Nouvelle Sparte, Erik L’Homme.

Deux siècles après les grands bouleversements qui ont balayé le monde-d’avant, Nouvelle-Sparte vit en paix au bord du lac Baïkal. Valère et Alexia, seize ans, se préparent à devenir pilotes d’élite quand une série d’attentats sème le chaos dans la cité. Qui se cache derrière ces lâches attaques ? Les fanatiques du Darislam ? Les patriciens corrompus de Paradise ? Valère est chargé par le Directoire de mener l’enquête. Une mission périlleuse qui va le plonger dans les sombres entrailles de l’Occidie et faire voler son univers en éclats…

Valère vit au bord du lac Baïkal, dans une cité grandiose nommée Nouvelle-Sparte et dont le fonctionnement est entièrement inspiré de sa lointaine ancêtre lacédémonienne, mâtiné de discipline soviétique. Ainsi, les enfants vivent en famille jusqu’à l’âge de sept ans, puis vont étudier à l’agogè où on les répartit selon différentes castes aux limites bien définies, correspondant aux métiers exercés. Tout cela sous l’égide d’un Panthéon richement fourni et qui découle tout droit du polythéisme grec. Et on retrouve même le rituel de la Kryptie, au cours duquel commencent les ennuis (si l’on peut dire) de Valère !

Le texte d’Erik L’Homme joue sur l’antagonisme bien connu États-Unis/URSS de la Guerre froide, dont on reconnaît aisément les motifs derrière les civilisations présentées… Mais il joue aussi sur des thèmes qui s’avèrent vraiment d’actualité, puisqu’il est également question de terrorisme et d’attentats meurtriers. Tout ce qu’il faut pour donner à ce roman une ambiance proprement rétro-futuriste, alimentée par l’imprégnation spartiate.
Au-delà de cette influence notoire, on remarque évidemment les très fortes similitudes que présentent l’univers d’Erik L’Homme avec le nôtre. Orient et Occident s’y opposent aussi, cette dernière partie du monde étant encore divisée entre deux doctrines, que l’on pourrait résumer – grossièrement – ainsi : les consuméristes issus du capitalisme (l’Occidie), les ascètes tournés vers la vie en communauté (la Baïkalie). Résumé ainsi, cela pourrait paraître affreusement manichéen mais dans les faits, ça ne l’est pas, l’auteur parvenant à surpasser cette apparente binarité. D’ailleurs, c’est assez intéressant car Valère étant un baïkalien (qui prône donc une vie plus tournée vers la Terre et plus respectueuse des ressources naturelles), on note au fil des chapitres un vrai questionnement de nos modes de vie, qu’ils concernent la (sur)consommation, les relations sociales ou le système de castes qui s’instaure. Et la vision n’est pas binaire, heureusement : Valère est jeune et il goûte (avec un certain plaisir) aux charmes de la vie opulente qu’il découvre en Occidie.

De fait, le roman est riche en nuances. Alors qu’il se présente sous des auspices un brin manichéens, on se rend finalement compte que chaque parti présente de bons et de mauvais côtés, et qu’il n’est pas toujours bon de juger sur les seules apparences. Au vu de certains soupçons qui planent sur la majeure partie du récit et de l’écho qu’ils rencontrent avec notre actualité, cela donne bien envie de mettre ce roman entre toutes les mains.

Mais ce n’est pas tellement pour son aspect très actuel que ce roman m’a beaucoup plu (au contraire, les nombreux appels du pied à notre quotidien ont failli avoir raison de ma patience). Non, ce qui m’a le plus emballée ici, c’est le petit côté post-moderne que confère au récit l’ambiance dans laquelle il se déroule. Comme je le disais en introduction, c’est un récit post-apocalytpique marqué (comme souvent) par un retour aux sources qui, ici, s’incarne dans la lutte ancestrale opposant les deux blocs géants de l’Est et de l’Ouest. De plus, les baïkaliens ont adopté corps et âme la discipline spartiate, ainsi qu’un mode de vie bien plus proche de la Nature, qui rencontrent une technologie très avancé, un peu comme si deux époques avaient fusionné le meilleur d’elles-mêmes. Et cet aspect rétrofuturiste fonctionne à plein !

L’intrigue, quant à elle, joue sur trois tableaux : la quête d’identité (Valère étant de père Baïkalien et de mère Occidienne, il se pose beaucoup de questions), l’espionnage (car on est bien au-delà du polar ici !) et la philosophie (le texte étant truffé de perles tantôt philosophiques, tantôt poétiques, empruntées aux cultures grecques). Le mélange s’est avéré passionnant !

Enfin, dernier point – et sans doute celui qui m’a le plus impressionnée : le travail sur le langage. Il est perceptible dès la première phrase. Erik L’Homme a usé ici d’un style qui rappelle, par son phrasé, les épopées orales anciennes, avec une poésie et une musicalité internes assez marquées. De plus, il présente un langage qui, comme l’univers, a grandement évolué : on remarque de nombreux glissements sémantiques et des mots-valises vraiment bien trouvés, qui ouvrent d’incroyables perspectives symboliques, quand on y pense. Et le mieux, c’est que malgré ces innovations ou modifications, le texte est d’une incroyable fluidité (sans doute grâce à la musicalité que j’évoquais plutôt).

J’étais (évidemment) curieuse de lire ce nouveau roman d’Erik L’Homme et, si certains détails m’ont un tantinet agacée, il a su m’emporter dans cet univers qui a tout à voir avec le nôtre, tout en étant original. L’intrigue nous transporte dans une histoire d’espionnage bien troussée, sur fond de conflit mondial larvé. On y retrouve des thèmes chers à l’auteur, mais qui prennent ici tout leur sens : proximité avec la nature, liberté, bienveillance et philosophie sont au cœur du récit, lequel parvient à passer tous ses messages sans être moralisateur (un vrai bon point). Enfin, j’ai été conquise par la langue du texte : mots-valises et rythme des épopées m’ont vraiment parlé !

Nouvelle Sparte, Erik L’Homme. Gallimard jeunesse, octobre 2017, 316 p.
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2 commentaires sur “Nouvelle Sparte, Erik L’Homme.

  1. Je l’ai dans ma PAL, il faut vraiment que je m’y mette !!

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