La Louve et la Croix, S. A. Swann.

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Au cœur des sombres forêts des Carpates, frère Semyon von Kassel, chevalier de l’ordre de l’Hôpital Sainte-Marie-des-Allemands de Jérusalem, court comme s’il avait le diable aux trousses. Une bête monstrueuse, mi-homme mi-loup, a décimé ses compagnons. Grâce à lui, l’Église va en faire une arme à son service : les chevaliers Teutoniques recueillent et dressent clandestinement ces terrifiantes créatures pour terroriser les païens. Or l’un de ces loups-garous, une fille nommée Lilly, réussit à s’échapper et trouve refuge auprès d’un jeune paysan qui fera tout pour la protéger des Templiers. mais aussi d’elle-même. Car la sauvagerie du meurtre est la seule vie que Lilly ait jamais connue et si le jeune homme ne parvient pas à percer les ténèbres de son âme, il sera sa prochaine victime…

An de grâce 1239. Le chevalier Manfried, attendri par la voix de la prisonnière enchaînée qu’il est censée surveiller, commet la fatale erreur d’ouvrir la geôle et de s’approcher de la jeune fille. Alors que l’ensemble de la garnison arrive au galop dans les cachots pour sauver leur écervelé camarade, la jeune fille se libère et commet un carnage. Enfin libérée des chaînes d’argent qui la gardaient sous forme humaine, elle arpente le donjon  et élimine les responsables de son emprisonnement. Car les chevaliers de l’Ordre ont trouvé une arme imparable à opposer aux païens. Issue de du panthéon barbare, la portée de loups-garous recueillis et élevés par l’Ordre sert désormais à terrifier la populace prusane et à provoquer des conversions « spontanées » au christianisme.

C’est donc dans un climat de terreur renouvelée que prend racine cette histoire; si les prusans ne savent pas encore que leur pire cauchemar est en liberté, l’Ordre ne tarde pas à réagir et à battre la campagne… tandis qu’Udolf, rare survivant prusan du massacre de Mejdân (renommée Johannisburg par l’envahisseur), recueille en toute simplicité la jeune fille métamorphe blessée, sans se douter un seul instant de la créature qu’elle est réellement.
Bon an mal an, la famille adoptive du jeune homme manchot va soigner la louve-garou et tenter de la ramener à la vie: choquée, elle a perdu l’usage de la parole, erre en plein délire et ne sait plus trop où elle en est. Les protagonistes, une fois n’est pas coutume, sont donc des personnages blessés et mutilés; loin d’accomplir des actes héroïques totalement improbables, chacun d’eux lutte contre lui-même et ses démons intérieurs.
La question de la mémoire est centrale; Udolf, choqué par ce qu’il a vécu dans son enfance, ne se souvient de rien, mais fait des cauchemars effroyables. Lilly, quant à elle, refuse de se souvenir pour ne pas revivre le cauchemar. Mais en même temps, elle voudrait qu’Udolf se souvienne, pour se libérer et utilise ses propres souvenirs lorsqu’elle en a besoin. La dualité souvenir-oubli sous-tend l’intrigue et est judicieusement utilisée par l’auteur afin de faire avancer ou stagner le récit. Dans cette même idée, de nombreuses analepses émaillent le récit. Si l’on comprend rapidement ce qui a pu se passer, on n’en attend pas moins ces passages qui soutiennent et relancent l’intrigue principale, en offrant une sorte de chant en contrepoint parfaitement accordé.

Dans le même esprit, la question de l’inné et de l’acquis tient une grande place et est au centre de tous les débats: au sein de l’Ordre, où l’on ne sait plus trop si élever des monstres sanguinaires dans le but de perpétrer des massacres était une idée cautionnée par la divinité, et de façon plus poussée chez Udolf, dont le coeur balance entre passion et raison -puisqu’il sent bien que Lilly est telle qu’elle est suite à l’entraînement qu’elle a reçu. Lilly, parfaite incarnation, est elle-même en proie au doute et oscille sans cesse entre ce qu’elle est, ce qu’on a fait d’elle, ce qu’on voudrait qu’elle soit et ce qu’elle voudrait être (on comprend mieux ses accès de schizophrénie, parfaitement maîtrisés et utilisés par l’auteur). Mais ces constants revirements en font un personnage ambigu dont on ne sait pas toujours s’il oeuvre pour le bien ou non, à cause des ses différentes personnalités. A propos de personnages, il faut noter que les personnages secondaires sont loin de faire office de caractères fantoches; à leur manière, Gedim, Burthe et Hilde sont très attachants. Du côté de l’Ordre, Günter et Erhard sont bien pensés, ce dernier s’enfonçant toujours plus loin dans des choix moralement douteux.

J’ai apprécié la structure multiple de cet ouvrage: tout d’abord, l’auteur reprend les grandes heures de la vie chrétienne médiévale, servant de titre aux sections, chacune composée de cinq chapitres (laudes, prime, tierce, sixte, nones, vêpres, et complies); chaque tête de section est accompagnée des versets d’un psaume, que l’on peut lire comme étant une illustration de la section qui va suivre. Ensuite, l’alternance entre analepses et récit actuel offre un balancement et une mise en perspective assez intéressants, et des voix qui se répondent, accentuant l’impression de chant choral. La musique a d’ailleurs une grande importance ici: outre la berceuse lancinante et répétitive de Lilly, elle sert également de partition au récit, construit comme un grand morceau, dont les sections sont précédées d’un prélude et suivies d’une coda, et entrecoupées d’interludes.

Enfin, il a été agréable de lire cette intrigue dont la romance n’était pas le thème central; le récit s’attache à des thèmes historiquement importants – la conversion des régions dites barbares au christianisme, la superstition et les chasses aux sorcières – tout en développant un thème classique du folklore des Carpates, celui des loups-garou, quoique envisagé plus comme une pathologie que comme un bienfait, contrairement à ce que montrent beaucoup de productions actuelles. En définitive, un roman que l’on sent bien documenté, à la construction très dynamique et dont la lecture fut particulièrement palpitant et agréable!

 

La Louve et la Croix, S. A. Swann. Bragelonne, 2010, 382 pages
9/10.

Si vous avez aimé ce livre, vous aimerez peut-être…

Le Loup dans la bergerie, une aventure d’Hawk & Fisher.

 

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4 commentaires sur “La Louve et la Croix, S. A. Swann.

  1. Calligramme dit :

    Hello! Et bien, dans ma quête de romans historiques, en voilà un qui a l’air vraiment plaisant 🙂 Et avec une bonne dose d’imaginaire, comme je les aime! J’adore particulièrement la violence de l’époque des Templiers qu’on tait souvent; j’espère qu’elle fera une belle toile de fond dans ce roman!

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    • Sia dit :

      Ho là, effectivement, niveau violence tu vas être servi! Ce n’est pas spécialement gore, ni trash, mais on sent bien qu’on n’est pas avec des moines pacifistes!

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  2. Dylan dit :

    Je l’ai commandé cette semaine et ton avis me rassure : je peux trépigner le temps de le recevoir ! Je m’attendais à ce que ce soit uniquement historique et fantasy (ce qui est déjà pas mal et annonce de bonne perspective), mais si il y a une once de psychologie et que la romance ne dévore pas toute la trame, alors je risque d’être ravie. Et j’ai particulièrement aimé le « celui des loups-garou, quoique envisagé plus comme une pathologie que comme un bienfait, contrairement à ce que montrent beaucoup de productions actuelles »  Je ne me cache pas : si mon amour pour les loup-garou s’est peu à peu perdu, c’est pour cette raison (une bénédiction se rapprocherait plus de l’animagus, mais la lycanthropie est bien une malédiction mais les auteurs préfèrent le remanier à leur guise…), ça risque de revenir désormais. Enfin bref, j’ai hâte de le recevoir et je le lirai certainement dans le mois. Merci pour cette chronique !

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    • Sia dit :

      Ravie que la chronique te plaise! C’est pareil pour moi, je commençais à me lasser des beaux héros ténébreux-mais-bénis-des-dieux-car-ils-se-transforment, et qui trouvent fatalement le grand amour dans le meilleur des mondes. La Louve et la Croix offre de ce point de vue là une intrigue et des personnages revigorants !

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