Lettre à mon ravisseur, Lucy Christopher.

 

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Ça s’est passé comme ça.
J’ai été volée dans un aéroport.
Enlevée à tout ce que je connaissais, tout ce qui était ma vie.
Parachutée dans le sable et la chaleur.

Tu me voulais pour longtemps. Et tu voulais que je t’aime.

Ceci est mon histoire.
Une histoire de survie.
Une lettre de nulle part.

Gemma est en route pour le Viêt-Nam, via l’aéroport de Bangkok. Une petite contrariété, une petite dispute avec ses parents, et la voilà en train d’acheter, seule, au bar de l’aéroport, un café pour se calmer les nerfs, qu’un bel inconnu lui offre. Ils lient conversation. Et le destin de Gemma bascule à jamais.

Sorte de long exercice exutoire, Lettre à mon ravisseur est un récit narré du point de vue de Gemma, directement adressé à Ty, qui a réussi à la voler en plein aéroport. Elle y raconte tout par le menu : son réveil dans un lieu inconnu, étouffant, la découverte de son enlèvement, la cohabitation avec l’homme qui lui a tout pris, l’adaptation au désert, et surtout l’entretien de l’espoir que tout cela va s’arrêter. Le procédé narratif est original, un peu déroutant au départ, mais très adapté à l’histoire : s’adressant directement à Ty, Gemma met à plat tous ses griefs, non sans tenter de comprendre ce qui l’a poussé à l’enlever. C’est surprenant, mais cela donne toute sa tension au récit. On est en plein roman psychologique, à la limite du thriller, bien que ce soit éminemment moins stressant qu’un roman policier. On souffre avec Gemma, on s’interroge, on cherche des solutions.

La présence du désert est écrasante : les descriptions donnent un très beau fond au roman. Comme Gemma, on est tour à tour étouffé par la chaleur, subjugué par le paysage (du sable ocre à perte de vue, un ciel bleu écrasant…). L’atmosphère du roman rehausse cet aspect : bien qu’il ne se passe pas grand-chose (entendez par-là qu’il n’y a pas d’action trépidante), on nage en plein roman psychologique. La sensation d’enfermement, d’étouffement, vécue par Gemma est très prégnante, et passe sans aucun problème au lecteur qui, à son tour, se sent aussi mal à l’aise qu’elle. L’immensité du désert ôte toute velléité de fuite : c’est usant, pesant, et on ressent de plein fouet l’ennui éprouvé par Gemma. Le récit est très mimétique, de ce point de vue-là. Mais ce n’est pas long, ni pénible à lire, paradoxalement, car on explore le traumatisme vécu par Gemma.
Soit dit en passant, on remarquera que l’auteur fait vivre à Gemma une expérience traumatisante uniquement du point de vue de l’enfermement. Pas de sévices corporels, une séquestration assez libre, et un ravisseur aux petits soins sont au programme : cela peut sembler peu crédible, mais tout est justifié par l’auteur, aussi cela ne dérange-t-il pas la lecture. Du coup, le roman est peut-être moins prenant qu’un véritable thriller, mais l’auteur parvient à instiller un autre type de suspense qui n’est, il le faut le reconnaître, pas désagréable.

Ty, le ravisseur, n’est pas totalement mauvais, et c’est très déroutant. Comme on s’y attend, le syndrome de Stockholm ne tarde pas à pointer son nez. Après tout, à part arracher Gemma à sa vie, Ty n’a rien à se reprocher. On sent Gemma changer. Mais ce n’est pas tout : l’auteur sème également le doute dans l’esprit du lecteur, et c’est en ça que le roman est très déroutant.
La fin s’enchaîne sur les chapeaux de roues : elle est parfaite, il n’aurait pu y en avoir d’autre. Le désarroi de Gemma atteint son paroxysme, son mal-être aussi, et les émotions sont encore mieux rendues que précédemment. On se laisse embarquer, on doute, on fulmine, on s’énerve, on s’attendrit. Plus on cavale vers le point final, plus le roman est prenant et difficile à lâcher.

Par l’exploration d’un thème peu usité, et avec des modalités originales, Lettre à mon ravisseur est une excellente surprise : le roman est prenant, envoûtant, fascinant. Le rendu psychologique est remarquable : on sent l’évolution de Gemma, on a du mal à cerner Ty, on se questionne beaucoup. On se prend très facilement au jeu, et l’ambiance de huis-clos, induite par l’immensité accablante du désert est merveilleusement rendue. En quelques mots, c’est un roman fascinant, poignant, passionnant. Il n’y a pas à dire, Lettre à mon ravisseur est un coup de maître.

 Lettre à mon ravisseur, Lucy Christopher. Gallimard, 2010, 338 p.
9/10.

 

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9 commentaires sur “Lettre à mon ravisseur, Lucy Christopher.

  1. Camille dit :

    Aaaah! Tu as totalement raison! Un vrai coup de coeur pour moi! Cette fin est parfaite!

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  2. Escrocgriffe dit :

    J’aime beau l’idée d’une sorte de « cage dorée », quand l’enferment est insidieux… Ca donne envie de le lire ! 

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    • Sia dit :

      Et là c’est d’autant plus insidieux qu’elle est enfermée par le désert. C’est très paradoxal comme enfermement ! Mais c’est un très beau roman, j’espère qu’il te plaira.

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  3. Escrocgriffe dit :

    Désolé pour les coquilles de mon précédent commentaire, à la limite du compréhensible ! 

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  4. faelys dit :

    tiens, je ne l’aurais pas lu de moi-même, mais ton billet pourrait me faire changer d’avis s’il passe à portée de mains un jour!! 😉

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  5. Luna dit :

    Je n’ai pas vraiment accroché à cette histoire personnellement, seule la fin m’a réellement captivée.

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