Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys.

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Hiver 1945. Quatre adolescents. Quatre destinées.
Chacun né dans un pays différent. Chacun traqué et hanté par sa propre guerre.
Parmi les milliers de réfugiés fuyant à pied vers la côte devant l’avancée des troupes soviétiques, quatre adolescents sont réunis par le destin pour affronter le froid, la faim, la peur, les bombes…
Tous partagent un même but : embarquer sur le Wilhem Gustloff, un énorme navire promesse de liberté…

Après l’excellent Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et le très bon Big Easydifficile de passer à côté du nouveau roman de Ruta Sepetys. D’autant que, comme dans son premier roman, elle investit un fait historique méconnu. Le premier roman évoquait la déportation des peuples baltes (qui ont été gardés au goulag de longues années après la fin de la guerre). Cette fois, elle va parler du naufrage du Wilhelm Gustloff.
La marine a connu de nombreux et tragiques naufrages. Tout le monde a entendu parler du Titanic ou du Lusitania. Du Wilhelm Gustloff, c’est plus rare, alors que ce naufrage dépasse en nombre de victimes les deux précédents. La raison ? Les Allemands, alors en pleine propagande, n’avaient pas intérêt à annoncer qu’ils avaient perdu des milliers de compatriotes réfugiés dans un naufrage. Quant aux Russes qui ont torpillé le vaisseau, ayant déchu de ses droits et déporté le capitaine aux commandes du sous-marin, ils ont été calmes sur la publicité. Heureusement, il reste quelques passeurs de mémoire pour assurer le boulot.
Alors qu’elle venait de publier Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, Ruta Sepetys a reçu une visite de la cousine de son père. Celle-ci venait lui parler de ce non-fameux naufrage. En effet, il était initialement prévu qu’elle embarque sur le-dit vaisseau…

1945, donc. On découvre un petit groupe de réfugiés : il y a Joana, jeune infirmière lituanienne ; Ingrid, jeune fille aveugle (qui a tout intérêt à fuir si elle ne veut pas que son invalidité la condamne aux camps) ; Klaus, le Petit Garçon Perdu, qui n’est autre que l’avatar du père de l’auteur ; le Cordonnier Poète, capable de vous lire l’histoire de chacun juste en regardant ses chaussures ; Emilia, jeune réfugiée polonaise, sauvée in extremis par un mystérieux jeune homme ; Florian, le mystérieux jeune homme en question, Prussien, soldat déserteur se faisant passer pour le courrier d’Erich Koch pour le compte duquel il serait en mission ; Eva, râleuse invétérée ; et Alfred, jeune matelot allemand et pronazi affecté au Wilhelm Gustloff.
L’histoire nous est narrée tour à tour par Joana, Florian, Emilia et Alfred (les trois premiers étant en fuite, le dernier déjà à bord), au gré de chapitres extrêmement courts (rarement plus de 4 pages !) et incroyablement dynamiques. De fait, difficile de s’arrêter tant le rythme est maintenu. À cela s’ajoute un suspens éprouvant, car il ne faut pas longtemps pour deviner que notre petit groupe se dirige inéluctablement vers une effroyable tragédie – laquelle n’intervient, finalement, que dans les tous derniers chapitres. Avant cela, on a donc le temps de sentir monter l’angoisse et de ressentir l’extrême misère de tous ces réfugiés errant sur les routes d’un pays en pleine débâcle.

Car, finalement, Ruta Sepetys offre – via ses personnages – une voix aux réfugiés (ceux de l’époque, ceux qui ont suivi, ceux d’aujourd’hui). Sur le papier, nos quatre protagonistes sont encore des adolescents ou de très jeunes adultes mais, dans la réalité, ce sont des enfants qui ont été forcés de grandir d’un coup et cela se ressent. L’auteur a soigneusement creusé les psychologies de chacun. Les deux filles, Joana et Emilia, se démarquent par la force qui émane d’elles – l’une est infirmière de guerre sur le tas, l’autre a vécu plus que sa part de traumatismes. Florian, lui, dénote par la part très humaine que l’on discerne sous la légère arrogance purement militaire qu’il donne à voir. Curieusement, un des personnages les plus réussis – malgré son odieuse personnalité – est Alfred. Alfred, qui ne s’exprime – dans une grande part du roman – que part le biais de lettres qu’il envoie à sa chère Hannelore, dont on apprend qu’il compte l’épouser. Or, si on lit bien entre les lignes, Alfred semble se donner une importance qu’il est loin d’avoir. La façon dont se révèlent sa position, son réel comportement et son train de vie rendent le tout à la fois comique et un peu pathétique. À sa façon, Alfred incarne tous ces jeunes embrigadés par les Jeunesses hitlériennes (dont il n’a pourtant jamais fait partie !) et tombés sous la coupe de discours totalitaires et liberticides avec un enthousiasme qui fait froid dans le dos. Mais, quelque part, on ne peut que pardonner sa bêtise à Alfred : sa réflexion ne dépasse guère la pointe de ses chaussures et, au fond, il a le profil du «gentil benêt». Malheureusement.

Tour à tour, ils nous font passer par des sentiments extrêmement variés : angoisse, joie, espoir, haine, Le Sel de nos larmes est une lecture qui prend littéralement aux tripes. Et plus l’on galope vers la fin du livre et son inéluctable conclusion (car le naufrage n’intervient que dans les tous derniers chapitres), plus monte la pression. Au fil des pages, on aurait pu craindre une conclusion mielleuse mais Ruta Sepetys conclue en beauté avec une fin rappelant – dans la façon dont elle s’agence – celle de Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et qui n’est pas moins émouvante !

Et le plus incroyable, c’est la façon dont Ruta Sepetys dispense une excellente et vivante leçon d’Histoire via la fiction. À travers ses personnages, elle évoque avec justesse les affres de l’opération Hannibal, rappelle le mythe entourant la Chambre d’ambre – toujours considérée comme perdue ! – et donne littéralement une voix aux réfugiés de guerre. D’illustres orateurs nous ont mis en garde contre les risques qu’il y avait à oublier l’Histoire. A l’heure où il est plus que jamais nécessaire de connaître les erreurs du passé pour éviter de les reproduire, Le Sel de nos larmes s’inscrit comme une lecture d’une lumineuse évidence.

Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys. Traduit de l’anglais par Bee Formentelli.
Gallimard Jeunesse (Scripto), 16 juin 2016, 479 p.

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Le petit plus : pour en savoir plus sur le naufrage du Wilhelm Gustloff, vous pouvez lire cet articlecelui-ci ou bien regarder ce reportage (partie 1 ci-dessous ; partie 2 ; partie 3 ; partie 4 ; partie 5).

Le petit plus bis : un petit aperçu de la rencontre avec l’auteur, le 6 juin 2016 dans les locaux de Gallimard :

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13 commentaires sur “Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys.

  1. J’avais adoré Tout ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre. Je n’avais jamais lu de livres sur la guerre de ce côté du globe et ça avait été un livre coup de poing. Je pense bien apprécier celui-ci.

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  2. Camille dit :

    Ralala j’ai envie de le lire! Encore plus maintenant! 🙂

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  3. Lupa dit :

    C’est ce qui s’appelle de la chronique au pouvoir tentateur impressionnant !!! Merci pour cette trouvaille de plus 🙂

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  4. Solessor dit :

    Lu à mon tour ! Et j’ai beaucoup aimé découvrir cet aspect de l’histoire qui m’était totalement inconnu. En plus, j’avais oublié comment ça finissait, alors… ^^
    J’ai linké ta chronique dans la mienne, pour les bonus super intéressants, entre autres. Dis moi si ça t’embête ! 😉

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    • Sia dit :

      Merci pour le lien !
      Tu as lu les autres romans de Ruta Sepetys ? J’ai totalement découvert le sort des peuples baltes durant la guerre avec ses romans. Même chose pour le roman de Morpurgo sur le Lusitania !

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      • Solessor dit :

        Oui ! J’ai lu aussi Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, que j’avais beaucoup aimé ! C’est un autre aspect de la guerre, je trouve injuste qu’on n’en parle pas au même titre que le reste.
        Je ne connais pas le roman de Morpurgo mais je vais me pencher sur la question. C’est un épisode que je connais par contre, à la différence du Gustloff !

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      • Sia dit :

        Oui, le Lusitania est en général plus connu (même chose pour moi, j’ai découvert le Gustloff en même temps que le roman).

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