Punk’s not dead, Anthelme Hauchecorne.

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Imaginez… l’Apocalypse. Racontée par un zombie punk.

Que se passerait-il si le QI des Français était soudainement multiplié ? Un grand sursaut de conscience ? Une nouvelle Révolution, l’an 1789 en version 2.0 ?
Les gentlemen du futur pourront-ils régler leurs querelles au disrupteur à vapeur, sans toutefois manquer aux règles de l’étiquette ?
Et si la Mort était surmenée et prenait des vacances méritées ?

Treize nouvelles aux sujets graves, traités avec entre ces pages avec un grand sérieux.

Avec Punk’s not dead, Anthelme Hauchecorne propose 13 nouvelles, écrites à différentes périodes. Pour en expliquer la genèse, chaque nouvelle est suivie de quelques pages explicatives, donnant le sujet de l’appel à textes, du concours, ou l’inspiration de la nouvelle elle-même : c’est intéressant d’assister au processus créatif (même à posteriori) et, pour certaines nouvelles, on voit mieux où l’auteur souhaitait en venir. Une fois n’est pas coutume, je vais évoquer l’objet en-lui même, l’image numérique ne rendant absolument pas justice à la beauté de la couverture, que l’on doit à Loïc Canavaggia. Chaque nouvelle est illustrée par les travaux de l’illustrateur, dont les œuvres sont d’une part, magnifiques, d’autre part, parfaitement adaptées tant dans l’esthétique, que dans les représentations, aux textes. Il n’y a pas à dire, Punk’s not dead est un très bel objet !
Parlons maintenant du contenu.

Décembre aux cendres
Une Budapest post-apocalyptique… Eva, pour sauver sa mère, devient scorpailleuse (orpailleuse de scories) : elle cherche des objets encore utilisables dans les décombres radioactifs de la cité, lesquels recèlent bien des surprises. Voilà un univers sombre, et une histoire du même acabit : c’est une excellente entrée en matière pour cet ouvrage. En très peu de pages, Anthelme Hauchecorne dépeint la – terrible – situation, croque les personnages, intrigue le lecteur avec adresse. Alors qu’on ressent un peu d’espoir, un élément fracassant surgit dans le récit et le lecteur fait ce triste constat : même post-apocalyptique, le monde reste tel qu’il est ; rien n’est gratuit, et le profit est roi.
Cette nouvelle donne le ton : les nouvelles seront noires, le ton sombre, les univers peu réjouissants. Et pourtant, c’est une nouvelle très émouvante, à l’esthétique travaillée, un petit bijou de précision, de construction – et de noirceur, certes.

Sarabande mécanique
Récit picaresque, satire sociale, Sarabande mécanique se distingue par ses scènes de duel (au disrupteur à vapeur) dans le respect le plus strict (parfois) de l’étiquette victorienne. Bienvenue dans le steampunk échevelé. La nouvelle est brève, vive, pleine d’énergie : on ne s’ennuie pas un tel instant et l’humour pince-sans-rire (so british) cadre parfaitement avec le thème. Et la chute est renversante, tout à fait dans le genre exploré. Sans être ma nouvelle favorite, Sarabande mécanique offre un bon divertissement : passé un certain point, le récit part un peu en vrille, offrant des rebondissements loufoques, décalés, parfois même un peu trop baroques, mais faisant de Sarabande mécanique une nouvelle savoureuse.

No Future
L’Apocalypse, vue par un punk… zombi. Johnny Roten, qui ne jurait que par les qualités de sa basse acoustique arpente les ruines d’un Royaume-Uni dévasté par l’Apocalyse, rien de moins que ça. N’attendez pas un constant larmoyant du genre « Nous aurions dû… » : non, No Future est cash, direct, sans concessions et a le mérite de clairement mettre les points sur les i. Le récit est entraînant, plein de verve et la nouvelle fonctionne fort bien, tout en délivrant un intéressant message à visée écologique. Que demander de plus ?

C.F.D.T.
Bienvenue dans un univers drôle et décalé : C.F.D.T. remportera, je crois, la palme de la loufoquerie dans ce recueil. Il y est question de différentes créatures, finissant par s’allier en une confédération… très originale. Les clichés de la fantasy, des quêtes héroïques sont repris et détournés, et cela fait de C.F.D.T. un texte hilarant, efficace, dont la chute est très originale.

Sale petite peste !
Reprenant le personnage de la Mort, de Terry Pratchett, Anthelme Hauchecorne s’empare du mythe, du matériau fictionnel existant chez Pratchett et propose une interprétation inédite de la terrifiante Faucheuse. Abattue, déprimée, stressée, surbookée, elle est à deux doigts du claquage nerveux.
N’ayant pas lu Pratchett, je ne m’avancerai pas sur le terrain glissant des comparaisons entre les œuvres. Cela dit, j’ai totalement adhéré à cette vision totalement décalée d’une Faucheuse en manque de vacances. Le texte est drôle, bien écrit, et offre même un peu de suspens : c’est une très belle réussite !

Les Gentlemen à manivelle
Futur indéterminé : les robots sont partout. Pire : ils sont là pour tout. Difficile, même de s’y retrouver, tant chaque geste quotidien semble avoir été remplacé par une machine quelconque : l’auteur a pensé à tout, et présente des robots tous plus performants les uns que les autres, conçus pour des tâches auxquelles on ne penserait même pas (cf. le moule à cake programmable). Cette nouvelle est pleine de mordant, drôle comme tout, et présente avec beaucoup d’humour un futur qu’on imagine – malheureusement – sans peine. L’histoire est très efficace et offre une réflexion un peu classique, sur les rapports hommes-machines, mais très intéressante. Les Gentlemen à manivelle est, elle aussi, une belle réussite, dont l’ironie mordante sert bien le propos !

La Guerre des Gaules
Imaginez… que le QI des classes défavorisées françaises soit tout à coup démultiplié. Imaginez que le parti au pouvoir entraîne la ruine du pays, le ressurgissement des entités régionales… la Guerre des Gaules est sur les rails. La Guerre des Gaules présente une narration originale : de fait, l’histoire n’est pas contée, mais elle se dessine, en creux, au gré des extraits d’interview de quelques protagonistes, issus de divers milieux (nantis déchus, hommes politiques, activistes, ouvrière subitement montée en grade) et juxtaposés par deux chercheurs. Ce jeu narratif ôte à la nouvelle toute dimension émotive et psychologique, c’est vrai, mais cette présentation originale et audacieuse a l’intérêt de donner au récit un côté clinique et analytique pas désagréable, qui cadre bien avec le sujet. J’ai aimé la réflexion sur le morcellement du territoire en petites entités régionales actives (même si je me suis étonnée que certaines provinces habituellement remuantes soient passées sous silence,
ici), le scénario catastrophe imaginé, et toute la théorie autour du darwinisme. Malgré l’absence d’émotions palpable, La Guerre des Gaules est une de mes nouvelles préférées de Punk’s not dead, sans aucun doute possible.

Voodoo Dolls
Nouvelle policière présentant une enquête dans les bas-fonds lyonnais, Voodoo Dolls est marquée par la même précision stylistique que les nouvelles précédentes. Pourtant, je m’y suis moins attachée qu’aux autres. L’univers est assez classique : un privé quelque peu désespéré est lancé dans un enquête avec une grosse manne d’argent à la clef. La chute, pourtant bien très amenée, ne m’a pas surprise le moins du monde – raison de ma légère déception, probablement. Le style, comme toujours, est vif et précis, mais les personnages ont manqué de quelque chose à mon goût pour me les rendre profondément sympathiques.

De Profundis
Décembre aux cendres était émouvante ; De Profundis est bien au-delà. S’appropriant le mythe des dragons, l’auteur le mêle à celui des abysses océaniques, faisant nager au fond des fosses d’immenses créatures à mi-chemin entre les cétacés gigantesques et les dragons de légende. Inquiétés par la disparition de pupere (petits dragons), ils se lancent dans l’enquête. La fin était, là aussi, aisément devinable, mais elle s’inscrit dans la ligne de la nouvelle, et c’est moins gênant que dans Voodoo Dolls. De Profundis est une nouvelle qui a manifestement nécessité beaucoup de recherches, et toute cette matière est bien utilisée dans le texte : on n’étouffe pas sous les données, car l’auteur a construit un univers complexe, décrit en peu de mot, dont on perçoit immédiatement les enjeux. De Profundis est un des textes les plus fascinants du recueil !

La Ballade d’Abrahel
La Ballade d’Abrahel s’inspire d’une vieille légende lorraine ; dans la nouvelle, on suit les pérégrinations d’Abrahel, un succube ayant la fâcheuse tendance à s’amouracher de mortels. De nos jours, la mode est plutôt à l’inverse : nombre de romans mettent en scène des humains s’entichant de créatures surnaturelles (et de préférence dangereuses). J’ai beaucoup aimé le jeu sur les rôles, celui sur la légende initiale, la façon dont l’auteur se l’est appropriée, et la découverte du microcosme des enfers. L’histoire, efficace, est aussi sombre que l’univers, mais c’est ce qui fait tout son charme ! La Ballade d’Abrahel fait également partie de mes textes préférés.

Le Buto atomique
Malgré d’indéniables qualités, Le Buto atomique ne m’a pas vraiment emballée. J’ai beaucoup aimé l’idée de cette sorcière entrant en transe grâce à la danse. Le travail autour de la danse, de la sorcellerie, du nucléaire, est intéressant, mais l’univers m’a moins emballée que les autres, alors que l’histoire présente les mêmes qualités narratives et stylistiques que les autres nouvelles. Peut-être est-ce la forme du témoignage qui fait que je suis restée assez imperméable à cette histoire, dont l’univers me plaisait pourtant.

La Grâce du funambule
Cette nouvelle est une des rares à ne pas appartenir aux genres fantastiques. Et pourtant, elle est aussi percutante et soignée que les autres, avec un fond très intéressant. Explorant la région de Roubaix et le monde de la mode, La Grâce du funambule narre l’histoire d’un jeune homme suspendu par ses rêves, toujours sur la corde raide, que ce soit dans ses rapports aux autres ou dans son comportement. Le personnage est fouillé, l’univers très bien mis à profit et cette nouvelle s’inscrit dans la lignée du recueil – en cela qu’elle est quelque peu désabusée et sombre.

Le Roi d’automne
Cette ultime nouvelle s’inscrit dans le cycle Le Sidh de l’auteur, et explore la vie d’un des personnages, Ambre. On visite donc l’En-deçà, alors que les deux personnages principaux sont lancées dans une quête initiatique, en forme de rite de passage à l’âge adulte, la nuit de Samain. Prétexte à l’exploration de ce monde souterrain énigmatique et dangereux, la quête n’est pas de tout repos. Nul besoin d’avoir des pré-requis, ou d’avoir lu Le Sidh, l’auteur donnant suffisamment d’indications au lecteur néophyte (pas d’inquiétude, donc). À nouveau, le texte est précis, soigné, détaillé, et l’intrigue complexe : suspense, découvertes, trahisons et faux-semblants sont au menu de ce dernier texte, dont les accents flirtent avec le fantastique, le thriller, et les contes féériques. Le texte est vif, bien mené, on ne s’ennuie pas une seule seconde, et on se laisse volontiers surprendre. Voilà une autre nouvelle à ajouter à mon panthéon personnel !

Punk’s not dead, c’est donc un recueil de 13 petites pépites ; nombre approprié pour une sortie si proche d’Halloween / Samain (rayez la mention inutile)! Toutes font montre de la maîtrise de l’auteur : le style est travaillé, précis ; on plonge rapidement dans les univers successifs, croqués en peu de mots, avec juste ce qu’il faut d’informations pour que le lecteur ait l’impression de maîtriser les situations à la perfection. Les illustrations, splendides, très détaillées (à l’instar des textes) ajoutent une réelle valeur ajoutée aux nouvelles : le recueil est vraiment un très bel objet.
Les univers, sombres, sont dépeints avec une bonne touche de vitriol, et un ton désabusé pas désagréables ; l’humour (grinçant) est très présent et, malgré les récits parfois peu réjouissants, Punk’s not dead est tout sauf un recueil déprimant. Au contraire, il serait plutôt le genre à rendre le sourire, quels que soient les sommets de noirceur atteints ! Bien qu’il s’agisse de nouvelles, tous les univers présentés sont denses, complexes, et les intrigues sont à l’avenant : le recueil m’a enthousiasmée tant sur le fond que sur la forme. Surtout, j’ai aimé les messages délivrés via les textes, poussant – généralement – le lecteur à la réflexion, avec de bonnes pistes. Alors, évidemment, tous les textes ne sont pas au même niveau, et tous ne vous embarqueront pas de la même façon – c’est toujours le risque avec les nouvelles. Mais, dans l’ensemble, j’ai passé un excellent moment avec Punk’s not dead, que je vous recommande vivement si vous cherchez une lecture à la fois divertissante et décapante ! 

Punk’s not dead, cercueil de nouvelles, Anthelme Hauchecorne. Illustrations de Loïc Canavaggia. Midgard, 2013, 456 p.
9 / 10.

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