Les Emigrants, W.G. Sebald.

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« Je vois les pièces vidées. Je me vois assis tout au sommet de la carriole, je vois la croupe du cheval, la vaste étendue de terre brune, les oies dans la gadoue des basses-cours et leurs cous tendus, et aussi la salle d’attente de la gare de Grodno avec, au beau milieu, le poêle surchauffé entouré d’une grille et les familles d’émigrants regroupées tout autour. Je vois les fils du télégraphe montant et descendant devant les fenêtres du train, je vois les alignements des maisons de Riga, le bateau dans le port et le recoin sombre du pont où, autant que l’entassement le permettait, nous avions installé notre campement familial. »
Entre le document, l’enquête et la fiction, le narrateur, double de l’écrivain, fait sortir de l’ombre des personnages dont la vie a été brisée par les douleurs de la séparation, la mort, le mal du pays. Ce récit de pérégrinations aux quatre coins de la terre apparaît comme le livre de ceux qui ont perdu leur monde, mais aussi le livre du temps retrouvé.

Les Émigrants est ce qu’on peut appeler un livre transgenre. Ni vraiment roman, ni vraiment autobiographie,  à la fois reportage, enquête, et témoignage. Les Émigrants, ce sont donc quatre récits de vie, ayant pour protagonistes des êtres déracinés, exilés, et en proie à un violent mal du pays. La quête de leur histoire et de leurs origines correspond en même temps au parcours personnel de l’auteur, qui met un point d’honneur à témoigner de la vie de ces personnes.

Tous, d’une façon ou d’une autre, ont eu un destin tragique.
En filigrane, c’est bien sûr le génocide juif qui se dessine, et la diaspora forcée qui en a découlé. En creux, c’est le propre déracinement de l’auteur que l’on peut lire. Les personnages, l’auteur inclus, semblent figés dans cet élan de départ, comme bloqués à un moment ou à un autre de l’histoire; paralysés par le silence forcé sur les raisons de cette émigration, ils semblent tous amputés d’une partie vitale d’eux-mêmes, et dépourvus du goût de vivre. Le titre, d’ailleurs, dit bien ce départ forcé: ils sont émigrants et non émigrés, parce qu’on les a forcés à quitter leur terre (même si les raisons ne sont jamais clairement ni crûment évoquées, on sait pourquoi ils ont dû fuir).

Le style de Sebald, éminemment poétique et d’une grande finesse, rend le récit très prenant; on se retrouve incapable de décrocher, et secoué par tout un tas d’émotions très fortes. La souffrance que l’on sent dans le texte est violente, terrible, et effrayante. Mais jamais l’auteur ne se fait voyeuriste, se contentant de livrer par petites touches la douleur des déracinés. Les photos qui rythment le récit lui donnent un aspect encore plus réel – bien qu’on ne sache jamais si les personnages ont réellement existé – et donnent une dimension patrimoniale à ce texte. La traduction, enfin, est d’une grande qualité et le texte file sans aucune difficulté.

Sans être un coup de cœur, Les Émigrants est un texte émouvant, bouleversant, dont la seule difficulté réside dans le message qu’il véhicule. A lire, vraiment!

Les Émigrants, W. G. Sebald. Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau.  Actes Sud, 1999, 278 pages.
9/10.
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4 commentaires sur “Les Emigrants, W.G. Sebald.

  1. Merci pour cette découverte que j’ajoute à ma liste de lecture. Bon dimanche

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  2. Emily dit :

    J’en prends note car tu m’as donnée envie de le lire ! Nos chers profs hurleraient au scandale pour l’oubli de l’accent aigu sur les e majuscules… 🙂

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