La Vie suspendue, Tobie Lolness #1, Timothée de Fombelle.

 

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«Tobie Lolness mesurait un millimètre et demi, ce qui n’était pas grand pour son âge.»
Ainsi commence le récit des aventures du jeune Tobie, qui appartient au peuple du grand chêne. Ce peuple ne connaît pas d’autre univers que celui de l’arbre, creusant ses maisons dans les branches, traçant ses chemins dans les sillons de l’écorce, faisant travailler les charançons, élevant leurs larves pour se nourrir. Le père de Tobie, savant génial et sage, a refusé de livrer le secret d’une invention révolutionnaire qui permet de transformer la sève de l’arbre en énergie motrice. Il sait que certains s’en serviraient au détriment de l’arbre. Furieux, le Grand Conseil a condamné la famille Lolness à l’exil dans les Basses-Branches, territoire sauvage et sombre, près de la frontière des Pelés. Là pourtant, Tobie vit heureux et rencontre Elisha qui devient son amie. Mais les Lolness sont rejugés et, cette fois, condamnés à mort. Seul Tobie parvient à s’échapper. Se cachant au creux des écorces, courant parmi les branches, Tobie fuit, traqué par les siens…

Tobie Lolness est un drôle de petit personnage ; tout d’abord parce qu’il mesure environ un millimètre et demi, ensuite parce qu’il vit dans un arbre. Ce n’est pas banal. Dans l’arbre, la vie se déroule à une échelle minuscule (puisque tous les habitants le sont) et l’arbre semble être un univers à lui tout seul, avec ses régions particulières, ses micro-climats et ses spécificités. Gouverné par un Grand Conseil, il fonctionne à peu près comme notre monde : l’arbre a ses ouvriers, ses savants, ses écoles, et ses chantiers de construction.
L’histoire débute in medias res : Tobie fuit devant des poursuivants, son propre peuple, sans que l’on sache pourquoi. Le récit se déroule donc sur deux niveaux : d’une part le présent, et d’autre part, de nombreuses analepses qui nous mènent, petit à petit, au point où a débuté le récit. C’est très agréable à lire, car bien fait ; l’auteur maintient très habilement tous les fils du récit, et donne constamment envie de savoir ce qu’il s’est passé sur les deux plans. Difficile, donc, de s’arrêter de lire.

Le style est simple, fluide, et rend le récit aussi facile qu’agréable à lire. La plupart de nos expressions de la vie courante, que l’on utilise sans même y faire attention, sont ici adaptées à l’environnement des personnages ; d’autres trouvent carrément leur explication dans l’univers. On apprend donc, par exemple, que l’expression « vieille branche » (pour désigner un ami de longue date) vient du fait que la famille a passé plusieurs générations sur la branche en question (qui fait office de région à l’échelle de l’arbre). Il est donc extrêmement facile de se plonger dans l’univers créé par Timothée de Fombelle, et de se projeter dans cet arbre gigantesque.

Tobie est un personnage très débrouillard et autonome ; ses parents, quant à eux, sont très stéréotypés (lui est un savant un peu tête en l’air, elle une femme issue de la haute qui a fait une mésalliance), mais tout de même attachants. Ils tiennent une grande place dans le récit, mais font plutôt partie des personnages secondaires ; les vrais personnages principaux, ici, sont Tobie et Elisha, son amie. Le rôle de celle-ci prendra probablement toute son ampleur dans le tome 2 (et je ne dis pas ça uniquement parce qu’elle est citée dans le titre) : l’auteur sème quelques indices par-ci par-là, ce qui fait qu’il n’est pas bien difficile de deviner certains développements. Malgré ces quelques facilités et d’inévitables longueurs (rares, heureusement), le récit est mené tambour battant. Timothée de Fombelle alterne les scènes trépidantes aux passages plus calmes. De même, les sentiments, la réflexion, l’action et les descriptions sont bien dosés ; pas un ne prend le pas sur les autres, ce qui fait que le rythme est maintenu quasiment d’un bout à l’autre du roman.

À vrai dire, ce que j’ai préféré dans ce roman (outre le style ô combien agréable et les illustrations), c’est le double niveau de lecture que propose le récit. En effet, l’arbre fonctionne exactement comme une société humaine classique : il a son gouvernement, ses castes, sa hiérarchie, et ses profiteurs. Dans les événements terribles décrits par Tobie, on peut lire un écho de notre propre situation, tant historique qu’actuelle. Les évolutions liées à Jo Mitch, notamment, et tous les passages le concernant, m’ont fait penser au poème « La United Fruit Co. » de Pablo Neruda (in Canto General et qui évoque une entreprise à l’origine des républiques bananières). C’est d’autant plus prenant qu’on a une idée assez précise de comment tout va se dérouler ; l’auteur, heureusement, trouve des péripéties qui renouvellent le suspens. Par ailleurs, l’auteur est rarement moralisateur. Les thèmes centraux (l’écologie et le racisme) sont vraiment bien traités ; pas de bons sentiments, ni de condamnations. Il reste dans l’énoncé de faits, et c’est au lecteur de tirer les conclusions, ce qui est bien plus agréable qu’un récit volontairement vindicatif et gourmandeur.

Enfin, le texte est parsemé de très belles illustrations crayonnées en noir et blanc de François Place (que j’apprécie beaucoup). Cela donne un petit plus au texte, et confère au roman un côté assez rafraîchissant et divertissant, malgré des sujets très sérieux.

En somme, La Vie suspendue m’a beaucoup plu (suffisamment pour me donner très envie de me plonger dans le tome 2, dont j’espère qu’il sera de la même qualité). C’est un très bon texte, parfaitement adapté pour un jeune public, qui appréciera certainement le roman d’aventure et d’apprentissage. Sa grande force, c’est qu’il peut également être lu par les parents, puisque chaque lecteur trouvera son compte au niveau de la profondeur du texte et des sujets. Les illustrations sont sensibles, adaptées au texte, et confèrent à l’ouvrage une vraie valeur ajoutée. Enfin, les thèmes sont subtilement et intelligemment traités, et servis par un style aussi fluide qu’agréable. Que du bon, donc ! Si vous ne connaissez pas encore Tobie Lolness, lancez-vous  ! 

 

Tobie Lolness #1, La Vie suspendue, Timothée de Fombelle ; illustrations de François Place. Gallimard Jeunesse, 2006, 311 p.
9/10.

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13 commentaires sur “La Vie suspendue, Tobie Lolness #1, Timothée de Fombelle.

  1. Pauline dit :

    Bonne lecture avec la suite! Voilà des romans très précieux!

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  2. Solessor dit :

    Comme tu le sais, j’ai moi aussi beaucoup apprécié cette lecture, et le tome 2 est pour bientôt ! Tes parallèles sont judicieux, et les mots bien choisis !

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  3. Solessor dit :

    ça y est, on l’a nous, depuis hier ! 😉

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  4. Bel article Sia, très complet. J’ai ramené le tome 1 de la bibli il y a quelques jours, je ne tarderai donc pas à me faire mon avis sur ce titre ^^

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  5. Nico dit :

    J’avais bien aimé ce roman, en particulier le style agréable et le côté envoûtant. Je regrette simplement qu’il n’y ait pas une intrigue un peu plus fouillée: il s’agit ici d’une simple succession de petites histoires. Et il aurait fallu un peu plus de mystère aussi. Mais cela reste dans l’ensemble une belle lecture.

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    • Sia dit :

      Oui, c’est une belle lecture, même si le mystère n’est pas très présent. Pourtant, les petites histoires constituent la trame principale, et le récit est intéressant.

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  6. Luna dit :

    J’ai passé un très bon moment avec ce livre entre Arthur et les Minimoys et Fedelins 🙂

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  7. […] n’ai découvert Timothée de Fombelle que récemment, avec l’excellentissime Tobie Lolness, dont j’ai particulièrement aimé le tome 2. J’ai ensuite littéralement dévoré Le […]

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