Salon du Livre : bilan

Lundi s’achevait la 32e édition du Salon du Livre de Paris, Porte de Versailles.
Avec plus de mille éditeurs présents, une quarantaine de pays représentées et certains thèmes mis à l’honneur, c’était le rendez-vous littéraire de ce début d’année.
La Japon et Moscou étaient les invités d’honneur, ce qui a permis à un certain nombre d’auteurs de ces lointaines contrées d’être présents sur le Salon.
De nombreuses conférences étaient organisées, sur les thématiques proposées comme axes de réflexion (sur les adaptations cinématographiques, par exemple, ou sur le rôle du livre dans la ville), ou sur des thématiques en vogue aujourd’hui, comme la littérature jeunesse ou l’essor du fantastique. Quelques expositions ont également été remarquées, sur la bit-lit, Doctor Who ou les comics.

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L’exposition de Bragelonne autour de la bit-lit, sous-genre de l’urban fantasy.


Au total, le salon aura brassé quelques 190 000 visiteurs, répartis sur quatre jours, venus flâner, écouter des conférences, faire dédicacer leurs ouvrages ou rencontrer les acteurs du salon.
Pour ma part, je m’y suis rendue samedi et lundi matin, et j’ai été très raisonnable, puisque je n’ai acheté que deux livres, dont un qui n’est même pas pour moi! -mais je suis revenue avec environ 5 Kg de catalogues, pour de futures emplettes…

Samedi matin était donnée une conférence sur le thème « La bit-lit, plus qu’un genre, un phénomène« . Animée par Jean-Luc Rivera (critique littéraire débonnaire et souriant, apparemment fan de Queen Betsy), elle réunissait Stéphane Marsan (cofondateur et directeur des éditions Bragelonne), Jeanne Faivre d’Arcier (auteur, notamment des romans Le Dernier Vampire, récemment paru chez Bragelonne, et L’Opéra macabre, même éditeur) et Marjolaine Boutet (historienne et auteur de Vampires, au-delà du mythe, paru chez Ellipses).

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De gauche à droite : Marjolaine Boutet, Stéphane Marsan, Jeanne Faivre d’Arcier et Jean-Luc Rivera, le modérateur.

 

Après avoir défini la bit-lit, les orateurs se sont attachés à en étudier les divers aspects.
Il ressort tout d’abord, d’après eux, que la bit-lit fait la preuve d’une évolution globale des représentations de la femme et de la culture populaire : dans les romans bit-lit, les femmes contrôlent leur vie et leurs relations amoureuses, ce qui est assez nouveau en soi. La bit-lit, comme la chick-lit dont elle est issue, sont nées en réaction à la littérature des années 70, dans laquelle la femme est nécessairement passive.

La question des influences de la bit-lit n’est pas sans intérêt : romans Harlequin pour l’aspect érotique, littérature vampirique traditionnelle pour l’aspect fantastique : Dracula (Bram Stoker) et Carmilla (Sheridan Le Fanu) ont été les précurseurs, avec cependant une petite préférence pour cette dernière. Rappelons les faits: Carmilla met en scène une femme fatale ayant une relation avec une autre femme, en plein dix-neuvième siècle (l’oeuvre a été publiée en 1872), ce qui était tout à fait politiquement incorrect voire dangereux et amoral pour l’époque. Quoi qu’il en soit, cette oeuvre véhicule une image du vampire novatrice, loi du prédateur sexuel qu’il et habituellement.

Le fait que la plupart des auteurs de bit-lit soient des femmes est révélateur de notre époque, dans laquelle on note une évolution des rapports entre les genres : selon Marjolaine Boutet, la confusion des rôles masculins et féminins dans la bit-lit se fait l’écho du temps présent.

La bit-lit met en scène des femmes fortes, ce que confirment les héroïnes mises en scènes par Jeanne Faivre d’Arcier : l’une est flic, homosexuelle, et légèrement rebelle à sa hiérarchie. Dans La Déesse écarlate, l’héroïne est une femme vampire, concentrant les images de femme fatale et de mystère.

L’intérêt aujourd’hui de la littérature actuelle réside dans l’évolution du personnage du vampire que l’on constate. Traditionnellement, c’est un homme de belle prestance, parfait, de préférence issu de la haute noblesse, et c’est un prédateur. Depuis 15 ans, cette figure évolue : le vampire redevient homme, et se transforme en victime. Par cette victimisation de son statut de vampire, il semblerait qu’il acquière une sorte de rédemption à travers la femme (comme Angel dans Buffy.). Comme l’a rappelé Marjolaine Boutet, cette transformation a débuté avec Anne Rice. Dans son oeuvre, le vampire est un marginal, un être malade, ce qui révéle une perception différente que l’on en a. La tolérance vis-à-vis du vampire augmente, il s’en crée une nouvelle représentation. Son statut d’être marginal, profondément malade, fait de lui la métaphore du drogué. Par ailleurs, Anne Rice donne la parole au vampire, ce qui est tout à fait nouveau et crée un phénomène d’empathie. Dracula ne parle pas, il est toujours vu au travers des autres personnages, ce qui établit une distance froide par rapport au lecteur. Ce développement se perçoit également dans l’adaptation de Dracula par F. F. Coppola: on voit sa vie d’humain, on sait qu’il recherche un amour perdu et c’est la première fois que l’on pleure quand un vampire meurt (alors qu’au départ, on était plutôt contents de les voir disparaître). Ce changement traduit un regard de la société changeant sur la différence, la maladie, le bien et le mal, aspect que l’on retrouve très bien dans des séries actuelles comme True Blood ou The Vampire Diaries : le vampire est un antihéros sympa, qui se rapproche de nous.

Selon Jeanne Faivre d’Arcier, la lecture d’Anne Rice  à été plus profitable que celle de Dracula, qui n’inspire pas beaucoup du fait de son enfermement dans sa gangue manichéenne et victorienne. Chez Anne Rice, le héros est positif, et retourne la situation. Dans Le Dernier Vampire, on découvre progressivement la nature de ce dernier, qui a fort mal vécu sa transformation et en souffre beaucoup. Pour l’auteur, un des immenses intérêts du vampire est qu’il est immortel : il permet de modeler et de travailler le temps et l’espace très différemment d’un personnage classique.

À ce moment-là de la conférence, Stéphane Marsan aborde un sujet jusque-là resté latent : « un vampire c’est super-sexy, donc pour un homme, ça doit être carrément cool » (rires approbateurs dans l’assistance). C’est ainsi que le frisson de la peur normalement généré par ce type de personnage se mue en frisson d’audace. Le vampire est l’apanage d’un monde interdit, parallèle. Anita Blake, par exemple, passe beaucoup de temps dans les clubs, les boîtes, ce qui métaphorise le passage à un autre aspect de notre monde qui coexiste avec celui auquel nous sommes habitués. Dans la bit-lit, le surnaturel et le merveilleux peuvent surgir au coin de la rue, contrairement à la fantasy qui se place dans un monde secondaire. La bit-lit fait donc découvrir, dans l’espace narratif, une réalité qui est contenue dans la nôtre, et qui entretient un rapport très étroit avec la vie de l’héroïne.
La dimension érotique se retrouve dans Riley Jenson (Keri Arthur), avec de nombreuses scènes de sexe. À l’occasion de la foire de Francfort, un éditeur néerlandais avouait à Stéphane Marsan qu’il ne pouvait décemment publier la série ailleurs qu’en collection pornographique. Aux Pays-Bas, le thème du vampire ne fonctionne absolument pas, contrairement à l’Allemagne, où le premier tome de la série a fait cent mille ventes dès le premier tirage. Le vampire représente l’interdit, le refoulé, la multiplicité et est saisi de façon très différente suivant les pays et les cultures car il répond à divers tabous. L’éditeur tient également à rappeler l’importance de la romance dans la bit-lit (pour mémoire, le roman sentimental fait 50% des ventes aux États-Unis ; à noter qu’une collection Romance verra le jour chez Milady au printemps). La bit-lit, depuis les années 70, se fait toujours plus audacieuse et variée, tout en restant en prise avec la réalité.
Marjolaine Boutet rappelle qu’en effet, les frissons de l’angoisse et de l’érotisme sont très liés dans la bit-lit, reprenant les avatars d’Eros et Thanatos. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’amour est beaucoup plus compliqué que la peur et le sexe, ce qui se lit dans le grand défi actuel : tomber amoureuse tout court d’un type bien -ce qui, en soi, est assez extraordinaire.
Pour Jeanne Faivre d’Arcier, la bit-lit joue sur le fil de l’interdit, notamment avec la figure du vampire, qui transforme l’objet du désir en damné. Ce flirt permanent avec la transgression a un petit côté Tristan & Iseult: « on dort avec l’épée au milieu ». Ce que confirme Marjolaine Boutet : la métaphore surnaturelle permet en fait d’évoquer des sujets très profonds, au sein de l’histoire d’amour ; vaut-il mieux transformer son/sa partenaire ou prendre le risque de le/la laisser vivre et le/la perdre?  C’est là tout l’intérêt de ce rapport à l’interdit.

Jean-Luc Rivera revient sur la présence féminine dans les romans bit-lit : la femme est l’élément dominant mais même lorsqu’elle est en position de faiblesse, elle utilise sa faiblesse pour dominer l’homme, comme on peut le voir dans la série Queen Betsy.
Comme le souligne Stéphane Marsan, la bit-lit a un aspect très féministe. Il cite le créateur de Buffy qui voulait « donner le pouvoir aux femmes » (ovation dans la salle). Quid du féminisme et de la place des femmes dans tout ça?
Pour Marjolaine Boutet, la description de la relation amoureuse selon le clivage dominant/dominé est datée et patriarcale : le féminisme cherche plus à obtenir l’égalité que la domination (et Jean-Luc Rivera et Stéphane Marsan de rappeler qu’ils ne sont pas des phallocrates).
Pour l’historienne, puisqu’il s’agit de femmes décrivant ces relations amoureuses, la position de victimes ne correspond pas à la réalité ; c’est la description qui change. Le premier vampire de l’histoire n’était pas un homme mais une femme: il suffit de se remémorer les mythes de Lilith et Gilgamesh. Ces femmes à la sexualité extravertie font partie des mythes médiévaux ; au XIIIe siècle, on craignait la sexualité de la femme, les succubes, les femmes sans enfants, ou celles préférant faire l’amour dessus (clairement identifiées comme des agents du Malin). Le mythe du vampire reflète cette peur de la sexualité féminine, la peur de la domination des femmes, qui ne sont pas faibles ; le juste milieu est malaisé à trouver ; dans la bit-lit, ce partenaire est forcément surnaturel, car les hommes actuels ne suffisent pas.

Dans Rouge flamenco, de Jeanne Faivre d’Arcier, l’héroïne se nomme Carmilla (en hommage à Sheridan Le Fanu et Carmen, de l’opéra de Bizet) : c’est une femme fatale (aussi dénommée « vamp », ce qui n’est pas sans rapport). Dans La Déesse écarlate, Mara est l’incarnation d’une femme puissante (et son nom est également celui d’un prince démon adversaire de Bouddha dans la cosmogonie indienne, ce que l’auteur n’a appris que bien plus tard, et qui ne manque pas de piquant symbolique). Ses héroïnes sont donc des personnages puissants. Dans son dernier roman, le vampire est un homme mais deux femmes occupent le devant de la scène : l’une est flic, homosexuelle et rebelle, l’autre est une belle métis sorcière qui semble faible. Elle joue de cette image et s’en sert pour obtenir du pouvoir, par la ruse, la faisant se rapprocher d’une image traditionnelle de la femme. Pour Marjolaine Boutet, associer femme et faiblesse physique (alors qu’elle n’est pas faible) est un jeu sur les perceptions et les préjugés et montre la liberté aujourd’hui acquise. Pour Jean-Luc Rivera, cette littérature montre le changement de notre société et le succès du genre peut s’expliquer justement par cette mise en avant du changement via les personnages (qui peuvent être homosexuelles, de couleurs différentes…) ; c’est un genre qui, selon lui, véhicule un message de tolérance très fort.
Pour Jeanne Faivre d’Arcier, le vampire est la métaphore même de la maladie du SIDA (puisque le vampire a une maladie du sang). Marjolaine Boutet, de son côté, rappelle qu’un regain pour la littérature vampirique s’est fait sentir dans les années 90, au moment où le sexe était associé à la mort. Le vampire est un mythe assez vague pour s’adapter au changement de la société : certains ont peur du soleil et d’autres s’y exposent pour briller ; certains ont peur des crucifix alors que d’autres sont prêtres ; et certains vampires ont besoin de sang humain alors que d’autres peuvent se contenter de sang animal ou de préparations chimiques. Le vampire, en fait, s’adapte à toutes nos peurs : la mort, la maladie, la vieillesse, le sexe, l’amour… Il permet de réenchanter le monde car aujourd’hui, il n’y a plus d’idéologie dominante ; on ne croit plus, alors on a besoin de rêve et d’émotions fortes. Pour Jeanne Faivre d’Arcier, le vampire répond en plus à un désir qui n’a jamais cessé de croître depuis les débuts de l’humanité : celui de l’immortalité.

Stéphane Marsan rappelle à ce moment-là, à toutes fins utiles, que la bit-lit, ce ne sont pas que les vampires ! Il y aussi les loups-garous, entre autres. Pour faire simple : les vampires ce sont de « beaux ténébreux, grands nobles » alors que les loups-garous exploitent le côté « rugbyman poilu shooté à la testostérone ». C’est en quelques sorte la dichotomie Batman/Wolverine. Cela montre que la bit-lit s’élargit, se diversifie et met en scène d’autres types d’humanités. Elle utilise d’autres créatures nanties de pouvoir: après les vampires, c’est au tour des loups-garous, et des anges..

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Un détail de l’exposition sur le stand de Bragelonne.

 

Jean-Luc Rivera souligne que la bit-lit a une structure littéraire très particulière, puisqu’elle est conçue comme les séries télévisées. Les tomes génèrent l’addiction et le premier peut être lu comme un épisode pilote. Cela explique la structure spécifique de la bit-lit, qui fonctionne sur l’entretien du plaisir du lecteur et son renouvellement, couplés à l’enrichissement de l’univers romanesque. Stéphane Marsan approuve en rappelant que la bit-lit présente un assortiment de créatures surnaturelles assez différentes : des vampires aux loups-garous, en passant par d’autres créatures parfaitement surnaturelles. Dans Succubus, par exemple : l’héroïne est un archétype de la littérature démonologique. C’est une fille supersympa et qui, en plus, aime les livres (elle est libraire). Cet aspect fait selon lui le lien avec une dimension très particulière de la littérature anglosaxonne : l’importance de la place de Dieu et de la religion dans la vie et la société. Jean-Luc Rivera rebondit sur cette évocation pour arguer que dans la bit-lit, une partie de la production réaffirme l’importance de Dieu et des commandements ( dans Twilight, par exemple) alors qu’une autre partie est contestataire et évacue l’importance de Dieu et de la religion.
Marjolaine Boutet réagit en expliquant que ce n’est pas Dieu qui a de l’importance mais la croyance. Aux États-Unis, 63% de la population croit en l’existence des anges, 89% en l’existence de Dieu. Il existe aux États-Unis une population plus sensible au surnaturel, plus crédule (ou faisant bien semblant). La littérature anglosaxonne a inventé le gothique et la fantasy. La France, plus cartésienne, éprouve une certaine méfiance vis-à-vis des créatures surnaturelles, au profit du vrai et du quotidien : ce qui explique l’essor du roman naturaliste et réaliste au XIXe siècle alors qu’ailleurs la littérature gothique et merveilleuse prenait son envol et pourquoi les auteurs fantastiques de l’époque sont moins portés au pinacle.
Au final, la grande question que soulève le vampire dans la bit-lit est, selon l’historienne, la suivante : que se passe-t-il après la mort ? Le vampire permet de tricher et d’offrir une porte de sortie mais… veut-on vraiment la prendre ? Dans les romans, beaucoup de femmes refusent et préfèrent demeurer  humaines. Stéphane Marsan y voit une dimension plus ludique que mystique : dans Queen Betsy, lorsque cette dernière se réveille à la morgue, sa première pensée est que sa belle-mère va faire main basse sur ses chaussures : le rapport à l’au-delà est donc sérieusement détourné.
La question de la religion est également esquissée dans l’oeuvre de Patricia Briggs qui, bien que mormonne, n’est pas prisonnière du carcan idéologique et moral de sa religion. Son idée est qu’il ne faut pas renier ses valeurs, ce qui explique peut-être le succès de Mercy Thompson. Elle est très consensuelle, très rassembleuse, mais en même temps lue essentiellement par des hommes. Le personnage est très bien dessiné psychologiquement : ce n’est ni une pimbêche, ni une salope. Elle a le côté pratique d’une femme qui construit sa vie (et c’est pour ça qu’on l’apprécie).
La romance est un enjeu dans la bit-lit (« choper le bon mec et partir avec ») : il s’agit de devenir l’héroïne de sa propre vie, via un pouvoir extraordinaire, ou la relation. Mercy Thompson est assez emblématique de cet aspect.

En conclusion, ce qui fait le succès de la bit-lit, ce n’est pas seulement l’attrait du beau-gosse ténébreux auréolé de mystère, mais aussi les représentations et les mutations de la société qu’elle véhicule et la prise en main de leurs vies par des héroïnes pas toujours gâtées par la vie.

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2 commentaires sur “Salon du Livre : bilan

  1. Liestra dit :

    Excellent article! Je me régale à lire ton blog depuis ce matin, tes chroniques sont parfaites et je fais de nombreuses découvertes! Je me suis posée la question sur cette conférence de savoir ce qu’elle avait donné, de quoi les intervenants avaient parlé : grace à toi, je sais. Merci beaucoup pour la retranscription =)

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