Dons, Ursula K. Le Guin

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«C’est une mystérieuse expérience que de se priver de la vue, mais je m’y astreignis. Plus je maudissais mon bandeau et plus je redoutais de le soulever. Il me sauvait de l’horreur de toute destruction involontaire. Tant que je le portais, je ne tuerais pas ceux que j’aimais. S’il m’était impossible d’apprendre à user de mon don, je pouvais au moins apprendre à ne pas m’en servir.»

Dans les collines des Entre-Terres vit un peuple de sorciers capables de miracles. D’un mot, d’un geste, ils allument un foyer, convoquent un animal, guérissent une blessure. Mais ils savent aussi mutiler, corrompre, asservir et tuer. Isolées dans leurs domaines, les familles de ces contrées vivent dans la crainte les unes des autres…
Voici l’histoire d’Orrec; son héritage est le pouvoir de détruire. Quelle place trouvera-t-il dans ce monde cruel sans laisser sa naissance en décider pour lui?

Dons est un bien étrange ouvrage. Loin des clichés habituels qui parsèment la fantasy – quête épique, artefact magique, situation politique royale et emberlificotée – il nous livre un univers nouveau dans ses codes et ses personnages. Car les Entres-Terres, si rudes soient-elles, ne sont finalement qu’un regroupement de grands domaines agricoles, gérés par un ou une chef de clan (ici dénommé brantor). Le père d’Orrec, personnage principal, est justement brantor de Caspromant et gère comme il le peut ses pâturages, troupeaux, et les éventuels conflits avec son belliqueux voisin, Ogge Drum, atteint de la folie des grandeurs.
La particularité de ces terres, c’est qu’elles sont habitées par des sorciers, souvent appartenant à la famille dominante du clan. Chaque famille est dépositaire d’un don bien spécifique; celle d’Orrec a le pouvoir de « défaire » les choses, de les détruire, d’un simple geste. Celle de Gry, l’amie d’Orrec, peut appeler les animaux pour la chasse. Dans un contexte social et de voisinage assez rude, chaque famille essaye d’asseoir son autorité grâce à son don. Mais rien ne va chez les Caspro : Orrec, victime d’un don sauvage doit se priver de la vue afin de ne pas détruire sa famille par inadvertance.
Commence alors le difficile apprentissage de la vie dans le noir.

Si l’action est un peu lente à démarrer, par besoin d’installer correctement les raisons du geste d’Orrec dont découle tout le reste de l’histoire, on est servi par le talent de conteuse d’Ursula K. Le Guin, qui nous embarque dans les petites histoires quotidiennes de ces familles rurales. L’auteur ne nous cantonne pas au récit des seules aventures d’Orrec, bien qu’il soit le personnage-narrateur: il nous offre les petites histoires de chacun, et on suit avec impatience et avidité le compte-rendu des hauts-faits de ses ancêtres, ou l’histoire de ses parents. Si Orrec et Gry sont des personnages très attachants, c’est sans conteste Melle Aulitta le personnage le plus touchant. Il est vrai qu’une grande partie de l’histoire, la plus émouvante, tourne autour d’elle; mais l’auteur parvient à focaliser notre attention sur ce personnage secondaire qui orchestre le récit. C’est d’ailleurs, une fois de plus, un récit construit à la façon d’une mise en abîme : Orrec, personnage conteur, s’interroge sur le pouvoir des mots et les conséquences de ses interventions sur les textes qu’il modifie et arrange à son gré, sur les demi-vérités et vrais mensonges courants.

Le roman est, certes, dépourvu de la grande quête épique-dangereuse-mais-héroïque qui semble être le lot commun des parutions récentes, mais on n’en assiste pas moins à une quête personnelle. Dans le noir qui est son quotidien, Orrec avance sur le difficile chemin de la maturité, et voit ses certitudes voler en éclat. Le roman aborde avec douceur mais en profondeur des thèmes comme la rébellion contre un système préétabli et le difficile affranchissement du carcan des règles ancestrales. En quelques mots : le passage à l’âge adulte, accompagné des désillusions fréquentes qu’il comporte. Alors, c’est dans un style enchanteur et maîtrisé, digne d’une épopée antique qu’Ursula K. Le Guin égrène les péripéties qui rythment la vie d’Orrec, et ses rapports au monde; embarqués par la plume élégante et fluide, on suit pas-à-pas le jeune homme et on se laisse bercer par ses mots.

S’il n’a pas été un coup de cœur, ce roman fut une lecture enchanteresse et très agréable, que je renouvellerai bien volontiers.

Dons, Les Chroniques des rivages de l’ouest #1, Ursula K. Le Guin. L’Atalante, 2004, 219 p.
8/10.
Cette entrée a été publiée dans Fantasy.

Un commentaire sur “Dons, Ursula K. Le Guin

  1. […] Shelley, Frankenstein ou Le Prométhée moderne. Ursula K. Le Guin, Lavinia, Dons, … Octavia E Butler, Patternist, Paraboles,… Joanna Russ, Pique-nique au paradis, […]

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