Erased #1-3, Kei Sanbe

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2006. Aspirant mangaka dont la carrière peine à décoller, Satoru Fujinuma travaille comme livreur de pizzas pour joindre les deux bouts. Effacé et peu enclin à s’ouvrir aux autres, il observe le monde qui l’entoure sans vraiment y prendre part. Pourtant, Satoru possède un don exceptionnel : à chaque fois qu’un incident ou une tragédie se déroule près de lui, il est projeté quelques minutes dans le passé pour trouver ce qui cloche et empêcher l’inévitable avant qu’il se produise…

Cette anomalie de l’espace-temps lui vaut un séjour à l’hôpital le jour où, pour rattraper le conducteur d’un camion fou, il est percuté par un autre véhicule de plein fouet. Après l’accident, petit à petit, les souvenirs effacés de l’enfance traumatisante de Satoru resurgissent…

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 Le premier volume est essentiellement un tome introductif. On y découvre Satoru, son petit job de livreur de pizzas et… son don. Les premières pages sont un peu confuses, car les scènes se répètent (après tout, c’est la base du don de Satoru), avec quelques détails présentés sous un angle différent, ce qui fait que la chronologie n’est pas toujours instinctive.
Et cette impression va se poursuivre : l’accident de Satoru, la répétition d’épisodes de retour en arrière, et l’arrivée de sa mère vont faire resurgir des souvenirs d’enfance que Satoru avait préféré enfouir. Cette fois, l’impression de confusion ne vient plus du fait qu’il y a des répétitions que l’on a du mal à bien comprendre, mais plutôt de l’histoire morcelée qui commence à prendre forme. Et, si le départ pouvait sembler quelque peu ardu, la suite met carrément l’eau à la bouche. Il y a sans aucun doute une histoire assez sombre dans le passé de Satoru, et on a hâte de savoir comment son passé va s’articuler avec son présent, et son don particulier.

Le premier volume tourne autour de 3 personnages : Satoru âgé de 28 ans, sa mère – qui, elle, sait ce qu’il y a dans le passé de son fils – et Airi, une lycéenne qui travaille avec Satoru. Si, bien sûr, c’est Satoru qui a le rôle titre, il est intéressant de voir que les deux figures féminines ne sont pas délaissées ; Satoru n’est pas particulièrement sympathique mais, curieusement, c’est bien pour cela qu’on s’intéresse à ses aventures. Car malgré un côté asocial très prononcé, ses réflexions ne manquent pas d’intérêt, et ses préoccupations non plus !
Côté graphismes, les tons plutôt sombres et les décors urbains fouillés viennent souligner l’ambiance assez prenante du thriller, mais on regrettera que les visages ne soient pas toujours très soignés (notamment celui de la mère de Satoru).

Impossible d’évoquer ce premier tome d’Erased sans parler de la fin… le suspens prend doucement mais, une fois qu’il s’installe, il ne quitte plus le lecteur. Le volume s’achève en apothéose, sur un retournement de situation aussi brutal qu’inattendu ! Au vu de la fin, on ne peut qu’avoir envie d’en savoir plus !

Erased #1, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 200 p.

Attention, ce qui suit contient des spoilers sur la fin du premier volume.


Intriguée par ce qui semble être une tentative de kidnapping, la mère de Satoru commence àerased-2-kei-sanbe se poser des questions sur la série de meurtres qui a secoué Hokkaidô 18 ans plus tôt. Et si la justice ne tenait pas le vrai coupable ? Mais celui-ci l’a reconnue : avant qu’elle ait pu mener l’enquête, elle est assassinée. Satoru, arrivé sur les lieux juste après le drame, se retrouve alors propulsé à l’époque de son enfance, quelques jours avant la disparition tragique d’une de ses camarades de classe ! Désormais convaincu que les meurtres sont liés, il va tout faire pour changer le cours des choses…

 

Ce second volume exploite un peu plus le pouvoir de Satoru, puisque celui-ci est projeté 18 ans auparavant, dans son corps d’enfant, avec la certitude qu’il doit empêcher la disparition de sa petite camarade de classe, Kayo.
Le grand intérêt du volume, c’est de voir comment Satoru va tenter, par tous les moyens à sa disposition, d’infléchir le destin de Kayo, parfois en changeant carrément les événements… et parfois, en arrivant exactement aux mêmes résultats (à son grand désespoir).

L’histoire va permettre de questionner les souvenirs d’enfance : Satoru a complètement oublié certains événements de sa jeunesse, alors que d’autres points sont beaucoup plus marquants. C’était déjà amorcé dans le premier tome, évidemment, puisque Satoru redécouvrait totalement cette affaire occultée. Mais là, en étant confronté de nouveau à sa vie d’enfant, Satoru va pouvoir comparer les souvenirs qu’il a, avec ceux qui remontent à sa mémoire.
Ce retour permet également de nuancer les personnages : présentée comme une sorte de mégère dans le premier volume, la mère s’humanise nettement ici. Satoru, de son côté, est nettement plus sympathique ! Le décalage entre son personnage d’enfant et ses réactions d’adulte ne manque pas de piquant, et occasionne quelques passages assez drôles – dans une ambiance plutôt tendue.

Par rapport au premier tome, celui-ci est nettement plus calme et posé, on est toujours dans la lignée du volume introductif. Mais ce n’est pas long pour autant ! L’intrigue est fournie, on cherche comment Satoru va débloquer la situation, et on s’attache aux personnages. De plus, les graphismes semblent plus soignés que dans le premier tome.
Le volume s’achève, encore une fois, en apothéose. L’auteur termine ce tome sur un sentiment de plénitude bien agréable. Avant de replonger le lecteur dans l’angoisse, et ce seulement en deux pages. La conclusion est magistrale et… on veut savoir la suite ! La bonne découverte du tome 1 se confirme donc !

Erased #2, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 192 p.

 

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Aidé par ses camarades de classe, Satoru réussit à se rapprocher de Kayo. Et la fillette survit au 1er mars !

Mais Satoru crie victoire trop vite. Kayo disparaît le 3 mars… et celui-ci est à nouveau projeté dans le présent, en 2006, alors qu’il est en cavale. Pourquoi la rediffusion l’a-t-elle projeté 18 ans plus tôt ? Pourquoi a-t-elle échoué ?

 

Retour au présent et, cette-fois, on nage en plein thriller, Satoru étant recherché pour le meurtre qui clôt le premier volume. Une seule certitude, le meurtrier est à Chiba, et Satoru l’a probablement déjà croisé.
Avec la complicité d’Airi, il tente de le débusquer, et s’enferre peu à peu dans la clandestinité.

La tension est palpable de bout en bout ; autant, dans le tome précédent, on était tenus par l’envie de savoir ce qui allait se passer pour Kayo, autant là c’est du suspens pur. L’ambiance est même un tantinet angoissante : les scènes de fuite, de course-poursuite ou d’esquive sont nombreuses et bien menées, et le découpage des pages souligne ce suspens très prenant.

Les décors sont, à nouveau, très soignés, et accentuent l’atmosphère angoissante qui se dégage des pages. L’enquête progresse nettement, on sent qu’on touche presque au but… et la fin, encore une fois, offre un rebondissement maîtrisé et qui laisse le lecteur plein de questions !

Erased #3, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 190 p.

Voilà une série vraiment prenante ! Le thème du voyage dans le temps est assez léger, mais donne lieu à une intrigue passionnante : l’enquête est bien menée, le suspens est au rendez-vous dans les trois tomes, et on termine chaque volume avec l’envie de savoir comment tout cela se goupille. Le trait de Kei Sanbe est maîtrisé, mais ses visages d’adultes semblent moins réussis que ses personnages enfants. Les décors, de leurs côtés, sont splendides ! Dans ces trois tomes hautement prenants et efficaces, je note une petite préférence pour le second, à l’atmosphère délicieusement mélancolique, tandis que Satoru revisite son enfance. Le tome 4 sort en février, et il va sans dire que j’attends de pied ferme la suite de cette série uchronique !

◊ Dans la même série : tomes 4 et 5 ;

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La Légende de Zita ; Zita, la fille de l’espace #2, Ben Hatke.

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Depuis qu’elle a sauvé Scriptorius, Zita est devenu une star interplanétaire, obligée de saluer la foule et signer des autographes partout où elle passe. Fatiguée de ces bains de foule, elle laisse un robot imitateur grimé comme elle prendre sa place le temps d’une escapade en ville, avec Mulot. Erreur fatale ! Le robot apprécie la célébrité et la compagnie des autres personnages et prend la place de Zita, alors que celle-ci est appelée sur une autre planète. Terrifiée, Zita vole un vaisseau pour rattraper celui de Pipeau… et devient une hors-la-loi, recherchée par toutes les milices ! Difficile de retrouver sa place et son identité !

J’avais beaucoup aimé le premier volume de cette série de B.D. SF destinée à la jeunesse, et la bonne découverte se poursuit avec cet opus. Cette fois, Zita est confrontée à un usurpateur qui prend sa place, et séparée de ses amis, en dehors de Mulot. L’urgence n’est donc plus d’essayer de rentrer sur Terre – même si les Lomponiens qui l’attendent comme la sauveuse lui ont promis un cristal de saut – mais de retrouver ses amis et sa place. Or, cette tâche la pousse à voler un vaisseau, et elle se retrouve hors-la-loi. Elle qui était déjà au centre de l’attention à cause de sa célébrité devient tout simplement l’ennemie numéro 1… ce qui lui fait un peu mal au cœur lorsqu’elle entend les rumeurs répandues sur son compte par les habitants de la galaxie.

Séparer Zita de ses camarades permet de rencontrer de nouveaux personnages, parmi lesquels Glissando (un redoutable chat) et Madrigal, une magicienne un peu bohémienne, avec un petit côté Albator… qui a connu Pipeau ! Mais on en sait assez peu… peut-être faudra-t-il attendre la suite pour en savoir plus.

L’aventure est à la hauteur du premier tome : c’est bourré d’énergie, il y a plein de péripéties, et la fin est touchante à souhait ! Comme dans le premier volume, il y a assez peu de textes, les dessins étant extrêmement parlants et clairs. Les couleurs sont éclatantes, les choix harmonieux, et il y a des plans tout simplement splendides.
Ce qui est intéressant, c’est que Zita n’est pas trop heureuse de sa célébrité, et tente de s’en débarrasser comme elle peut, en laissant quelqu’un faire le travail à sa place, par exemple. Et ça lui retombe méchamment sur le coin de la figure. Verdict ? On ne fait pas toujours ce qu’on veut, et il faut parfois assumer ses responsabilités. L’autre point intéressant – outre le fait que l’héroïne soit une petite fille, pour une fois – c’est que Zita n’est pas démesurément courageuse. Elle reste une petite fille, et elle fait avec ses moyens… et c’est bien agréable !

Zita, la fille de l’espace devrait donc plaire aux amateurs de science-fiction et/ou de comics jeunesse : oui, l’histoire est simple, oui, l’aventure se déroule presque sans surprise, mais le dessin est magnifique, et Zita vraiment touchante. En plus, c’est très intelligent, et cela peut plaire aussi bien aux enfants qu’à leurs parents. Bref : à mettre entre toutes les mains !

◊ Dans la même série : Zita, la fille de l’espace (1) ; Le Retour de Zita (3).

Zita, la fille de l’espace #2, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Basile Béguerie. Rue de Sèvres, 2014, 213 p.
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1869 : La Conquête de l’espace, Alex Alice.

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Et si la conquête de l’espace avait un siècle d’avance ?

1868. Au seuil d’une incroyable découverte à bord de son ballon de haute altitude, la mère de Séraphin disparaît mystérieusement à la frontière de l’espace. Un an plus tard, une lettre anonyme révèle que son carnet de bord a été retrouvé…
Séraphin et son père, échappant de justesse à un enlèvement, suivent la piste du carnet jusque dans les contreforts des Alpes. C’est là, à l’ombre d’un château de conte de fées, que le roi Ludwig de Bavière a entrepris la construction d’un engin spatial de cuivre et de bois qui s’apprête à changer le cours de l’histoire…

Le Château des étoiles est une bande-dessinée en deux tomes, pré-publiée sous forme de fascicules (la seconde série de fascicules et le second tome sont à paraître) narrant… la conquête de l’espace, sur la fin du XIXe siècle.
Ambiance steampunk au programme, donc !
L’émerveillement débute avec la couverture : l’album est en partie toilé, et l’agencement de la première de couverture rappelle vraiment les publications de l’époque.

La suite de la découverte est tout aussi bonne : pour aller droit au but, cet album est une merveille.
Parlons un peu de l’histoire : Séraphin a perdu sa mère alors qu’elle effectuait un vol en dirigeable pour trouver l’éther. Depuis, il ne pense qu’à ça et aspire à découvrir l’éther, bien que son père tente de l’en empêcher pour sa propre sécurité. Finalement, l’éther rencontre à nouveau leur chemin et, alors qu’ils se préparent à aller récupérer les carnets de la défunte en Bavière, ils se retrouvent à fuir, avec des Prussiens aux trousses – lesquels aimeraient mettre la main sur la précieuse substance avant tout le monde. L’histoire se déroule donc majoritairement en Bavière, à l’époque où Bismarck essaie de l’annexer, et tandis que Louis II poursuit ses chimères.
Une grande partie de l’histoire se déroule donc dans le fabuleux décor du château de Neuschwanstein, merveilleusement représenté. Le trait est léger, le dessin est fouillé, les couleurs restent dans les tons pastels de l’aquarelle… c’est splendide.

Le contexte historique est très détaillé et inscrit l’intrigue confinant à la science-fiction dans un contexte extrêmement réaliste : Séraphin et son père trouvent un Louis II de Bavière à deux doigts d’être renversé par un coup d’état, au moment où la Bavière tombe dans l’escarcelle allemande. L’intrigue entremêle donc intrigue proprement historique, et quête scientifique de l’éther. Il y a quelque chose de très prenant dans la façon dont s’entrecroisent les différents mystères, un sentiment souligné par un découpage vraiment bien pensé.

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Pour résumer, ce premier volume du Château des Étoiles est un gros coup de cœur : pour l’histoire, originale et bien menée, pour les personnages bien campés (quels qu’ils soient), pour le dessin d’une légèreté et d’une beauté incomparables, et pour l’ambiance steampunk, sorte de mélange entre les romans de Jules Verne et les films d’Hayao Miyazaki. Une merveille, disais-je, un titre à avoir absolument dans sa bibliothèque !

◊ Dans la même série : Les Naufragés des étoiles (gazette, épisode 4) ; 1869 : La Conquête de l’espace (2).

Le Château des étoiles #1, 1869 : La Conquête des étoiles, Alex Alice. Rue de Sèvres, 2014, 63 p.

Le petit plus : interview d’Alex Alice sur French Steampunk.

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The Young world, Chris Weitz

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New York, XXIe siècle. La Maladie, un virus fulgurant, a anéanti la population des États-Unis, à l’exception des adolescents, qui ont vu leur avenir se désintégrer sous leurs yeux. Plus d’électricité, plus d’eau courante, plus de transports, plus d’Internet : les jeunes sont livrés à eux-mêmes dans la ville qui ne dort jamais. Rapidement, des tribus se forment, se partagent le territoire et coexistent plus ou moins pacifiquement.
Jefferson, le tout nouveau leader des Washington Square, tente d’organiser la survie des siens avec l’aide de Donna, leur guérisseuse, qui ne le laisse pas complètement indifférents. C’est alors que Brainbox, un des membres de la tribu, annonce avoir découvert l’origine de l’épidémie… et peut-être un antidote. 
Lassés d’attendre l’âge adulte qui signe leur mort, et n’ayant pas mieux à faire, ils partent à travers Manhattan pour tenter de retrouver l’origine du virus qui a décimé le continent. Une promenade de santé… sur le papier. 

 

Le roman de Chris Weitz prend place dans un décor post-apocalyptique : suite à une contamination, seuls les adolescents ont survécu, protégé par leurs hormones. Une protection qui s’écroule dès la maturité physique atteinte. Les adolescents sont donc confrontés à un double problème : l’absence des adultes, et leur propre fin en approche. C’est pourquoi Jeff et les siens sautent sur la proposition de Brainbox : traverser New-York pour aller à la bibliothèque, afin d’y chercher un article scientifique qui pourrait tout changer.

Le récit est narré par les voix de Jefferson, qui vient de prendre la direction de la tribu, et celle de Madonna, dite Donna, la guérisseuse officielle. Ils se connaissent depuis l’école primaire mais n’auraient, bien sûr, jamais imaginé devoir survivre ensemble, ni assurer la survie d’autres adolescents. Les deux voix sont assez différenciées (bien que Donna abuse du « genre » et en truffe presque toutes ses phrases) et l’alternance des points de vue est intéressante : elle permet de livrer les sentiments et pensées de chaque personnage, mais aussi leurs points de vue sur les scènes auxquelles ils assistent. On a donc deux sons de cloche, ce qui va nuancer le récit à de nombreuses reprises. D’autant que Donna et Jeff n’ont pas exactement les mêmes idées : lui est résolument tourné vers leur (bref) avenir, tandis que Donna se complaît dans un passé révolu et semble plus réfractaire à tout changement. Et si on a envie de lui coller des claques, on comprend tout à fait son ressenti, très réaliste – et qui change des adolescents hyper motivés et n’ayant aucun doute que l’on croise habituellement dans ce type de romans. Un premier bon point !

Mais cette alternance n’est pas toujours des plus réussies : en effet, il y a quelques ellipses, et ces passages vont manquer à l’histoire, tandis que certaines transitions s’avèrent un peu brutales. Chris Weitz est réalisateur de cinéma, et cela se sent dans la façon dont est écrit ce roman. Ces transitions brusques ressemblent furieusement à des changements de plans dans un film, qui permettent d’embrasser la scène d’un simple coup d’œil – exercice plus périlleux en littérature.  On a donc parfois l’impression que les transitions sont un peu hachées, ce qui laisse une sensation de succession de plans très marquants, mais manquant un peu de liant entre eux.
De même, le récit est extrêmement visuel : les péripéties fourmillent d’action, et le décor est soigné. L’approche de l’histoire est (à nouveau) très cinématographique, avec des scènes à l’ambiance forte (la rencontre avec les Résidents, ou la scène à la bibliothèque… qui n’est pas sans rappeler le film Le Jour d’après !), et que l’on sent comme très esthétiques, mais dont certaines n’apportent pas forcément quelque chose à l’histoire – notamment la scène des tambours du Bronx, durant laquelle l’équipe de Jeff échappe à une tribu dont la moitié joue du tambour, tandis que l’autre leur tire dessus ; c’est prenant, hypnotique, mais finalement sans grand impact. L’ensemble est donc un peu irrégulier : certains passages sont très courts alors qu’il y aurait matière à développer, tandis que d’autres souffrent de quelques longueurs. Ainsi, la fin est extrêmement abrupte, avec un revirement à peine compréhensible : quelques pages de plus auraient été appréciables pour mieux peser les enjeux de cette conclusion. Le cliffhanger final, en revanche, est bien amené, et nous laisse avec un bon lot de questions.
Malgré cela, l’ensemble se lit assez vite, car hormis les quelques longueurs citées, il n’y a pas vraiment de temps mort : les séquences s’enchaînent, et on veut savoir comment la petite bande va s’en sortir.

L’univers de The Young world, dans toute sa noirceur, pose d’intéressantes questions : il y est question de survie, et des différents modes que l’on peut appliquer dans une société : est-elle libre et basée sur l’égalité de ses membres ? Est-elle basée sur un monopole économique ? Dans leurs pérégrinations, Jeff et les siens vont croiser quelques modèles d’organisation assez différents du leur, et qui vont les amener à réfléchir sur quelques points essentiels. Et le roman n’est pas dépourvu de passages sordides, voire dérangeants, mais qui viennent nourrir la réflexion de fond.
On appréciera également que la Maladie soit expliquée et justifiée de façon assez réaliste ; on a donc l’impression de lire un roman d’anticipation se déroulant dans un futur proche, plutôt que de la science-fiction pure. Impression nettement renforcée par tous les clins d’œils à des références culturelles qui nous sont bien connues et qui émaillent le récit, et devant lesquelles on ne manque pas de sourire !

Avec The Young world, Chris Weitz fait une intéressante incursion en territoire post-apocalyptique. La fin remet l’ensemble du récit en question, et laisse le lecteur avec plein de questions, tant sur l’univers présenté que sur les personnages. L’intrigue n’est pas particulièrement révolutionnaire, mais voilà un roman qui se lit avec plaisir, et qui introduit une histoire efficace.
Si le roman est un peu irrégulier, ses nombreuses péripéties bourrées d’action et son côté très cinématographique en font un efficace page-turner. Affaire à suivre !

The Young world #1, Chris Weitz. Traduit de l’anglais par Sébastien Guillot. MsK, 2015, 369 p.

 

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Zita, la fille de l’espace #1, Ben Hatke

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Zita et son ami Joseph jouent dans les bois quand ils trouvent un étrange appareil… qui projette Joseph dans la galaxie. Ni une ni deux, Zita suit le même chemin pour tenter de sauver son ami. Elle débarque à l’autre bout de l’univers, sur la planète Sciptorius, peuplée d’espèces multiformes et multicolores, menacée de destruction par l’arrivée imminente d’un astéroïde géant. 
Zita n’a que trois jours pour mener à bien sa mission : retrouver Joseph… et rentrer à la maison !

Voilà une bande-dessinée qui devrait plaire aux jeunes lecteurs. On y suit les aventures de Zita, subitement propulsée à l’autre bout de la galaxie, et tentant de retrouver son ami Joseph, afin de rentrer chez eux. Un projet qui serait plus simple si un astéroïde ne devait pas détruire la planète sur laquelle ils se trouvent trois jours plus tard…

Les aventures de Zita sont extrêmement lisibles : le scénario n’est pas trop alambiqué, tout en étant tout de même bien construit. Les dialogues sont simples (mais pas simplistes) et bien tournés, et il y a ce qu’il faut de suspens pour accrocher le lecteur. Si la quête est un peu linéaire, on ne s’ennuie pas pour autant : trahisons, complots, batailles épiques… il y a de tout !
L’univers est plein de créatures toutes plus étranges les unes que les autres, dont la plupart sont plus amusantes que réellement terrifiantes : robots, faune variée, humanoïdes ou véritables humains aux motivations complexes croisent le chemin de Zita, et lui mettent, pour la plupart, des bâtons dans les roues.

Mais Zita ne se laisse pas abattre et continue, coûte que coûte, de chercher Joseph. On s’attache donc extrêmement vite à cette aventurière intrépide, audacieuse et extrêmement touchante – sans compter que, pour une fois, c’est l’héroïne qui va sauver le garçon des griffes des méchants : une situation que l’on croise trop peu souvent !
L’histoire véhicule, de plus, de belles valeurs autour de l’entraide et l’amitié, sans être moraliste, ni convenue (que demander de plus ?), via un dessin simple, clair, sans fioritures inutiles, et des couleurs qui donnent une impression de fraîcheur et de pages aérées. L’ensemble est aussi agréable à lire qu’à regarder !

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En somme, Zita, la fille de l’espace est une très belle bande-dessinée de science-fiction, accessible aux jeunes lecteurs (dès 8 ans) : la simplicité des dialogues, la fluidité de l’histoire et la sobriété du trait devraient leur plaire. L’histoire est bien ficelée, le dessin agréable et l’ensemble est touchant. Un très bon titre !

◊ Dans la même série : La Légende de Zita (2)Le Retour de Zita (3).

Zita, la fille de l’espace, tome 1, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Basile Bèguerie. Rue de Sèvres, 2013, 192 p.

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Feed, Mira Grant.

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Été 2014. La médecine a vaincu les rhumes et le cancer n’est plus qu’un mauvais souvenir. Mais elle a créé une chose terrible, que personne n’a su arrêter. Ce qui devait n’être que des remèdes s’est transformé en infection virale, qui s’est propagée à la vitesse de l’éclair sur la planète, le virus prenant le contrôle des cerveaux, laissant à leurs propriétaires une seule obsession : se nourrir. 
2034. Georgia et Shaun Mason, issus de cette génération sacrifiés, sont blogueurs indépendants, les blogs étant devenus les seuls media proclamant la vérité sur ce qu’il se passe dans le monde réel. Shaun est la tête brûlée, Georgia l’âme du duo. Et ils doivent couvrir la plus grosse affaire de leur carrière : la course à la présidentielle du sénateur Ryman. 
Sauf que les magouilles politiques sont bien plus coriaces qu’ils ne le pensaient. Et que faire éclater la vérité pourrait bien s’avérer fatal… 

 

En attaquant Feed, je m’attendais à passer d’affreuses nuits blanches. Je ne m’attendais certainement pas à un coup de cœur !
Car Feed est bien plus qu’une simple histoire de zombies. Dès le début de l’histoire, les zombies sont traités comme une simple donnée de l’univers : cela fait 20 ans que l’infection a eu lieu, et l’humanité fait désormais avec. L’intrigue ne se concentre donc pas tellement sur les scènes apocalyptiques de zombies en goguette boulottant de l’humain (même s’il y en a) mais plutôt sur la vie quotidienne dans un univers totalement bouleversé.
On suit donc une équipe de journalistes, Shaun, Georgia et Buffy, qui vont couvrir la campagne politique du sénateur Ryman, lequel vise la présidence des États-Unis. Car contrairement à la plupart des romans post-apocalyptiques à la mode en ce moment, Feed ne présente pas une société totalement désorganisée, ou ayant sombré dans une organisation liberticide (la dystopie est à la mode) ; l’univers dans lequel vivent Shaun, Buffy et Georgia ressemble, peu ou prou, au nôtre, les zombies et règles de sécurité en plus. La preuve, la course aux primaires (et donc aux présidentielles) se fait à l’ancienne, en visitant les états les uns après les autres, à grands coups de meetings et autres réunions : les véhicules et campements sont simplement plus sécurisés.
Du coup, on est loin du roman d’horreur que l’on lit avec les cheveux dressés sur la tête du début à la fin : c’est nettement plus subtil. L’auteur joue avec la peur des zombies, qui est présente tout au long du texte, comme un péril important, mais souvent lointain (la plupart du temps, du moins). Mais lorsqu’il y a confrontation avec les morts-vivants, on est fouettés à l’adrénaline, ce qui contraste avec la légère appréhension que l’on ressentait jusque-là, et démultiplie l’effet : c’est diablement efficace.

Les personnages sont extrêmement attachants : le duo Shaun-Georgia fonctionne extrêmement bien avec, d’un côté, la tête brûlée, l’aventurier baroudeur et, de l’autre, la femme d’affaires (dit comme cela, ça semble un peu cliché, mais l’auteur décrit avec une grande justesse leur relation leurs caractères. C’est brillant !). Autour d’eux gravitent des personnalités attachantes : Buffy, l’informaticienne poète, Rick, le journalise, le sénateur Ryman, son épouse Emily, les divers gardes du corps… Les personnages sont tous complexes, très travaillés, attachants et particulièrement crédibles, même si la froideur des blogueurs est parfois un peu forcée. Néanmoins, c’est vraiment autour de ces personnages qu’est construite l’histoire. Finalement, Feed est une histoire très humaine, dans un univers quelque peu déshumanisé.

Le décor, de son côté, est très consistant : anecdotes, jurisprudences, petits faits de la vie quotidienne viennent dessiner un univers riche, complexe, et pensé dans les moindres détails. C’est aussi ce qui fait que le roman est aussi prenant : tout est tellement détaillé (et sans être plombant pour deux sous) que l’on s’immerge totalement dans l’histoire.
L’intrigue est l’occasion d’égratigner quelque peu (et intelligemment) la politique (ses magouilles, ses compromissions) et le journalisme (pour les mêmes raisons). Les personnages étant des blogueurs, il va évidemment être question des blogs dans les médias, avec tous les à-côtés que cela comprend : course à l’audimat, recherche de rédacteurs compétents, rédactions de billets percutants, le tout au service de la vérité. Ces points sont clairement expliqués, mais prennent parfois un peu trop de place, et introduisent quelques longueurs dans le roman, heureusement vite dissipées. De plus, on déplorera que l’opposition blogs/média traditionnels soit un peu manichéenne (les premiers étant purement objectifs, les seconds totalement subjectifs).

Plus l’histoire avance, plus la tension monte : la campagne politique cache de sombres agissements, et on comprend rapidement que le fin mot de l’histoire pourrait ne pas plaire à tout le monde. Plus que dans un roman d’horreur, on est dans un véritable thriller politique, mené de façon redoutable, et à l’intrigue très efficace. Si l’ultime révélation n’est pas particulièrement surprenante, on profite tout de même à fond de l’histoire, tant elle est bien menée. Car l’auteur sait alterner passages purement informatifs, scènes quotidiennes, enquête, billets de blogs, découvertes retentissantes, séquences émotion, et péripéties haletantes. Pas le temps de souffler, le rythme est savamment entretenu, et le lecteur est rapidement captivé ! Le roman est assez angoissant… alors que les zombies ne sont là qu’en toile de fond : il vaut mieux se méfier des humains et de leurs mensonges, un point de vue que l’auteur démontre parfaitement tout du long.

En bref, voilà un roman excellent à tous points de vue : certes, il y a quelques longueurs, et les personnages sont parfois un peu trop froids pour être honnêtes. Mais le reste est tellement bon qu’on oublie rapidement ces désagréments. Feed est angoissant à souhait (alors que les zombies et scènes d’horreur sont, finalement, peu présents) ; on nage en plein thriller politique, et celui-ci est diablement efficace. Le style est fluide à souhait, et l’auteur varie les scènes avec talent. De plus, elle donne à voir un univers d’une richesse incroyable, et fait passer le lecteur par toute une palette d’émotions : vraiment, c’est excellent. 
Au vu de la fin, je suis extrêmement curieuse quant à la suite : si le tome permet de clore cette histoire, on sent que l’univers a encore des ressources. Et j’ai hâte de découvrir lesquelles.

 

Newsflesh #1, Feed, Mira Grant. Traduit de l’anglais par Benoît Domis. Bragelonne, 2012, 450 p.

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Déserteur, Imposteur #2, Suzanne Winnacker.

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Tessa a mené sa première mission à bien et permis d’arrêter un serial killer. Mais cette mission lui a laissé plein de questions sur ces Variants rebelles, l’armée d’Abel, qui volent les agents de la CAE.
Cette fois, la mission de Tessa est très simple : elle doit prendre la place d’un sénateur pour un discours, car il craint pour sa vie. Et cette mission recèle pas mal de surprises pour Tessa. Tout d’abord car l’armée d’Abel enlève son amie Holly par erreur. Ensuite car elle comprend que l’armée d’Abel la veut, elle. Enfin, parce qu’elle s’aperçoit qu’Alec, son ami de toujours, lui ment depuis le départ et la manipule, et que le commandant lui cache beaucoup d’informations sur la CAE, elle-même… ou ses parents. Rapidement, Tessa comprend que c’est en cherchant les réponses dans son passé qu’elle s’en sortira… 

 

Eh bien, voilà ce qu’on appelle une bonne surprise. Alors que le premier tome m’avait laissé un goût d’inachevé et de superficialité, Déserteur rattrape le niveau.
D’une part parce que le rythme de l’intrigue est bien mieux géré que précédemment : il y a peu de temps mort, actions et moment plus calmes s’équilibrent bien mieux, cette fois-ci. Les découvertes faites par Tessa n’arrivent pas par grappes, mais sont étalées sur l’ensemble du roman. Alors, certes, on ne cachera pas que certains développements sont cousus de fil blanc, et qu’on voit venir certaines révélations de loin (au hasard, l’identité des parents de Tessa). Mais le tout est amené de telle façon que c’est assez plaisant à découvrir, et que cela se lit plutôt bien.

L’univers est clairement approfondi : on en sait plus sur les Variants, on découvre de nouveaux pouvoirs, et leurs relations avec le reste de l’humanité est éclaircie. Mieux, l’univers un peu manichéen qui se dessinait (Variants de la CAE VS Armée d’Abel, en gros) se nuance agréablement. Au fil des chapitres, on en vient à douter de ce que l’on sait, de ce que l’on pressentait et, surtout, de qui joue pour quel bord. Et cette incertitude règne jusqu’aux toutes dernières pages, la dernière scène laissant le lecteur avec encore plus de questions ! Du coup, le suspens est à son comble, et il est difficile de deviner la direction que prendra le troisième tome… En somme, Déserteur est un très bon tome de transition !

D’autant que l’histoire progresse également côté personnages. Si l’on regrettera que l’auteur sacrifie à la mode décidément bien implantée du triangle amoureux, on lui sera reconnaissant de mener intelligemment sa barque, et de proposer un triangle cohérent et consistant – chose assez rare pour être soulignée – même si l’on aurait apprécié qu’elle pousse l’idée jusqu’au bout. La psychologie des personnages est affinée ; comme c’est Tessa qui narre l’aventure, on n’ignore rien de ses propres sentiments et cheminements d’esprit. L’état de la jeune fille est plutôt bien rendu même si, parfois, on aimerait vraiment en savoir plus : certains développements de la pensée de Tessa sont un peu courts, au regard de ce que l’auteur souhaite traduire. Heureusement, ces petits manques sont assez peu nombreux.
Si la narration à la première personne est bien utile pour savoir ce que pense Tessa, elle nous prive des ressentis des autres personnages, ce qui est parfois un peu dommage. On donnerait cher pour savoir ce que vivent Alec, Devon et Holly, par moments.

En définitive, dans ce lot de bonnes surprises, la seule chose qui pêche est le style. L’histoire est narrée  à la première personne du singulier, par Tessa elle-même, et sa façon de parler n’est pas particulièrement soignée. Voilà qui est donc très réaliste, mais qui se fait au détriment d’un style soigné.

 Déserteur est donc une agréable surprise. Tome de transition, il se pose comme une charnière assez fournie, qui permet d’approfondir univers, personnages, et intrigue. Mieux, il nuance tout ce que l’on a appris dans le premier tome, et laisse planer un suspense bien agréable sur la suite de l’histoire. Le premier tome était vraiment superficiel, mais celui-ci s’en sort avec les honneurs. On est même impatients de connaître le fin mot de l’histoire !

◊ Dans la même série : Imposteur (1) ;

Imposteur #2, Déserteur, Suzanne Winnacker. R, 2014, 384 p.

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