Un lavoir en Provence, Jean-Max Tixier.

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Un lavoir en Provence rassemble des histoires dont le thème commun est celui de l’eau en Provence dans son étonnante complexité. Il s’agit des fleuves, des rivières, des ruisseaux, mais aussi des sources, des lacs, des étangs et de la mer. Qu’ils s’inspirent des légendes provençales, parfois naïves mais toujours touchantes, qu’ils plongent dans un univers fantastique et merveilleux où interviennent les saints et les démons ou qu’ils exploitent le quotidien pittoresque des gens de la campagne, ces récits célèbrent tous, chacun à sa manière, l’imaginaire extraordinairement fertile de cette région dont on connaît les beautés, la force des traditions, les capacités d’invention, le goût du verbe. Grâce à la plume sûre et colorée de Jean-Max Tixier, on surprend les ragots des lavandières à leur lavoir. On apprend comment une jeune fille du Rhône fut enlevée par un terrible drac. On découvre comment un paisible paysan fut ensorcelé par l’eau maléfique coulant du canon d’une fontaine. L’usage de l’eau rejoint ici, pour une lecture poétique du lieu, la fluidité de la parole et la fugacité des songes.

Le Cabinet fantastique est une des collections du Pré-aux-Clercs, dirigée par Edouard Brasey, qui propose des anthologies de contes merveilleux, regroupés par origines ou thèmes. Ici, le recueil propose des contes autour du thème de l’eau, et essentiellement en Provence, comme son nom l’indique. On visite donc différentes contrées de la Provence que l’auteur fait revivre, explorant les légendes locales, les histoires des lieux-dits, ou faisant revivre les figures du folklore. Tantôt drôles, tantôt cruels, les contes ne sont pas dépourvus d’une certaine morale, reflet de la sagesse populaire, qu’il convient parfois de deviner. Exploitant les fibres de l’émotion, ou de la peur, ils sont agréablement alternés, dans une édition soignée, que l’on se verrait bien lire au coin du feu.

Quoi qu’il en soit, on finit rapidement par se méfier de l’eau, des rumeurs et des mauvais présages, en lisant ce recueil. Que vous alliez vous promener aux bords de la Durance, ou que vous croisiez un étrange pâtre aux abords d’un marais, nul doute que la lecture de cet ouvrage vous fera ouvrir bien grand les yeux et les oreilles.

Voilà donc un petit recueil parfait à offrir pour qui aime les vieilles histoires, les légendes, et les contes populaires; si, en plus, vous connaissez la Provence et projetez d’y aller, ce recueil devient indispensable. A emporter dans ses bagages !

 

Un Lavoir en Provence et autres histoires, Jean-Max Tixier. Le Pré-aux-Clercs, 2007, 170 pages.
8/10.

 

Le cabaret vert, Estelle Valls de Gomis.

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Les nouvelles d’Estelle Valls de Gomis nous plongent dans un univers peuplé de dandies décadents, de vampires, de dieux et de héros de la mythologie grecque, un univers servi par un style délicat rendant hommage aux grands nouvellistes du XIXe que furent Gautier, Mérimée ou Lorrain. Au fil des pages, on se laisse prendre entre les fils de soie d’un cocon d’écriture subtil et raffiné, qui nous embarque dans un voyage où l’émerveillement et le plaisir de lire ne se démentent jamais.

Du sable fin des plages méditerranéennes aux recoins obscurs des ruelles envahies par la brume, il n’y a qu’un pas qu’Estelle Valls de Gomis promène ses lecteurs au travers d’ambiances aussi soigneuses que variées. Ces dix-huit nouvelles sont autant d’évocations poétiques et précieuses de personnages étranges, déités aujourd’hui disparues ou résurgences d’un passé aussi fantastique que dangereux.

Délicatement présentés par l’écrin onirique et poétique du style de l’auteur, les personnages s’exposent à la vue de tous dans toute la splendeur de leur folie ou de leur mélancolie.
Le vampire, admirablement campé dans plusieurs nouvelles, se veut tendre et romantique, quoique souvent létal pour sa victime. Loin des productions à la mode, c’est un dandy, voire un esthète de la même veine que Des Esseintes, ou bien un philosophe atterré par les atavismes de sa race maudite.
La mort, omniprésente dans chaque texte n’est pas qu’une fatalité: résultats des actions des hommes ou simple aboutissement, elle prend tant d’importance qu’elle finit par se confondre avec les protagonistes, accédant à leur rang.
L’écriture élégante de l’auteur est très agréable à lire, ciselant avec précision portraits et atmosphères. Précieuses, aériennes, ou éthérées, ces auras fantastiques sont restituées dans tout leur faste et leur férocité.

Dix-huit nouvelles donc, parfois très courtes, dix-huit petites fenêtres ouvertes sur l’ailleurs, proposant d’agréables promenades dans des aires révolues où l’absinthe coulait à flots dans des salons raffinés et décadents, arpentés par des personnages du fond des âges restitués pour notre plus grand bonheur.

Le Cabaret vert : déités disparues et esthètes immoraux , Estelle Valls de Gomis. Editions Lokomodo, mars 2011 (1ère édition 2006), 260 p.
9/10.

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Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être…

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Nuits d’enfer au paradis (recueil).

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Quelle fille n’a jamais rêvé d’être la reine du bal de fin d’année ? Une robe vaporeuse, un cavalier élégant et amoureux, une musique entêtante… Les histoires de ce recueil réunissent des héroïnes qui ont tout pour accéder au podium. Malheureusement, c’est sans compter sur les vampires, démons et autres morts-vivants qui s’invitent à la fête… Alors, prêtes à danser avec le Diable ?

J’ai emprunté ce livre parce qu’on m’en avait beaucoup parlé, mais sans en attendre grand chose (et bien m’en a pris.)
Constitué de 5 nouvelles centrées autour des même thèmes -la Nuit, le Mal, et le bal de fin d’année – quelques créatures surnaturelles se disputent la vedette, sans parvenir à être vraiment crédibles ou attachantes.
Le format des nouvelles ne m’a pas paru très judicieux ; plus que des nouvelles, ce sont des « tranches » de nouvelles. Les débuts sur les chapeaux de roues sans grandes explications, précèdent des fins totalement ouvertes, peu claires et m’ayant souvent laissée plus que sceptique. Les différents récits laissent un goût d’inachevé, ainsi que l’impression d’un cruel manque de contenu.
Au final, on suit les aventures de jeunes écervelées ne pensant qu’au bal de fin d’année (événement crucial manifestement), obnubilées par les garçons (déjà?!) et pensant plus à s’amuser qu’à réfléchir. Reflet d’une génération, peut-être? Le seul sentiment qui m’a habitée à la lecture des (més)aventures des dites héroïnes fut « Bien fait pour toi, espèce de cruche, c’était couru d’avance ». Pas très charitable, certes, mais parfaitement représentatif.
Jugez plutôt:

« De plus en plus frigorifiée, je m’enfonçai davantage dans le siège, déçue que Seth ne m’ait pas proposé son manteau. Depuis que j’étais montée dans la voiture, il ne m’avait pas parlé, ni regardée une seule fois. Lui qui faisait preuve d’une telle galanterie quelques minutes plus tôt semblait à présent bien … »rustre » serait le mot. Et sans pouvoir l’expliquer, j’eus soudain un mauvais pressentiment. Comme s’il avait lu dans mes pensées, Seth se tourna dans ma direction en continuant à rouler dans l’obscurité, sans regarder la route.
– Trop tard, me chuchota-t-il d’un air sinistre.
Je me sentis subitement pâlir.
– C’était trop facile! Je leur avais bien dit que ce serait un jeu d’enfant! Limite trop simple, aucun plaisir!
D’un coup, ma gorge devint aride. »

N’était-ce pas prévisible?
Si vous ne l’avez pas lu, donc, vous ne perdez rien. C’est un tome purement commercial, sans grand intérêt, que ce soit du point de vue des histoires ou du genre fantastique qui est largement desservi par cet opus.

Nuits d’Enfer au Paradis. Ouvrage collectif de nouvelles : S. Meyer, M. Cabot, L. Myracle, K. Harrison, M. Jaffe.
Editions Hachette, (Black Moon), 2008, 357 pages.
1,5/10.

BEAGLE, Peter S. Le Rhinocéros qui citait Nietzsche.

 

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Il ressemble à un rhinocéros, marche comme un rhinocéros, et – grands dieux ! – empeste le rhinocéros. Mais il affirme être une licorne. Difficile, même pour un professeur de philosophie, de lui faire entendre raison…
Lasse de toujo
urs voir les mêmes visages à ses réceptions, Lady Neville décide d’inviter la Mort à ce qui sera le plus  grand bal qu’elle ait jamais organisé. Mais la Mort ne danse pas impunément…
Lila, la nouvelle petite amie de Joe Farrell, a vraiment quelque chose d’extraordinaire… surtout les soirs de pleine
  lune !

Dur dur de donner un avis global à cette  petite merveille !
Le recueil est composé de six contes de fantasy, mais également fantastiques.
Leur point commun ? Outre le genre, tous mettent en scène une créature magique et/ou surnaturelle : un rhinocéros indien qui se prend pour une licorne, une vraie licorne prisonnière, la Mort en personne, ou encore un loup-garou. Et tous ont trait à la mort, de façon plus ou moins directe.

C’est le premier ouvrage que je lis de cet auteur mais il m’a semblé que chaque conte mettait en place un univers à la fois ordinaire, poétique et mélancolique -bien que l’univers physique et émotionnel soit bien différent à chaque fois. Ordinaire pour tous ceux qui s’enracinent dans le réel (ce qui exclut Le Naga) ; les personnages sont placés face à des situations étranges mais aucun ne se démonte face à l’inattendu. Pas de crise d’hystérie, rien –et pourtant, qui ne serait pas au moins légèrement étonné de trouver une licorne vivante de 20 cm dans un musée, ou bien un rhinocéros parlant dans un zoo?
Les contes sont empreints  de philosophie et de poésie, sans oublier d’être pleins d’humour !
Lorsque le conte s’achève, on a presque l’impression qu’il ne s’agissait que d’un rêve, qui finit doucement. Tout oscille entre réalité et illusion ; Julie et Joe sont-ils victimes d’une hallucination commune, tout comme Jacob et Emilia ? Tous les rêves sont permis, et c’est ce qui donne cette dimension à la fois fantastique et teintée de mélancolie à l’œuvre.

En résumé, c’est un livre que j’ai adoré, et que je recommande à tous et à toutes !

 

« La bouche sèche, la voix tremblante mais contenue, le professeur Gottesman demanda avec prudence :
« Dites-moi, si vous le voulez bien… Tous les rhinocéros peuvent-ils parler ou est-ce réservé à l’espèce indienne? »
Il regretta amèrement d’avoir oublié son calepin.
« Je n’en ai aucune idée », lui répondit le rhinocéros avec candeur. « Moi-même, je suis une licorne. » »
 
«Nathalie, malgré toutes ses qualités, n’était pas une philosophe et ne pouvait entendre les aimables salutations d’un rhinocéros. Toutefois, elle avait sept ans et, un enfant bien élevé, même âgé de sept ans, n’éprouve aucune difficulté à considérer comme naturel qu’un rhinocéros -un poisson rouge ou une table basse- puisse converser; de même, il acceptera que certaines personnes soient capables d’entendre une table basse parler, et d’autres non. Elle dit donc poliment bonjour au rhinocéros et se replongea aussitôt dans sa conversation avec Charles l’empaillé qui, apparemment, avait des tas de choses à dire sur les tigres.»

 

 Peter S. Beagle, Le Rhinocéros qui citait Nietzsche. Gallimard, Folio SF n° 117, 2002, 272 pages.
9/10.