The Book of Ivy #1, Amy Engel.

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« Voilà cinquante ans qu’une guerre nucléaire a décimé la population mondiale. Un groupe de survivants d’une dizaine de milliers de personnes a fini par se former, et ce qui reste des États-Unis d’Amérique s’est choisi un président. Mais des deux familles qui se sont affrontées pour obtenir le pouvoir, la mienne a perdu. Aujourd’hui, les fils et les filles des adversaires d’autrefois sont contraints de s’épouser, chaque année, lors d’une cérémonie censée assurer l’unité du peuple.
J’ai seize ans cette année, et mon tour est venu.
Je m’appelle Ivy Westfall, et je n’ai qu’une seule et unique mission dans la vie : tuer le garçon qu’on me destine, Bishop, le fils du président. Depuis ma plus tendre enfance, je me prépare pour ce moment. Peu importent mes sentiments, mes désirs, mes doutes. Les espoirs de toute une communauté reposent sur moi. Le temps de la rébellion approche…
Bishop doit mourir. Et je serai celle qui le tuera. »

The Book of Ivy débute comme un roman dystopique situé dans un cadre post-apocalyptique comme il y en a tant. D’ailleurs, le récit est fait à la première personne et au présent ce qui, malheureusement, semble faire partie des codes inhérents du récit. Heureusement, si le roman semble coller à tous les lieux communs, il sait aussi proposer une réflexion originale !
Imaginez un peu : Westfall a été fondée par le grand-père d’Ivy, partisan de la démocratie, renversé par Lattimer, le père du despotique président actuel. Pour s’assurer la docilité des familles vaincues, qui vivent à l’ouest de la ville, leurs filles sont mariées aux fils des familles du banc des vainqueurs – et vice-versa – par « rapprochement d’affinités » – et sans se préoccuper du consentement de l’une ou l’autre des deux parties.
Là-dedans, Ivy a, si l’on peut dire, tiré le gros lot : en tant que petite-fille du fondateur, elle épousera le fils du Président, Bishop Lattimer – celui-ci ayant déjà, sans raison, refusé d’épouser Callie, la sœur aînée d’Ivy, deux ans plus tôt.

Ivy est un prédatrice : elle a été entraînée, conditionnée, dans le seul but d’assassiner Bishop, afin de déstabiliser le pouvoir en place et permettre l’avènement de la démocratie que nombre d’habitants attend impatiemment et que son père soutient et promeut ardemment.
Le cadre est donc assez classique pour une dystopie, à ceci près que l’univers est relativement normal, hormis l’absence de véhicules (pénurie d’essence), quelques coupures d’électricité (sauf à la Présidence), et une difficulté à mettre la main sur certains produits (du tissu blanc ou des corn-flakes, mettons).
Le système n’est, d’ailleurs, pas particulièrement répressif, en dehors de cette regrettable tradition de noces, et une justice un peu expéditive. Là où on plonge dans la dystopie, c’est avec les dérives du système tel qu’il est présenté. La justice est passablement sommaire : tout coupable d’un délit (allant du simple vol à la préparation d’un attentat) est immanquablement expulsé en dehors de la barrière protectrice, dans le désert – condamné à mort à court terme.
Les enfants, de leur côté, sont mariés sans leur consentement, et l’endoctrinement est tel que la plupart épousent leur conjoint (et la cause) avec enthousiasme. Le fait de marier vainqueurs et vaincus entretient un complexe d’infériorité qui grève toutes les relations et dont les conséquences néfastes sont largement analysées : la plupart des garçons épousant une vaincue sont persuadés de leur suprématie, et les filles épousant un vaincu sont déshonorées par la mésalliance. À cela s’ajoute une course à la procréation assez désagréable : l’univers ayant subi des radiations, il est seriné aux jeunes qu’ils doivent avoir une progéniture le plus vite possible. Monsieur allant travailler avant de remplir le devoir conjugal, Madame restant bien sagement… dans ses casseroles. Un vrai plaisir.

Le roman amène une vaste réflexion autour de la condition féminine et de l’égalité des sexes. Mais, pour une fois, il n’est pas tellement question que la femme prouve à quel point elle vaut autant que l’homme ; dans la paire Ivy-Bishop, c’est plutôt ce dernier qui tente de prouver qu’il vaut autant qu’une femme, ce qui est plutôt intéressant et pas si couru que ça.
Dans cet univers chaud (en raison d’une canicule estivale) et poussiéreux (dans tous les sens du terme), on assiste finalement à l’éclosion des sentiments d’Ivy. Mais il serait dangereusement réducteur de penser que ce n’est qu’une romance (même si celle-ci occupe effectivement le premier plan). Car à 16 ans tout juste, on ne peut pas dire qu’Ivy ait beaucoup vécu… ou même pensé. Ce mari qu’elle exècre de tout son cœur va subitement ouvrir sa conscience et ce qu’elle découvre va la faire douter. Comme pour West Grayer, c’est un doute salutaire, qui lui fait se poser les questions pertinentes. Comme, par exemple, de savoir si elle se bat vraiment du bon côté de la barrière et si la fin justifie les moyens… Au fil du texte, il apparaît que les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit et, pour une fois, on doute du bien-fondé de la rébellion. Le renversement est subtil mais, une fois là, impossible de s’en détacher.
Petit point bonus : avec sa fin très ouverte, The Book of Ivy peut se lire comme un one-shot ; idéal si l’aventure ne vous botte pas plus que cela.

En somme, voilà une très très bonne surprise rayon dystopie YA, alors que le genre commence (semble-t-il) à s’essouffler. Avec des ingrédients somme toutes classiques, Amy Engel propose une intrigue riche, soutenue par une réflexion vraiment bien menée et franchement intéressante sur l’égalité des sexes, le sacrifice de soi, la manipulation ou le libre-arbitre. Très bon cru !

◊ Dans la même série : The Revolution of Ivy (2).

The Book of Ivy #1, Amy Engel. Lumen, 2015, 342 p.

 

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Rébellion, Le Secret de l’inventeur #1, Andrea Cremer.

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Imaginez un monde où l’Empire britannique aurait écrasé la rébellion qui a donné naissance aux États-Unis d’Amérique… Dans ce XIXe siècle alternatif, Charlotte, seize ans, vit loin de ses parents, descendants des révolutionnaires américains, qui continuent la lutte contre les sous-marins et les machines volantes de Britannia. Entourée d’autres fils et filles de la rébellion, elle habite dans un réseau de grottes souterraines non loin de la ville flottante de New York, où les artisans de la Ruche et les ouvriers de la Grande Fonderie côtoient l’aristocratie des vainqueurs.
Un matin, elle croise dans la forêt un garçon amnésique, poursuivi par les machines de l’Empire, et lui sauve la vie. Mais quand elle le ramène dans les Catacombes, où elle attend comme tout le petit groupe d’amis qui l’entoure de rejoindre la lutte quand elle atteindra sa majorité, l’équilibre de son existence est bouleversé : l’existence de ce mystérieux garçon fait peser sur la rébellion une sourde menace, et ses compagnons ne sont pas tous sincères avec elle…
Des décharges de métal de l’Empire, infestées de rats d’acier, aux salons opulents de la noblesse, en passant par les méandres labyrinthiques de la Guilde des inventeurs, Charlotte est contrainte de quitter son refuge pour partir explorer le vaste monde !

 

Soyons honnête : Rébellion partait, dès la couverture, avec un gros potentiel. Et le bon point, c’est que le contenu n’a pas à rougir.

Dès l’ouverture, on plonge dans un univers délicieusement uchronique. Imaginez une Amérique où la guerre d’Indépendance n’a pas eu lieu. Ou plutôt, celle-ci a lamentablement échoué, et les colonies restent sous la tutelle de fer de Britannia, qui régente absolument tout. Mais la révolte gronde… Pour plus de sécurité, les enfants de rebelles grandissent à l’écart, développant leurs compétences de guerriers, stratèges, ou inventeurs, avant de rejoindre le combat. Ce que le frère de Charlotte, Ashley, et son ami Jack, s’apprêtent à faire. L’arrivée de Grave, le garçon ramassé par Charlotte dans la forêt, et la nécessité de découvrir les origines de cet enfant pour le moins étrange, vont propulser cette dernière beaucoup plus vite que prévu sur le devant de la scène : se faisant passer pour une jeune aristocrate, elle fait son entrée dans le monde, comme toute jeune femme du XIXe siècle qui se respecte. Ce qui implique tout un appareil de convenances et d’étiquettes en décalage total avec les scènes d’ouverture de combat, pleines de bruit et de fureur, mais qui font, comme d’autres petits détails, tout le sel de cet univers.

La première chose qui marque, dans Rébellion, c’est son univers fantasmagorique : des Catacombes à la forêt de pins d’acier, en passant par la Grande Roue et la New-York flottante, on évolue dans un décor visuellement très fort, assez sectorisé, et qu’on imagine sans peine, tant les descriptions sont riches. Il se dégage de l’ensemble de l’univers une impression de foisonnement, de redoutable efficacité, le tout baigné d’un exotisme pas désagréable. Qui n’a jamais rêvé de dîner en grande tenue dans la salle à manger d’un dirigeable ? Côté steampunk, on est vraiment servis, car l’auteur en reprend tous les codes.
Au fil du texte, on note des références aux grands textes fondateurs : impossible de ne pas voir dans les machines fantastiques un clin d’œil à Jules Verne, ou dans cette bande d’enfants perdus qui survit dans la jungle, une référence à Peter Pan ; d’ailleurs, Le Paradis perdu de Milton est cité dès l’ouverture !
Et l’univers ne souffre même pas de l’effet déjà-vu ! La mythologie tissée autour de Britannia est extrêmement importante et développée : cet empire suit donc la foi chrétienne… tout en vénérant Athéna et Héphaïstos, et en érigeant la culture antique comme modèle. C’est surprenant, mais cela fonctionne extrêmement bien ! Se dessine également le clivage magie / technologie si cher au XIXe siècle… mais il faudra probablement attendre le deuxième tome pour en savoir plus.

En effet, ce premier volume est, essentiellement, un volume introductif. Il s’y passe plein de petites choses, l’univers est suffisamment balayé pour qu’on s’y repère, mais il est vrai que l’intrigue (sous forme d’enquête) manque encore un peu de corps…
Et cela est dû au fait qu’elle est entièrement portée par les personnages, dont le portrait psychologique est particulièrement fouillé.

On suit donc Charlotte qui, au fur et à mesure qu’elle découvre le monde dans lequel elle vit (jusque-là, elle se terrait au fond de la jungle avec ses camarades), découvre également la vie en général, et de préférence en commençant par les aspects les moins glorieux. Si l’on résume, elle sauve un enfant d’un assassinat barbare, elle est trahie, elle doit mentir pour sauver son clan, elle découvre qu’on lui cache beaucoup (trop) d’informations, elle commence à apprendre ce qu’est être une jeune fille de 16 ans au cœur en ébullition, est trahie de nouveau, abandonnée, et doit surmonter d’autres actes iniques et sanglants. Tout ça en se montrant forte et en continuant de sourire. Hum. Pas terrible, comme apprentissage de la vie, mais cruellement réaliste.
Charlotte est une jeune fille qui ne s’en laisse pas compter, mais une jeune fille tout de même. Et si elle a du mal à mettre des mots sur ses sentiments, le lecteur, lui, voit tout de suite ce qui lui pend au nez – un classique de la littérature young-adult, direz-vous.

Eh bien pas tant que ça. Car Charlotte va passer beaucoup de temps à se poser un tas infini de questions, qui toutes auront trait à ses désirs et devoirs : non seulement, c’est bien mené, et construit en filigrane un personnage complexe et attachant mais, en plus, cela sert l’intrigue générale. La question du devoir sous-tend l’ensemble du roman : il y a ceux qui essaient de concilier devoir et volontés avant de claquer la porte, ceux qui bannissent sentiments et désirs pour ne se consacrer qu’au devoir, et ceux qui parviennent à maintenir un équilibre précaire. Par sentiments, il faut entendre amour, bien sûr (qui prend beaucoup de place et, en quelques passages, passe même au premier plan), mais aussi sentiments fraternels. L’intrigue fait se côtoyer deux fratries aux relations pour le moins compliquées et particulièrement touchantes, mais dont les étincelles promettent d’intéressants développements. Certes, cela prend de la place (parfois au détriment de l’intrigue), mais ce n’est jamais pesant, d’autant que le fil rouge revient toujours sur le devant de la scène. L’ensemble s’équilibre donc, au final, plutôt bien.

Autour de Charlotte gravite une brochette de personnages secondaires vraiment bien pensée et que l’on quitte à regrets, tant du côté des enfants (ou des jeunes) que des adultes «responsables». S’il est établi, dès le départ, que ces enfants sont là pour, d’une part, se former aux arts de la guerre et, d’autre part, assurer la relève, ils ne sont pas les seuls à porter la misère du monde sur leurs épaules et à devoir régler le conflit. Au fil des pages, une conspiration aux multiples ramifications se dessine, et on croise même quelques vrais membres de la rébellion. Le contexte politique, s’il est seulement esquissé dans ce premier opus, n’est donc pas inexistant, et on a hâte de le voir se développer.

En bref, Rébellion est un très bon tome introductif à l’univers foisonnant du Secret de l’inventeur. Ce premier volume met l’accent sur Charlotte, et sa construction en tant que rebelle, ce qui fait qu’on se sent légèrement frustré du déroulement de l’enquête, bien que celle-ci trouve – partiellement – une réponse à la fin. Malgré cela, la richesse de l’univers, et la force de caractère de Charlotte et de ses camarades, font qu’on se laisse porter par le récit, avides d’en savoir plus. La chute, de plus, laisse sur des charbons ardents. De plus, le livre en lui-même est superbe : outre la couverture (une merveille de Benjamin Carré), les têtes de chapitres sont ornées de rouages du plus bel effet.
Voilà une bien belle découverte sur la planète steampunk, dont on attend la suite avec (une légère) impatience. 

◊ Dans la même série : L’énigme du magicien (2) ;

Le Secret de l’inventeur #1, Rébellion, Andrea Cremer. Traduit de l’anglais par Mathilde Bouhon.
Lumen, 2015, 535 p.

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Les Pilleurs d’âmes, Laurent Whale

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Terre, 1666. Le monde de la flibuste se porte à merveille. 
Yoran Le Goff intègre l’équipage d’un des plus sanguinaires flibustiers : David Nau, dit l’Olonnais. Mais Yoran n’est pas ce qu’il semble être… car il vient d’une galaxie bien, bien plus avancée. Et il est là pour traquer un autre espion intergalactique avant qu’il ne répande le chaos sur Terre. Mais parmi la flibuste, comme dans les étoiles, rien n’est écrit d’avance, et la mission de l’espion se met très vite à sentir la poudre. Jusqu’à l’explosion finale. 

Voilà un roman qui propose un mélange des genres fort intéressant ! Le récit de space-opéra se mêle… à un récit historique de flibusterie !

Premier point original, donc : le space-opéra se déroule sur Terre, au XIXe siècle, dans des Caraïbes infestées de navires pirates, dont les équipages rivalisent de raids sanguinaires. Parmi eux, Karban alias Yoran Le Goff, un homme issu d’une galaxie fort fort lointaine, et nettement plus avancée, qui court après un autre type issu de sa galaxie cherchant à enlever de fins stratèges, et qui doit donc subir l’archaïsme d’une Terre primitive.
Dès l’ouverture du roman, le style frappe par sa richesse visuelle. Avouez que l’incipit se pose là en matière de style :

«S’il est un bruit terrifiant, un bruit qui brise les nerfs les plus aguerris, c’est  bien celui d’un abordage. Peu d’astros y ont survécu pour en parler. En fait, la mémoire collective se perpétue par la geste des frères de la course et par les récits hallucinés de rares otages rendus hébétés à leur monotonie.» 

Et l’introduction annonce la couleur. Des batailles, c’est essentiellement se dont se compose le roman. Et quelles batailles ! C’est vif, prenant, tellement détaillé qu’on s’y croirait. Sur certains passages, on se croirait même dans un roman d’Arturo Pérez-Reverte, tant les descriptions sont précises et riches en détails !
Et que l’on soit dans une taverne, sur un bateau, à terre, ou en train d’assister à un interrogatoire musclé, tout est savamment dosé. L’auteur ne verse ni dans le gore, ni dans le larmoyant. C’est parfois un peu âpre – l’époque étant ce qu’elle est – mais particulièrement prenant.
Difficile, du coup, de ne pas s’immerger dans l’aventure, d’autant que le protagoniste est un personnage hautement sympathique.

Karban est un personnage débrouillard, dont la gouaille n’est pas sans rappeler les personnages croisés dans Les Damnés de l’asphalte ! Au gré des chapitres, on croise d’autres figures, mais c’est vraiment Karban qui s’impose et occupe le territoire. On suit son évolution : lui, l’homme des étoiles raffiné se met à ressembler de plus en plus à… ses collègues détrousseurs, dont le comportement le répugnait tant. La descente aux enfers est magistrale et d’autant plus frappante que les scènes se déroulant dans les étoiles, et sur ces planètes plus civilisées, sont nombreuses et offrent donc un contraste net.
Et c’est ainsi qu’on atteint un autre point intéressant : même s’il y a clairement des « gentils » et des « méchants », il arrive un certain point où on ne peut plus faire la différence entre eux, tant chacun a des bons côté, et de très mauvais. Les personnages sont variés, et extrêmement riches : même le protagoniste a son côté obscur, et les brutes les plus épaisses peuvent faire preuve de compassion. La présence de Karban offre un regard éclairé sur ces hommes du passé, bruts de décoffrage mais, finalement, l’intrigue montre que les hommes dit civilisés ne sont pas nécessairement plus fréquentables. Adieu manichéisme, et en plus on se passionne franchement pour l’affaire !

Le roman mêle deux intrigues : l’enquête de Karban, en plein monde maritime caribéen et les difficultés de son service, là-bas, très loin dans les étoiles. Sur une large première partie, le côté aventure historique est plus intéressant que l’aspect plus spécifiquement SF… jusqu’à ce que les deux entrent en résonance. À la guerre pure et dure se superpose une guerre économique sans pitié, et qui fait des ravages. Et il est étonnant de constater à quel point les deux genres se marient bien, et combien flibusterie et space-opéra ont de points communs. La double intrigue est menée tambour battant : les péripéties s’enchaînent, on n’a absolument pas le temps de s’ennuyer. Il n’y a guère que la conclusion qui semble un peu courte par rapport au reste du roman, finalement, on en aurait bien pris quelques chapitres supplémentaires.

Excellente lecture, donc, que ces Pilleurs d’âmes ! Space-opéra et roman d’aventure avec flibustiers à la clef font très bon ménage, même si sur une première partie c’est le second qui prime. Le rythme est haletant, l’intrigue palpitante, et on regrette d’arriver à la fin, d’autant que la conclusion est un peu brève. La galerie de personnages est hyper détaillée, riche à souhait, et évite le manichéisme que l’on aurait pu craindre ! Le style est riche, dense, on a l’impression d’y être et l’histoire, malgré quelques passages plus faciles, est particulièrement prenante. 
En bref, si vous aimez les romans d’aventure,  les histoires de pirates, les galeries humaines riches, les romans palpitants, Les Pilleurs d’âmes est un titre indispensable !

 Les Pilleurs d’âmes, Laurent Whale. Les Moutons électriques (Hélios), 2014, 245 p.

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Erased #1-3, Kei Sanbe

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2006. Aspirant mangaka dont la carrière peine à décoller, Satoru Fujinuma travaille comme livreur de pizzas pour joindre les deux bouts. Effacé et peu enclin à s’ouvrir aux autres, il observe le monde qui l’entoure sans vraiment y prendre part. Pourtant, Satoru possède un don exceptionnel : à chaque fois qu’un incident ou une tragédie se déroule près de lui, il est projeté quelques minutes dans le passé pour trouver ce qui cloche et empêcher l’inévitable avant qu’il se produise…

Cette anomalie de l’espace-temps lui vaut un séjour à l’hôpital le jour où, pour rattraper le conducteur d’un camion fou, il est percuté par un autre véhicule de plein fouet. Après l’accident, petit à petit, les souvenirs effacés de l’enfance traumatisante de Satoru resurgissent…

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 Le premier volume est essentiellement un tome introductif. On y découvre Satoru, son petit job de livreur de pizzas et… son don. Les premières pages sont un peu confuses, car les scènes se répètent (après tout, c’est la base du don de Satoru), avec quelques détails présentés sous un angle différent, ce qui fait que la chronologie n’est pas toujours instinctive.
Et cette impression va se poursuivre : l’accident de Satoru, la répétition d’épisodes de retour en arrière, et l’arrivée de sa mère vont faire resurgir des souvenirs d’enfance que Satoru avait préféré enfouir. Cette fois, l’impression de confusion ne vient plus du fait qu’il y a des répétitions que l’on a du mal à bien comprendre, mais plutôt de l’histoire morcelée qui commence à prendre forme. Et, si le départ pouvait sembler quelque peu ardu, la suite met carrément l’eau à la bouche. Il y a sans aucun doute une histoire assez sombre dans le passé de Satoru, et on a hâte de savoir comment son passé va s’articuler avec son présent, et son don particulier.

Le premier volume tourne autour de 3 personnages : Satoru âgé de 28 ans, sa mère – qui, elle, sait ce qu’il y a dans le passé de son fils – et Airi, une lycéenne qui travaille avec Satoru. Si, bien sûr, c’est Satoru qui a le rôle titre, il est intéressant de voir que les deux figures féminines ne sont pas délaissées ; Satoru n’est pas particulièrement sympathique mais, curieusement, c’est bien pour cela qu’on s’intéresse à ses aventures. Car malgré un côté asocial très prononcé, ses réflexions ne manquent pas d’intérêt, et ses préoccupations non plus !
Côté graphismes, les tons plutôt sombres et les décors urbains fouillés viennent souligner l’ambiance assez prenante du thriller, mais on regrettera que les visages ne soient pas toujours très soignés (notamment celui de la mère de Satoru).

Impossible d’évoquer ce premier tome d’Erased sans parler de la fin… le suspens prend doucement mais, une fois qu’il s’installe, il ne quitte plus le lecteur. Le volume s’achève en apothéose, sur un retournement de situation aussi brutal qu’inattendu ! Au vu de la fin, on ne peut qu’avoir envie d’en savoir plus !

Erased #1, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 200 p.

Attention, ce qui suit contient des spoilers sur la fin du premier volume.


Intriguée par ce qui semble être une tentative de kidnapping, la mère de Satoru commence àerased-2-kei-sanbe se poser des questions sur la série de meurtres qui a secoué Hokkaidô 18 ans plus tôt. Et si la justice ne tenait pas le vrai coupable ? Mais celui-ci l’a reconnue : avant qu’elle ait pu mener l’enquête, elle est assassinée. Satoru, arrivé sur les lieux juste après le drame, se retrouve alors propulsé à l’époque de son enfance, quelques jours avant la disparition tragique d’une de ses camarades de classe ! Désormais convaincu que les meurtres sont liés, il va tout faire pour changer le cours des choses…

 

Ce second volume exploite un peu plus le pouvoir de Satoru, puisque celui-ci est projeté 18 ans auparavant, dans son corps d’enfant, avec la certitude qu’il doit empêcher la disparition de sa petite camarade de classe, Kayo.
Le grand intérêt du volume, c’est de voir comment Satoru va tenter, par tous les moyens à sa disposition, d’infléchir le destin de Kayo, parfois en changeant carrément les événements… et parfois, en arrivant exactement aux mêmes résultats (à son grand désespoir).

L’histoire va permettre de questionner les souvenirs d’enfance : Satoru a complètement oublié certains événements de sa jeunesse, alors que d’autres points sont beaucoup plus marquants. C’était déjà amorcé dans le premier tome, évidemment, puisque Satoru redécouvrait totalement cette affaire occultée. Mais là, en étant confronté de nouveau à sa vie d’enfant, Satoru va pouvoir comparer les souvenirs qu’il a, avec ceux qui remontent à sa mémoire.
Ce retour permet également de nuancer les personnages : présentée comme une sorte de mégère dans le premier volume, la mère s’humanise nettement ici. Satoru, de son côté, est nettement plus sympathique ! Le décalage entre son personnage d’enfant et ses réactions d’adulte ne manque pas de piquant, et occasionne quelques passages assez drôles – dans une ambiance plutôt tendue.

Par rapport au premier tome, celui-ci est nettement plus calme et posé, on est toujours dans la lignée du volume introductif. Mais ce n’est pas long pour autant ! L’intrigue est fournie, on cherche comment Satoru va débloquer la situation, et on s’attache aux personnages. De plus, les graphismes semblent plus soignés que dans le premier tome.
Le volume s’achève, encore une fois, en apothéose. L’auteur termine ce tome sur un sentiment de plénitude bien agréable. Avant de replonger le lecteur dans l’angoisse, et ce seulement en deux pages. La conclusion est magistrale et… on veut savoir la suite ! La bonne découverte du tome 1 se confirme donc !

Erased #2, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 192 p.

 

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Aidé par ses camarades de classe, Satoru réussit à se rapprocher de Kayo. Et la fillette survit au 1er mars !

Mais Satoru crie victoire trop vite. Kayo disparaît le 3 mars… et celui-ci est à nouveau projeté dans le présent, en 2006, alors qu’il est en cavale. Pourquoi la rediffusion l’a-t-elle projeté 18 ans plus tôt ? Pourquoi a-t-elle échoué ?

 

Retour au présent et, cette-fois, on nage en plein thriller, Satoru étant recherché pour le meurtre qui clôt le premier volume. Une seule certitude, le meurtrier est à Chiba, et Satoru l’a probablement déjà croisé.
Avec la complicité d’Airi, il tente de le débusquer, et s’enferre peu à peu dans la clandestinité.

La tension est palpable de bout en bout ; autant, dans le tome précédent, on était tenus par l’envie de savoir ce qui allait se passer pour Kayo, autant là c’est du suspens pur. L’ambiance est même un tantinet angoissante : les scènes de fuite, de course-poursuite ou d’esquive sont nombreuses et bien menées, et le découpage des pages souligne ce suspens très prenant.

Les décors sont, à nouveau, très soignés, et accentuent l’atmosphère angoissante qui se dégage des pages. L’enquête progresse nettement, on sent qu’on touche presque au but… et la fin, encore une fois, offre un rebondissement maîtrisé et qui laisse le lecteur plein de questions !

Erased #3, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 190 p.

Voilà une série vraiment prenante ! Le thème du voyage dans le temps est assez léger, mais donne lieu à une intrigue passionnante : l’enquête est bien menée, le suspens est au rendez-vous dans les trois tomes, et on termine chaque volume avec l’envie de savoir comment tout cela se goupille. Le trait de Kei Sanbe est maîtrisé, mais ses visages d’adultes semblent moins réussis que ses personnages enfants. Les décors, de leurs côtés, sont splendides ! Dans ces trois tomes hautement prenants et efficaces, je note une petite préférence pour le second, à l’atmosphère délicieusement mélancolique, tandis que Satoru revisite son enfance. Le tome 4 sort en février, et il va sans dire que j’attends de pied ferme la suite de cette série uchronique !

◊ Dans la même série : tomes 4 et 5 ;

La Légende de Zita ; Zita, la fille de l’espace #2, Ben Hatke.

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Depuis qu’elle a sauvé Scriptorius, Zita est devenu une star interplanétaire, obligée de saluer la foule et signer des autographes partout où elle passe. Fatiguée de ces bains de foule, elle laisse un robot imitateur grimé comme elle prendre sa place le temps d’une escapade en ville, avec Mulot. Erreur fatale ! Le robot apprécie la célébrité et la compagnie des autres personnages et prend la place de Zita, alors que celle-ci est appelée sur une autre planète. Terrifiée, Zita vole un vaisseau pour rattraper celui de Pipeau… et devient une hors-la-loi, recherchée par toutes les milices ! Difficile de retrouver sa place et son identité !

J’avais beaucoup aimé le premier volume de cette série de B.D. SF destinée à la jeunesse, et la bonne découverte se poursuit avec cet opus. Cette fois, Zita est confrontée à un usurpateur qui prend sa place, et séparée de ses amis, en dehors de Mulot. L’urgence n’est donc plus d’essayer de rentrer sur Terre – même si les Lomponiens qui l’attendent comme la sauveuse lui ont promis un cristal de saut – mais de retrouver ses amis et sa place. Or, cette tâche la pousse à voler un vaisseau, et elle se retrouve hors-la-loi. Elle qui était déjà au centre de l’attention à cause de sa célébrité devient tout simplement l’ennemie numéro 1… ce qui lui fait un peu mal au cœur lorsqu’elle entend les rumeurs répandues sur son compte par les habitants de la galaxie.

Séparer Zita de ses camarades permet de rencontrer de nouveaux personnages, parmi lesquels Glissando (un redoutable chat) et Madrigal, une magicienne un peu bohémienne, avec un petit côté Albator… qui a connu Pipeau ! Mais on en sait assez peu… peut-être faudra-t-il attendre la suite pour en savoir plus.

L’aventure est à la hauteur du premier tome : c’est bourré d’énergie, il y a plein de péripéties, et la fin est touchante à souhait ! Comme dans le premier volume, il y a assez peu de textes, les dessins étant extrêmement parlants et clairs. Les couleurs sont éclatantes, les choix harmonieux, et il y a des plans tout simplement splendides.
Ce qui est intéressant, c’est que Zita n’est pas trop heureuse de sa célébrité, et tente de s’en débarrasser comme elle peut, en laissant quelqu’un faire le travail à sa place, par exemple. Et ça lui retombe méchamment sur le coin de la figure. Verdict ? On ne fait pas toujours ce qu’on veut, et il faut parfois assumer ses responsabilités. L’autre point intéressant – outre le fait que l’héroïne soit une petite fille, pour une fois – c’est que Zita n’est pas démesurément courageuse. Elle reste une petite fille, et elle fait avec ses moyens… et c’est bien agréable !

Zita, la fille de l’espace devrait donc plaire aux amateurs de science-fiction et/ou de comics jeunesse : oui, l’histoire est simple, oui, l’aventure se déroule presque sans surprise, mais le dessin est magnifique, et Zita vraiment touchante. En plus, c’est très intelligent, et cela peut plaire aussi bien aux enfants qu’à leurs parents. Bref : à mettre entre toutes les mains !

◊ Dans la même série : Zita, la fille de l’espace (1) ; Le Retour de Zita (3).

Zita, la fille de l’espace #2, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Basile Béguerie. Rue de Sèvres, 2014, 213 p.
ABC Imaginaire 2015
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1869 : La Conquête de l’espace, Alex Alice.

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Et si la conquête de l’espace avait un siècle d’avance ?

1868. Au seuil d’une incroyable découverte à bord de son ballon de haute altitude, la mère de Séraphin disparaît mystérieusement à la frontière de l’espace. Un an plus tard, une lettre anonyme révèle que son carnet de bord a été retrouvé…
Séraphin et son père, échappant de justesse à un enlèvement, suivent la piste du carnet jusque dans les contreforts des Alpes. C’est là, à l’ombre d’un château de conte de fées, que le roi Ludwig de Bavière a entrepris la construction d’un engin spatial de cuivre et de bois qui s’apprête à changer le cours de l’histoire…

Le Château des étoiles est une bande-dessinée en deux tomes, pré-publiée sous forme de fascicules (la seconde série de fascicules et le second tome sont à paraître) narrant… la conquête de l’espace, sur la fin du XIXe siècle.
Ambiance steampunk au programme, donc !
L’émerveillement débute avec la couverture : l’album est en partie toilé, et l’agencement de la première de couverture rappelle vraiment les publications de l’époque.

La suite de la découverte est tout aussi bonne : pour aller droit au but, cet album est une merveille.
Parlons un peu de l’histoire : Séraphin a perdu sa mère alors qu’elle effectuait un vol en dirigeable pour trouver l’éther. Depuis, il ne pense qu’à ça et aspire à découvrir l’éther, bien que son père tente de l’en empêcher pour sa propre sécurité. Finalement, l’éther rencontre à nouveau leur chemin et, alors qu’ils se préparent à aller récupérer les carnets de la défunte en Bavière, ils se retrouvent à fuir, avec des Prussiens aux trousses – lesquels aimeraient mettre la main sur la précieuse substance avant tout le monde. L’histoire se déroule donc majoritairement en Bavière, à l’époque où Bismarck essaie de l’annexer, et tandis que Louis II poursuit ses chimères.
Une grande partie de l’histoire se déroule donc dans le fabuleux décor du château de Neuschwanstein, merveilleusement représenté. Le trait est léger, le dessin est fouillé, les couleurs restent dans les tons pastels de l’aquarelle… c’est splendide.

Le contexte historique est très détaillé et inscrit l’intrigue confinant à la science-fiction dans un contexte extrêmement réaliste : Séraphin et son père trouvent un Louis II de Bavière à deux doigts d’être renversé par un coup d’état, au moment où la Bavière tombe dans l’escarcelle allemande. L’intrigue entremêle donc intrigue proprement historique, et quête scientifique de l’éther. Il y a quelque chose de très prenant dans la façon dont s’entrecroisent les différents mystères, un sentiment souligné par un découpage vraiment bien pensé.

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Pour résumer, ce premier volume du Château des Étoiles est un gros coup de cœur : pour l’histoire, originale et bien menée, pour les personnages bien campés (quels qu’ils soient), pour le dessin d’une légèreté et d’une beauté incomparables, et pour l’ambiance steampunk, sorte de mélange entre les romans de Jules Verne et les films d’Hayao Miyazaki. Une merveille, disais-je, un titre à avoir absolument dans sa bibliothèque !

◊ Dans la même série : Les Naufragés des étoiles (gazette, épisode 4) ; 1869 : La Conquête de l’espace (2).

Le Château des étoiles #1, 1869 : La Conquête des étoiles, Alex Alice. Rue de Sèvres, 2014, 63 p.

Le petit plus : interview d’Alex Alice sur French Steampunk.

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The Young world, Chris Weitz

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New York, XXIe siècle. La Maladie, un virus fulgurant, a anéanti la population des États-Unis, à l’exception des adolescents, qui ont vu leur avenir se désintégrer sous leurs yeux. Plus d’électricité, plus d’eau courante, plus de transports, plus d’Internet : les jeunes sont livrés à eux-mêmes dans la ville qui ne dort jamais. Rapidement, des tribus se forment, se partagent le territoire et coexistent plus ou moins pacifiquement.
Jefferson, le tout nouveau leader des Washington Square, tente d’organiser la survie des siens avec l’aide de Donna, leur guérisseuse, qui ne le laisse pas complètement indifférents. C’est alors que Brainbox, un des membres de la tribu, annonce avoir découvert l’origine de l’épidémie… et peut-être un antidote. 
Lassés d’attendre l’âge adulte qui signe leur mort, et n’ayant pas mieux à faire, ils partent à travers Manhattan pour tenter de retrouver l’origine du virus qui a décimé le continent. Une promenade de santé… sur le papier. 

 

Le roman de Chris Weitz prend place dans un décor post-apocalyptique : suite à une contamination, seuls les adolescents ont survécu, protégé par leurs hormones. Une protection qui s’écroule dès la maturité physique atteinte. Les adolescents sont donc confrontés à un double problème : l’absence des adultes, et leur propre fin en approche. C’est pourquoi Jeff et les siens sautent sur la proposition de Brainbox : traverser New-York pour aller à la bibliothèque, afin d’y chercher un article scientifique qui pourrait tout changer.

Le récit est narré par les voix de Jefferson, qui vient de prendre la direction de la tribu, et celle de Madonna, dite Donna, la guérisseuse officielle. Ils se connaissent depuis l’école primaire mais n’auraient, bien sûr, jamais imaginé devoir survivre ensemble, ni assurer la survie d’autres adolescents. Les deux voix sont assez différenciées (bien que Donna abuse du « genre » et en truffe presque toutes ses phrases) et l’alternance des points de vue est intéressante : elle permet de livrer les sentiments et pensées de chaque personnage, mais aussi leurs points de vue sur les scènes auxquelles ils assistent. On a donc deux sons de cloche, ce qui va nuancer le récit à de nombreuses reprises. D’autant que Donna et Jeff n’ont pas exactement les mêmes idées : lui est résolument tourné vers leur (bref) avenir, tandis que Donna se complaît dans un passé révolu et semble plus réfractaire à tout changement. Et si on a envie de lui coller des claques, on comprend tout à fait son ressenti, très réaliste – et qui change des adolescents hyper motivés et n’ayant aucun doute que l’on croise habituellement dans ce type de romans. Un premier bon point !

Mais cette alternance n’est pas toujours des plus réussies : en effet, il y a quelques ellipses, et ces passages vont manquer à l’histoire, tandis que certaines transitions s’avèrent un peu brutales. Chris Weitz est réalisateur de cinéma, et cela se sent dans la façon dont est écrit ce roman. Ces transitions brusques ressemblent furieusement à des changements de plans dans un film, qui permettent d’embrasser la scène d’un simple coup d’œil – exercice plus périlleux en littérature.  On a donc parfois l’impression que les transitions sont un peu hachées, ce qui laisse une sensation de succession de plans très marquants, mais manquant un peu de liant entre eux.
De même, le récit est extrêmement visuel : les péripéties fourmillent d’action, et le décor est soigné. L’approche de l’histoire est (à nouveau) très cinématographique, avec des scènes à l’ambiance forte (la rencontre avec les Résidents, ou la scène à la bibliothèque… qui n’est pas sans rappeler le film Le Jour d’après !), et que l’on sent comme très esthétiques, mais dont certaines n’apportent pas forcément quelque chose à l’histoire – notamment la scène des tambours du Bronx, durant laquelle l’équipe de Jeff échappe à une tribu dont la moitié joue du tambour, tandis que l’autre leur tire dessus ; c’est prenant, hypnotique, mais finalement sans grand impact. L’ensemble est donc un peu irrégulier : certains passages sont très courts alors qu’il y aurait matière à développer, tandis que d’autres souffrent de quelques longueurs. Ainsi, la fin est extrêmement abrupte, avec un revirement à peine compréhensible : quelques pages de plus auraient été appréciables pour mieux peser les enjeux de cette conclusion. Le cliffhanger final, en revanche, est bien amené, et nous laisse avec un bon lot de questions.
Malgré cela, l’ensemble se lit assez vite, car hormis les quelques longueurs citées, il n’y a pas vraiment de temps mort : les séquences s’enchaînent, et on veut savoir comment la petite bande va s’en sortir.

L’univers de The Young world, dans toute sa noirceur, pose d’intéressantes questions : il y est question de survie, et des différents modes que l’on peut appliquer dans une société : est-elle libre et basée sur l’égalité de ses membres ? Est-elle basée sur un monopole économique ? Dans leurs pérégrinations, Jeff et les siens vont croiser quelques modèles d’organisation assez différents du leur, et qui vont les amener à réfléchir sur quelques points essentiels. Et le roman n’est pas dépourvu de passages sordides, voire dérangeants, mais qui viennent nourrir la réflexion de fond.
On appréciera également que la Maladie soit expliquée et justifiée de façon assez réaliste ; on a donc l’impression de lire un roman d’anticipation se déroulant dans un futur proche, plutôt que de la science-fiction pure. Impression nettement renforcée par tous les clins d’œils à des références culturelles qui nous sont bien connues et qui émaillent le récit, et devant lesquelles on ne manque pas de sourire !

Avec The Young world, Chris Weitz fait une intéressante incursion en territoire post-apocalyptique. La fin remet l’ensemble du récit en question, et laisse le lecteur avec plein de questions, tant sur l’univers présenté que sur les personnages. L’intrigue n’est pas particulièrement révolutionnaire, mais voilà un roman qui se lit avec plaisir, et qui introduit une histoire efficace.
Si le roman est un peu irrégulier, ses nombreuses péripéties bourrées d’action et son côté très cinématographique en font un efficace page-turner. Affaire à suivre !

The Young world #1, Chris Weitz. Traduit de l’anglais par Sébastien Guillot. MsK, 2015, 369 p.

 

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