Rencontre pimentée à Espelette, Carlota Otegi.

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Zoé, célibataire parisienne endurcie, rentre à Espelette, le village de son enfance. Son ancien meilleur ami, voisin de sa grand-mère, ne la laisse décidément pas indifférente… Et il se pourrait bien que le village  réserve à la jeune femme quantité de surprises.

Rencontre pimentée à Espelette. Espelette, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un petit bled dans les Pyrénées-Atlantiques, qui produit une variété de piment rouge doux.
Le titre est donc clair, on se trouve face à un genre littéraire inédit : la romance de terroir, ou la chick-lit du terroir, suivant le point de vue d’où on se place. Mélange inattendu, s’il en est. Alors, comment cela se présente-t-il ? Une fois n’est pas coutume, je vous propose un résumé de mon cru.

On fait d’abord la rencontre de Zoé, sémillante et brillante chef d’entreprise parisienne, qui négocie avec un séduisant banquier suisse le transfert de tous ses comptes bancaires à l’étranger. Lecteur, si toi aussi cette opération te semble louche, prends bonne note de cette introduction. Peu de temps après, Zoé apprend inopinément que sa tendre grand-mère vient d’être hospitalisée suite à une chute dans le grand escalier de son manoir basque. Ni une ni deux, elle saute dans un avion, arrive sur place, et se précipite non pas au chevet de l’accidentée (il est trop tôt), mais à la maison de son enfance. Là, elle découvre un gars du coin répondant au doux nom d’Iban*, quelque peu sur les nerfs en raison du mépris évident de la jeune femme, qui en profite donc pour s’engueuler avec lui, parce qu’elle ne va pas se laisser embêter par un plouc pareil – non sans remarquer au passage qu’il est plutôt bien gaulé, le bougre.
Lecteur à l’esprit salace, je te vois venir : cesse immédiatement de penser qu’il pourrait se passer un truc graveleux entre Zoé et Iban ; ce type n’est qu’un bouseux inculte, et notre donzelle ne saurait s’intéresser à ce genre de menu fretin – non, les banquiers suisses aux dents longues blanches et en trois-pièces, c’est bien mieux. S’ajoute à ce point de départ bancal une improbable intrigue autour d’un piment génétiquement modifié par la grand-mère vaguement sorcière sur les bords (vaguement hein, c’est juste pour coller au cliché de la sorcière basque. D’ailleurs, l’auteur envoie même un petit paragraphe sur Pierre de Lancre, « inquisiteur royal » du XVIIè siècle, qui m’a tout l’air d’avoir été pompé directement sur une encyclopédie en ligne bien connue, mais néanmoins peu scientifique.), censé guérir aussi bien les crises d’arthrite que les peines de cœur ou les problèmes de libido (oh, lecteur, ne fronce pas les sourcils, c’est guimauve ou ça ne l’est pas, tu étais prévenu). Soit. Fatalement, tout un tas de personnes mal intentionnées vont tenter de s’emparer du mirifique fruit rouge. Je passe très très rapidement sur l’absorption involontaire par Zoé d’une potion pimentée, mais en fait non, puis finalement si, mais en vrai non ; en fait personne ne sait plus très bien si elle a une imagination parfaitement délurée ou si sa chère mère-grand s’amuse juste à la droguer au piment surboosté (parce que les histoires d’amour entre une snobinarde droguée et un bouseux dans les vapes, c’est quand même vachement plus cool, hein).
De là s’enchaînent faussement tout un tas de péripéties se voulant échevelées, nécessitant forcément de passer beaucoup de temps entre les bras du-dit bouseux, et encore plus à fantasmer dessus, tout en rappelant fréquemment que, bon, les mecs de la campagne, c’est bien, mais juste à regarder. Surtout qu’ils n’ont ni la classe, ni l’intelligence des mecs de la ville, c’est bien connu.
Les clichés commencent à t’indisposer, lecteur ? Attention, tu n’as encore rien vu.

Car s’il est bien une chose (s’il fallait n’en retenir qu’une, disons) que l’on peut reprocher à Rencontre pimentée à Espelette, c’est d’enfiler les clichés comme des perles sur un collier. C’est bien simple, à ce niveau-là, on pourrait presque penser qu’il s’agit d’un challenge et que l’auteur a écrit cette bouse ce roman en se demandant perpétuellement : «Vais-je réussir à caser ce mignon petit archétype qui n’attend que nous ?»
Ce serait presque drôle si ce n’était pas aussi navrant.
On se trouve de fait embarqué dans une relation du type : la nana de la ville, friquée, mignonne et intelligente versus le provincial mal dégrossi, stupide, inculte, et arriéré. Au début, c’est assez drôle, et on s’attend vraiment à ce que le cliché soit déjoué par l’auteur, quitte à ce que l’on ait une happy-end dégoulinante du genre « On s’était bien trompés, en fait, les campagnards ne sont pas si arriérés, et les gens de la ville ne sont pas si snobs ». Mais non. Non seulement le stéréotype reste bien en place mais, en plus, l’auteur y va de son petit discours colonialiste. Car, évidemment, la citadine est là pour évangéliser civiliser ces rustres, les élever à la Culture et à la Civilisation.
Navrant. Mais comme je suis plus têtue que la moyenne, j’ai quand même terminé ma lecture – non sans ressentir de violentes pulsions à l’encontre de ces quelques 350 pages, que j’ai plusieurs fois envisagé d’utiliser comme cale-armoire ou allume-feu.

À côté de ça, Carlota Otegi se fend d’un parfait petit guide touristique. Foin des Lonely Planet, guides verts et consorts. Lisez le roman, et vous saurez tout ce que vous voulez savoir sur le Pays basque – du moins du point de vue du touriste, donc partial et légèrement amusé de tous ces habitants ô combien ignares, qu’il contemple du haut de sa suprême intelligence. Après avoir lu le roman, vous n’ignorerez plus rien du vocabulaire minimal à connaître pour survivre en territoire hostile au Pays basque : vous serez désormais incollable sur la bouffe, et saurez nommer quelques bestioles locales, mais pas toujours à bon escient.
À bon escient, voilà une expression que l’auteur a manifestement oublié de méditer. Quand on utilise des expressions locales, en vérifier le sens semble indiqué … mais l’auteur n’a manifestement pas été au bout de son manuel de survie. Oh alors, évidemment, quand vous pratiquez la langue et la région, c’est drôle, très très drôle. Aussi drôle que ces dîners où un guignol m’as-tu-vu essaie de vous expliquer comment vous devez faire votre métier, auquel il ne connaît évidemment rien. Vous sortez votre plus beau sourire, vous le regardez s’enfoncer et pédaler dans la confiture – de cerises noires d’Itxassou en l’occurrence. J’en profite d’ailleurs pour signaler à l’auteur que c’est bien de la confitures de cerises noires, et non rouges comme elle essaie de nous le faire croire, que l’on produit à Itxassou.
Non seulement le vocabulaire est souvent mal utilisé, ou avec un sens totalement inédit mais, en plus, on a l’impression qu’elle avait une liste de termes à caser. La plupart arrivent comme des cheveux sur la soupe, et on ne voit pas bien pourquoi elle a préféré les mettre en basque plutôt qu’en français. Tout cela donne vraiment l’impression d’une fierté mal placée : « Regardez, j’ai appris plein de trucs pendant mes vacances ! ». Si, au moins, c’était bien écrit ! Mais non. Le texte est bourré de fautes (même en français), d’incohérences et l’intrigue est d’une mollesse insupportable. Les rares retournements de situation sont courus d’avance et délayés à l’extrême, et on s’ennuie beaucoup trop souvent. Évidemment, je ne vous parle pas du ridicule consommé des péripéties et de l’intrigue générale, qui tourne bien souvent au vaudeville – en nettement moins drôle, cela dit.

Donc, en somme, j’ai décidé de faire un essai avec cette Rencontre pimentée à Espelette. Dire que je n’ai pas apprécié relève de l’euphémisme. À ce stade, j’en suis même à me demander comment (et surtout pourquoi ?!) on édite encore ce genre d’âneries – et je reste polie. Cliché, incohérent, mal écrit, les péripéties sont courues d’avance et l’intrigue d’un ennui mortel. Manifestement imaginé par quelqu’un souhaitant prolonger ses vacances, ce roman me restera en tête avec cette seule épitaphe : écrit par une touriste, pour les touristes.

Rencontre pimentée à Espelette, Carlota Otegi. Aïtamatxi, 2012, 348 p.
2/10.

* Prononcer Ibann.

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7 commentaires sur “Rencontre pimentée à Espelette, Carlota Otegi.

  1. Asuna dit :

    Eh ben ! Déjà rien que le titre me donne pas envie (bon, sans parler, en plus, du genre) mais ton avis me conforte bien dans mon idée ! Tu es courageuse, je suis impressionnée !

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    • Sia dit :

      Non, non, je suis juste têtue xD ! Quand j’ai vu le titre, je me suis dit « Ah ah, on va bien rire! », mais au final, j’ai pas ri tant que ça, malheureusement.

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  2. solessor dit :

    Ouch ! Un avis bien tranché que j’attendais avec impatience, j’avoue 🙂 Même si j’ai le statut de touriste quand je suis au Pays basque, très peu pour moi !

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    • Sia dit :

      Oh, il y a touriste et touriste ! Quand je vais tourister, je fais certes beaucoup de photos, mais je ne publie pas une bouse pour expliquer à quel point je suis supérieure après =D

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  3. Camille dit :

    Eh ben! Quelle chronique! Quelle torture ça a dû être de lire ce livre!

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  4. […] essai de littérature régionale. Après le flop retentissant de Rencontre pimentée à Espelette, me revoilà au rayon terroir. Terroir et… polar, cette fois, puisque le journaliste Xanti […]

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