la communauté. Il va à l’école, effectue ses heures de bénévolat, partage ses rêves au petit-déjeuner avec le reste de sa cellule familiale. Jonas est un onze-ans, ce qui signifie que son métier lui sera attribué à la prochaine cérémonie. Comme tout un chacun, Jonas attend que le Conseil lui attribue son métier, sa place dans la société, sa future conjointe et, plus tard, ses enfants. La communauté est tranquille : pas de chômage, pas de délits, pas de violence, pas de sentiments, pas de décès, juste des « élargissements ».
Mais le jour de la cérémonie, on attribue à Jonas un métier qui pourrait changer sa vision des choses… et le mettre en danger.

Le Passeur est un titre qui a fait date dans la littérature jeunesse ; alors qu’aujourd’hui le marché se déchire autour des dystopies, en 1993, Lois Lowry anticipait le mouvement… avec un texte qui reste très actuel !
On y découvre la communauté de Jonas, une communauté vraiment bien réglée, mais dépourvue de la moindre passion, qui engendre bien trop de danger. Et au départ, il est difficile de mettre le doigt sur ce qui cloche. Jonas vit sa vie, sans souci, sans problèmes. On en vient à se dire que cette société… fonctionne plutôt bien. Puis on commence à en découvrir les rouages, comme les cellules familiales qui sont constituées par décrets : les enfants naissent dans des pouponnières, et sont ensuite attribués aux familles qui en font la demande (un garçon, une fille par famille). Les anciens, les bébés non conformes, les – rares – criminels, sont exclus de la communauté au cours d’une cérémonie d’élargissement, et envoyés s’épanouir sous d’autres cieux. Les Sages surveillent tout un chacun et font des rappels à l’ordre à chaque manquement. Mais, surtout, cette vie n’a que peu de rapports avec celle que l’on connaît, tant il y manque des éléments d’importance. Pas d’animaux. Pas de mémoire collective. Pas de souvenirs. Pas de sentiments. C’est une communauté très aseptisée, et un peu trop lisse pour être réellement honnête. En somme, aucune inégalité, tout le monde étant soumis au régime de l’Identique.

Lois Lowry dévoile son art avec la description de la communauté. Il y a, dès le départ, un léger malaise qui s’instaure, sans que l’on sache exactement où se niche le problème. Bien sûr, cette société extrêmement lisse manque un peu d’originalité ou de vie, tout simplement. Et ce n’est que lorsque Jonas entame sa formation que l’on perçoit réellement le problème dans tous ses détails. Et c’est là que l’on perçoit à quel point la société totalitaire dans laquelle il vit est dangereuse.

La dystopie est donc à la mode, en ce moment. Le Passeur jette les bases du genre, car on y trouve tout ce qui fait une bonne dystopie : un régime totalitaire, des gens aveugles à ce qu’il se passe, un protagoniste qui se pose les bonnes questions… En peu de pages, Lois Lowry propose un roman aussi simple qu’efficace. Nul besoin d’un roman à l’action trépidante, d’un complot interplanétaire ou d’une romance sans profondeur ni intérêt pour faire une dystopie efficace : une leçon que Le Passeur démontre à merveille.

Le Passeur est donc une petite pépite du genre : un roman extrêmement efficace et bien mené, une véritable réussite dans un genre qui, aujourd’hui, fait fureur. Mieux, c’est un roman aussi actuel que s’il avait été écrit hier, et qui le sera probablement toujours dans quelques décennies. Le style est extrêmement accessible, sans que le roman soit simpliste, et les idées développées dans le cours du roman donnent matière à réfléchir. Et la suite directe, Le Fils, vient tout juste de sortir !

Le Quatuor #1, Le Passeur, Lois Lowry. Traduit de l’anglais par Frédérique Pressmann. Ecole des Loisirs, 1994, 288 p.
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