Sans parler du chien, Connie Willis.

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Au XXIe siècle, le professeur Dunworthy dirige une équipe d’historiens qui utilisent des transmetteurs temporels pour aller assister aux événements qui ont modifié l’avenir de l’humanité. Ned Henry est l’un d’eux. Dans le cadre d’un projet de reconstruction de la cathédrale de Coventry, il doit effectuer d’incessantes navettes vers le passé pour récolter un maximum d’informations sur cet édifice détruit par un raid aérien nazi en 1940. Toutefois, quand Dunworthy lui propose d’aller se reposer dans l’Angleterre de la fin du XIXe siècle, ce havre de tranquillité où rien n’est plus épuisant que de canoter sur la Tamise et de jouer au croquet, c’est avec empressement qu’il accepte.
Mais Henry n’a pas entendu le professeur préciser qu’il devra en profiter pour corriger un paradoxe temporel provoqué par une de ses collègues qui a sauvé un chat de la noyade en 1888… et l’a ramené par inadvertance avec elle dans le futur. Et quand ce matou voyageur rencontre un chien victorien, cette incongruité spatio-temporelle pourrait bien remettre en cause… la survie de l’humanité !

À la lecture de ce résumé, vous aurez certainement compris que Sans parler du chien est un roman de science-fiction tout sauf conventionnel. Oh, certes, le roman évoque le voyage spatio-temporel, mais on pourrait presque dire que l’important n’est pas là.
En 2057, alors que le voyage temporel est – presque – totalement maîtrisé, l’historien Ned Henry court les brocantes du milieu du XXe siècle, afin de recueillir des informations sur la cathédrale de Coventry, brûlée en 1940, et qu’une riche et tyrannique mécène s’efforce de reconstruire. Victime de surmenage (communément appelé déphasage temporel) en raison de ses multiples voyages dans le temps, il est envoyé par le labo se reposer à l’ère victorienne, loin de l’influence de la généreuse mais despotique donatrice. L’ennui, c’est que suite à son extrême fatigue, il ne comprend pas bien que son repos est lié à la mission capitale que le labo lui a fixée : sauver le monde.
Oui, rien que ça. Car suite à une regrettable erreur, une de ses collègues a rapporté du XIXe siècle un chat qui bouleverse l’ordre du monde, la race ayant disparu depuis belle lurette au XXIe siècle.  Il en résulte donc une incongruité spatio-temporelle, qui menace de détruire le monde. Forcément, on comprend que la situation soit un tantinet tendue.

A partir de là, le roman sombre dans un joyeux foutraque qui repousse allègrement les jalons du genre pour mêler tout un tas d’ingrédients. Tour à tour vaudeville, opéra comique, enquête policière, science-fiction pure et dure ou encore roman typique de l’ère victorienne, Sans parler du chien a un je-ne-sais-quoi qui rend la lecture proprement jubilatoire. Si les explications scientifiques sont parfois ardues, on rit beaucoup des dialogues et des situations, tant Connie Willis sait imiter l’humour british si caractéristique. On pourrait craindre que l’accumulation de genres ne rende le roman désorganisé ou illisible mais, heureusement, tel n’est pas le cas ; Connie Willis fait preuve d’une admirable maîtrise de son sujet et de son intrigue, mêlant avec brio les genres et les références historiques et culturelles. Peu à peu, les pièces prennent place et il s’avère qu’aucun détail n’a été laissé au hasard, ce qui rend l’ensemble d’autant plus remarquable et enthousiasmant. Connie Willis mène sa barque de main de maître et fait de son roman une incroyable construction, servie par des personnages impayables.

Ceux-ci sont tous plus stéréotypés les uns que les autres, pour notre plus grand plaisir. On retrouve tour à tour l’amoureux transi (qui cite Tennyson à tout bout de champ, de préférence en lui attribuant des vers qui ne sont pas de lui), le majordome stylé (mais lecteur assidu plutôt en faveur de l’égalité des classes), la grande bourgeoise tyrannique intéressée par le spiritisme (et quelque peu frivole), la ravissante écervelée gâtée (qui pense qu’Henri VIII se nomme ainsi car il a eu 8 épouses…), ou encore le professeur excentrique et le colonel de l’armée des Indes à la retraite (tous deux passionnés par les poissons exotiques que le-dit chat aime bien boulotter).
Aucun caractère ne manque à ce tableau, et aucun ne trahit son rôle : ils sont exactement là où on les attend, comme on les attend, ce qui renforce d’autant l’aspect quelque peu parodique du roman. Mais les maîtres ne seraient rien sans leurs animaux de compagnie : de ce côté-là, on est servis par le redoutable duo formé par Cyril (placide bouledogue de son état) et la Princesse Arjumand (chatte de bonne famille, ayant voyagé par accident jusqu’en 2057) qui, s’ils paraissent assez statiques et sans intérêt, ne servent pas moins d’efficace moteur à l’intrigue.

On sort du roman comme anesthésié, les abdominaux contractés d’avoir dû se retenir de pouffer tout du long, et avec une liste de notes longue comme le bras, tant les références historiques et artistiques sont nombreuses dans le roman. A l’issue de la lecture, on meurt d’envie de se jeter sur les œuvres de William Wilkie Collins, Dorothy Sayers, Agatha Christie ou Jérôme K. Jérôme tant elles servent de repères aux personnages.
Ce roman de science-fiction est donc une très belle réussite, que je recommanderais à tous (aficionados ou non du genre) tant il est complet et agréable à lire. C’est à la fois original, inventif, brillant, élégant, drôle et proprement jubilatoire ; les personnages, caricaturaux à souhait, y sont pour beaucoup. Sans parler du chien, évidemment.

 

 

Sans parler du chien, ou comment nous retrouvâmes la potiche de l’évêque, Connie Willis. J’ai Lu, 2003, 574 pages.
10 /10.

13 commentaires sur “Sans parler du chien, Connie Willis.

  1. Flora dit :

    Ta chronique donne vraiment envie de découvrir cet ovni ! Il semble très drôle. Je note !

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    • Sia dit :

      J’ai dû me retenir de pouffer de nombreuses fois devant les références détournées, disséminées de-ci de-là. Je ne le répéterai jamais assez, mais j’ai absolument adoré!

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  2. Frankie dit :

    Tu décris très bien ce livre, j’avais adoré !

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  3. Lupa dit :

    Cela fait vraiment plaisir de lire une chronique pareille et de constater que tu as autant aimé le livre que moi 😉 Du coup, j’ai pu retrouver mes excellents souvenirs, merci !

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  4. […] Mary Shelley, Frankenstein ou Le Prométhée moderne. Ursula K. Le Guin, Lavinia, Dons, … Octavia E Butler, Patternist, Paraboles,… Joanna Russ, Pique-nique au paradis, Âmes,… Pat Cadigan, Vous avez dit virtuel ? Anne McCaffrey, La Quête d’Acorna, L’Oeil du Dragon,… Margaret Atwood, Le Temps du déluge,…. Ann Leckie, La justice de l’ancillaire. Connie Willis, Sans parler du chien ou comment nous retrouvâmes la potiche de l’évêque,… […]

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  5. […] Chroniques d’ailleurs : Lynnae, Sia d’Encres […]

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  6. Tesrathilde dit :

    Je reconnais le talent de l’auteure, et j’ai bien aimé le livre dans sa globalité, mais elle m’a un peu perdue vers le milieu et j’ai trouvé ça d’autant plus dommage que je me bidonnais toutes les deux pages au début du livre en cirant au génie. Mais j’ai trouvé que l’intrigue s’étiolait un peu dans cet étalage de choses, sujets, concepts, et ça m’a gênée. Je retenterai certainement avec un autre de ses titres.

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    • Sia dit :

      Je comprends parfaitement ton sentiment, parce que je me souviens d’avoir ressenti quelque chose d’un peu similaire à un moment mais en fait, ça ne m’a vraiment pas gênée plus que ça et j’ai continué d’adhérer à la loufoquerie ambiante (je vois pas comment qualifier ça autrement). D’ailleurs, je l’ai lu deux fois !

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      • Tesrathilde dit :

        Oui, il semblerait que d’autres aient connu une « baisse de régime » vers le milieu, mais l’impression est plus ou moins prégnante selon les lecteurs/ures 🙂

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