Oraisons, Samantha Bailly.

 

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En Hélderion, la mort peut rapporter beaucoup… surtout à la famille Manérian, qui procède aux oraisons, les rites funéraires du royaume. Mais la réalité de la mort les frappe de plein fouet lorsqu’on retrouve le corps de leur plus jeune fille dans une ruelle sordide.Tout désigne les clans, ces dangereux rebelles qui s’opposent à Hélderion.
Aileen, prête à tout pour venger sa cadette, se lance dans une enquête qui la mettra à rude épreuve.
Noony, leur sœur aînée, se retrouve quant à elle aux premières loges de l’entrée en guerre de son pays contre le continent voisin. Mais elle est bien décidée à s’opposer à ce conflit qui pourrait tourner en véritable massacre.
Prises dans des intrigues dont les enjeux les dépassent, les deux soeurs devront affronter le système qui les a forgées.

Heldérion, royaume raffiné s’il en est, a conquis les terres de Thyrane, et lorgne désormais sur celles de Rouge-Terre, ou Terres Impies. Car Heldérion se targue d’une chose : posséder la vérité quant aux croyances, et à la religion. Quiconque s’en éloigne est donc un hérétique. Simple, non ? C’est dans ce contexte qu’Aileen et Noony Manérian vont se retrouver sur les routes de ce charmant royaume, l’une à la recherche du meurtrier de sa sœur, l’autre en partance pour le front d’une guerre qui la répugne.

Oraisons, roman de fantasy, propose un système de magie est à la fois intéressant et original, mêlant chamanisme et rites religieux traditionnels, tout en gardant une part de mystère (tant aux yeux du lecteur qu’à ceux des personnages) : c’est ce qui fait tout le charme et la densité de l’intrigue, d’ailleurs. Le rituel de l’oraison, au centre de l’histoire, confine au rite mystique et magique, et se pare de bien des mystères, jusqu’à la toute fin.
Toute cette question du rite mortuaire cache, on s’en doutait, celle de la mort. Qu’y a-t-il après ? C’est vraiment l’aspect central du récit, et le thème est très bien traité. D’une part parce que l’auteur confronte trois points de vue (celui des Heldérionnois, celui des Thyraniens et celui des Rouge-Terriens, forcément différents), d’autre part parce que les décès et cet après deviennent l’enjeu de la guerre qui se dessine. De cet aspect fondamental découlent d’autres thèmes : la religion (évidemment), le racisme, la peur de l’étranger, et l’amour. Impossible, souvent ; difficile, parfois. Tous les thèmes sont traités avec finesse, mais ce dernier est particulièrement bien loti, bien qu’il soit très loin d’être au centre des préoccupations. Pas de grande quête pour retrouver un Amour en danger, donc, et c’est parfait !
Le roman propose des personnages variés, et tout en nuances. Beaucoup sont catégoriques, tous évoluent. Les deux sœurs, Aileen et Noony, sont dessinées dès le départ comme des antithèses. Noony, digne héritière, fait ce qu’on attend d’elle. Aileen, de son côté, pensionnaire, est formée pour être une grande dame, et on sent dès le départ que cela ne lui convient pas. Pourtant, toutes deux se lancent à l’aventure, et toutes deux vont évoluer non pas à l’inverse, mais sur des chemins parallèles.  Les relations nouées sont complexes, détaillées, et tissent un écheveau complexe.

Oraisons, c’est aussi une construction très minutieuse ; chaque chapitre s’ouvre sur un extrait de texte : œuvre d’un scientifique, d’un dirigeant, d’un artiste, ou journal intime de l’un des personnages, qui éclaire systématiquement un pan de l’intrigue abordé dans le chapitre en cours. Ainsi, le lecteur est comme enveloppé dans un cocon d’informations, disséminées peu à peu, qui lui donne l’agréable impression d’avoir une vision exhaustive de l’univers, tout en sentant qu’il ne fait que toucher du doigt un tout beaucoup plus vaste et plus complexe qu’il n’y paraît. Le contexte est énorme, bien pensé, et extrêmement bien amené. On entre sans aucune difficulté dans un univers d’une richesse et d’une profondeur assez incroyables, les spécificités de chaque peuple, chaque caste, ou population étant évoquées. C’est dense, incroyablement intéressant et, comble du bonheur, jamais pesant. On engrange une foultitude de petites informations au fur et à mesure de la progression de l’intrigue, qui nous permettent d’avoir une vue plus globale sur le conflit en cours, l’univers, ou la personnalité des protagonistes.

On entre dans l’histoire par une succession de scènes, découpées en chapitres assez courts, qui rendent dès le départ une impression d’intrigue complexe, de rapidité d’action, mais aussi d’une lente et précise mise en place. Pourtant, certains détails arrivent un peu trop rapidement ou facilement, et on a parfois l’impression que le suspens n’est plus au rendez-vous.
C’est là qu’arrive le second tome, puisqu’Oraisons est la publication d’un diptyque réuni en intégrale. Si La Langue du silence balbutiait encore un peu, La Chute des étoiles se révèle dans toute sa splendeur. Le style s’affine, s’affirme, et on plonge dans ce que l’on sentait être, dès le premier tome, un roman grandiose. Les situations s’enveniment, les personnages achèvent de se révéler, la tension monte.
L’autre originalité du roman (après un système de magie atypique), c’est de mêler fantasy et enquête policière (celle d’Aileen sur la mort de sa sœur, celle de Noony sur la politique et l’histoire) ; la trame politique se mêle à la trame policière, et cela donne un rythme assez enlevé, d’autant que Samantha Bailly n’abat pas ses cartes trop tôt, et sait conserver une part de secret jusqu’aux dernières pages, et parvient à surprendre son lecteur, alors qu’on s’imaginait que tous les points avaient été réglés. Si, jusqu’à la fin, il y a quelques facilités, on les oublie rapidement en raison de l’incroyable densité et la richesse du roman.

Alors Oraisons, c’est un vrai coup de cœur, pour un univers, une intrigue, des personnages. Les quelques tâtonnements stylistiques et scénaristiques du diptyque sont amplement compensés par la complexité de l’intrigue et de l’univers mis en place, par la richesse des personnages, et les thèmes intelligemment traités. Oraisons était, paraît-il, un coup d’essai, et c’est un coup de maître. Voilà une fresque grandiose, qui marque durablement, et dont vous tournerez la dernière page avec émotion. 

◊ Dans le même univers : Métamorphoses (préquelle).

Oraisons, intégrale, Samantha Bailly. Initialement paru sous le titre Au-delà de l’oraison : La Langue du silence et La Chute des étoilesBragelonne, 2013 (1ère édition en deux volumes, 2009 et 2010), 716 p.
8/10.

  masse_critique

ABC-2013-Imaginaire

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ayesha-ange

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5 commentaires sur “Oraisons, Samantha Bailly.

  1. licorne dit :

    J’avais loupé ce livre sur LA lors d’un partenariat ! Ta chronique porte ce livre dans mes futurs achats ! Une histoire de filles en fantasy ça va me changer, car après nos 3 compères qui ont perdu la mémoire, les héros de Pevel et d’Abercrombie ! je désespérais un peu … Belle rétrospectivede tes lectures Sia ! et gros bisous ! 

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  2. Chess dit :

    Une histoire histoire ! J’aime beaucoup ce que fait Samantha Bailly 🙂

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  3. […] d’ailleurs : La tête dans les livres, Encres et Calames, Avides […]

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