Une terre d’ombre, Ron Rash.

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Laurel Shelton est vouée à une vie isolée avec son frère — revenu de la Première Guerre mondiale amputé d’une main —, dans la ferme héritée de leurs parents, au fond d’un vallon encaissé que les habitants de la ville considèrent comme maudit : rien n’y pousse et les malheurs s’y accumulent. Marquée par ce lieu et par une tache de naissance qui oblitère sa beauté, la jeune femme est considérée par tous comme rien moins qu’une sorcière. Sa vie bascule lorsqu’elle rencontre au bord de la rivière un mystérieux inconnu, muet, qui joue divinement d’une flûte en argent. Quelques jours plus tard, elle découvre l’inconnu perclus de piqûres, brûlant de fièvre. Elle l’emmène à la ferme pour le soigner. En échange, Walter Smith, puisque c’est son nom, accepte d’aider Hank et Laurel à préparer la ferme pour l’hiver. Le trio s’organise bien, malgré le mutisme de Walter.
Au loin, la guerre gronde. Et le fracas des affrontements ne va pas tarder à résonner sous la haute falaise qui domine la fermette. 

Contrairement à ce que le résumé semble indiquer, Une terre d’ombre est un roman noir. L’ambiance y est particulièrement maîtrisée : l’histoire met même un certain à démarrer.
Pourtant, on ne s’ennuie pas. On regarde naître l’histoire entre Laurel et Walter, petit à petit, avec des petites attentions délicates de part et d’autres, attentions qui ne disent pas (encore) leur nom. Parallèlement, c’est la vie de famille, et la vie dans  ce coin reculé qui se dessine. Laurel a hâte que son frère se marie et revienne avec son épouse Carolyn. En ville, on assiste à la bêtise des habitants qui – au mieux – ignorent Laurel lorsqu’elle passe.
La ville est un petit univers à elle seule : le salon de coiffure, le bar, le bureau de recrutement… et l’inimitable officier coincé derrière la table, se rengorgeant de la prestance de son uniforme et tentant d’embrigader jeunes et moins jeunes pour les envoyer au front, tout en instaurant l’esprit guerrier à la cité.
Et de cette attitude jaillit la tension.

Le roman est partagé entre deux sentiments entre lesquels oscille le lecteur. D’une part, l’émerveillement dû à la rencontre, à la naissance de quelque chose de positif et bienveillant en train de naître. La nature, extrêmement présente, couve la ferme de sa présence à la fois rassurante et hostile. Le silence ne sert qu’à révéler et souligner ses splendeurs.
De l’autre, on a la gorge serrée en sentant monter la tension, et en voyant à quel point la bêtise crasse d’une partie de la population glisse dans des abîmes insondables. Ainsi, le professeur d’allemand de l’université est accusé d’espionnage et de collusion avec l’ennemi. L’officier de recrutement se charge de désherber la bibliothèque universitaire à sa façon : il jette tous les livres qui ressemblent, de près ou de loin, à de l’allemand, en se basant sur des critères objectifs comme la consonance du nom de l’auteur, ou un alphabet différent de l’américain. Entre les splendeurs de la nature et le sentiment d’une idylle naissante se glissent donc les échos de la guerre, de la bêtise et de la xénophobie la plus ignoble.
Et ces deux dernières vont rapidement atteindre des profondeurs inégalées ; le nœud crucial se noue relativement tard. Mais c’est pour mieux exploser aux yeux du lecteur et le laisser pantelant devant la chute, ô combien cruelle.

Une terre d’ombre est un roman particulièrement âpre, surtout dans ses derniers chapitres. L’action glisse doucement mais sûrement de l’émerveillement des débuts à la tension la plus terrifiante, qui noue le drame.  La xénophobie nourrie des préjugés prend, peu à peu, le pas sur le bon sens. Le patriotisme bon enfant se transforme en violence aveugle et insurmontable.  
Et lorsqu’on referme le roman, on se dit que ce que Ron Rash décrit ce qui pourrait advenir et advient partout dans le monde. Son roman ne se situe pas seulement dans les dernières années de la première guerre mondiale, quelque part au fin fond de l’Amérique ; l’histoire atteint rapidement une portée universelle et c’est ce qui rend le roman si poignant. 

Une terre d’ombre, Ron Rash. Traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez.
Points, 2015, 275 p.

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11 commentaires sur “Une terre d’ombre, Ron Rash.

  1. Tesrathilde dit :

    C’est horrible, en ce moment je lis assez peu et j’ai encore une PàL qui ne descend pas assez vite, mais je trouve plein de bonnes idées de lecture un peu partout ! :s

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  2. Mariejuliet dit :

    Une très belle chronique, mais pas un livre pour moi en ce moment.

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    • Sia dit :

      Ha bah du coup, c’est vraiment un bouquin « à période ». En fait, cette semaine, je crois que dans l’ensemble, ça va pas être pour toi en ce moment. Ha si, attends, tu pourras te rattraper sur le manga !

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  3. Une excellente lecture, j’ai été embarquée du début à la fin !

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  4. Lupa dit :

    Je note ce titre, et plutôt deux fois qu’une !!! Merci 🙂

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  5. Flora dit :

    Mon cher et tendre est un inconditionnel de Ron Rash (et Thomas H. Cook ^^), et ta chronique me donne bien envie de tenter l’aventure, vu que lui aussi me bassine avec ! Mais j’avoue que la fin horrible m’effraie un peu.

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    • Sia dit :

      Ben en fait, c’est juste dramatique (ouais, c’est horrible si tu voulais de la guimauve, quoi). Mais sans cette fin, ça n’aurait aucun intérêt. Perso j’adore les histoires tragiques donc j’y ai trouvé mon compte !

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  6. […] romans noirs, thrillers. Une terre d’ombre, Ron Rash. La Fabrique de doute, Paolo Bacigalupi. Au fer rouge, Marin […]

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