Planète à louer, Yoss.

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Futur indéterminé. Une guerre nucléaire et sur le point d’éclater. Afin de sauver la Terre, des espèces extraterrestres en prennent possession, après avoir annihilé l’Afrique en guise de démonstration de force. Pour rétablir un équilibre écologique gravement perturbé, l’envahisseur établit des règles draconiennes. Un siècle plus tard, la Terre est sauvée, elle est redevenue un paradis, un véritable « monde souvenir », très prisé des riches xénoïdes qui viennent y faire du tourisme. 
Mais derrière l’image d’Épinal, les conditions de vie des Terriens sont loin d’être idylliques. Buca, la prostituée, Moy, l’artiste métis, ou Alex, le scientifique de génie, tous n’ont qu’une idée en tête et n’aspirent qu’à une chose : fuir, partir, s’exiler… quitter la Terre, par tous les moyens !

«Toute ressemblance entre la Cuba des années 1990 et cette Terre du XXIe siècle est purement intentionnelle.» C’est annoncé dès la couverture, et ça a le mérite d’être clair. N’allez cependant pas imaginer un livre moralisateur, ou se contentant de pointer du doigt les mauvais de l’affaire. Non : c’est beaucoup plus subtil que cela.
Planète à louer se présente un peu comme une anthologie de nouvelles : composé de sept chapitres, il donne successivement voix aux différents personnages principaux : Buca, la «travailleuse sociale» ; Moy, l’artiste inspiré ; Alex, le scientifique de génie ; Jowe, l’idéaliste, ou encore Leilah, la fillette des bas-fonds. Leur point commun ? Tous sont Terriens et ne rêvent que de partir, vite et loin, de cette misérable planète, et de préférence définitivement. Par tous les moyens.

Chaque récit a son propre style, son propre ton, son rythme, ce qui rappelle le format nouvelles. En procédant ainsi, Yoss fait entendre toutes les voix de ses personnages, et fait ressortir à la fois les disparités de leur style de vie, leurs très nombreux points communs, et l’impérieux besoin général de s’en sortir. Passer d’un style à l’autre est loin d’être désagréable, et entretient à la fois le suspens et l’intérêt général : on a vraiment la sensation de découvrir des tranches de vie. D’autant que chaque récit soulève un aspect particulier de ce qu’est devenu la vie terrienne : prostitution (sous diverses formes), corruption, clandestinité… le tableau est loin d’être rose.
Là où c’est encore plus fort, c’est que chaque récit se rattache aux autres : parfois de façon très directe, parfois de façon plus ténue. Les personnages sont assez similaires entre eux par cette nécessité de s’en sortir, et le fait qu’ils soient tous plus ou moins reliés les uns aux autres renforce l’impression de communauté terrienne unie par le désir de se sortir du trou à rats. Ce qui rend, bien sûr, le tout encore plus intéressant : non seulement on se demande quel style l’auteur va déployer dans le chapitre suivant, mais on cherche également à relier les personnages entre eux avant de savoir de quoi il est question, et à anticiper l’aspect peu reluisant qui sera traité.

Le portrait sous-jacent est, bien sûr, celui de Cuba : la ressemblance n’est pas fortuite, elle est assumée clairement dès le départ. En développant dans chaque chapitre un point du détestable quotidien terrien, Yoss établit de savants parallèles : parfois  en filigrane, parfois en pleine lumière. Impossible de passer outre ce portrait au vitriol d’une société peu enviable : boat-people, gusanos, exilés politiques, tous sont évoqués. Le style de l’auteur, pourtant soigné, rend le tout un peu froid et clinique : mais ce n’en est que plus adapté au propos que porte Planète à louer. La misère, l’extrême solitude des personnages, le désespoir ambiant empreignent le texte. Mais, en même temps, celui-ci est de temps en temps percé par des passages pleins d’émotions et qui prennent à la gorge : tout cela rend le récit extrêmement prenant, malgré le désagréable malaise qui se dégage de ces pages.
Au fil des textes, on se surprend à apprécier les personnages, à les trouver attachants, même ceux présentés au départ comme étant plutôt du bord des envahisseurs.

En somme, Planète à louer est un excellent roman de science-fiction : certes, le propos est dur, mais il est tellement bien transmis et porté par la plume de l’auteur, que c’en est terriblement prenant. Portrait caustique d’une île à la dérive, voilà un roman indispensable. À ne manquer sous aucun prétexte.

Lecture commune : les avis de Camille, MarieJuliet, Jae-Lou, et Saintrailles.

Planète à louer, Yoss. Traduction de Sylvie Miller. Mnémos, 2013 (VO 2010), 304 p.
9/10.

 

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8 commentaires sur “Planète à louer, Yoss.

  1. Camille dit :

    Très belle chronique! Je vois qu’on pense la même chose! 🙂

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  2. Zina dit :

    J’avais adoré également 🙂

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  3. nanet dit :

    Decouvert par hasard, ce livre m’avait bcp touché. Le style, l’analyse, les personnages, tout y est bien construit. Je pensais lire autre chose de cet auteur, mais j’ai peiné à trouver d’autres romans traduits…    biz

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  4. […] fascinée avec Planète à louer, une parabole diablement efficace sur Cuba, via le prisme de la science-fiction ; j’étais […]

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  5. […] : Planète à louer, Yoss. Flame, Amy Kathleen Ryan La Fille-flûte, Paolo […]

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