La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés, Paolo Bacigalupi

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La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés : dix nouvelles de science-fiction, signées Paolo Bacigalupi. Dix textes primés, dix textes se déroulant dans des univers post-pétroles, et traitant de thèmes sociaux, politiques, et environnementaux.

La Fille-flûtele recueil s’ouvre sur la nouvelle qui lui donne son titre. La Fille-flûte, c’est Lidia, une jeune femme dont le corps a été modifié à l’extrême, intégrant les différentes clefs d’une flûte traversière, de façon à ce qu’elle et sa sœur jumelle, Nia, modifiée elle aussi, puissent jouer l’une de l’autre. Dans cet univers, le système féodal est de nouveau d’actualité, à ceci près que ce ne sont pas des seigneurs qui gouvernent, mais des célébrités richissimes, dont le but principal est d’acquérir pouvoir, mainmise sur les autres, et autonomies. Dans le fief de Lidia, c’est Belari qui gouverne et, si elle a autant investi sur les demoiselles, c’est pour se démarquer de la concurrence. Dans la nouvelle, il va donc être question de marchandisation du corps, et des évolutions technologiques poussées (mais pas toujours contrôlées). L’univers est assez glaçant et amène à se poser des questions sur ces modifications corporelles, ce à quoi on peut arriver par simple crainte de disparaître, et les conséquences que cela peut avoir. Technologies, manipulations, esclavage, en quelques pages, Paolo Bacigalupi traite intelligemment de tous ces sujets.

Peuple de sable et de poussière : on suit un groupe de soldats (ou ce qui y ressemble, leur mission semblant un poil nébuleuse) dans un univers post-apocalyptique très soigné. Ces trois-là ressemblent à s’y méprendre à des post-humains : modifications génétiques diverses et variées, régénération rapide (de toute partie du corps)… ils se nourrissent d’ailleurs de silice et de cailloux, car telle est l’évolution. Un jour, ils trouvent un chien, un vrai, un comme il n’en existe plus que dans les zoos et, contre toute attente, décident de le garder plutôt que de le débiter en brochettes. Du moins dans un premier temps. La nouvelle est assez glaçante, parce qu’on suit parfaitement le cheminement de pensées du trio, et qu’on voit venir la chute… qui n’en est pas moins horrifiante !

Du Dharma plein les poches : dans cette nouvelle, on évolue dans une Chengdu à deux faces, l’une richissime (et biologique, avec des bâtiments vivants) et l’autre miséreuse et métallique. On suit les traces d’un petit mendiant auquel échoit une bien étrange mission et qui va se retrouver pris dans un complot international. Dans ce texte, j’ai apprécié la personnalité du personnage principal, l’arrière-plan construit, l’univers assez original et, surtout, la nature de la mission et du complot. Mais la fin m’a semblé moins percutante que dans d’autres textes et, du coup, la nouvelle semble (une fois la lecture finie), un peu moins efficace.

Le Pasho : c’est un des texte qui m’a le plus enthousiasmée ! Un Pasho, c’est un homme de savoir, dont les connaissances sont tatouées sur la peau, dans de savants glyphes. Les Pasho étudient à Keli, la cité aux mille lacs qui ne connaît que la pluie. Raphel est l’un d’eux, mais c’est un Jai, un homme du désert. Et lorsqu’il retourne chez lui, après 10 ans dans la cité aquatique, il se heurte à son grand-père, un traditionaliste pure souche. Les points de vue s’affrontent, chacun défendant sa vision des choses.
Évidemment, on voit assez vite ce que les affrontements entre les deux hommes vont donner mais la nouvelle est tellement bien menée, et l’univers si riche et complexe, que c’était même un coup de cœur !

L’Homme des Calories : cette nouvelle se situe dans l’univers de La Fille-automate, un monde post-pétrole. Imaginez un peu : le pétrole n’est plus, l’électricité est une denrée extrêmement rare, et les calories encore plus. Les cultures sont devenues stériles, obligeant les agriculteurs à racheter tous les ans, à prix d’or, de nouvelles semences (vous aussi ça vous rappelle quelque chose ? Eh bien gardez-le à l’esprit, car on n’en est malheureusement pas si loin…).Dans ce charmant univers, un homme est chargé de remonter à ses frais le fleuve afin de récupérer un pirate génétique.
Encore un excellent texte, et qui me donne envie de découvrir La Fille-automate ! L’univers est riche et dense, l’anticipation est parfaite et les réflexions particulièrement efficaces (quoiqu’un poil effarantes, mais c’est aussi le but). Un récit parfaitement maîtrisé!

Le Chasseur de Tamaris : ici, il est à nouveau question d’environnement. Cette fois, c’est l’eau qui est denrée rare (anticipation ? Des fois, on se demande). On suit les pérégrinations de Lolo, un arracheur de tamaris (un arbre très gourmand en flotte), qui travaille pour la multinationale qui détient tous les droits sur l’eau, et particulièrement sur le Colorado. Lolo mène une vie plutôt tranquille,  braconnant l’eau avec efficacité, jusqu’au jour où… la multinationale acquiert les dernières portions de fleuve et met la vie de Lolo en péril. À nouveau, la réflexion environnementale vaut le détour et l’univers est plutôt bien pensé. Ceci dit, cette nouvelle n’a pas l’efficacité de la précédente, et semble nettement moins incisive.

Groupe d’intervention : l’homme est devenu immortel, grâce à de fantastiques traitements. L’ennui, c’est que la surpopulation guette donc, en toute simplicité, on abat les enfants (et les mères. Fait étrange : il ne semble pas y avoir de pères dans l’histoire…). On suit un homme, responsable du groupe d’interventions, donc, dont le métier consiste à traquer celles qui, malgré tout, font des enfants. J’ai aimé l’univers mis en place, et les questions soulevées par cette immortalité. Dans les aspects plutôt positifs, j’ai aimé l’histoire montée autour de la musique : la compagne de notre soldat d’élite est violoncelliste, et a passé les 15 dernières années à préparer un seul et unique concert d’une difficulté incroyable. En revanche, côté négatifs, il y a bien évidemment ces créatures immortels et les assassinats en série pour préserver une population vieillissante, mais sans date de péremption.
Le personnage central, de plus, se pose de bien intéressantes questions, et cela remet tout en perspective. J’ai beaucoup apprécié la chute !

Le Yellow Card : cette fois, on suit un homme âgé, ancien riche, ayant tout perdu, et devenu un clochard. Dans cet univers, en plus, il est un immigré et n’a donc que très peu de droits. Il va donc être question de roue de la fortune qui tourne, mais pas seulement. Car si Tranh est un immigré, c’est à cause de la montée des eaux. S’il n’a pas de travail, c’est à cause d’une sévère surpopulation, qui laisse la majorité des gens sur le carreau. L »univers, à nouveau, est merveilleusement bien construit. C’est dense, c’est riche, et tout est bien pensé. De plus, l’intrigue est menée de main de maître et la chute parfaitement amenée ! C’est une des meilleures nouvelles du recueil !

Plus doux encore : un homme tue sa femme et la laisse dans la baignoire, le temps d’appeler la police. Finalement, il n’en fera rien, car il s’aperçoit que les gens ne s’intéressent pas les uns aux autres. Manifestement, c’est ce qu’a voulu démontrer Paolo Bacigalupi, et cela fonctionne plutôt bien, mais cette nouvelle ne m’a pas réellement touchée.

La Pompe Six : à nouveau un coup de cœur. La pompe Six, c’est la sixième pompe de la station d’épuration. Un beau matin, comme ça, elle tombe en panne. Trav est aux quatre cent coups, car les cinq autres pompes ne tardent pas à se mettre en alerte rouge elles aussi. Or… personne ne sait comment les réparer. Ni, bien sûr, comment faire sans. Un texte sur la déchéance de la société, cette fois, à cause d’une transmission du savoir qui n’est plus normalement assurée (un thème déjà évoqué dans Le Pasho.) et à cause d’un très net penchant vers la facilité.
C’est un texte à la fois angoissant et plein d’espoir, car le personnage central fait tout ce qu’il peut pour ne pas laisser dégénérer la situation. La tension monte lentement au fil des pages, à mesure que l’on découvre à quel point cette société est en plein déclin, à tous les niveaux. C’est un texte qui, à sa façon, cristallise les grands thèmes de ce recueil. Idéal pour finir, donc !

Ce recueil était pour moi une première immersion dans l’oeuvre de Paolo Bacigalupi et une chose est sûre : ce n’est pas la dernière ! 
Toutes les nouvelles ne m’ont pas plu au même degré, évidemment mais, dans l’ensemble, j’ai apprécié les univers, les personnages, et la plume fluide et efficace de l’auteur. Les thèmes choisis sont tous soigneusement traités et les textes amènent le lecteur à réfléchir, sans toutefois lui enfoncer la tête sous l’eau. C’est subtil et maîtrisé, et l’anticipation fait mouche quasiment à chaque coup ! Voilà donc une excellente découverte !

La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés, Paolo Bacigalupi. Au Diable Vauvert, 2014, 448 p.
9/10

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16 commentaires sur “La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés, Paolo Bacigalupi

  1. Mypianocanta dit :

    La Fille-automate est dans ma wish depuis un moment ; elle fera sans doute partie de mes prochains achats car ce que tu dis de ce recueil donne envie d’en savoir plus.
    Je note aussi ce titre d’ailleurs 😉

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    • Sia dit :

      J’avais vaguement noté La Fille-automate, mais ce que j’ai découvert de l’univers via les nouvelles me donne carrément envie d’en savoir plus! Je suis toujours assez frileuse en matière de nouvelles, mais Paolo Bacigalupi maîtrise vraiment son sujet, c’est un régal !

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  2. Solessor dit :

    C’est très intriguant de voir revenir, dans tes analyses de chaque nouvelle, un univers dense et bien construit. ça laisse présager un sacré talent, je trouve. J’ai la Fille-automate dans ma PAL depuis quelques temps, et je rajoute sans hésiter ce recueil à ma wish-list ! Moi qui ne suis pourtant pas très nouvelles…

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  3. titepousse dit :

    Quel bel article ! Maintenant que tu as attisé ma curiosité, il va falloir que je fouine jusqu’à le trouver ! 🙂

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  4. Cajouu dit :

    Il me faisait envie de puis longtemps. Je l’ai commandé suite à ton billet ❤

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