Dualed, Elsie Chapman.

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Cité-état fortifiée de Kersh. Suite à une guerre civile, et de lourdes erreurs scientifiques, la procréation est malaisée. Afin de contrôler sa population, et s’assurer que chaque citoyen est un soldat en puissance, les autorités ont mis en place un système de sélection naturelle impitoyable : toutes les naissances donnent des jumeaux génétiquement identiques, séparés dès la naissance, élevés dans des familles différentes. Avant leurs 20 ans, afin de s’assurer que la cité ne conserve que les meilleurs éléments, on les envoie s’affronter l’un l’autre. À partir de l’activation, il ne reste que 30 petits jours pour éliminer son double. Survivre, c’est accéder à une vie normale : terminer ses études, avoir le droit de travailler, de se marier, ou d’avoir des enfants. 
West Grayer ne vit que dans un seul but : vaincre son double. À 15 ans, elle sait ce qu’elle veut, et dans quelle direction elle va.
Arrive alors son activation. Et West doute. Est-elle vraiment la meilleure version d’elle-même ? Est-elle bien celle qui mérite de survivre ? 

Enfin !! Enfin une dystopie qui se concentre sur l’essentiel, à savoir le contenu, l’état psychologique des protagonistes, et l’impact de l’univers sur eux ! Enfin une dystopie qui ne se perd pas dans des détails sans grand intérêt du point de vue de l’intrigue ! Il est heureux de constater que tous les auteurs n’ont pas encore cédé à la tentation de limiter leur histoire à une romance ou, pire, à un triangle amoureux – point qui semble quasiment obligatoire en dystopie jeunesse, de nos jours, et c’est bien dommage. Dualed se recentre sur le personnage principal, West, dont on va suivre pas à pas la lente évolution psychologique.

Mais avant de parler du personnage, évoquons l’univers. On évolue dans une cité fortifiée et vivant en autarcie, afin de se protéger des hordes sanguinaires d’humains peu civilisés sévissant au-dehors depuis un conflit de grande ampleur que Kersh a évité in extremis. Ici, tout est régi par un sacro-saint Conseil, qui décide aussi bien des produits que chacun est autorisé à acheter (les citoyens non-accomplis en attente d’occire leur double étant relégués au bas de l’échelle sociale), que de la façon de procréer. L’univers est très clivé : il y a des castes riches et des castes beaucoup plus pauvres, dont les enfants sont (forcément) nettement moins bien formés. Pas de doute, voici un univers dystopique parfait, prenant place dans un décor post-apocalyptique. Le tout est bien mis en scène et le lecteur se retrouve rapidement avec toutes les clefs en main pour apprécier les détails et les subtilités de cette étrange nation. Le décor est essentiellement urbain : sombre, décati, on imagine sans peine le béton à perte de vue, les jardinets déprimants derrière les pavillons fermés, et la vie au jour le jour dans la rue : tout cela est fort bien décrit, et contribue à l’impression de malaise qui se dégage de la cité.

Dualed, c’est donc l’histoire de West, adolescente frappée par un deuil assez lourd à porter. Dans ces circonstances, et vu l’univers difficile et impitoyable dans lequel elle évolue, on comprend assez vite que l’on a affaire à un personnage fragile émotionnellement, et bien loin des héroïnes habituelles, fortes, talentueuses, et dures au mal. Pourtant West a travaillé dur, très dur même, pour être prête le jour où viendra son tour de s’accomplir.
Mais West est humaine, et peut-être bien plus que la majorité des héroïnes dystopiques. Car West doute. Profondément. D’elle-même, de son vécu, de ses capacités. Et le doute, c’est bien connu, est rarement de bon conseil. Enfermée dans une spirale  destructrice, le personnage n’est pas épargné, mais c’est bien ce qui fait tout son intérêt. La narration étant menée à la première personne, on n’ignore rien de ses états d’âme, de ses fragiles prises de conscience ou de ses sombres pensées, dont elle tente par tous les moyens de se séparer. Son état psychologique va, on s’en doute, entraîner des choix pas toujours bien réfléchis et aux conséquences souvent désastreuses. Mais West n’est pas en état de mener glorieusement sa bataille étendard au vent. Tout l’intérêt réside justement dans ces atermoiements, ces fausses bonnes résolutions, ses tours et détours qui, de plus en plus, vont l’acculer au point de non-retour.
West est un personnage très intéressant car, en l’empêchant d’affronter réellement  ses démons, l’auteur confronte également le lecteur aux siens, en lui ôtant l’identification bien agréable et confortable à un personnage qui réussit tout haut la main (et qu’on retrouve un peu trop souvent en dystopie, malheureusement !). Elle ne verse pas dans la facilité du personnage qui, malgré quelques fêlures, prend immédiatement son courage à deux mains, se montre brave dès le second chapitre, et règle la situation en deux coups de cuillère à pot. Non, ici, on s’intéresse vraiment à une évolution psychologique qui se fait pas à pas, marquée par un contexte éminemment difficile, et une situation d’une violence sans nom (on demande tout de même à ces ados de tuer leur alter égo, un humain qui leur est en tout point identique !). D’autant que West n’est pas complètement esclave du système, contrairement à ce que l’on peut voir dans d’autres romans : elle cherche immédiatement à s’en affranchir, et tente de ne pas se laisser manipuler, du moins dans un premier temps.
Face à West, Chord, le meilleur ami de son frère, et leur voisin, un jeune homme décidément plein de ressources, et très discret, qu’on espère voir un peu plus sur le devant de la scène au second tome.
Bien qu’on soit face à un duo de personnages, il n’y a pas de romance – ou alors elle est vraiment très secondaire. Une vraie bénédiction ! On évite donc le roman guimauve, dont le seul attrait est de savoir quand et comment l’héroïne va succomber au damoiseau de son choix, en laissant de côté les autres éléments qui sont plus intéressants. Ici, on se concentre réellement sur l’intrigue dystopique, les histoires de cœur étant cantonnées à leur juste place d’arrière-plan.

Malgré cet intérêt accru accordé au psychisme de West – et, dans une moindre mesure, des autres personnages – le roman est loin d’être lent, car l’intrigue se concentre également sur les actions, ce qui fait que l’intrigue est tout de même assez dynamique. L’auteur choisit d’en passer un certain nombre sous silence, pratiquant l’ellipse avec art, afin de ne garder que l’essentiel, illustrant ainsi à la perfection la routine mortifère dans laquelle West s’enferre peu à peu. Par ailleurs, cela évite de lasser le lecteur par la répétition de scènes au déroulement toujours plus ou moins identique.
Bien sûr, la copie n’est pas parfaite (mais quel titre l’est ?) : on pourrait reprocher au titre certain événement qui semble un peu improbable dans son déroulement, mais qui permet d’intéressants rebondissements.

Autre point intéressant : le style. La plume d’Elsie Chapman est vive, ce qui convient tout à fait à un roman d’aventures et d’action. L’enchaînement des scènes est souvent haletant, pas tellement parce que l’histoire est trépidante, mais parce qu’on se demande quand et comment West va atterrir, et comment elle va gérer la difficile situation dans laquelle elle s’est fourrée. À ce titre, il est extrêmement intéressant que le récit soit rédigé au présent : West ne vit que dans le temps présent, elle est dans l’immédiateté de l’action, sans se préoccuper d’une vision à long terme. Cela traduit à quel point elle est désemparée et démunie,
et correspond tout à fait à l’univers dystopique ainsi mis en scène.

S’il fallait résumer, Dualed est donc un très bon cru dystopique, et vient à point nommé renouveler une production qui commence à s’essouffler. Si le roman n’est pas parfait du point de vue de la construction de l’intrigue, il a le mérite de revenir à la fonction première de la dystopie, celle de questionner l’univers et l’impact qu’il a sur les personnages. Ainsi, toute la place est accordée à la psychologie tourmentée du personnage principal, ses doutes, ses faiblesses, ce qui la rend terriblement humaine. Dualed est une dystopie éminemment réaliste, pas au sens où la situation décrite nous pend au nez,  mais au sens où West se comporte exactement comme on l’attendrait d’une ado de son âge, dans la situation à laquelle elle est confrontée. West ne nous renvoie pas l’image brillante (et confortable) d’une héroïne surpuissante : elle a des faiblesses et des failles, ce qui ne rend que meilleure son évolution, et valorise les choix qu’elle finira par faire. Dualed se concentre donc sur le portrait réaliste et crédible d’une jeune fille fragile, confrontée à une situation violente et choquante.  Alors, bien sûr, si vous préférez les romances sur fond dystopique, ou les purs romans d’action, passez votre chemin : il y a fort à parier que Dualed ne vous plaise pas. Mais si vous souhaitez revenir à la fonction première de ce genre si particulier, et apprécier un questionnement judicieusement mis en scène, ce titre est fait pour vous !

Dualed #1, Elsie Chapman. Lumen, 2014 (VO 2013), 347 p.
8,5 / 10. 

 

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15 commentaires sur “Dualed, Elsie Chapman.

  1. Séverine dit :

    Quel beau discours ! Je vois que nos avis convergent 🙂 

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  2. nymeria dit :

    Super avis, bien détaillé. On comprend ce qui t’a fait aimé le roman, et ce qui pourrait nous plaire aussi. Cajou n’avait pas aimé, alors je me tatais mais vu ce que tu en dis, je me dis pourquoi pas. Je ne sais pas si tu as lu « Partials » de Dan Wells, mais ça pourrait te plaire je pense (on se concentre sur l’univres aussi et pas sur la romance).

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    • Sia dit :

      Merci nymeria ! C’est l’avantage de la blogo, tu peux avoir des avis de tous bords. Je n’ai pas lu Partials, mais je crois bien que cela fait deux fois qu’on m’en parle, alors je vais me pencher sur la question. De plus en plus, je remarque que la romance m’agace violemment, donc j’essaie désormais de me pencher sur des titres qui ne vont pas me donner de l’urticaire. Merci pour la référence !

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  3. Camille dit :

    Oh ça donne envie! Je l’ai commandé pour la médiathèque!

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  4. Flora dit :

    Dans mes bras, Sia ! Je vois que nous sommes d’accord en tous points… Quelle belle découverte que ce Dualed (et quelle belle chronique tu en as fait) ! West est une héroïne qui marque, et c’est franchement revigorant de suivre une protagoniste à laquelle on peut s’identifier. Une réussite !

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  5. Escrocgriffe dit :

    Il faut que je le lise vite avant que le film sorte, je sens que je vais adorer ! 

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  6. Milo dit :

    Je l’ai bien aimé. C’était une belle découverte. La couverture est belle. J’aurais voulut plus d’action entre les deux alts.

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  7. […] va subitement ouvrir sa conscience et ce qu’elle découvre va la faire douter. Comme pour West Grayer, c’est un doute salutaire, qui lui fait se poser les questions pertinentes. Comme, par […]

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  8. Ouh, il me tente bien 🙂

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