L’Invention du vide, Nicolas Debon.

 

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De tout temps, les hommes ont rêvé de gravir les plus hautes montagnes tel un défi face au vide à la fois vain et magnifique. Les Alpes ont bien sûr été le théâtre régulier des assauts de ces hommes, au point d’être à l’origine du mot alpinisme ; durant les années 1880, ces conquêtes furent l’objet d’une formidable compétition symbolisées par les aiguilles de Chamonix.
S’inspirant des écrits d’Albert Frederick Mummery, (1855-1895) considéré comme l’inventeur de l’alpinisme moderne, Nicolas Debon signe un ouvrage, à la fois grave et savoureux, qui est aussi un sublime hommage à la montagne.

Les Aiguilles de Chamonix : voilà qui, dans les années 1880 ne manquait pas de faire rêver les alpinistes de tout poil. A l’époque où tous les alpinistes se pressent aux alentours de Chamonix, il ne reste plus beaucoup de sommets à tomber, sauf ceux réputés impraticables. C’est le défi que lance Albert Frederick Mummery à son guide, Alexander Burgener, juste après l’ascension de l’Aiguille verte. Deux jours plus tard, Alexander Burgener, le guide suisse chasseur de chamois, le porteur (et excellent rochassier) Benedikt Venetz et leur riche client britannique, Albert Frederick Mummery, se lancent à l’assaut de l’aiguille du Grépon, uniquement composée de façades verticales de glace, et de rochers enneigés. Impraticable, donc, sauf pour les alpinistes avec un petit grain de folie.

Nicolas Debon débute son histoire par la course d’Alexander Burgener et Albert Mummery à l’Aiguille verte (1881). On assiste donc à la décision – folle – de Mummery de s’en prendre au Grépon. Avec cette histoire complète, Nicolas Debon revient sur les débuts de l’alpinisme sportif, en contant simplement la course folle de ces hommes qui, pleins d’enthousiasme, se lancent à l’assaut d’un des sommets les plus difficiles de l’époque, devenu aujourd’hui classique, pour qui est équipé correctement. La liste du matériel – rudimentaire – emporté par les protagonistes fait frémir : les hommes sont en complet-veston, uniquement armés de cordes, et de piolets (sans crampons) et ils n’hésitent pas à franchir les passages les plus ardus en chaussettes. Les techniques d’ascension sont aussi incroyables : les passages impraticables (ressauts, failles, …) sont passés à l’aide de cordes lestées de pierres lancées par-dessus les obstacles, d’espaliers artisanaux à base de piolets fermement maintenus, et la varappe est fréquente. On ne peut que s’extasier devant ces exploits insensés, dangereux et pleins de panache.

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Très instructive, la bande-dessiné frise l’album documentaire : on sent que l’auteur a bien travaillé son sujet (en témoignent les ressources bibliographiques présentées en fin d’ouvrage). Il réussit à faire de L’Invention du vide un album à la fois passionnant, didactique sans être pédant, et très subtil. L’annexe finale sert à rétablir la véracité de l’histoire, tout en présentant quelques photos d’époque : du Grépon, sommet inhospitalier au possible, mais surtout des protagonistes. Ce sera le moment de constater que les personnages ressemblent bien à ceux qui les ont inspirés, ce qui rend la bande-dessinée d’autant plus réaliste.

Le graphisme est très agréable : la plupart des plans sont serrés, rapprochés sur les personnages et les parois. Mais, de temps en temps, l’auteur offre un panorama complet, qui permet de s’en mettre plein les yeux : sommets découpés, mers de glaces, villages vus d’en haut, tout y est, et on se croirait presque dans les Alpes, aux côtés des héros, tout en éprouvant un agréable vertige sans grandes conséquences – on en retire, en somme, le plaisir de la course, sans bouger de son canapé. Mêlant fiction, réalité, passé et présent, l’auteur entrecroise habilement tous ces fils : quelques cases en noir et blanc sont là pour rappeler d’autres ascensions, pas toutes réussies, d’ailleurs, à mesure que les personnages se les remémorent. Le choix d’opposer cases colorées et cases en noir et blanc dynamisent le récit, au lieu de le rendre confus. L’auteur a choisi de rester dans des tons ocres et bleutés qui équilibrent vraiment bien le dessin, le rendent très agréable à l’œil, et sont parfaitement adaptés au sujet. Il est d’ailleurs assez intéressant de constater que les traits des personnages sont assez grossiers, à peine esquissés, alors que les montagnes et les paysages ont droit à toutes les attentions et sont minutieusement dessinés : peut-être est-ce là une manière d’illustrer le caractère vain des hommes, qui se lancent le défi de gravir ces sommets et franchir ces vides? Car une chose est sûre, les hommes passent, les montagnes restent (Albert Frederick Mummery et Alexander Burgener sont tous deux décédés dans des avalanches, le premier au Cachemire, le second dans les Alpes).
Les dialogues, quant à eux, sont savoureux. Petites piques que se lancent Burgener et Mummery (ci-dessous) à longueur de temps, réflexions sur la montagne, et souvenirs d’ascensions, tout est là pour faire de ce récit un hommage complet à la majesté des sommets.

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Ici, l’accent est surtout mis sur l’aventure humaine, bien plus que sur la prouesse techniques : même si certains passages délicats sont clairement détaillés, on sent que le plus important, ici, n’est pas le sport en lui-même, mais l’émulation qui naît entre les trois hommes. Nicolas Debon adopte, par ailleurs, un point de vue très intéressant : alors que l’histoire retiendra surtout le nom de Mummery, l’alpiniste (le client, en fait), l’auteur met tout autant l’accent sur ses guides, Alexander Burgener et Benedikt Venetz, rappelant ainsi que, sans guide et sans porteur, ces riches alpinistes de la fin du XIXe siècle ne seraient pas allés bien loin. L’aventure humaine transcende le courage de ces grimpeurs opiniâtres, se lançant à corps perdus dans des conquêtes bien vaines. L’album plaira tout autant aux amateurs, aux amoureux de la montagne, qu’aux néophytes, tant il est envoûtant et plaisant à lire.

En somme, tout m’a plu dans cet album délicat, bien fait, et proprement envoûtant. L’Invention du vide relate à la perfection la naissance de l’alpinisme sportif au travers des exploits de ces trois hommes partis tutoyer les sommets. C’est là le propos de L’Invention du vide, dont le titre fait bien écho à ces conquêtes inutiles, à cette vanité qui pousse les hommes à vouloir franchir ces sommets immuables.

L’Invention du vide, Nicolas Debon. Dargaud, 2012, 79 p.
9/10.

 

 

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être visionner le film Les Aiguilles rouges, de Jean-François Davy, paru en 2005.

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4 commentaires sur “L’Invention du vide, Nicolas Debon.

  1. Solessor dit :

    Emportée par une envie de voyager, je pourrais bien me laisser séduire par cette BD… La description que tu en fais est très chouette !

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  2. Solessor dit :

    Ah c’est marrant ça, c’est un auteur très sportif 🙂

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