Une Place à prendre, J. K. Rowling.

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Bienvenue à Pagford, petite bourgade anglaise paisible et charmante : ses maisons cossues, son ancienne abbaye, sa place de marché pittoresque… et son lourd fardeau de secrets. Car derrière cette façade idyllique, Pagford est en proie aux tourmentes les plus violentes, et les conflits font rage sur tous les fronts, à la faveur de la mort soudaine de son plus éminent notable.
Entre nantis et pauvres, enfants et parents, maris et femmes, ce sont des années de rancunes, de rancœurs, de haines et de mensonges, jusqu’alors soigneusement dissimulés, qui vont éclater au grand jour et, à l’occasion d’une élection municipale en apparence anodine, faire basculer Pagford dans la tragédie.

Souvenez-vous, Une Place à prendre, cela fait des mois qu’on en entend parler ; à lui seul, le roman a certainement fait couler assez d’encre pour remplir une piscine municipale. Avant même sa parution, on en entendait le meilleur comme le pire. Tout le monde l’attendait au tournant ; certains avec l’impatience des fans, d’autres avec un sourire sardonique aux lèvres, et la certitude de bientôt assister à un naufrage annoncé et impatiemment attendu. Après le succès de Harry Potter, il était difficile pour J. K. Rowling de faire l’unanimité et difficile pour le lecteur d’aborder le roman sans une certaine circonspection, voire une certaine méfiance, qui se sont rapidement avérées (dans mon cas) totalement injustifiées.

Le roman débute quasiment par l’élément perturbateur : le décès inopiné de Barry Fairbrother, conseiller paroissial de Pagford. Au cataclysme que cela déclenche, évidemment, au sein de sa famille effondrée, J. K. Rowling ajoute petit à petit les effets du raz-de-marée que cette mort va déclencher au sein de la bourgade. Et le lecteur est loin d’imaginer, lorsqu’il débute sa lecture, les innombrables conséquences qu’aura le décès de ce personnage. Car si la bourgade feint la consternation et l’émoi, les vautours rôdent dans l’ombre et se préparent à fondre sur la place à prendre au conseil, tandis que le fragile équilibre qui maintenait la cité dans la paix jusque-là tombe peu à peu en lambeaux.
Une à une, les pièces du puzzle s’emboîtent, et on voit comment s’agencent les destins les uns aux côtés des autres. Il y a, bien sûr, les autres conseillers. Du ventripotent Howard, résident historique de Pagford se prenant pour le maire, à Parminder Jawanda, le médecin de famille du village en butte à la xénophobie de ses concitoyens, il y a un fossé, représenté par feu Barry Fairbrother. Car celui-ci et ses partisans (dont Parminder) œuvraient ardemment pour le maintien de la cité des Champs -perçue comme une zone de non-droit, proverbialement habitée par des junkies et autres rejetés de la société bien-pensante pagfordienne – et de sa clinique de désintoxication de Bellchapel, dans les bornes de Pagford. Le décès, provocant une vacance fortuite au sein du conseil met bien évidemment le feu aux poudres et lance les conseillers dans une grande campagne de recrutement (chaque banc souhaitant un poulain à ses couleurs).
A côté de toute cette agitation, il y a les adolescents, qui suivent péniblement les traces de leurs parents, et tentent de garder la tête hors de l’eau, dans l’atmosphère étouffante de la bourgade, comme dans n’importe quel autre patelin campagnard. Plus peut-être car, à Pagford, il n’y a que les apparences qui comptent. Les on-dit suffisent à faire et défaire les réputations, en un clin œil. Et c’est bien là toute la question.
Passées quelques 200 premières pages servant à établir le décor et mettre en place les personnages, l’affaire se corse. Les langues se délient, les vieilles jalousies ressortent. Sous un vernis de bonnes manières, les habitants rivalisent d’ingéniosité pour mettre à bas leurs adversaires, afin de satisfaire des ambitions somme toutes peu élevées. C’est là que réside le coup de maître de J. K. Rowling : elle parvient à rendre captivantes les destinées pagfordiennes, alors qu’elles n’ont rien de particulièrement glorieux, ni même intéressant. Pourtant, sous la plume de l’auteur, on se passionne tour à tour pour l’épicier obèse, les femmes délaissées et, surtout, pour les adolescents par qui tout – et parfois le pire – semble arriver ; des attentes de leurs parents, de leurs espérances et de leurs frustrations ô combien dévorantes jaillissent des plans désespérés, qui contrarient l’ordre sagement établi par leurs aînés. Si certains personnages sont quelque peu stéréotypés, la plupart sonnent justes et vrais et portent parfaitement le complexe écheveau du récit. Il arrive un instant où l’on sent que chaque événement concourt à une catastrophe que l’on sent imminente, brutale et terrifiante. La tension monte crescendo, jusqu’au final, aussi terrible qu’émouvant.

Avec cette chronique pagfordienne, J. K. Rowling plonge ses lecteurs dans les bassesses de l’esprit humain et n’épargne rien, au cours de cette sordide comédie de mœurs, dont la férocité n’égale que la cruauté. Dans un registre tour à tour noir, tragique, ou vaguement satirique, elle croque habilement un portrait peu flatteur, applicable à un grand nombre d’agglomérations. C’est à la fois révoltant et captivant. Dans un souci de vraisemblance, l’auteur n’hésite pas à avoir recours à un vocabulaire cru, voire grossièrement ostentatoire. C’en est déconcertant de réalisme et, pourtant, on continue de lire, proprement fasciné par ce portrait sans concessions. La fluidité et l’élégance de la plume y sont certainement pour beaucoup. Le style de l’auteur a gagné en maturité, et rend le livre aussi facile que plaisant à lire, malgré un sujet proprement dramatique. Bien qu’il soit dépourvu d’actions fracassantes, Une Place à prendre est un roman bouleversant, qu’il est difficile d’oublier une fois la dernière page tournée. Preuve, si besoin était, que J. K. Rowling est une conteuse confirmée, au talent certain, qu’il fut éminemment agréable de retrouver.

 

Une Place à prendre, J. K. Rowling. Trad. de Pierre Demarty. Grasset, septembre 2012, 680 p.
8/10.

 

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Ta Mère la pute, une BD de Gilles Rochier sur un sujet similaire !

 

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13 commentaires sur “Une Place à prendre, J. K. Rowling.

  1. Emi dit :

    Excellente, ta chronique, je me reconnais vraiment dans tes mots ! 🙂

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  2. cyru dit :

    quelle chronique. quel talent pour décrire ce livre que j’ai beaucoup aimé aussi malgré une difficulté au début avec les personnages dont les noms m’embrouillaient. Merci j’espère que cette chronique incitera nombreux lecteurs à pénêtrer ce monde si réel. 

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    • Sia dit :

      J’espère aussi! En ce qui me concerne, les personnages nombreux ne m’ont pas gênée (l’effet Trône de Fer, peut-être?) mais j’ai beaucoup aimé le réalisme qui se dégage du roman.

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  3. licorne dit :

    Eh bien ! c’est une belle chronique Sia ! Toi qui doutais d’avoir quelque chose à dire ! 

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  4. Solessor dit :

    Je suis ravie de voir que Rowling t’as conquise avec ce nouveau roman. J’aime l’idée qu’il y ait un après Harry Potter !

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    • Sia dit :

      Oui, moi aussi! Et puis, ça prouve qu’elle sait se renouveler (et ça fait un pied de nez à tous ceux qui soutiennent que les auteurs jeunesse ne sont pas de vrais auteurs!)

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  5. Radicale dit :

    Pas envie d’un pavé en ce moment mais tu me tentes, je le note pour plus tard !

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  6. Flora dit :

    Ta chronique est très réussie et donne vraiment envie de le découvrir ! Je vois qu’on a eu toutes les trois avec Emily le même engouement, en tout cas, je suis contente de voir que le livre plaît dans la blogosphère car la presse n’a pas été tendre… Et injustement.

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    • Sia dit :

      Oui, ils devaient avoir envie de se montrer désagréable! C’est vrai qu’il est dur d’apprécier un tel sujet, mais on ne peut pas retirer ses qualités littéraires à ce bouquin. 

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  7. […] : Une Place à prendre en série sur la BBC […]

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