Le Mage du prince, La Prophétie du royaume de Lur #1, Karen Miller

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Au Royaume de Lur, une immense barrière magique protège les habitants des ravages du sorcier Morg depuis six cents ans. Les Doranens gouvernent le royaume grâce à la magie tandis que les Olkens ont interdiction absolue de l’utiliser… sous peine de mort. Le jeune Asher a quitté sa famille de pêcheurs pour faire fortune à Dorana, la capitale. Très vite, il devient l’assistant du Prince Gar et apprend la vie de château. Ses origines modestes et sa gouaille lui valent l’inimitié de bon nombre de nobles à la cour. Mais dans l’ombre, on veille sur lui : une confrérie secrète attend l’avènement d’un mage innocent qui sauvera Lur des Derniers Jours. En attendant, Asher a bien du mal à éviter les pièges que lui tend, jour après jour, l’entourage de la famille royale…

Lorsqu’il débarque à Dorana avec moins d’un sou vaillant en poche, Asher, jeune et fier pêcheur de la côte sauvage de Lur envisage de louer sa force au marché aux bestiaux. Par un (heureux?) hasard de circonstances, il se retrouve au service du prince Gar, fils aîné du roi au pouvoir, et dernier sur la liste de succession au trône. Pourquoi? Car Gar est né sans magie, attribut principal des Doranens. À cause de cela, c’est sa petite sœur Fane qui héritera un jour du dangereux privilège de gouverner sur les deux peuples de Lur.
Lur, terre d’adoption des Doranens, abrite donc deux peuples bien différents : les Doranens, aristocrates reconnaissables à leurs cheveux blonds et à leurs talents magiques, et les Olkens, bruns, issus du peuple, dépourvus de magie, et ayant la formelle interdiction de s’y essayer. De là, facile de savoir qui gouverne qui. Aussi lorsque le prince Doranen Gar (même infirme et privé de magie, il reste un Doranen, fils de roi de surcroît) embauche un pêcheur  Olken mal dégrossi pour lui servir d’assistant, la haute aristocratie ne peut qu’être choquée et pousser les hauts cris, tandis que chez les Olkens, on se réjouit sincèrement.

Dès l’instant où l’on apprend que deux peuples cohabitent en plus ou moins bons termes, et que l’un a colonisé (en quelque sorte) l’autre, on se doute que ce diptyque va narrer l’histoire d’une révolte ou d’une révolution. Mais tout n’est pas si simple. En effet, une singulière prophétie, connue de quelques rares individus triés sur le volet (et tous Olkens, bien entendu), annonce qu’un Mage Innocent – Asher – sauvera Lur des terrifiants Derniers Jours. Sans qu’il le sache, ses amis et une assemblée secrète veilleront sur ses sensibles arrières.

Si la trame reste très classique (deux peuples, une prophétie, un héros qui n’y ressemble pas mais se retrouve à gérer la situation) et sans grande innovation, ce premier tome est très efficace. Porté par un style fluide, parfois recherché, et souvent assez travaillé, c’est un roman qui se laisse lire tout seul. Karen Miller propose des personnages très attachants, qu’ils soient du bon ou du mauvais côté. Ses personnages sont souvent délicieusement ambivalents et elle n’hésite pas à les faire agir de façon fort peu convenable. L’auteur a su croquer avec justesse et délicatesses les relations qui les unissent. Entre Gar et Asher, une franche camaraderie s’installe, dépassant de très loin les relations de prince à homme du peuple. Entre Asher, Matt et Dathné, c’est une amitié toute en retenue – surtout avec Dathné, la redoutable libraire – mais une amitié aussi solide et durable qu’entre le prince et son assistant. Mais les meilleures relations restent celles qui unissent (ou désunissent la famille royale) : entre les parents, frappés par l’incapacité magique de leur fils, et l’incompréhension qui règne entre Fane et Gar, c’est une vraie réussite. Fane, en véritable petite peste, est insupportable de la première à la dernière ligne. Mais c’est tout de même un personnage que je trouve très touchant et attendrissant et indispensable dans l’économie de la fiction.

Côté style, impossible de lire Le Mage du Prince sans s’arrêter sur l’élocution laborieuse d’Asher. Passé le premier instant de surprise, on se familiarise très vite avec son franc-parler, ses élisions perpétuelles, ses tics de langage et son vocabulaire coloré. Le mimétisme est tel, qu’on comprend parfaitement la stupeur des hauts personnages de la cour à leur première entrevue. Si le personnage s’amende au fil des pages, et adopte un phrasé plus policé, la nature revient vite au galop ; jusqu’au bout, on aura droit à des insultes hautes en couleurs, des opinions tranchées, et des râleries sans fin, qui font tout le charme du personnage.

L’univers créé par Karen Miller est très intéressant, et parfaitement adapté à l’intrigue qu’elle a choisie. La magie, ici, fait partie de la vie domestique – surtout pour les Doranens, cela dit. Entre la masse laborieuse des Olkens, cantonnés aux travaux des champs, ou aux durs labeurs, et le peuple plus sophistiqué des Doranens, il y a un fossé, créé par la magie. Or, celle-ci est nécessaire à tous, puisque c’est la magie royale qui alimente le mur de Barl (divinité principale du Panthéon de Lur), à chaque fois que le souverain appelle la Climagie. Vous avez bien lu. A Lur, le climat est toujours tempéré, toujours prévisible, car c’est le roi qui appelle la pluie nuit après nuit, et gère tout du climat. Voilà ce qui fait tout le charme et l’originalité de l’univers de Karen Miller. Mais cette histoire de magie n’est pas gratuite, loin de là. Au travers du statut de Gar, c’est toute la question de l’infirmité, et de ce qui fait un homme qui est évoquée. Si certains estiment que Gar ne vaut pas mieux qu’un Olken, d’autres prônent son statut d’être humain normal. Difficile de faire l’impasse sur cette douloureuse question ; l’auteur tranche rarement. Au lecteur de se faire son opinion, et de réfléchir aux diverses conséquences du point de vue qu’il adoptera.

En dépit d’une trame très classique, Karen Miller propose ici un premier tome réussi : à l’intrigue fournie s’ajoutent des personnages complexes et attachants, que l’on suit avec plaisir. Dosant en maître les éléments du récit et le suspens, elle achève ce premier tome sur une forte tension, qui laisse présager le meilleur pour la suite. Si le premier tome a semblé quelque peu contemplatif ou administratif, nul doute que la suite sera plus remuante, et  toujours aussi pleine de suspens.

Le Mage du Prince, La Prophétie du Royaume de Lur #1, Karen Miller.
Fleuve Noir, 2008 (1ère édition 2007), 546 p. Trad. de Cédric Perdereau & Jean-Claude Mallé.
8/10.

Lecture commune, orchestrée par licorne. Retrouvez aussi les avis de Michou, Nelcie, Liestra, et Ptitetrölle !

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ayesha-ange

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Cette entrée a été publiée dans Fantasy.

9 commentaires sur “Le Mage du prince, La Prophétie du royaume de Lur #1, Karen Miller

  1. Licorne dit :

    Merci de cette belle chronique Sia, tout est dit, un ressenti commun ! Contente que cette relecture te permette comme nous d’enchaîner sur le tome 2, car j’aimerai mettre un terme à « cette fin en  queue de poisson »… Merci de ta participation, et à bientôt pour de nouvelles aventures !

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  2. Solessor dit :

    Rien que pour les personnages tu m’as donné envie de découvrir le livre ! Je suis curieuse, en particulier d’Asher et son langage fleuri ! ^^ Je note ! 🙂

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    • Sia dit :

      Asher ❤ ! J’adore ce personnage. Soyons clair : c’est un rustre mal dégrossi, mais il est brut de décoffrage, honnête, et dur à la tâche. En plus, c’est un type bien, que demande le peuple!

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  3. Ah, c’est un livre que j’ai lu il y a très longtemps, mais ç’avait été un vrai coup de coeur 😉

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